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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XLVIir ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE 



TOME XXV. — 1«' JAHVIBR 1878. 



TARIS. — Impr. J. CLAYE. — A. QUANTIN et C, rue Saint-Benoît. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XLVIII« ANNÉE. — TROISIEME PÉRIODE 



TOME VINGT-CINQUIÈME 



PARIS 



BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BONAPARTE, 17 

1878 



/fJ-ÛJL. 



L'INSTITUT DE FRANCE 



ET 



LES SOCIÉTÉS SAVANTES 



Mairan, secrétaire de l'Académie des Sciences et membre de 
l'Académie française, écrivait à l'académie de Bordeaux, où bien 
jeune encore il avait débuté avec éclat : 

Illa mihi primum qui me sibi junxit amores 
nia habeat secum... 

De pareils sentimens semblent plus rares aujourd'hui qu'au 
xviii^ siècle. Les savans et les hommes de lettres de Paris oublient 
plus facilement les académies modestes de la province qui les pre- 
mières les ont accueillis et qui leur ont en quelque sorte donné 
l'essor par leurs encouragemens. Nous voudrions protester contre 
cette indifférence et cet oubli en montrant ce qu'ont été les acadé- 
mies provinciales, ce qu'elles sont et ce qu'elles pourraient être si 
l'Institut voulait bien les relier à lui. Au xviii^ siècle, un certain 
nombre d'entre elles é; aient affiliées à l'Académie française ou à 
l'Académie des Sciences; elles faisaient partie, comme sœurs ca- 
dettes, d'une grande famille académique. Pourquoi ces liens sont- 
ils aujourd'hui rompus? n'auraient-ils pas dû au contraire se fortifier 
et s'étendre depuis que les anciennes académies de Paris ont été 
réorganisées sous le nom d'Institut de France? 

Nous montrerons l'impuissance de divers essais tentés pour les 
rattacher à un autre centre que l'Institut et la nécessité de revenir 
à la voie indiquée par les traditions de l'ancienne France et consa- 
crée par le programme de 1795. La question en elle-même ne nous 
a paru manquer ni d'importance ni d'intérêt; mais elle reçoit en- 
core un véritable à-propos des récens développemens donnés à 
l'enseignement supérieur et de la fondation des grandes universi- 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

tés dont les membres vont accroître et enrichir les principales aca- 
démies des départemens. Une grande académie doit être le couron- 
nement naturel d'une grande université; toutes deux doivent se 
soutenir et se vivifier l'une par l'autre. 

I. 

En parcourant leur histoire, nous ne trouvons pas seulement 
des titres, mais aussi des précédons en faveur de cette alliance que 
nous désirerions leur faire contracter avec l'Institut. Faites à l'i- 
mage de l'Académie française et de l'Académie des Sciences, ani- 
mées de leur esprit, elles datent déjà de près de deux siècles, sur- 
tout si on remonte aux sociétés particulières et privées où, comme 
l'Académie française, elles ont pris naissance. Quant à leur existence 
officielle par lettres patentes du roi, la plupart des anciennes aca- 
démies de la province sont de la fin du xvii® ou du commencement 
du xviii* siècle. Quelques-unes seulement, plus récentes, n'ont pré- 
cédé la révolution que d'un petit nombre d'années. Fidèles à leur 
mission, elles n'ont pas cessé d'entretenir et d'exciter autour d'elles, 
dans les capitales de nos anciennes provinces, le feu sacré, le goût 
et le culte des ouvrages de l'esprit, des sciences, des beaux-arts et 
des belles-lettres. C'est à leur généreuse initiative que dans la plu- 
part de nos villes revient l'honneur de la fondation des musées, 
des bibliothèques, des cabinets de médailles, des jardins bota- 
niques, des cabinets d'histoire naturelle,' des observatoires. 

Pour ne pas parler de leurs séances^solennelles, de leurs travaux 
et de leurs publications, leurs concours littéraires, leurs sujets de 
prix, les noms et les ouvrages des concurrens, mériteraient à eux 
seuls une place dans l'histoire de la littérature française. C'est à 
l'occasion d'un prix proposé par l'académie de Dijon que Rousseau 
entre en lice et révèle son génie. Bordeaux couronne Mairan, Mar- 
seille Chamfort, Lemontey et Delille. A la veille même de la révo- 
lution , Bonaparte et Daunou concouraient pour le prix fondé par 
Raynal à l'académie de Lyon. Au commencement de ce siècle, 
MM. Guizot et Mignet débutaient par un prix de l'académie de 
Nîmes, et M. Thiers par un prix de l'académie d'Aix. 

En parcourant la France littéraire, qui est l'annuaire ders soéiétés 
savantes de la seconde moitié du xYiii^ siècle , on peut voir com- 
bien étaient alors recherchés les honneurs et les sièges académi- 
ques de la province. Les plus grands personnages, des princes du 
sang, des ministres, des gouverneurs, des cardinaux, et le roi lui* 
même, figurent en tête des Mçtes de leurs membres comme protec- 
teurs, directeurs ou membres honoraires. Je remarque aussi le 
nombre des académiciens de Paris qu'elles contiennent. Les plus 
illustres étaient flattés d'appartenir comme associés à telle ou telle 



L INSTITUT ET LES SOCIETES SAVANTES. 7 

académie de province ; ils demandaient par lettres l'honneur d'en 
faire partie, ils répondaient, comme Voltaire à l'académie de Mar- 
seille ou Buffon à celle de Lyon, par les remercîmens les plus vifs et 
les plus flatteurs. Quelques-uns même ne dédaignèrent pas d'y ve- 
nir prendre séance et de partager leurs travaux, comme Voltaire à 
Lyon, Montesquieu à Bordeaux, Fléchier à Nîmes, pour ne citer que 
les plus illustres. 

Ce n'est pas seulement par des relations individuelles et quelques 
témoignages accidentels de confraternité que les compagnies de la 
province étaient reliées à celles de Paris, mais par une communauté 
de statuts et de privilèges, par des liens officiels et par des affilia- 
tions vivement ambitionnées. En tête de toutes les lettres patentes 
royales instituant une académie de province, on trouve cette for- 
mule : Les membres de la nouvelle académie jouiront des mêmes 
honneurs, privilèges, franchises et libertés dont jouissent ceux de 
l'Académie française. Il n'y avait qu'une seule exception, celle du 
droit de committimits, qui permettait aux académiciens, comme aux 
officiers de la couronne, de choisir des juges à Paris pour leurs pro- 
cès, sans aller les solliciter, comme on disait, en province. Quel- 
ques académies, parmi lesquelles je citerai Arles et Marseille, étaient 
obligées par leurs statuts de prendre toujours leur protecteur parmi 
les membres de l'Académie. Ainsi Marseille eut pour protecteurs 
le maréchal de Villars, puis son fils, le duc de Villars, qui lui avait 
succédé dans son gouvernement et dans son fauteuil académique, 
et après lui le cardinal de Bernis. Ce n'était pas une chaîne, c'était 
un honneur et comme un lien/le famille. 

D'autres contrats unissaient encore plus intimement la province 
académique à Paris. Il y avait en effet autrefois, ce que nous vou- 
drions encore aujourd'hui, des traités particuliers d'alliance, de? 
affiliations de quelques académies de la province avec l'Académie 
française ou avec l'Académie des Sciences. Ainsi, en 1692, l'acadé- 
mie de Nîmes, par l'entremise de Fléchier, qui en était le protec- 
teur, fut reçue en alliance de l'Académie française, selon les expres- 
sions du procès-verbal. Un de ses délégués, Joseph de la Baume, 
député des états du Languedoc, eut l'honneur d'y siéger en 1695 
et de complimenter l'Académie. Arles, avant Nîmes, avait eu la 
même faveur. L'académie de Soissons eut aussi une liaison particu- 
lière avec l'Académie française, grâce à Golbert, qui en était le 
fondateur et qui assista à la séance où ses délégués furent reçus. 
En 1715, rAcadémie des Sciences s'affilia l'académie de Bordeaux 
qui était alors présidée par Montesquieu. En 1726, par l'influence 
dia maréchal de Villars, son illustre protecteur, l'académie de Mar- 
seille fut alliée à l'Académie française. Fontenelle présidait la séance 
où furent reçus les députés de Marseille, qui exprimèrent avec cha- 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

leur leurs sentimens de gratitude. Sa réponse, dont nous cite- 
rons un seul passage, est un modèle de grâce, d'élégance et de 
finesse. « Votre académie, dit-il, sera plutôt une sœur de la nôtre 
qu'une fille. Cet ouvrage que vous vous êtes engagés à nous en- 
voyer tous les ans, nous^le recevrons comme un présent que vous 
nous ferez, comme un gage de notre union, semblable à ces marques 
employées chez les anciens pour se faire reconnaître d'amis éloi- 
gnés. » On voit que l'Académie mettait pour condition à son alliance 
la redevance d'un tribut annuel, d'un ouvrage en prose ou en vers. 
Bordeaux, jMontpellier, Soissons et sans doute d'autres académies 
étaient assujetties à la même condition. Le tribut pour l'Académie 
des Sciences était un mémoire. Nous voyons, dans l'histoire de 
l'académie de Marseille, quelques discussions au sujet de la nature 
et de la forme de ce tribut; cependant il fut payé, au moins dans 
les premiers temps. 

Plus intime encore était la liaison de la société de Montpellier, 
qui, d'après ses statuts, dit la France liUcraire^ « doit être regar- 
dée comme une extension et une partie de l'Académie des Sciences 
de Paris, avec laquelle elle ne fait qu'un seul et même corps. En 
conséquence de cette union très intime, quand quelqu'un de l'Aca- 
démie des Sciences se trouve à Montpellier ou que quelqu'un de la 
société de Montpellier se trouve à Paris, ils ont réciproquement en- 
trée et séance dans leurs assemblées. » En outre les deux acadé- 
mies s'engageaient à s'envoyer réciproquement chaque année tout 
ce qu'elles font imprimer en leur nom. Enfin la société de Montpel- 
lier devait chaque année adresser à l'Académie des Sciences un mé- 
moire pour être publié à la suite des siens. Ainsi au xvii^ et au 
XVIII* siècle des liens nombreux unissaient les académies provin- 
ciales à l'Académie française ou à l'Académie des Sciences dont 
elles étaient, pour ainsi dire, les filles d'adoption. Aujourd'hui nous 
voyons avec peine qu'il n'y a plus nulle attache, nul rapport de 
confraternité entre l'Institut et les sociétés savantes des départe- 
mens. Cependant le décret d'organisation du 3 brumaire an tv n'a- 
vait pas voulu que l'Institut, comme il résulte de ce nom même, 
de ce beau nom d'Institut de France, se renfermât en quelque 
sorte dans Paris, et il plaçait même expressément, parmi ses at- 
tributions essentielles, a la correspondance avec les sociétés sa- 
vantes et étrangères. » 

Assurément l'Institut n'a pas été entièrement infidèle à cette par- 
tie de sa mission et à l'attente des législateurs. Il suffit de rappeler 
les correspondans qu'il choisit en dehors de Paris, dans toutes les 
régions de la France, les questions qu'il met au concours, les prix, 
les récompenses qu'il décerne solennellement aux meilleurs ou- 
vrages scientifiques et littéraires, les lectures que les étrangers sont 



l'institut et les sociétés savantes. 9 

admis à faire dans ses séances, la publicité qu'il donne à leurs tra- 
vaux par ses bulletins, par ses comptes-rendus et par les insertions 
dans ses mémoires. Mais, dans l'intérêt de la vie intellectuelle de 
la province et de la science elle-même, l'Institut ne pourrait-il pas 
interpréter plus largement cette correspondance qui est dans ses 
attributions? Ne pourrait-il l'étendre non-seulement à des travail- 
leurs et des savans isolés, mais aux compagnies elles-mêmes, aux 
principales académies des départemens? Seraient-elles donc moins 
dignes aujourd'hui qu'autrefois de cette confraternité dont elles 
étaient si fières, et l'Institut ne pourrait-il donc plus sans déroger 
leur tendre une main amie? A considérer la nature de leurs travaux, 
leurs publications, la liste de leurs membres, elles me semblent en 
voie de progrès plutôt qu'en décadence. Peut-être contiennent- 
elles moins de grands seigneurs et moins de beaux esprits, peut- 
être y fait-on moins de fables , d'épigrammes, de madrigaux, de 
petits vers, peut-être y déclame-t-on moins sur les droits et la féli- 
cité des peuples, mais .assurément on y trouve plus d'historiens, 
d'archéologues, d'écono: istes, de naturalistes, de botanistes, de 
géologues, c'est-à-dire ^ilus de savans sérieux, de travailleurs 
zélés, d'observateurs patiens et habiles. 

Grâce à leur zèle libre et désintéressé, toutes nos archives sont 
fouillées, tout notre sol est exploré. Il n'y aura bientôt plus en 
France une province, une ville, un monument, une ruine qui n'ait 
son histoire, ni même une inscription qui ne soit déchiffrée. Il en est 
des sciences expérimentales comme de l'histoire et de l'archéologie; 
de toutes parts s'amassent les observations et les matériaux pour la 
carte géologique de la France, pour les flores de toutes ses régions, 
pour la météorologie et l'hydrométrie, pour l'économie politique, 
la statistique, l'industrie et l'agriculture. 

D'ailleurs, à côté des anciennes académies se sont formées des 
sociétés spéciales d'antiquaires, de géologues, de médecins, des so- 
ciétés d'agriculture et de commerce qui en sont comme des sections 
étendues et fortifiées. Plus que jamais les élémens de la vie et du 
travail académique abondent en dehors de Paris. Ce ne sont pas les 
hommes qui manquent à la province, mais l'impulsion, les encou- 
ragemens et la direction d'en haut, c'est-à-dire de l'Institut, du seul 
corps qui ait mission et autorité pour leur venir en aide et pour 
recueillir ce noble héritage des anciennes académies de Paris. 

II. 

Nous ne sommes pas les premiers à signaler les inconvéniens de 
cette dissémination, de cet isolement, de cet abandon, à déplorer 
tant de bonnes volontés qui demeurent plus ou moins stériles, tant 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

de découragemens, de recherches vaines, faute d'une bonne direc- 
tion, ou bien tant d'utiles travaux perdus, faute de publicité. Di^ 
verses tentatives ont été faites pour y porter remède, soit par le 
gouvernement, soit par l'initiative de quelques hommes dévoués au 
progrès du mouvement académique de la province. Parlons d'abord 
de ce qu'a voulu faire le gouvernement. 

Depuis M. Guizot jusqu'à M. Rouland et la plupart de ses suc- 
cesseurs, les ministres de l'instruction publique ont prodigué tour 
à tour les marques de sollicitude, les^avances flatteuses, les appels 
et les promesses aux sociétés savantes des départemens. M. Guizot 
est le premier qui ait songé sérieusement à les relier au ministère 
de l'instruction publique en leur promettant l'appui du gouverne- 
ment. Dans une circulaire de 183^ où il annonce la fondation du 
Comité historique, il disait : « Il faut d'une part que les sociétés sa- 
vantes reçoivent du gouvernement, protecteur de l'activité intellec- 
tuelle aussi bien que de l'activité matérielle du pays, un encoura- 
gement soutenu, de l'autre que leurs travaux soient effectivement 
portés à la connaissance du public. Le plus sûr moyen, je pense, 
d'arriver à ce double résultat, c'est d'instituer entre ces sociétés et 
le ministère de l'instruction publique des l'elations très fréquentes et 
régulières. » Il a bien soin d'ailleurs de protester contre toute pen- 
sée de porter atteinte à leur indépendance et à leur individualité : 
(t II s'agit uniquement de leur transmettre d'un centre commun les 
moyens de travail et de succès qui ne sauraient venir d'ailleurs et 
de l'ecueillir à ce même centre les fruits de leur activité pour les 
répandre dans une sphère étendue. » 

Si la politique ne s'était mêlée dans ses préoccupations à une si 
juste et si louable sollicitude pour le développement des travaux 
historiques, j'imagine que M. Guizot aurait été mieux disposé que 
personne à voir dans l'Institut, plutôt que dans le gouvernement, 
le protecteur naturel de l'activité intellectuelle du pays, et qu'il se 
fût adressé à lui pour cette double tâche, de la publication des 
documens historiques et de la correspondance avec les sociétés 
savantes. Cette même pensée politique se reti'ouve plus ou moins 
chez tous ses successeurs, sous la république, comme sous l'em- 
pire ou sous la monarchie constitutionnelle. Le grand tort de l'In- 
stitut, aux yeux de tous ces ministres, est de ne dépendre d'au- 
cun ministère ni même d'aucun gouvernement. 

Après M. Guizot, M. de Salvandy, dans ses deux ministères, 
adresse aux sociétés savantes les mêmes appels et leur fait les 
mêmes promesses. Rendons-lui cette justice qu'à la différence de 
M. Guizot il avait fait une place à l'Institut dans le plan qu'il s'était 
d'abord proposé et qui a même reçu un commencement d'exécu- 
tion. M II avait eu, dit-il, la pensée de les rattacher à l'Institut lui- 



l'institut ET LES SOCIÉTÉS SAVANTES. 11 

même, comme au cenlire des liïmtères et de l'activité intellectuelle, 
au moyen de cinq comités qu'un des fonds du budget permettait 
de doter richement pour qu'ils pussent servir d'intermédiaires à 
cette action nouvelle et féconde (1). » Voilà certes une bonne pen- 
sée, la meilleure et même la seule vraie, selon nous, celle-là même 
que nous nous proposons de reprendre pour notre propre compte. 
Malheureusement M. de Salvandy l'a gâtée par sa prétention d'en- 
lever à rifastitut et de garder pour lui-même la nomination des 
membres de ces cinq comités; aussi ce projet d'organisation a-t-il 
bien vite échoué. 

A' défaut de l'Institut, c'est par les bureaux de son ministère que 
M. de Salvandy voulut donner l'impulsion, la suite et l'ensemble 
aux travaux des sociétés savantes. Il ordonne la publication d'un 
annuaire des sociétés scientifiques et littéraires de la France, la 
formation au ministère d'une bibliothèque des mémoires de ces so- 
ciétés : il annonce l'envoi régulier à chaque société des publications 
de l'Institut; enfin il donne l'espérance d'une participation aux 
fonds de secours du budget pour la science et pour les lettres-, à 
celles qui s'en rendront dignes par leurs travaux (2). V Annuaire 
des sociétés savantes a en effet paru, mais deux fois seulement, en 
ISZiô et en 1848. il y à au ministère une bibliothèque des sociétés 
savantes qui contient d'intéressans documens pour l'histoire aca- 
démique de la France et dont les développemens sont une gêne 
pour ïes services administratifs. L'envoi des publications de l'In- 
stitut aux sociétés savantes n'a jamais eu lieu. Quant à la réparti- 
tion des fonds de secours, elle ne s'est pas élevée au-dessus de la 
somme insignifiante de quelques centaines de francs, même pour 
les sociétés les plus importantes et les mieux recommandées. 

De M. de Salvandy à M. Fortoul, les ministres de l'instruction 
publique, dans leur court passage aux affaires et pendant des jours 
d'orage, n'eurent guère le loisir de songer aux sociétés savantes. 
Mais M. Fortoul reprit et chercha à perfectionner l'œuvi'e de ses 
prédécesseurs. En créant de vastes circonscriptions universitaires 
et des grands recteurs, il recommande à ces hauts fonctionnaires 
de se mettre en rapport avec les sociétés savantes de leur ressort. 
« Vous trouverez dans ces sociétés, spécialement vouées à l'étude de 
la science locale, des centres où se conservent, avec le culte intel- 
ligent des traditions particulières à la province, l'amour sincère du 
pays. Je vous invite à vous mettre en rapport avec leurs présidens, 
à leur assurer le concours de leurs lumières et de votre auto- 
rité (3). » S'adressaut ensuite aux présidens des sociétés savantes, 

(1) Circulaire du 12 octobre 1845. 

(2) Circulaire aux sociétés savantes du 12 octobre 1845. 

(3) Circulaire du 10 janvier 1856. 



^2 BEVUE DES DEUX MONDES. 

il réclame leur concours pour le Comité de la langue, de VhiaîGire 
et des arts. Tel est en effet le nom nouveau que donne M. Fortoul 
au Comité historique comme plus en rapport avec la diversité 
des travaux qu'il devait désormais embrasser. On peut remarquer 
que l'histoire a passé du premier au second rang. Cependant les 
sciences n'avaient pas encore leur place à côté de la langue, de 
l'histoire et de l'art, bien que cultivées, presque autant que l'his- 
toire ou la langue, dans toutes les académies. C'est M. Rouland qui 
le premier les a comprises dans les travaux du comité. De là le nom 
nouveau qu'il lui a donné de Comité des travaux historiques et des 
sociétés savantes. Cette dénomination, bien que bizarre, subsiste 
encore aujourd'hui. Ajoutons que M. Fortoul a fondé la Revue des 
sociétés savantes a pour servir de lien aux académies dispersées 
dans les départemens et donner la publicité à leurs travaux. » Ce 
recueil continue de paraître, mais seulement tous les deux mois. 
Avec quelques bons travaux de savans de la province, il contient 
les procès-verbaux des séances des comités et des rapports géné- 
ralement secs et insignifians, non moins que tardifs, sur les publi- 
cations et les mémoires des sociétés savantes. Quant à la publicité 
promise, il en est lui-même trop complètement dépourvu pour la 
donner, hors d'un bien petit cercle, même aux recherches et aux 
découvertes qui mériteraient le mieux d'être mises en lumière. 

Kul ministre plus que M. Rouland ne s'est montré jaloux de tenir 
les sociétés savantes dans la dépendance de son ministère. C'est lui 
qui a institué cette distribution solennelle de prix et de récompenses 
qui a lieu, chaque année à la Sorbonne, sous la présidence du ministre 
de l'instruction publique. Bien que fort épris de son œuvre, M. Rou- 
land dans le discours qu'il a prononcé à la première de ces solen- 
nités', n'a pu s'empêcher d'avouer que quelque chose y manquait, à 
savoir le concours de l'Institut, a Assurément, disait-il, un tel hom- 
mage n'atteindrait tout son prix que s'il était rendu par l'histitut 
de France, car c'est à lui qu'il appartient, des hauteurs où il réside, 
de proclamer avec une autorité toujours respectée des jugemens 
souverains; mais nous savons tous combien l'illustre compagnie est 
attentive aux œuvres que les travailleurs des départemens soumet- 
tent à ses appréciations, et combien elle aime à voir se développer 
autour et loin d'elle-même les mérites et les talens dont elle pos- 
sède les plus parfaits modèles. Elle vous apporte d'ailleurs ses 
sympathies par la présence de ses membres les plus éminens. Ainsi 
je ne fais que suivre l'exemple de l'Institut en rendant à la province 
savante et lettrée l'hommage qui lui est si légitimement acquis. » 
Il semble vraiment que l'orateur prenne ici plaisir à se contredire 
lui-même. Si l'Institut, comme le proclame M'. Rouland en termes si 
pompeux, est la seule autorité légitime, la seule souveraine, pour- 



l'institut et les sociétés savantes. 13 

quoi en vouloir mettre une autre à sa place? Cette cérémonie de la 
Sorbonne n'est qu'une bien faible et imparfaite image, une contre- 
façon en quelque sorte de ces séances publiques où l'Institut dé- 
cerne ses couronnes. Aussi les savans sérieux deviennent-ils de 
plus en plus rares au sein de cette foule mélangée qu'attirent cha- 
que année à la Sorbonne les vacances de Pâques et les prix ré- 
duits des chemins de fer, non moins que l'amour de la science. 
Comment se fait-il que, parmi les nombreux ministres qui ont suc- 
cédé à M. Rouland et dont plusieurs appartenaient à l'Institut, il ne 
s'en soit pas encore rencontré un seul qui ait compris qu'il fallait 
remettre le soin de couronner les savans à la seule autorité légitime 
et souveraine, comme a si bien dit M. Rouland? Nous venons de 
voir ce qu'a tenté le gouvernement pour relier les sociétés savantes 
des départemens, voyons maintenant ce qui est l'œuvre de simples 
particuliers. 

En dehors de l'Institut, en dehors du ministère, et plus ou moins 
en opposition avec lui, un homme qui s'est fait un nom justement 
célèbre dans les études archéologiques. M.' de Caumont, fondait en 
1833 les congrès scientifiques, puis, quelques années plus tard, 
l'Institut des provinces, dans ce même dessein de relier entre elles 
les sociétés savantes des départemens et aussi avec une pensée de 
décentralisation. Organisé au Mans, en 1859, avec les membres les 
plus marquans et les plus zélés, avec l'état-major, pour ainsi dire, 
des congrès, l'Institut des provinces devait en être la compagnie ré- 
gulatrice; il était destiné, suivant les expressions de M. de Cau- 
mont, à être l'âme et la vie du mouvement académique de la France 
et des départemens. Non-seulement M. de Caumont en a été le 
fondateur, mais le directeur suprême et l'infatigable soutien pen- 
dant quarante ans. L'organisation, la mise en mouvement de cette 
machine compliquée des congrès, de l'Institut des provinces, des 
assises scientifiques, a été l'œuvre de sa vie entière; il y a mis 
toutes ses forces, une partie de sa fortune et l'autorité que lui don- 
naient une haute position et un grand savoir. Sa mort, quels que 
soient ses successeurs, nous semble une perte irréparable pour l'In- 
stitut des provinces, même sans nulle autre cause de décadence. 
Il ne pourra d'ailleurs garder encore longtemps ce nom usurpé 
d'institut qu'aucune société savante, hors le véritable Institut, n'a 
le droit de prendre d'après la loi du 11 floréal an x. 

Il nous est cependant impossible de ne pas parler avec quelque 
sympathie de tant d'efforts pour un noble but et d'une association 
qui, bien que défectueuse, subsiste déjà depuis un certain nombre 
d'années, sans aucun secours de l'état, chose rare en France, par ses 
propres ressources et par l'initiative de simples particuliers. Nous 
estimons d'ailleurs que cette sorte d'agitation littéraire et scientifi-; 



ià RE?UB DES DEUX MONDES.. 

que produite par les congrès qui siègent tour à. tour dans les villes 
de toutes les parties de la France qui offrent les sujets d'études les 
plus nombreux et les plus intéressans n'a pas été sans produire 
quelque bien. Il y a eu des rapprochemens utiles entrée les hommes 
voués aux mêmes études; certaines discussions sur divers points 
d'histoire locale,, d'antiquités nationales, de botanique, d'agricul- 
ture et de géologie, n'ont pas été sans quelques bons résultats ; les 
études archéologiques surtout y ont gagné, gi'âce à M. de Cau- 
mont.. Mais que de critiques à faire, dans le détail desquelles nous 
ne pouvons entrer, de cette organisation, tumultueuse des congrès, 
et comment y voir une représentation sérieuse des sociétés sa- 
vantes de la province qui la plupart, surtout les plus considé- 
rables, ne nomment point de délégués? C'est à bon marché que 
s'obtient le titre démembre d'un congrès scientifique; le premier 
venu, sans nul diplôme, sans nulle élection ou délégation, en fait 
partie moyennant une légère cotisation;. Au milieu de cette foule, 
si peu choisie au pomt de vue de la science, et composée d'é- 
lémens si divers, les travailleurs sérieux sont comme perdus et 
trouvent difficilement à se faire une place. Que dire d'ailleurs de 
ces longmes et prétentieuses listes de questions sur toutes choses 
qui doivent être résolues en dix jours, terme fatal de la durée de 
tout congrès scientifique!? Encore faut-il retrancher le temps donné 
aux fêtes,, aux Te Bevmy. aux réceptions à la préfecture ou à l'hô- 
tel de ville,, et aux harangues emphatiques échangées avec les 
principaux pei-sonnages de l'endroit. 

Ges critiques ne s'adressent, je tiens à en faire la remarque, 
qji'aux cougi'ès de l'Institut des provinces et nullement aux réu- 
nions scientifiques qui n'ont lieu qu'entre vrais savans et qui n'ont 
pour objet que des questions ou des sciences spéciales, comme 
les congrès de médecins, de naturalistes, d'antiquaires, comme 
l'Association française pour l'avancement des sciences ou l'Asso- 
ciation scientifique qui était dirigée par M. Leverrier, comme la 
Société d'archéologie. Mais, en raison même de leui- spécialité, ces 
associations particulières ne peuvent servii' de centre et de lien 
ajjx académies de la province. 

III. 

Pour rallier à lui les sociétés savantes par l'intermédiaire du mi- 
nistère de l'instruction publique, le gouvernement a des ressources 
et des avantages qui manquaient à M. de Gaumont. Il dispose d'un 
budget pour l'encouragement des sciences et des lettres, il a les 
distinctions honorifiques et les décorations , il a pu avoir le con- 
cours d'hommes haut placés dans la science et même de mem- 



l'institot ex leb eocaÉTÉs savantes. 16 

jjres de diverses classes de l'Imstitut. On ne peut nier la compé- 
tence et l'autorité de ceux dont se composent ses comités; leur 
seul tort à nos yeux est de relever du ministère et non de l'Insti^ 
tut. En outre, malgré les changemens beaucoup trop rapides de 
ministres, il y a une permanence et une suite dans l'organisation 
et les traditions administratives où les sociétés savantes peuvent 
trouver un point de ralliement] plus fixe et plus stable que dans 
l'Institut des provinces. Aussi devons-nous tout d'abord reconnaître 
que tout ici non plus n'a pas été stérile. La province, surtout dans 
les coramencemens, n'a pas été insensible à ces témoignages de 
sollicitude auxquels elle n'était guère accoutumée; une certaine 
impulsion a été donnée et même une utile direction, grâce aux 
savantes instructions adressées par le Comité historique pour les 
méthodes à suivre, les procédés à employer dans les études archéo- 
logiques. Il y a eu des encouragemens bien placés ; d'importantes 
puJDlications ont mis en lumière des documens et des faits précieux 
pour notre histoire. 

Cependant le ministère de l'instruction publique, pas plus qtie 
l'Institut des provinces, ne peut se flatter d'avoir atteint le but, 
c'est-à-dire d'avoir accompli sous ses auspices l'association acadé- 
mique de Paris et de la province. D'abord il a eu le tort de ne faire 
aucune distinction entre les sociétés savantes, de les adopter en 
masse et de les tenir toutes pour affiliées, sans nulle démarche de 
leur part, sans nulle demande officielle, sans aucun consentement 
formel. Il n'y a nulle règle pour les relations, pas plus que pour 
les affiliations , nul engagement réciproque. Nous avons sous les 
yeux une liste imprimée en 1875 des sociétés en correspondance 
avec le comité; il n'y en a pas moins de deux cent cinquante, ce 
qui est à peu près la liste totale de toutes les sociétés de France qui 
s'intitulent sociétés savantes. Depuis les Pyrénées jusqu'à Dun- 
kerque, il n'y manque pas une seule société d'émulation, d'éduca- 
tion, d'horticulture, pas une seule société littéraire, linnéenne ou 
pharmaceutique. Il reste à savoir ce qu'il y a de sérieux dans un 
si grand étalage et ce qu'il y a de réel dans cette prétendue cor- 
respondance avec tout le monde. 

Suffit-il donc, pour qu'une société soit vraiment affiliée, qu'un 
de ses membres, sans nulle délégation ou même à son insu, envoie 
quelques pages au comité ou soit pris de l'envie de faire un voyage 
économique à Paris? De son côté, l'Institut des provinces n'a pas 
une moins longue liste de délégués et de correspondans. Il y a des 
sociétés et des correspondans qui figurent à la fois sur les deux 
listes. Dans tout cela, il y a beaucoup de désordre et de confu^ 
sion. D'ailleurs en général, des deux côtés, ce sont les sociétés 
les plus minces, les plus récentes, les plus facilement ouvertes à 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

tout venant qui se montrent le plus empressées. Celles-là n'ont 
pas le droit d'être bien fières; elles peuvent s'enorgueillir même 
d'une médaille de bronze et enregistrer ce succès dans leurs courtes 
annales; elles peuvent facilement prendre leur parti d'un échec. Il 
n'en est pas de même des grandes académies provinciales qui ont 
un passé, des traditions, une certaine renommée, où n'entre per- 
sonne qu'avec quelques titres, et qui comptent dans leurs rangs 
un certain nombre de membres plus ou moins connus, même au 
dehors, dans les sciences ou dans les lettres. Ces compagnies se 
sont généralement tenues à l'écart par un légitime sentiment de 
dignité et d'indépendance. Il en est même qui ont protesté contre 
l'abus fait de leur nom dans les hasards, l'arbitraire et la confusion 
de ces concours, où on prétendait leur donner des places, comme 
au collège sur les bancs. Quelques-unes ont émis le vœu de n'avoir 
que l'Institut pour juge. L'une d'elles, sollicitée de concourir, a 
répondu, à notre connaissance, qu'elle donnait des prix et qu'elle 
n'en recevait pas. Assurément l'Institut de France n'aurait pas été 
exposé à recevoir une pareille réponse. 

Si le comité, au lieu de récompenses collectives, accorde des 
récompenses individuelles, il n'évite un écueil que pour donner 
contre un autre. Sans doute la plupart de ces récompenses ont 
été justement décernées à des travaux, à des découvertes de quel- 
que valeur et à des hommes de mérite. Mais n'est-ce pas en fai- 
sant double emploi avec l'Académie des Sciences et avec l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres qui donnent de semblables récom- 
penses, avec bien plus d'éclat et d'autorité, à des travaux, à des 
recherches, à des découvertes du même genre? Qui n'aimerait 
mieux, dans toute la province, compter, parmi ses titres littéraires 
ou scientifiques, une mention de l'Institut qu'un grand prix en Sor- 
bonne du Comité des sociétés savantes? Quant aux deux cents cor- 
respondans dont la liste est jointe à celle de ces deux cent cin- 
quante sociétés, j'y vois sans doute plus d'un nom justement 
estimé, plus d'un savant ou d'un érudit connu par ses travaux; 
mais ils ne sont les correspondans et les représentans d'aucune 
société : ils n'agissent que pour leur propre compte et pour celui 
du comité. 

D'ailleurs, comme on peut le voir par les dernières années de 
la Revue des sociétés saimntes, le comité, se laissant de plus en plus 
envahir par l'Ecole des Chartes, ne donne plus accès qu'à l'histoire 
locale du moyen âge et aux études ou même, osons le dire, aux mi- 
nuties de l'archéologie. Non-seulement la littérature et la philoso- 
phie, mais l'étude de l'antiquité, la législation, l'économie politique, 
l'histoire générale et même l'histoire moderne, qui tiennent aussi 
une grande place dans les travaux des facultés et académies de la 



l'institut et les sociétés bayantes. 17 

province, sont aujourd'hui comme non avenues. Comment donc 
pourrait-il avoir la prétention de rattacher à lui le mouvement in- 
tellectuel dans les départemens? 

La plus considérable des œuvres du comité, le but premier pour 
lequel il a été institué, c'est la publication des documens inédits 
de l'histoire de France, dont la responsabilité appartient à lui seul 
et à laquelle les sociétés savantes n'ont été que bien rarement ap- 
pelées à coopérer et seulement pour quelques recherches ou ren- 
seignemens. En 1874, d'après un rapport de M. de Watteville, 
258 volumes in-Zi" avaient paru, nombre qui n'a rien d'extraordi- 
naire, quoi que semble croire l'auteur du rapport, si on considère 
le temps, la dépense et le nombre des collaborateurs. J'entends dire 
par des juges compétens que tout est loin d'être parfait dans cette 
grande publication, qu'il y a bien des négligences, bien des inexac- 
titudes, des disproportions, des longueurs et un grave défaut d'é- 
conomie, ne serait-ce que dans le choix du format. Quant aux abus, 
ils n'ont pas manqué, d'après les aveux de M. de Watteville lui- 
même, et comme on ne le voit que trop clairement par les circu- 
laires de plusieurs ministres qui ont cherché à y porter remède. II 
nous sera bien permis de croire que, sous la direction de l'Institut, 
les choses auraient été un peu mieux, soit pour le choix et la publi- 
cation des documens inédits, soit pour de véritables liens à établir 
entre les sociétés savantes, entre les académies de Paris et celles 
des départemens. Mais nos critiques, comme nos vœux, seraient tout 
à fait stériles si notre dessein devait rencontrer d'insurmontables 
difficultés, si le gouvernement était résolu à ne pas faire l'abandon 
du patronage qu'il s'est attribué sur les sociétés savantes, ou bien 
si l'Institut ne devait pas consentir à le prendre et à l'exercer, 
comme il est conforme à sa mission et à ses traditions du xvii^ et 
du xviii^ siècle. 

IV. 

Le ministère redouterait-il en y renonçant d'éprouver quelque 
diminution ou amoindrissement? Tout le monde pensera sans doute 
qu'il reste encore une part assez belle à l'activité et à l'ambition 
d'un ministre, quel qu'il soit, avec le gouvernement de l'instruction 
publique dans toutes ses branches, à tous ses degrés, sans compter 
les cultes et les beaux-arts. Fera-t-on intervenir la politique en fa- 
veur de cette ingérence si fâcheuse, à notre avis, de l'administra- 
tion, des ministres et des directeurs dans le domaine des sciences et 
des lettres? Un ministre peut bien se flatter de s'attacher plus ou 
moins quelques invididus par l'appât des distinctions et des récom- 
penses, mais non pas des sociétés qui, en général, se composent des 

TOME XXV» — 1818, 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

hommes les plus indépeiiclans par le cai-actère comme par la position. 
Maîtresses d'elles-mêmes, libres de toutes leurs démarches et de 
toutes leurs alliances, vivant de leur propre vie et de leurs propres 
ressources, les académies de la province ne se laissent pas facilement 
enchaîner et séduire. Elles ont toujours été de petites républiques 
dans la grande république des lettres, même sous une monarchie; 
elles ne cesseront pas de l'être sous un gouvernement républicain. 
Je m'imagine donc que, tout en gardant leur liberté, elles entreraient 
plus volontiers dans une alliance où la politique et les influences 
administratives ne seraient rien, où les intérêts de la science se- 
raient tout. Je comprends bien que tous les ministres, en les enga- 
geant à venir à eux, en leur promettant aide et protection, prennent 
tant de soin de les rassurer au sujet de leur indépendance; mais, à 
l'égard de l'Institut, elles ne sauraient avoir les mêmes alarmes. 
11 ne s'agit pas d'un vasselage, mais d'une coopération toute volon- 
taire qui n'enlève rien à l'originalité de leurs propres travaux, tout 
en les appelant à prendre librement part à mie œuvre et à des re- 
cherches communes. 

D'un autre côté, je ne pense pas que l'Institut puisse se refuser 
à une tâche qui est" vraiment la sienne. Il ne peut pas ne pas faire un 
accueil sympathique et empressé à ces académies formées sur son 
modèle, issues d'une même origine, tendant au même but. D'ail- 
leurs, des liens particuliers de reconnaissance n'unissent-ils pas un 
grand nombre de ses membres aux sociétés savantes où ils ont 
débuté et qui leur ont, pour ainsi dire, servi de berceau? Montes- 
quieu disait, dans un discours de rentrée à l'académie de Bordeaux : 
« Qu'on se défasse surtout de ce préjugé que la province n'est point 
en état de perfectionner les sciences, et que ce n'est que dans les 
capitales que les académies peuvent se former. Ce n'est pas du 
moins l'idée que nous en ont donnée les poètes, qui semblent n'a- 
voir placé les Muses dans le silence des bois que pour nous faire 
sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le 
bruit et dans le tumulte. » 

S'il était nécessaire, ce que nous ne pensons pas, de combattre 
encore aujourd'hui ce même préjugé, nous pourrions ajouter bien 
des preuves aux argumens un peu trop poétiques de Montesquieu, 
sans dédaigner l'avantage du calme sur l'agitation parisienne. 

Il ne suffit pas de montrer que les sociétés savantes des dépar- 
temens ne sont pas indignes d'entrer en rapport avec l'Institut, il 
faut au moins indiquer quels seraient les conditions et les liens de 
cette confédération entre Paris et la province. D'abord nous ne 
voudrions pas d'une adoption en masse, à l'exemple de l'Institut 
des provinces ou du Comité historique, des deux ou trois cents 
sociétés savantes qui sont en France ; il faut tenir compte du degré 



l'institut et les sociétés savantes. i9 

de leur importance, de l'inégalité de leurs titres scientifiques ou 
littéraires. De la part d'une académie, il y aurait préalablement 
une demande avec des titres et des pièces à l'appui, et, de la part 
de l'Institut, il y aurait un vote après examen et délibération. Les 
affiliations seraient particulières et successives, en commençant par 
les anciennes académies royales situées aux chefs-lieux des grandes 
universités. Viendraient ensuite les sociétés qui justifieraient leur 
prétention au même honneur par leurs travaux et leurs publica- 
tions. Les sociétés savantes spéciales pourraient être plus parti- 
culièrement adoptées par la classe de l'institut d'où elles relèvent 
par la nature de leurs travaux. 

Quelques avantages et quelques honneurs devraient contribuer à 
rendre cette adoption encore plus digne d'envie et récompenser le 
concours à l'œuvre commune des sociétés affiliées. L'Institut leur 
enverrait toutes ses publications. Pourquoi aussi ne pas actoiettre, 
comme au xviii® siècle, les présidons ou délégués de ces sociétés à 
l'honneur de prendre séance dans nos réunions particulières ou 
publiques? Les savans de l'étranger ou de' la province sont actuel- 
lement autorisés à faire des lectures qui sont reproduites ou ana- 
lysées dans les bulletins et comptes -rendus, mais on pourrait 
donner la préférence et une plus grande place aux membres des 
sociétés affiliées. Pourquoi encore ne pas consacrer les séances tri- 
mestrielles à leurs communications et à leurs mémoires? Cette idée 
appartient à M. Saint -Marc Girardin. Dans un article sur un dis- 
cours à l'académie de Lyon où je proposais, il y a déjà vingt ans, 
d'associer les académies de la province à l'Institut par une fédéra- 
tion dont l'éminent académicien s'était déclaré partisan, il disait : 
« Les séances trimestrielles que nous avons à l'Institut depuis 
I8/18 ne sont pas toujours aussi pleines d'intérêt qu'elles pour- 
raient l'être. Elles deviendraient les plus curieuses et les plus in- 
téressantes du monde, si une commission nommée à cet effet dans 
chaque académie rendait compte dans ces séances des communi- 
cations qu'auraient faites les académies de province... La fédération 
aurait ainsi quatre séances par an. Ce seraient les états -généraux 
de la science, car les membres des académies de province auraient 
naturellemennt le droit d'assister à ces séances (1). » 

C'est ainsi que les travaux des académies de la province obtien- 
draient une publicité que ne sauraient donner ni le comité, ni la 
Berne des sociétés savantes. L'Institut, qui ne décerne aujourd'hui 
de prix que pour ses concours particuliers, y ajouterait des prix, 
des médailles, des mentions pour les sociétés affiliées qui s'en ren- 
draient dignes par leurs contributions à ses travaux, par leur cor- 

(1) Journal des Débats du 4 décembre 1857. 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

respondance assidue. C'est de lui aussi qu'elles recevraient des 
subventions proportionnées à l'importance de leurs publications 
ou destinées à leur venir en aide pour telle ou telle série d'expé- 
riences et de recherches. Je suppose enfin qu'il pourrait bien 
aussi être admis à faire quelques présentations pour les distinctions 
honorifiques et les décorations méritées par les membres des aca- 
démies associées. Il a d'ailleurs seul en main une récompense, 
celle du titre de correspondant, plus enviée que toutes les autres. 
Ses ressources, aujourd'hui si insuffisantes, devraient s'accroître de 
tous les fonds d'encouragement du budget pour les sciences et 
pour les lettres. Avec une dotation moins mesquine, que ne pour- 
rait-il pas faire pour aider les savans, pour multipher les expé- 
riences, pour provoquer les travaux et les découvertes autour de 
lui et loin de lui ! 

Il est vrai que la munificence des particuliers semble devoir sup- 
pléer à ce que l'état ne donne pas. Les donations particulières 
tendent à se multiplier; les prix fondés par les particuliers sont 
aujourd'hui plus nombreux, et ont plus de valeur que les prix du 
budget. Mais les donations particulières ont l'inconvénient d'être 
en général affectées à un emploi spécial, à un prix déterminé 
auquel le donateur est jaloux d'attacher son nom, de sorte que 
l'Institut n'est pas libre d'en faire l'emploi qu'il jugerait le meilleur. 
Peut-être cependant ne serait-il pas impossible de se ménager à 
l'avenir une plus grande liberté dans l'emploi des donations, sans 
laisser en oubli le nom des bienfaiteurs. Je voudrais que leurs 
noms fussent rappelés dans toutes les séances publiques, imprimés 
en tête de chaque volume de nos Mémoires, en tête de l'almanach 
de l'Institut; je voudrais qu'ils fussent gravés sur le bronze ou 
le marbre aux meilleurs endroits du palais Mazarin. Je n'aurais 
pour ma part aucun scrupule à user, dans l'intérêt de la science et 
des lettres, de tous nos moyens de captation académique. L'Institut 
aurait-il des millions, j'estime qu'aucun argent au monde ne serait 
mieux dépensé pour les progrès de la civilisation, pour la richesse 
et la félicité du genre humain. Toutes les dépenses pour les 
sciences, dit Bacon, sont des œuvres vraiment royales, opéra verc 
basilica. Descartes n'a pas moins bien dit : « Les inventions des 
sciences sont d'un tel prix qu'elles ne peuvent être payées avec 
de l'argent ce qu'elles valent. « 

Nous devrions songer à nous rapprocher davantage, sans l'imiter 
cependant en toutes choses, de l'Institut de Salomon, de cette aca- 
démie idéale dont Bacon, dans sa Nouvelle Atlantide, a tracé le 
plan grandiose. Laissons de côté les crosses, les mitres, cet appa- 
reil presque sacerdotal, et tout cet éclat extérieur dont il veut en- 
vironner les représentans, les magistrats suprêmes de la science 



L INSTITUT ET LES SOCIETES SAVANTES. 21 

pour rehausser leur dignité aux yeux de la multitude. Que de 
choses d'ailleurs nous aurions a envier et nous pourrions em- 
prunter à cette merveilleuse académie! L'autorité, l'argent, tous 
les moyens les plus puissans d'expérimentation, sont prodigués à 
l'Institut de Salomon pour arracher à la nature ses secrets. Il a 
des tours sur les plus hautes montagnes et sur ces tours des er- 
mites chargés d'observer les météores et tous les phénomènes des 
hautes régions de l'air. Pour étudier les entrailles de la terre, il 
dispose de cavités profondes creusées dans les plus profondes 
vallées; il a des fours, des étuves de toutes les formes et de 
toutes les grandeurs, des maisons d'optique et d'acoustique. N'ou- 
bUons pas des maisons spécialement consacrées à faire des expé- 
riences qui peuvent tromper les sens et produire des effets en ap- 
parence miraculeux. L'histoire naturelle n'est pas moins richement 
pourvue que l'astronomie, la géologie, la physique et la chimie. 
Autour du palais de l'Institut de Salomon s'étendent des étangs 
d'eau douce, des étangs d'eau salée, des parcs immenses, où sont 
rassemblés tous les êtres vivans de la création et en comparaison 
desquels nos aquariums et nos jardins zoologiques ne sont que 
jouets d'enfans. « Voilà, s'écrie Condorcet, ce qu'un esprit créateur 
a osé concevoir dans un siècle couvert encore des ténèbres d'une 
superstitieuse ignorance, ce qui n'a paru longtemps qu'un rêve 
philosophique, ce que les progrès rapides des sociétés et des lu- 
mières donnent aujourd'hui l'espoir de voir réaliser par les géné- 
rations prochaines et peut-être commencer par nous-mêmes (1). » 
A en croire Maucaulay, non moins enthousiaste que Condorcet de la 
conception de Bacon, « quelques portions, et ce ne sont pas les 
moins extraordinaires, de cette glorieuse prophétie se sont déjà ac- 
complies même à la lettre, et la prophétie tout entière, à ne con- 
sulter que son esprit, s'accomplit chaque jour autour de nous (2). » 
Nous en sommes encore à l'espérance qu'avait Condorcet de voir 
se réaUser par les générations prochaines ce que Fontenelle a ap- 
pelé le roman d'un sage. Si la prophétie déjà s'accomplit, comme 
le dit Macaulay, c'est sans doute plutôt au sein de la Société royale 
de Londres que dans l'Institut national de Paris. Il y a certainement 
des moyens de travail à la disposition des membres de notre Aca- 
démie des Sciences; ils ont des laboratoires particuliers, ou bien 
ils ont accès dans ceux de quelques grands établissemens scientifi- 
ques, à la Sorbonne, au Collège de France, à l'École normale. Mais 
l'Institut n'a pas un laboratoire à lui, un laboratoire qui devrait être 
le modèle de tous les autres, qui les dépasserait par les ressources 



(1) Fragment à la suite des Progrès de l'esprit humain. 

(2) Essais politiques et philosophiques, trad. par Guillaume Guizot. 



22 KEVUE DES DEUX MONDES. 

et les moyens d'expérimentation, par la puissance des machines, 
et où tous les savans étrangers, comme ceux des académies affi- 
liées, auraient leur entrée, pour faire ou voir faire les plus diffi- 
ciles, les plus grandes et les plus coûteuses expériences. L'Aca- 
démie des Sciences avait au xtiii® siècle quelques salles pour 
l'anatomie, la chimie, les machines; elle n'a rien de tout cela 
aujourd'hui, malgré la prophétie de Bacon et les espérances de 
Condorcet. 

Il nous reste à dire comment, à notre avis, FInstitut pourrait 
s'organiser pour entretenir cette correspondance avec les dépar- 
temens, et quels avantages chacune de ses classes serait appelée 
à en retirer. Gomme dans le premier plan de M. de Salvandy, chaque 
classe aurait son comité de correspondance avec la province, comité 
composé de membres nommés par elle, il va sans dire, et non par 
le ministre. On nous objectera sans nul doute que les membres de 
l'Institut sont peu nombreux et que la plupart sont absorbés par 
les affaires publiques, par l'enseignement ou la magistrature, par 
leurs études particulières. Mais l'Institut n'aurait-il pas toute li- 
berté de s'adjoindre pour cette tâche nouvelle des auxiliaires nou- 
veaux? Les premiers appelés seraient les correspondans, auxquels 
on n'a rien demandé jusqu'à présent, et qui cependant, d'après la 
lettre, comme d'après l'esprit de leur institution, devraient cor- 
respondre des diverses parties de la France avec l'Institut. Choisis 
dans le sein des principales académies de la province, ce serait 
à eux surtout d'en être les représentaus et de leur servir d'in- 
termédiaires. Aussi devraient-ils être nommés, non-seulement en 
raison de leur mérite individuel et de la valeur de leurs ouvrages, 
mais aussi des services qu'on peut en attendre pour une corres- 
pondance réelle et effective. l'Institut demeurerait d'ailleurs le 
maître de s'adjoindre qui il voudrait parmi les plus capables de 
l'aider dans cette mission. 

Sans doute toutes les classes de l'Institut ne seraient pas appe- 
lées à jouer un aussi grand rôle dans cette association et à en reti- 
rer les mêmes avantages, mais j'estime que toutes devraient plus 
ou moins y entrer, même l'Académie des Beaux-Arts et l'Académie 
française. Il est vrai que la poésie, l'élocpience, les œuvres de l'ima- 
gination, le génie de l'artiste, pas plus que la vertu elle-même, ne 
se forment ni se perfectionnent avec l'aide d'autrui, par une mise en 
commun de travaux et d'efforts. Mais là où la collaboration n'est pour 
rien, les conseils, les critiques, les encouragemens, les modèles pro- 
posés peuvent être pour beaucoup. L'Académie des Beaux-Arts exer- 
cerait une intendance officieuse, au point de vue purement esthé- 
tique, sur tous les monumeus qui se construisent ou se restaurent. 



L INSTITUT ET LES SOCIETES SATANTES, 23 

Elle serait, pour toute la France, ce que sont pour quelques \illes 
d'Italie les commissions delVornato. Combien d'objets d'art, de ri- 
chesses artistiques de tout genre à signaler, à protéger, à recueil- 
lir! Le Comité des sociétés savantes a compris, quoiqu'un peu tar- 
divement, l'importance d'une correspondance artistique et s'est 
adjoint, depuis peu de temps, une section nouvelle des Beaux-Arts. 

Quant à l'Académie française elle n'a pas seulement la poésie et 
l'éloquence dans son domaine, mais aussi la langue, son dictionnaire 
et son histoire; or c'est laque le concours des académies de pro- 
vince ne lui seraient peut-être pas sans quelque utilité. J'invoquerai 
ici encore l'autorité de M. Saint-Marc Girardin : « Je crois, dit-il, que, 
sans être fréquentes, les relations de l'Académie des Beaux-Arts et 
de l'Académie française avec les académies de province peuvent être 
encore fort utiles. Quant à l'Académie française, elle a sa commis- 
sion du dictionnaire historique de la langue française, et cette com- 
mission recevrait avec beaucoup de reconnaissance la communica- 
tion des travaux qui se font dans les académies de province sur 
notre vieille langue et nos vieux écrivains. Le Glossaire historique 
de la France centrale, rédigé avec tant de soin par le comte Jaubert, 
a déjà rendu de grands services à l'étude de notre langue. Des tra- 
vaux de ce genre faits dans les diverses provinces de la France 
aideraient à élever le monument philologique qu'a entrepris l'Aca- 
démie française. » Ajoutons que bien des recherches savantes et 
curieuses sur les dialectes ou les patois de telle ou telle province 
demeurent enfouies dans les annales ignorées de plus d'une acadé- 
mie de nos départemens. 

Plus fréquentes, plus fructueuses encore seraient les relations 
avec les trois autres classes de l'Institut. L'Académie des Sciences 
morales et politiques n'aurait sans doute rien à attendre d'un pareil 
concours pour les systèmes ou les hypothèses de haute métaphy- 
sique, ni pour les découvertes des grandes lois de l'histoire géné- 
rale, mais elle ne saurait recueillir par une voie plus sûre tous les 
faits de l'ordre moral et économique, tous les élémens d'une sta- 
tistique universelle de la France dont il lui appartient de chercher 
les lois et de déduire les conséquences. 

Quelle vendange, pour parler comme Bacon, de tous les phéno- 
mènes de l'ordre physique, d'observations et d'expériences, ne ré- 
colterait pas l'Académie des Sciences, grâce à ce concours des so- 
ciétés savantes! Un ensemble coordonné de recherches sur tel ou 
tel ordre de phénomènes aboutirait à son comité de correspondance; 
il y aurait un concert des expériences à faire sur divers points et 
simultanément. Qu'il s'agisse de saisir quelque phénomène au pas- 
sage, de comparer ce qui se passe au nord avec ce qui se passe au 
midi, dans la vallée et sur la montagne, partout, jusque dans les 



2A REVUE DES DEUX MONDES. 

cantons les plus reculés, par l'intermédiaire et le rayonnement des 
sociétés affiliées , elle trouverait des auxiliaires intelligens et dé- 
voués, empressés de répondre à son appel. Combien d'observations 
importantes qui ne se font pas ou qui, une fois faites, se perdent, 
faute d'instructions données ou faute d'un centre où elles devraient 
aboutir ! 

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'aurait pas à se 
féliciter de moins nombreux et de moins riches tributs, s'il est per- 
mis de se servir de cette expression du xviii^ siècle pour de libres 
collaborateurs. Les divers objets de ses travaux, antiquités, inscrip- 
tions, archéologie, monumens historiques, tiennent une grande 
place dans les travaux et les publications de la plupart des sociétés 
savantes. Ce serait à elle de guider les recherches sur nos vieilles 
pierres et nos vieux manuscrits, les fouilles dans notre sol ou dans 
nos archives. Enfin, chargée de restaurer nos antiquités nationales 
et notre ancienne histoire, elle seule publierait les documens histo- 
riques qui en sont les monumens et les pièces à l'appui. 

Ici nous rencontrons, sur le terrain même de l'Académie des In- 
scriptions et Belles-Lettres, et en une sorte d'antagonisme avec elle, 
le Comité des documens historiques. N'est-il pas étrange que les 
savans continuateurs de l'histoire littéraire et ecclésiastique de la 
France, que les érudits connus de l'Europe entière qui publient les 
grandes séries de monumens de notre histoire nationale, les his- 
toriens des croisades, les historiens des Gaules et de la France 
n'aient pas été chargés de choisir et de publier les documens histo- 
riques? Pour quelle raison M. Guizot, qui regrette « que la mine si 
riche de nos archives soit abandonnée à des individus isolés, » n'a- 
t-il pas remis à l'Académie des Inscriptions le soin de l'explorer? 
Yoici la seule raison qu'il en donne dans son rapport au roi : 
« A la vérité, parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer 
l'Académie des inscriptions et belles-lettres qui travaille à recueillir 
diverses sortes de monumens relatifs à notre histoire nationale. 
Mais votre majesté a pu se convaincre, il y a quelques instans, 
de l'extrême exiguïté des ressources dont l'Académie dispose pour 
la publication de ses recueils et de la lenteur qui en résulte inévi- 
tablement. Aussi, quelle que soit l'excellence de ses travaux, ils 
sont insuffîsans pour calmer les regrets et satisfaire les désirs de 
ceux qui veulent entrer en possession de tant de trésors encore 
inutiles et ignorés. » Si la seule exiguïté des ressources empêchait 
l'Académie de remplir une tâche qui lui appartient, combien il était 
simple et facile d'y trouver le remède en demandant pour elle les 
120,000 francs qu'il portait an nuellement au budgetpour le co- 
mité! 

Accroissement de ressources et d'influence par une association 



l'institut et les sociétés savantes. 25 

des académies les unes avec les autres, voilà donc ce que nous 
voudrions, non pas seulement pour l'Institut de France, mais, 
selon le vœu de Bacon, pour toutes les grandes académies du 
monde civilisé, pour Londres, Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, etc. 
Ne serait-il pas à souhaiter qu'elles fussent unies entre elles par 
des liens plus intimes et plus forts qu'un échange de mémoires 
et de comptes-rendus ou la nomination de loin en loin de quelque 
associé ou correspondant? Pourquoi ne délégueraient -elles pas 
tour à tour dans chaque grande capitale quelques députés pour 
former un véritable concile œcuménique de la science où seraient 
discutées les questions qui divisent le monde savant? « De même, 
dit encore Bacon, que le progrès des sciences dépend beaucoup 
de la sagesse du régime et des institutions des diverses académies, 
on aurait aussi de grandes facilités pour arriver à ce but, si les 
académies qui sont répandues en Europe contractaient entre elles 
l'union et l'amitié la plus étroite. » 11 exhorte donc toutes les uni- 
versités, tous les collèges du monde civilisé à s'unir par des rela- 
tions régulières, à lier ensemble alliance et amitié (J). 

C'est le besoin d'associer les recherches et les travaux pour l'a- 
vancement des sciences qui a donné naissance aux académies; c'est 
le même besoin qui doit aboutir à l'association des académies les 
unes avec les autres. Le tort de M. Guizot et de ses successeurs est 
d'avoir voulu, par une pensée politique, les rattacher à leur mini- 
stère et non à l'Institut, qui, encore une fois, est leur centre na- 
turel, qui seul a autorité pour faire cette alliance, comme ils sont 
obligés eux-mêmes de l'avouer, malgré la plus manifeste incon- 
séquence. Nous faisons bon marché des voies et moyens que nous 
nous sommes borné à indiquer; nous n'attachons d'importance 
qu'à l'idée fondamentale d'une association des académies de pro- 
vince avec celles de Paris , conformément aux anciennes tradi- 
tions de la France académique et aux statuts de l'Institut de France. 
L'impulsion reçue de l'Institut, les sociétés affiliées la communi- 
queraient autour d'elles, dans tout leur diocèse académique. La 
vie intellectuelle de la province, les académies, les grandes uni- 
versités, seraient plus efficacement excitées et encouragées en 
même temps que le rôle de l'Institut serait agrandi. Enfin la science 
elle-même tirerait sans nul doute quelque parti de ce concert tout 
à fait nouveau de recherches, d'observations, d'expériences. 

Francisque Bouillier. 

(I) Fin du second livre du De Augmentis scientiarum. 



CLARISSE 



DEENIERB PARTIE (1). 



lY. 

Le marquis Jacques de Chanzay n'était ni meilleur ni pire que la 
plupart des hommes de son temps. Il appartenait à une maison an- 
cienne chez qui l'amour de la patrie et le culte de l'honneur furent 
toujours considérés comme les bases fondamentales d'une éduca- 
tion virile. En remontant dans le passé, en étudiant l'histoire de 
ses aïeux, il n'y trouvait que de nobles exemples et d'éloquentes 
leçons; mais, comme la plupart des héritiers des vieilles races, il 
avait dégénéré et n'apportait plus dans la conduite de sa vie ces 
fortes vertus qui étaient jadis l'apanage ordinaire de la noblesse 
française et qui se maintinrent intactes parmi celle des provinces 
jusqu'à la révolution. A trente ans, il avait épuisé les émotions de 
l'existence; orphelin de bonne heure, privé des conseils de son père 
et des tendresses maternelles sous l'action desquelles l'âme s'as- 
souplit, s'épure et s'élève, il s'était trouvé seul, libre et riche, en 
présence des séductions parisiennes, à un âge où, pour franchir 
ces écueils difficiles, tout homme a besoin d'un guide expérimenté, 
et, à défaut de ce guide, de se sentir aiguillonné par le plus puis- 
sant de tous : la nécessité. 

Pour affronter ces séductions, n'y pas succomber et en sortir 
sans avoir rien perdu de cette fraîcheur de l'âme et de l'esprit qui 
est le plus fragile et le plus précieux des biens, il aurait fallu une 
nature autrement vigoureuse et mieux trempée que celle de Jacques 

(1) Voyez la Revue du 15 décembre. 



CLARISSE. 27 

de Chanzay. Semblables à ces tourbillons qui troublent parfois, à 
la surface des fleuves, les eaux profondes et ne rendent jamais la 
proie qu'ils ont saisie, elles l'enveloppèrent de toutes parts. Spiri- 
tuel et beau, il eut les femmes qui se livrent par faiblesse et par 
désœuvrement ou victimes des apparences de l'amour, et les femmes 
qui se donnent par calcul. Ses aventures galantes firent du bruit. 
11 en est une qui se dénoua par un duel où le mari qu'il avait ou- 
tragé tomba sous ses coups. Les autres eurent un dénoûment moins 
tragique, mais ne lui firent pas plus d'honneur. Il attacha son nom 
à bien d'autres folies. A deux reprises, le jeu lui prit sa fortune 
et négligea de la lui rendre, négligence qui n'eût pas été du goût 
du jeune marquis si, dans ces deux circonstances, l'un des hé- 
ritages que l'avenir lui avait assurés ne fût venu combler à temps 
le gouffre creusé par ses passions. Il fut toujours réputé comme le 
gentilhomme le plus endetté de France, même quand on le savait 
en possession de plusieurs millions, mais aussi comme celui qui 
dépensait le mieux son argent. On le citait de même pour l'excen- 
tricité de ses équipages, pour sa manière de s'habiller, de se coiffer, 
de parler. Il fit école et eut des imitateurs; on vit à sa suite un 
cortège de jeunes oisifs taillés à sa ressefnblance, sans posséder 
ses rares qualités, s'étudier à marcher comme il marchait, d'un air 
indolent et ennuyé qui révélait ou feignait une profonde lassitude 
de la vie, de ses obligations les plus sacrées et même de ses plaisirs. 

On dira avec raison que, pour les citoyens d'un grand pays à 
qui une haute condition sociale impose autant de devoirs qu'elle 
leur départit de privilèges, il y a d'autres sujets de préoccupation 
que la galanterie, le cheval, l'escrime et le jeu, et un but plus 
noble à poursuivre que celui de personnifier, dans ce qu'il pré- 
sente de plus correct, le type du viveur moderne. C'est cependant 
à la réalisation de ce type que paraissaient s'être bornées les am- 
bitions de Jacques de Chanzay; s'il se sauva de ce que contient de 
vulgaire une carrière ainsi limitée, c'est que la fierté propre à sa 
race n'était pas morte en lui, c'est qu'en attendant d'arracher à 
son cœur un tressaillement en faveur de quelque cause généreuse, 
elle le défendait contre la banalité des choses et en faisait un héros 
de scandale, comme en des temps de malheur et de guerre elle en 
aurait fait peut-être un héros de courage. 

Tel est l'homme qu'aimait Clarisse de Neyrolles. Au moment aii 
l'amour avait pris possession d'elle, sa candeur l'empêcha d'appré- 
cier à leur réelle valeur et sous leur vrai jour la conduite et l'âme 
de Jacques de Chanzay. Il est dans le vice des degrés qu'une ima- 
gination pure ne descendra jamais; l'expérience de la vie et le con- 
tact des perversités sociales peuvent seules les lui faire deviner. 
C'est plus tard seulement que Clarisse devait se rendre compte de 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'indignité de celui à qui son cœur l'avait donnée. Lorsqu'elle connut 
toute la vérité, elle en conçut un amer chagrin. Mais alors elle ne 
s'appartenait plus; elle était mariée depuis trois mois. Néanmoins, 
loin de la détacher de Jacques et de la guérir de sa passion, cette 
découverte en aviva l'ardeur et lui inspira de déchirans regrets. 
Dominée par cette confiance en soi qui est le privilège de la jeu- 
nesse, convaincue que sa tendresse aurait imprimé à la conduite de 
M. de Ghanzay une meilleure direction, elle se désespéra d'avoir 
perdu le droit de réaliser le rêve que toute femme a caressé, c'est- 
à-dire de ramener au bien celui qu'elle aime. C'est ainsi qu'après 
avoir accepté par dévoûment le nom d'Adrien Garnay, il lui fut im- 
possible de compléter pur le don de son cœur, abandonné à un 
autre amour, ce sacrifice cruel de sa personne et de sa destinée. 

— Ma vie est perdue, se disait-elle quand elle tentait de sonder 
l'avenir. Je oe connaîtrai jamais les félicités de l'amour; je suis 
condamnée à feindre une affection que je n'éprouve pas, à écouter 
des accens qui ne soulèvent en moi que tristesse, à subir des ca- 
resses dont je suis horriblement lasse. La mort seule me délivrera 
de ce tourment. — Et alors elle pleurait sur elle-même, sur ses 
jours détruits, sur les biens dont elle avait espéré la possession et 
qui s'étaient dérobés au moment où elle croyait les atteindre. Ce 
qui ajoutait à sa peine, c'est le doute dans lequel elle était toujours 
restée quant aux sentimens de Jacques de Ghanzay; c'était de n'avoir 
pu pénétrer ce cœur qu'elle souhaitait à l'image du sien. L'aimait-il? 
Soulfrait-il comme elle? Partageait-il ses regrets? Voilà ce qu'elle 
brûlait de savoir, non qu'elle eût conçu des désirs criminels et en- 
trevu dans l'avenir la possibilité d'une faiblesse qui ne lui donnerait 
quelques instans de bonheur que pour la livrer à des remords sans 
fin, mais parce qu'il lui semblait que la douleur de Jacques allége- 
rait la sienne et que la communauté de leur souffrance, alors même 
qu'ils étaient condamnés à n'en parler jamais, à vivre séparés et im- 
puissans à se consoler, aurait pour résultat d'en adoucir pour l'un 
et pour l'autre l'amertume et la rigueur. Puis elle pensait, non sans 
terreur, qu'elle était exposée à se trouver inopinément quelque 
jour en présence de M. de Ghanzay. Serait-elle assez forte alors 
pour ne pas se trahir? lui-même la reverrait-il sans émotion? Ne 
lirait-il pas au fond d'elle ses véritables sentimens ? Elle redoutait 
cette rencontre et la désirait, partagée entre une crainte indicible 
et une espérance mystérieuse qu'elle n'osait creuser, qu'elle chas- 
sait de son esprit, qui mettait à ses joues de subites rougeurs, et 
au-delà de laquelle elle n'apercevait rien qu'un abîme sans fond 
qui tour à tour l'attirait et lui faisait horreur. 

Voilà quelles angoisses troublèrent le repos de Clarisse aux dé- 
buts de son mariage. Ce temps, qui pour les jeunes épousées est 



CLARISSE. 29 

presque toujours radieux et béni, doré d'illusions si douces qu'on 
l'a poétiquement appelé « la lune de miel, » fut pour elle un temps 
maudit dont le souvenir, à ce qu'il lui semblait, lui serait éternel- 
lement odieux. Et cependant, tel était son courage, tel l'empire 
qu'elle conservait sur elle-même, qu'elle ne cessa d'offrir aux re- 
gards de son mari un front paisible, à peine voilé d'une expression 
de mélancolie, sous laquelle de plus expérimentés que lui auraient 
deviné peut-être un mal douloureux, une résignation prête à se 
transformer en révolte, mais qui suffit à lui dérober la vérité. Con- 
trainte, par la tâche même qu'elle s'était imposée, d'accoutumer ses 
yeux et ses lèvres au mensonge, afin qu'Adrien ne soupçonnât pas sa 
peine, Clarisse fut alors malheureuse à en mourir. Elle versa d'a- 
bondantes larmes qu'il ne vit pas, comme si d'une union que me- 
naçaient les orages il était destiné à ne connaître d'abord que les 
suavités, c'est-à-dire la tendresse qu'une femme jeune et belle 
prodigue à l'homme qu'elle a juré de rendre heureux. 

La vieille baronne Garnay ne fut pas plus clairvoyante que son 
fils. Même après avoir pesé sur les décisions de Clarisse, en écou- 
tant son égoïsme maternel plus que la raison, elle avait conçu 
quelques craintes pour l'avenir. Peu de jours avant le mariage, un 
remords s'était éveillé en elle au spectacle de l'adolescence en fleur 
qu'elle associait à la maturité précoce d'Adrien. 

— Seront-ils heureux? s'était-elle demandé alors. Peuvent-ils 
l'être? — Et, sous ses cheveux blancs, son front s'était courbé pensif 
et inquiet. Mais, trompée ensuite par l'apparente sérénité de Cla- 
risse, pressée de voir les vœux de son fils réalisés, elle avait laissé 
les événemens s'accomplir, non entièrement rassurée, mais confiante 
dans la sagesse, la reconnaissance de sa fille adoptive. 

— Es-tu satisfaite, ma chère enfant ? lui disait-elle de temps en 
temps. 

— Très satisfaite, ma mère, répondait invariablement Clarisse. 

— Tu ne m'en veux donc pas d'avoir voulu diriger tes détermi- 
nations? Tu formais d'autres projets... 

— Laissons ces souvenirs à l'oubli auquel ils appartiennent, re- 
prenait la jeune mariée. Sachez seulement que vous n'aurez jamais 
à regretter de m'avoir confié le bonheur de votre fils. 

Accompagnées d'un baiser et d'un sourire, ces paroles encoura- 
gèrent les illusions de M""^ Garnay, apaisèrent peu à peu ses ap- 
préhensions. 

— Que Dieu féconde leur mariage, pensait-elle; qu'il leur ac- 
corde un enfant, qu'il rende ainsi plus forts les nœuds qui les unis- 
sent, et leur bonheur deviendra indestructible. 

Tandis qu'au fond de la Normandie une belle jeune femme souf- 
frait à cause de lui ces cruelles angoisses, Jacques de Chanzay me- 



ZQ REVUE DES DEUX MOJN'DES. 

naît, avec son flegme habituel, son existence bruyante et acci- 
dentée. C'est à Bade qu'il eut connaissance du mariage de M'''^ de 
Neyrolles; mais cette nouvelle le laissa parfaitement impassible. Eh 
quoi ! dira-t-on, habile à lire dans les cœurs féminins, accoutumé à 
les séduire, n'avait-il pas deviné le secret de Clarisse, les adora- 
tions muettes et ardentes dont il était l'objet de la part de cette 
enfant candide? Il faut le croire, puisqu'en apprenant qu'elle avait 
enchaîné sa liberté, il n'en éprouva ni peine ni dépit. Il est vrai 
qu'en ce moment il goûtait les premières douceurs d'une de ces 
passions accidentelles, si fréquentes dans sa vie, qui l'absorbaient 
entièrement jusqu'à l'heure où elles commençaient à lui peser et 
où il songeait à en secouer le joug. Il était amoureux, oui, amou- 
reux, si l'on peut considérer comme de l'amour le désir brutal 
qui l'avait jeté un soir aux pieds d'une chanteuse à la mode, une 
de ces femmes dont la conquête parachève une réputation de vi- 
veur. Il n'était pas besoin d'ailleurs de cet éphémère caprice pour 
le rendre insensible à l'événement qui venait de transformer la 
destinée de M"^ de Neyrolles. Il n'avait jamais songé à l'épouser. Il 
était de ceux qui considèrent le mariage non comme un commen- 
cement, mais comme une fin. Rendus incrédules et sceptiques par 
leurs propres fautes, doutant de tout, même de la vertu, ils se 
garderaient bien d'associer leur destinée à celle d'une créature 
belle et séduisante, dans la crainte de subir le sort qu'ils ont infligé 
à d'autres, d'être trompés autant qu'ils ont trompé et punis par là 
où ils ont péché. Il avait admiré Clarisse pour ses dons extérieurs; 
il ne l'avait pas aimée. Son admiration elle-même s'était bornée à 
cette réflexion, dans laquelle on reconnaîtra l'esprit d'un homme 
de plaisir à qui les femmes n'inspiraient aucun respect : — Il sera 
temps de faire la cour à cette adorable fille quand elle aura un mari. 
— Lorsqu'il apprit que Clarisse portait le nom d'Adrien Garnay, dont 
il connaissait l'âge, une expression railleuse anima ses yeux et ses 
lèvres : — Encore une à la mer! se dit-il; mais ce nigaud de 
Garnay n'aura que ce qu'il mérite. Il faut être fou, après avoir 
passé la quarantaine, pour confier son honneur et son repos à une 
splendide créature qui n'a pas vingt ans. 

Au commencement de l'hiver suivant, il était un soir chez M""* de 
La Lande-Rocroy, cette vieille amie de la baronne Garnay, que nous 
avons déjà présentée à nos lectrices, et dans le salon de laquelle il 
avait rencontré Clarisse pour la première fois. Mélancoliquement 
adossé contre une porte, il regardait se dérouler sous ses yeux une 
longue chaîne de valseurs dont les ébats le laissaient insensible, 
n'ayant pas même la liberté de s'enfuir, cloué là par une urgente 
nécessité. Il se trouvait arrivé à un moment que bien des fois il 
•avait prévu. Ses ressources étaient épuisées, ses dettes démesuré- 



CLARISSE. 31 

ment grossies. Le mariage seul lui offrait le moyen de sortir de 
l'impasse dans laquelle le traquaient ses créanciers à bout de pa- 
tience et impitoyables. Il n'était venu à ce bal qu'afin d'y rencon- 
trer une nièce de M™* de La Lande-Rocroy, vieille fille de trente 
ans, riche à miracle, laide autant que riche, et qui se montrait dis- 
posée à relever de ses ruines le sémillant marquis de Ghanzay. Jus- 
qu'à ce jour. M"® Caroline de Gostigan s'était refusée à choisir un 
mari, sachant bien qu'on ne l'épouserait que pour son argent; puis 
tout à coup, revenant, par un inconcevable caprice, sur ses résolu- 
tions, elle s'était décidée à faire une exception en faveur de ce 
grand coureur d'aventures que nulle femme, parmi les plus belles, 
n'avait pu retenir et qu'elle se flattait de fixer à jamais à ses côtés. Il 
n'est qu'une laideron pour concevoir des visées aussi audacieuses. 
M"* de Gostigan avait fermé l'oreille à tous les conseils, à toutes les 
prédictions qu'on lui faisait entendre, et par l'accueil qu'elle venait 
de faire à Jacques on voyait bien qu'elle était prête à s'unir à lui. 
Après avoir longuement causé avec elle, il s'était retiré dans un 
coin du salon, tandis qu'elle dansait intrépidement, s' abandonnant 
à l'un des soupirans qui, dix fois repoussés, ne se tenaient pas pour 
battus, et la poursuivaient de leurs hommages, espérant encore 
qu'elle se laisserait fléchir. 

— Voilà donc la vie, se disait-il avec tristesse. J'en ai goûté lar- 
gement toutes les émotions, toutes les jouissances, et, après m' avoir 
traité en enfant gâté, elle m'a retiré ses faveurs, ne me laissant 
d'autre perspective que celle d'une destinée incolore, dépouillée de 
tout attrait, en compagnie d'une femme que jamais je n'aimerai! 

Et ses yeux suivaient dans le tourbillon de la valse M"^ de Gosti- 
gan, dont le corps trop maigre et trop long, le visage sans distinc- 
tion, ne donnaient à un délicat tel que lui qu'une bien pauvre 
idée des félicités qu'elle réservait à son époux. Sans doute il restait 
à cet aimable débauché jeté à la côte comme un navire démâté la 
ressource de continuer après son mariage l'existence qu'il avait 
menée avant et de ne voir dans la fortune de sa femme qu'une fa- 
cilité donnée à ses passions, un moyen de se remettre à flot ; mais, 
outre que le projet lui répugnait comme une action de mauvais 
goût, il ne se dissimulait pas qu'il atteignait cette heure critique 
où, sous peine de devenir ridicule et méprisable, un homme qui 
n'a vécu que pour le plaisir doit changer d'allure. Ghaque matin, 
son miroir lui renvoyant son image, sa face pâle, précocement 
ridée au coin des yeux, lui disait que sa jeunesse était close et qu'il 
ne pouvait phis espérer d'être aimé pour lui-même. Ainsi donc le 
mariage s'imposait à ce libertin endurci; mais, à la veille d'en su- 
bir les lois, il reconoaissait qu'il n'y pouvait plus trouver ni le repos 
ni le booheur, puisqu'il avait perdu, cette ingénuité de cœur, cette 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

ardeur de l'imagination et des sens dont s'alimente la tendresse 
conjugale. 

Ces réflexions l'obsédaient et lui causaient une noire tristesse. Il 
s'efforçait néanmoins de sourire pour se mettre à l'unisson des vi- 
sages qu'éclairait autour de lui une joie bruyante. La gaîté voltigeait 
sur ses lèvres, mais le dépit remplissait son âme. — Je m'étais pro- 
mis de ne pas épouser une femme trop belle; je suis servi à sou- 
hait, pensait-il avec amertume. 

Tout à coup, comme, pour éloigner cette triste réflexion, il s'é- 
tait retourné, il demeura stupéfait en voyant parmi la foule qui 
se pressait aux portes, attendant pour entrer dans le salon la fin 
de la valse, une jeune femme dont les beaux yeux noirs le regar- 
daient avidement. Il la reconnut bien, car il n'en existait pas beau- 
coup comme elle. Son corps charmant était artistement drapé dans 
une robe de tulle dont la couleur semblable à celle des blés mûrs 
jetait sur le visage un reflet d'or. La pureté des formes se devinait 
aux épaules et aux bras nus; les contours de la taille ronde et 
svelte en révélaient la souplesse. Rien de plus suave que cette figure, 
dont chaque trait offrait une perfection sculpturale, et qu'animait 
d'une vie puissante une expression particulière d'intelligence et de 
passion. 

— Clarisse Garnayl murmura Jacques. 

Il se sentit envahi par une émotion si ^ nouvelle qu'il put croire 
pendant quelques minutes que son cœur flétri recouvrait tout à 
coup la fraîcheur de la première jeunesse. 

— A quoi bon s'arrêter à la contemplation de cette exquise 
image? pensa-t-il avec colère : l'avenir n'est pas de ce côté ; il est 
ici. 

Son regard reprit la direction de M"* de Costigan, qui, la valse 
finie, regagnait sa place avec la démarche un peu solennelle d'une 
femme qui se sait observée, sans comprendre combien la beauté 
de Clarisse accusait sa laideur. Presqu'en même temps, la jeune 
baronne Garnay passa lentement, appuyée au bras de son mari, et 
touchant Jacques de si près qu'il sentit le doux parfum de violette 
répandu dans ses cheveux. Il en fut tout à coup enveloppé, pénétré, 
presque grisé, et cette ivresse rapide provoqua dans son esprit cette 
pensée cruelle, bien propre à accroître sa mélancoUe et ses regrets : 
— Que ne l'ai-je épousée, quand elle était libre? — A qui la faute, 
si je ne suis pas à vous, répondirent les yeux noirs qui ne cessaient 
de le poursuivre et l'avaient deviné. Je vous aimais, et j'ai tout fait 
pour vous l'apprendre ; mais vous n'avez pas voulu voir... 

Cette réponse muette fut si claire qu'elle retentit en lui comme, 
dans un camp endormi, le clairon du combat. Le torrent de ses dé- 
sirs fut brusquement déchaîné, et, sans amour, presque sans vo- 



CLARISSE. 06 

lonté, il fut dominé par un de ces entraînemens tels qu'il en avait 
si souvent subi. 

— Bonjour, monsieur de Chanzay, lui dit en ce moment Clarisse 
d'une voix qui tremblait un peu. Ne me reconnaissez- vous pas? 

Il répondit par une phrase banale, en s'inclinant et en tendant 
la main à Adrien Garnay, qui s'informait de ses nouvelles, mais si 
troublé qu'il ne savait ni ce qu'il disait, ni ce qu'il faisait. Son 
émotion était visible, il le comprenait, et la pensée qu'il avait 
dans la personne de M"^ de Costigan, assise à quelques pas de lui, 
un témoin malveillant, acheva d'accroître son embarras. 

— Je dois être bien ridicule, se dit-il. 

Pour couper court à cette situation, et comme en parlant Cla- 
risse avait quitté le bras de son mari, il lui offrit le sien et la con- 
duisit dans un coin de ce vaste salon, où il avait aperçu deux sièges 
inoccupés. Le trajet était court; mais ce fut assez pour que Jacques 
devinât au tremblement de la baronne qu'elle partageait son émo- 
tion. Alors il oublia tout, le lieu dans lequel il se trouvait, l'objet 
qui l'y avait conduit, sa détresse matérielle, M"® de Costigan, tout 
enfin pour ne plus comprendre qu'une chose» c'est qu'il était aimé. 
En même temps, mille traits du passé, des paroles prononcées au- 
trefois par Clarisse et auxquelles il n'avait attaché aucune attention 
lui revinrent en mémoire, révélèrent à son esprit la vérité qu'il n'a- 
vait pas su voir et lui permirent de préciser le moment où celle 
qu'on nommait alors M"^ de Neyrolles s'était éprise de lui. Il rede- 
vint sur l'heure le libertin qu'il avait toujours été . Cette jeune 
femme réduite à l'impuissance de se débattre, ainsi qu'une tourte- 
relle emportée entre les serres d'un aigle, ne fut plus à ses yeux 
qu'une proie de haut goût qu'il pouvait saisir à son gré. Elle lui 
inspira en quelques instans tout l'amour qu'il était capable de res- 
sentir, c'est-à-dire une attraction dans laquelle son cœur n'avait 
aucune part. C'est le trait commun à tous ceux qui ont abusé du 
plaisir de ne pouvoir connaître les pures douceurs d'une tendresse 
amoureuse, par suite de l'impossibilité où ils sont de goûter, au 
contact de l'affection réelle destinée à durer, une volupté plus vive 
qu'au contact d'une affection factice, destinée à passer. 

Pendant ce temps, Clarisse, livrée à une terreur qui lui causait 
à la fois un mal horrible et un bien-être délicieux, se laissait en- 
traîner, privée de forces, vaincue sans avoir essayé de combattre. 
Ce qui se passait en ce moment, elle l'avait prévu. Depuis son ma- 
riage, elle s'était souvent vue par la pensée en présence de Jacques, 
et tant de fois elle avait frémi en songeant aux suites d'une telle 
rencontre comme aux conséquences d'une passion qui la rendait 
faible jusqu'à la folie, qu'elle était à cette heure écrasée sous l'im- 

TOMB XXV. — 1878, 3 



3Z| REVUE DES DEUX MONDES. 

placable loi d'un destin, plus fort qu'elle. Elle devinait l'émotion 
de M. de Ghanzay comme lui-même devinait la sienne; elle tou- 
chait du doigt le péril auquel l'exposait la brusque explosion des 
sentimens qu'elle venait d'allumer, et l'agitation qui s'était em- 
parée d'elle avait pour cause la connaissance exacte de ce péril 
dont ses méditations lui avaient permis depuis longtemps de me- 
surer l'étendue. 

Jacques souriait; jwais, placée près de lui, elle voyait ses lèvres 
trembler légèrement sous sa moustache; elle lisait dans ses yeux. 
Ils devinrent éloquens à ce point que n'en pouvant supporter l'éclat, 
elle baissa les siens. Ce muet entretien n'avait pas de témoins, car 
parmi les personnes qui se pressaient dans le salon de M'"* de La 
Lande-Rocroy, aucun ne songeait à surveiller Clarisse pas plus qu'à 
surveiller M. de Ghanzay. La réputation de M'"^ Adrien Garnay était 
intacte, et l'on parlait déjà du mariage de Jacques avec M"' de 
Gostigan. 

— Vous voilà donc mariée! dit Jacques à demi -voix, Glarisse 
n'ayant pas répondu, il reprit : — Je me suis souvent demandé 
comment, jeune et belle comme vous voilà, vous avez pu choisir 
pour époux un homme qui mérite assurément l'admiration de ses 
contemporains, mais qui possède deux fois votre âge, et dont la 
vieillesse anticipée ne permet guère de croire qu'une femme sem- 
blable à vous puisse être heureuse auprès de lui. 

— Vous êtes-vous vraiment demandé cela? fît alors Glarisse, 

— Oui, je vous le jure, c'est une question que je me suis souvent 
posée depuis que je vous sais mariée. 

— N'avez -vous trouvé aucune réponse? 

— Aucune. 

— Gela ne fait honneur ni à votre cœur, ni à votre esprit, mon- 
sieur de Ghanzay, répliqua-t-elle, en essayant de sourire, ainsi qu'il 
souriait lui-même. Vous êtes cependant digne de comprendre ce 
qu'une reconnaissance forte autant que fondée peut inspirer d'af- 
fection à une âme généreuse, et ce que l'admiration pour un mâle 
courage, pour des services éclatans peut y tenir de place, 

— Une âme généreuse, quand elle obéit à la reconnaissance, se 
sacrifie; quand elle obéit à l'admiration, elle agit par enthou- 
siasme. Ni dans un cas ni dans l'autre, je ne vois l'amour, 

— Qu'importe, si les deux premiers sentimens tiennent lieu du 
troisième! objecta tristement Glarisse. Groyez-vous d'ailleurs que 
l'amour, tel que vous l'entendez, soit nécessaire au bonheur? 

— Je vous laisse le soin de répondre à votre propre question, ma- 
dame, fit Jacques. — Il se tut, dans l'espoir que Glarisse allait 
poursuivre un entretien si bien commencé; mais, comme elle ne 



CLARISSE. 35 

répondit pas , il continua : — Si un mariage tel que le vôtre n'est 
dû qu'à la générosité de l'un des époux, il indique de la part de 
l'autre un égoïsme qui ne saurait donner une bien haute idée de 
son amour. Ce n'est pas tout à fait comme le sacrifice d'un cœur 
ignorant et ingénu à un cœur plus expérimenté que je comprends 
l'union qui lie indissolublement deux créatures de Dieu. Pour que 
cette union soit heureuse, il faut qu'elle ait eu comme fondement 
un attrait mutuel, un désir commun d'aller l'un vers l'autre, et, 
s'il faut tout dire , un consentement spontané dicté des deux côtés 
par une sympathie d'égale origine. 

Ce petit discours, dont les accens étonnaient Jacques plus encore 
que Clarisse, car l'aimable gentilhomme n'était pas accoutumé à 
traduire des sentimens aussi délicats, eut pour résultat de provo- 
quer les protestations de la jeune femme. 

— Et qui vous dit , monsieur, que toutes ces conditions ne se 
sont pas trouvées réunies pour me décider à épouser le baron Gar- 
nay? demanda-t-elle. 

— Vous voudriez me faire croire que vous avez conçu de l'amour 
pour cet homme au front ridé et aux cheveux gris, répliqua railleu- 
sement Jacques, jouant son va-tout et prononçant ces mots avec 
brusquerie, au risque de voir Clarisse s'éloigner de lui. Je n'ai 
pas le dessein de vous manquer de respect en disant que je ne 
vous crois pas. Vous n'avez accepté le nom et la main de celui qui 
■est aujourd'hui votre mari que parce qu'il vous aimait et a osé 
vous l'avouer, et que vous vous êtes crue engagée à exaucer ses 
vœux, pour payer d'un seul coup ses bienfaits; mais vous avez subi 
une contrainte dont votre visage attristé porte si clairement la trace 
que j'ai deviné votre histoire en un seul instant, en vous voyant là 
tout à l'heure. 

— L'avez-vous toute devinée avec autant de perspicacité? de- 
manda-t-elle, en essayant de dissimuler son trouble sous l'ironie. 

— Tout entière, répondit-il sur le mêtne ton, encouragé par le 
calme apparent avec lequel elle l' écoutait. J'ai même deviné que 
vous m'aimez autant que je vous aime. 

Une mortelle pâleur se répandit à ces mots sur les traits de Cla- 
risse. Une larme mouilla le coin de ses paupières , et de ses lèvres 
tomba cette plainte : 

— Oh ! monsieur, c'est mal ! 

Mais, en même temps qu'elle était impuissante à contenir ce cri 
de sa pudeur blessée, son cœur s'agitait sous l'impression de la 
joie la plus soudaine et la plus vive, provoquée par la déclaration 
indirecte contenue dans la parole de Jacques et par l'assurance 
d'être aimée qu'elle venait d'entendre. Oui, son premier mouve- 
ment livra son âme à cette joie folle; mais le second fut un mou- 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

vement de remords et de crainte, car son imagination lui montra 
dans une vision rapide tous les maux qu'un instant de faiblesse 
allait accumuler sur sa vie. Elle essayait de feindre un calme qu'elle 
n'éprouvait pas, quand elle vit M™^ de La Lande-Rocroy s'appro- 
cher d'elle, et l'entendit lui dire d'un ton bienveillant et tendre : 

— Il y a ici une personne que vous allez rendre bien malheu- 
reuse, ma chère enfant, si vous continuez à accaparer le marquis. 
C'est ma nièce ; elle n'a pas comme vous la beauté et la grâce, et 
elle s'alarmerait des assiduités prolongées de M. de Chanzay au- 
près de vous, car elle se sait incapable de lutter avec la séduisante 
baronne Garnay. — Et comme le visage de Clarisse disait clairement 
que ce langage était pour elle une énigme, M™° de La Lande-Rocroy 
reprit, en regardant Jacques : — M. de Chanzay ne vous a-t-il pas 
dit qu'il allait épouser Caroline de Costigan? 

— Oh! rien n'est décidé, madame! s'écria le marquis sans pou- 
voir dissimuler son mécontentement. 

Clarisse n'avait pu retenir un geste de surprise; puis son visage 
exprima le dédain: elle se leva, et, sans daigner abaisser son regard 
sur Jacques , elle prit le bras de M'"* de La Lande-Rocroy en di- 
sant : — Ah ! M. de Chanzay doit épouser votre nièce! Mais je l'i- 
gnorais, et je me reprocherais éternellement de l'avoir retenu loin 
de son bonheur, si je ne le savais homme à rattraper le temps 
perdu. Venez, madame, venez, et laissons-le s'y livrer tout entier. 

— Elle se moque de moi , pensa Jacques en la regardant s'éloi- 
gner; mais j'aurai ma revanche, car j'ai assez avancé mes affaires 
ce soir pour espérer qu'elles sont en bonne voie. 

Il rejoignit M"* de Costigan, dont le visage inquiet se rasséréna 
dès qu'elle tint en son pouvoir son volage adorateur. Clarisse s'était 
rapprochée de son mari. Debout au milieu d'un groupe d'hommes 
graves, attentifs à sa parole, Adrien parlait de ses voyages. Elle 
lui toucha légèrement le bras. Il s'interrompit aussitôt. 

— Je voudrais rentrer, lui dit-elle à demi-voix. 

Il la vit si pâle qu'il en fut tout bouleversé. Il salua ses auditeurs 
en s'excusant, et, venant vers elle : 

— Qu'avez-vous donc, mon enfant? demanda-t-il avec l'accent de 
la sollicitude. 

— J'ai eu froid, répondit-elle. 

Quelques minutes après, elle était dans le vestibule, attendant 
sa voiture, quand, au milieu du bruyant va-et-vient d'invités arri- 
vant ou se retirant, le marquis de Chanzay lui apparut de nouveau. 
Elle feignit de ne pas le voir et chercha du regard son mari qui 
s'était avancé sur le perron de l'hôtel pour presser ses gens. Mais 
il ne revenait pas, et Jacques eut le loisir d'aborder Clarisse, 

— Permettez-moi de vous tenir compagnie jusqu'à votre départ, 



CLARISSE. 37 

madame, dit-il à haute voix. — Elle garda le silence; alors, se pen- 
chant, il reprit si bas qu'elle l'entendit à peine : — Vous savez bien, 
n'est-ce pas, que ce n'est pas par amour pour M"* de Costigan que 
je me marie? Elle n'est pas plus faite pour moi que vous n'étiez 
faite, vous, pour celui dont vous portez le nom. Je l'épouse parce 
que je suis ruiné, endetté, à bout de ressoui'ces, parce qu'on 
m'oblige à m'assurer une fortune par ce mariage, qui m'est odieux. 
Mais, dites un mot, un seul, et, si vous désirez que je reste libre, 
je vous sacrifie sans regret mon repos, la dignité de ma vie, tout 
enfin. 

Il avait prononcé ces paroles avec l'ardeur de la jeunesse et de 
l'amour, et Clarisse se sentait de plus en plus enveloppée dans le 
traître charme contre lequel elle se révoltait en vain. Oppressée, 
brisée, à bout de force, elle ne trouva pas une parole à répondre. 

— S'il vous en coûte de me parler, reprit Jacques, manifestez 
votre volonté par un signe; je vous comprendrai. 

Elle n'eut pas le temps de lui obéir. Son mari revenait et, lui 
prenant le bras, l'emmena sans avoir vu Jacques, qui s'était rejeté 
en arrière. Elle disparut. 

— C'est une énigme indéchiffrable, cette femme, murmura-t-il 
un peu déconfit, et voilà bien des efforts perdus... perdas pour au- 
jourd'hui, car, tôt ou tard, j'en recueillerai le fruit. 

Sar cette réflexion philosophique, il allait partir, quand son re- 
gard s'arrêta sur un objet qui gisait sur le tapis à ses pieds. C'était 
une superbe rose thé, fraîchement cueillie, mais dont la chaleur 
avait hâté l'épanouissement, et dont les pétales se recourbaient à 
leur extrémité, déjà flétrie. Il la reconnut : elle était tombée du cor- 
sage de Clarisse. 

V. 

Depuis son retour à Paris, Clarisse avait continué à habiter l'hô- 
tel de la baronne Garnay, dans lequel s'était écoulée sa jeunesse. 
La façade élégante de cet hôtel se déroulait sur le boulevard des 
Invalides, un peu au-delà du Sacré-Cœur. Le jardin, que ses mar- 
ronniers touffus et ses tilleuls taillés à leur sommet désignaient de 
loin à l'admiration des passans, touchait d'un côté à celui de la cé- 
lèbre institution et de l'autre à ceux des habitations voisines, de 
telle sorte qu'il formait au milieu d'eux une vaste enclave encadrée 
de toutes parts par leurs ombrages qui rendaient les siens plus 
épais et plus mystérieux. La baronne Garnay ne jouissait guère de 
cette retraite. Pendant l'été, alors qu'elle en aurait apprécié la fraî- 
cheur, elle était loin de Paris; durant l'hiver, elle restait, frileuse, 
au coin de son feu, se conformant en cela aux règles que le soin 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

bien entendu de leur santé impose aux personnes âgées. Mais Cla- 
risse, pour qui les mêmes motifs de prudence n'existaient pas, avait 
contracté, depuis plusieurs années, l'habitude de descendre au jar- 
din par tous les temps. Enfant, elle y passait des heures délicieuses, 
ayant ses coins préférés, fixant ses jeux ici ou là, selon la saison, 
se réfugiant sous les quinconces dès que le printemps donnait aux 
rayons du soleil leurs premières ardeurs, choisissant de préférence 
pendant les froids les allées découvertes exposées au midi, qui 
circulaient entre des buis élevés autour de la pelouse. 

Lorsqu'avec le mois d'avril les fleurs commençaient à émailler 
les gazons et les oiseaux à peupler de leurs nids tapageurs les 
branches en train de reverdir, elle passait dans cette charmante 
retraite la plus grande partie de ses journées. Aussi les vieux 
arbres, les murs penchés sous un manteau de lierre, les berceaux 
de vigne vierge ou de chèvrefeuille, disposés, ça et là, par la fan- 
taisie du créateur de ce petit paradis lui étaient-ils familiers. A 
chaque coin était attaché quelque souvenir de son enfance. Dans 
un kiosque placé à l'extrémité du jardin, n'ayant pour tout mobi- 
lier qu'une table en pierre et un banc formé d'une poutre mal 
équarrie, elle avait souvent pensé à sa mère et laissé son imagi- 
nation de jeune fille explorer librement l'avenir. Elle se rappelait 
un jour notamment où, âgée de quinze a"ns, elle s'était laissé sur- 
prendre en cet endroit par une pluie d'orage et où son cousin étant 
venu la délivrer, abrité sous un vaste parapluie, l'avait délicatement 
assise sur son épaule, ainsi qu'une enfant, afin de préserver ses 
pieds de l'humidité. Toutes les fois qu'elle approchait de cette place, 
elle se voyait traversant ainsi le jardin, craintive et rieuse, portant 
le parapluie et prenant un malin plaisir à laisser tomber dans le 
cou d'Adrien, qui la provoquait à ce jeu, les larges gouttes formées 
à l'extrémité des baleines. Sur un autre point, aux bords du bassin, 
elle avait avec son aide, au commencement d'un hiver déjà lointain, 
élevé un homme de neige, qui était demeuré debout pendant un 
mois, sa fragile existence n'étant protégée que par le manteau de 
glace brillante dont le froid couvrait ses épaules. Puis un matin, 
en venant, selon son habitude, lui rendre visite, elle l'avait trouvé 
aux trois quarts fondu et ce qui restait de son corps piteusement 
effondré dans la boue du dégel. 

Pendant longtemps et jusqu'à son mariage, ces souvenirs, d'autres 
encore dont sa méuioire était pleine, eurent pour Clarisse une dou- 
ceur infinie. Elle se plaisait à les évoquer, à revivre dans le passé 
dont ils lui rendaient les impressions. Mais lorsque, ayant consenti 
à combler les vœux d'Adrien Garnay, elle put apprécier de quel 
prix onéreux elle avait payé les bienfaits reçus de la baronne et de 
lui, ces souvenirs perdirent pour elle tout leur charme. Puis, quand 



CLARISSE. 39 

ayant passé trois mois à Saint-Martin, entre ce mari qu'elle n'ai- 
mait pas et cette belle-mère à laquelle elle était souvent tentée de 
reprocher le destin qu'elle subissait, elle rentra, privée à jamais de 
sa liberté et livrée à sa douleur, dans cette maison qu'elle avait 
quittée naguère libre et pleine d'espoir en l'avenir, elle crut qu'elle 
ne pourrait plus s'y plaire, et que le jardin où jadis elle était heu- 
reuse de rêver lui deviendrait odieux. Ainsi l'on peut expliquer 
pourquoi depuis son retour elle n'y était descendue qu'une seule 
fois. Elle redoutait d'y sentir trop cruellement la comparaison des 
joies du passé avec les tristesses du présent. 

Cependant, le lendemain du jour où un hasard fatal l'avait mise 
en présence de Jacques de Ghanzay, ses pas la portèrent presqu'à 
son insu vers les lieux qu'elle fuyait. C'était au milieu du jour, 
après le déjeuner. Son mari venait de sortir, sa belle-mère de ren- 
trer dans sa chambre. Seule, brisée par une insomnie qui avait duré 
toute la nuit, désœuvrée ainsi qu'on l'est en ces instans où l'esprit, 
dominé par des préoccupations qui le troublent, se détache des 
choses, elle entra dans une serre qui suivait la salle à manger et 
s'ouvrait sur le jardin. Elle se trouva sur le perron, en descendit 
les degrés, et, agréablement surprise par la douceur de l'air qu'é- 
chauffait un radieux soleil, tel qu'on en voit souvent à Paris à la fm 
de l'automne ou aux premiers jours de l'hiver, elle s'avança dans 
une allée, goûtant un bien-être inattendu à respirer l'odeur des 
buis et le parfum pénétrant des feuilles jaunies récemment déta- 
chées des branches. Un grand silence régnait autour d'elle. Dans ce 
cadre propice aux réflexions salutaires, elle sentit s'apaiser la vio- 
lence des impressions qui s'étaient imposées à elle la veille et sur- 
vivaient dans son cœur à l'événement qui les avait provoquées. 
Sa promenade se prolongeant, elle arriva sous le kiosque dont 
nous avons parlé. Elle s'assit là et, ayant recouvré peu à peu toute 
la lucidité de son esprit, elle voulut le fixer résolument sur sa si- 
tuation, qui méritait après tout d'être examinée avec un peu de 
suite et de sang-froid. Cet examen eut pour résultat de lui montrer 
clairement le péril auquel l'exposait l'entreprise audacieuse tentée 
contre elle par Jacques de Chanzay. En se rappelant le langage 
qu'il avait osé tenir la veille et la brutalité avec laquelle il avait 
tenté de la séduire, elle sentit s'élever en elle une indignation sa- 
lutaire. Il lui semblait qu'en la supposant capable de se laisser 
surprendre par la fièvre des sens et de succomber aux premiers 
accens de sa voix, Jacques de Chanzay l'avait méconnue et injuriée. 
Elle portait au cœur toute la faiblesse d'une femme, d'une femme 
sans expérience, jetée tout à coup dans une situation critique, et 
placée entre ce qu'elle croit être l'amour et ce qu'elle sait être le 
devoir. Elle aimait Jacques, elle n'aimait pas son mari, ce qui ag- 



ZlO REVUE DES DEUX MONDES. 

gravait deux fois les tentations contre lesquelles elle se débattait; 
mais, vertueuse et fière, capable de souffrir et non de déchoir, elle 
tenait à l'honneur plus qu'à la vie, et c'était l'erreur de Jacques, 
— erreur toute naturelle de la part d'un homme pour qui n'existait 
pas la vertu des femmes, — d'avoir cru que l'amour d'une créa- 
ture telle que Clarisse se traduirait par une faute qui la lui livrerait, 
passionnée et docile, en la déshonorant. Or, après avoir pleuré 
pendant toute la nuit, après avoir livré son imagination à des rêves 
fous, Clarisse, à son réveil, était tombée dans la réalité et, sa pro- 
bité naturelle reprenant le dessus, sa pensée s'était mise à la re- 
cherche des moyens qu'elle devait employer, non pour se rappro- 
cher de Jacques, mais pour mettre entre elle et lui une barrière 
infranchissable. Ce sont ces moyens qu'elle cherchait encore, quand, 
assise dans le jardin silencieux, elle jetait sur sa vie un regard at- 
tristé. Elle se disait que celles qui n'ont pour lot ici-bas que la souf- 
france et les larmes doivent se résigner. Après tout, puisqu'elle avait 
consenti à se sacrifier au bonheur d'Adrien, elle lui devait de per- 
sister dans ce sacrifice, de souffrir pour lui, de travailler à le rendre 
heureux. Elle demeura longtemps ainsi, recueillie et pensive. Bien 
des réflexions brûlantes durent traverser son esprit, car souvent son 
sang fiévreux monta à ses joues pâles; mais enfin peu à peu le calme 
se fit en elle. Elle se promit de vivre dans la retraite, de fuir toutes 
les occasions de rencontrer celui qu'elle aimait, et de mourir plutôt 
que de devenir sa maîtresse. Ces résolutions furent prises avec une 
ardeur héroïque par cette jeune femme de vingt ans, livrée sans 
défense à une séduction d'autant plus puissante qu'elle trouvait 
une complicité dans son propre cœur. Elle eut en ce moment quel- 
que chose de l'enthousiasme des martyrs. 

Si l'analyse des sentimens qui se pressaient dans cette âme can- 
dide passe sous les yeux de lecteurs un peu sceptiques, il est pro- 
bable que plus d'un sourira de la confiance courageuse, mais naïve, 
avec laquelle Clarisse Garnay organisait la défense de son honneur, 
de sa dignité, de son repos, et inclinera à penser que cet édifice 
était trop fragile pour résister longtemps aux tentations qui allaient 
l'assiéger. On sait ce que pèsent le plus souvent devant l'emporte- 
ment d'une ardente passion ces partis-pris de résistance que la 
peur du crime et l'horreur du mal inspirent aux consciences pures 
et combien est brève leur durée. Peut-être le destin de Clarisse 
eût été semblable au destin de tant d'autres femmes attachées dé- 
sespérément comme elle à la volonté de ne pas déchoir et vaincues 
un jour par la puissance d'un violent amour, si Jacques de Chanzay 
n'eût pris la peine de détruire lui-même le prestige dont jusqu'à 
ce moment il était resté, malgré tout, revêtu dans cette imagina- 
tion virginale. Trompé par la rapidité de ses premiers succès, s'en 



CLARISSE. /il 

exagérant l'influence, incapable de comprendre quelle nature chaste 
et vaillante était cette jeune femme dont l'apparente faiblesse seule 
l'avait frappé, la croyant faite à l'image de toutes ses victimes, il 
accourut auprès d'elle sans qu'elle l'eût appelé. Il s'imagina qu'en 
paraissant à ses yeux avant qu'elle fût remise de ses émotions de la 
veille, il consommerait sa chute et achèverait l'œuvre de séduction 
qu'il avait entreprise. 

Clarisse se trouvait encore dans le jardin quand on vint lui dire 
que M. de Chanzay demandait à la voir. Pour la première fois de- 
puis qu'elle était mariée, il se présentait à l'hôtel Garnay, où il n'a- 
vait fait antérieurement que de rares apparitions. Elle ne pouvait 
donc conserver aucune illusion quant aux motifs qui l'amenaient, 
et qu'éclairait d'un jour singulièrement ardent le souvenir des pro- 
pos qu'il lui avait tenus la veille au bal de M™^ de La Lande-Rocroy. 
Sa pudeur et sa fierté se révoltèrent d'abord contre cette audace 
de mauvais goût. Elle fut ensuite tentée de l'excuser en se disant 
qu'après tout un homme poussé par l'amour a droit à des excuses. 
Gomment croire qu'il obéissait à un autre sentiment que l'amour? 
Après avoir ouvert la bouche pour déclarer qu'elle ne le recevrait 
pas, elle se sentit dominée de nouveau par ses perplexités et ses 
angoisses, et finalement elle donna l'ordre de le conduire auprès 
d'elle, en se promettant de couper court à cette entrevue aussitôt 
qu'elle la croirait dangereuse. 

— J'ai tort de le recevoir ici, pensa-t-elle, pendant qu'on allait 
le chercher, — et, tout émue par la solitude dans laquelle elle 
venait de se laisser surprendre, elle se dirigea vers l'hôtel afin de 
modifier ses ordres. Mais, avant qu'elle eût fait dix pas, Jacques se 
trouva devant elle, sémillant et fringant, comme don Juan, l'éclair 
de la victoire animant déjà son regard, et la boutonnière de sa re- 
dingote ornée d'une rose toute flétrie à laquelle Clarisse né donna 
pas d'abord grande attention. Il s'inclina devant elle et la salua 
respectueusement, contenu dans les règles d'une stricte politesse 
par la présence du valet de pied qui l'avait guidé jusque-là. Puis 
quand cet homme se fut éloigné, quand Jacques se vit seul avec 
M"" Garnay, il changea soudain d'attitude et d'accenl, et, devenant 
presque familier, il dit d'un ton singulièrement fat et prétentieux, 
comme s'il eût été pressé d'expliquer sa visite : 

— Je n'ai voulu mettre aucun retard, madame, à vous rapporter 
la rose qui est tombée cette nuit de votre corsage. 

— Quelle rose, monsieur? demanda Clarisse surprise et choquée. 

— Je vous avais demandé un témoignage de votre volonté, un 
gage de vos sentimens, et quand vous avez été partie, tandis que 
je cherchais à comprendre vos désirs, à deviner vos ordres, à savoir 
si, oui ou non, vous approuviez mon mariage, j'ai vu sur le tapis, 



42 REVUE DES DEUX MONDES. 

à la place que vous veniez de quitter, celte fleur que j'avais remar- 
quée attachée aux rubans de votre robe. J'en ai saisi aussitôt le 
langage, et je viens mettre mon cœur à vos pieds, en amant plus 
ardent que docile, je vous en avertis, ajouta-t-il en souriant. 

Il aurait pu continuer longtemps ainsi sans être arrêté : Clarisse 
ne l'entendait plus; la douleur et l'indignation déchiraient son 
cœur. Cet amour si pur, si beau, par lequel elle avait été tour à 
tour heureuse et désespérée, se dénouait par une déclaration bru- 
tale telle qu'une honnête femme n'en entendit jamais. L'homme 
qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore, dont elle espérait en 
d'autres temps faire le compagnon de sa vie et qu'elle n'avait pu 
perdre sans ressentir un cruel déchirement, apparaissait devant 
elle comme un vulgaire débauché et profanait en une fois, par sa 
parole et son regard, tous les rêves auxquels l'imagination de Cla- 
risse l'associait naguère. Avec une étrange lucidité, elle lisait clai- 
rement dans la pensée de Jacques, et, quoique sa chasteté l'empê- 
chât d'épuiser le sens véritable de ce qu'elle entendait et de ce 
qu'elle voyait, elle en devinait assez pour être émue et troublée, 
comme si* elle eût reçu d'un ami fidèle et cher un outrage inef- 
façable. 

— Ainsi, dit-elle enfm d'un accent qu'elle s'efforçait de rendre 
énergique et qui trahissait néanmoins sa douleur, en ramassant 
cette fleur, en l'interrogeant, vous avez cru que je vous l'avais livrée 
complaisamment, ainsi qu'une clé destinée à ouvrir à l'adultère la 
porte de mon foyer. Yous avez cru que je m'abaisserais assez dans 
la honte pour réaliser la criminelle espérance que vous avez con- 
çue. Vous vous êtes trompé, monsieur. Cette fleur s'est détachée de 
ma parure à mon insu; vous la devez à un hasard et non à ma 
volonté. 

Gomme elle achevait cette fière réponse, sa douleur fut plus forte 
que son courage; un flot de larmes jaillit de ses yeux, elle se laissa 
tomber sur un banc qui se trouvait en cet endroit, et, couvrant son 
visage de ses mains tremblantes, elle demeura anéantie devant cet 
.écroulement définitif de l'idole de sa jeunesse, dev£^nt cette chute 
profonde de son premier amour, convaincue, hélas! qu'il n'est rien 
de plus cruel que d'être obligé de cesser d'estimer ce qu'on aime. 

Jacques de Ghanzay était prêt à tout, sauf à cette résistance qui 
arrêtait son aventureuse entreprise. Ses plans étaient déjoués, et, 
bien qu'il se flattât de posséder mieux que personne au monde l'ex- 
périence du cœur des femmes, il se trouvait pour la première fois 
de sa vie embarrassé et perplexe quant à la conduite qu'il devait 
tenir. Il lui restait, il est vrai, la ressource de se jeter aux pieds de 
Clarisse et d'implorer son pardon, en attribuant à l'excès de son 
amour le langage qui l'avait blessée. Il est vraisemblable qu'elle se 



CLARISSE.. AS 

serait laissé toucher par un cri sincère, et que Jacques ne l'aurait 
quittée qu'absous et pardonné. Mais il professait en matière de 
galanterie des idées très personnelles, à l'application desquelles 
il devait la plupart de ses succès. L'une de ces idées consistait à 
assimiler la femme à une place forte qu'on ne conquiert qu'en l'en- 
levant d'assaut. Vraies ou fausses, elles le trompèrent ce jour-là , 
et toute sa science dont il était si fier ne lui servit à rien, si ce n'est 
à lui faire commettre une grossière maladresse. Au lieu de s'humi- 
lier, de changer de ton, il redoubla de témérité, et c'est avec une 
stupéfaction douloureuse que Clarisse l'entendit lui dire : 

— Eh ! madame, si j'ai eu le tort de penser que le don de cette 
fleur était volontaire et de vous parler librement, à qui devez-vous 
vous en prendre, sinon à vous-même? Par votre attitude, hier, ne 
vous êtes-vous pas attachée à m'apprendre que j'avais été assez 
heureux pour vous plaire? Je ne connais qu'un moyen de prouver 
à une femme qu'on est sensible aux attentions dont elle vous ho- 
nore, c'est de le lui dire. Je vous l'ai dit. Est-ce là un si grand 
crime? 

— Oui, c'est un crime quand cette femme est mariée! répondit 
vivement Clarisse, 

— Qu'elle soit ou non mariée, qu'importe! si elle aime et si on 
l'aime! qu'attendez-vous donc de la passion, quand vous l'interro- 
gez, quand vous la provoquez? Croyez-vous qu'elle va respecter ce 
que vous appelez le devoir, et qu'après l'avoir déchaînée vous l'ar- 
rêterez à votre gré? Vous parlez de votre mari? C'est hier qu'il fal- 
lait vous souvenir de lui ! 

Ce fut diL de cet accent qui frise l'impertinence et auquel la 
fréquentation du turf, du monde galant, des cercles a accoutumé, 
au grand désespoir des âmes délicates et sensibles, la plupart des 
jeunes hommes d'aujourd'hui, accent si différent de l'exquise poli- 
tesse de nos pères, de la vénération que, même dans leurs plus 
ardens entraîneraens, ils conservaient pour les femmes. Cet accent, 
Clarisse ne l'avait jamais entendu. Il la fit éclater en un cri d'in- 
dignation et de douleur. 

— Hier ! qu'ai-je donc fait hier, monsieur, et en quoi ai-je man- 
qué à ce que je dois à l'homme dont je porte le nom ? 

— Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire! s'écria Jacques, 
qui durant cette querelle ne perdait pas la tête et poursuivait son 
but avec un iinperturbable sang-froid, convaincu que la colère de 
Clarisse se dénouerait par un abattement et un aveu d'impuissance 
qui la lui livreraient désarmée. Vous étiez belle à faire tourner 
toutes les têtes. Vous m'avez regardé de façon à me bouleverser jus- 
qu'au fond du cœur, vous m'avez tenu un langage propre à me 
faire comprendre que depuis longtemps vous m'aimiez, qu'il n'a 



!lll RETUE DES DEUX MONDES. 

tenu qu'à moi de goûter l'ineffable joie de vos caresses, et que, stu- 
pide et aveugle, j'ai passé à côté de vous sans rien voir au bonheur 
que vous me gardiez. Et quand vous me dévoilez cette vérité à la 
fois enivrante et cruelle, quand j'acquiers la preuve que vous m'ai- 
mez toujours, quand en ma présence vous êtes tremblante et sans 
courage, quand vos yeux me disent à votre insu peut-être, mais 
me disent clairement : Je t'appartiens, vous croyez que je vais me 
confondre en regrets, pleurer les biens dont je n'ai pas su m' as- 
surer la possession, gémir sur ma destinée! Je ne me le pardonne- 
rais jamais, et vous-même, quelle que soit à cette heure votre 
colère, vous ne me pardonneriez pas d'avoir cédé si facilement de- 
vant elle. 11 y a au-dessus de nous une logique plus forte que notre 
volonté. C'est elle qui nous mène et nous pousse l'un vers l'autre. 
Nous nous aimons, et, comme je vous veux, il faudra bien que vous 
soyez à moi. 

Tandis qu'il parlait, Clarisse avait tenté de se diriger du côté de 
l'hôtel; mais ses efforts étaient devenus vains, et Jacques, profi- 
tant du trouble où la jetaient ses paroles ardentes, n'avait eu au- 
cune peine à la retenir sous le kiosque, à la place même où il ve- 
nait de la surprendre. Elle était là, toute pâle, affaissée, partagée 
entre l'horreur du crime auquel M. de Chanzay faisait des allusions 
si claires et la puissance de ses souvenirs qui plaidaient encore 
pour lui dans ce cœur qu'il torturait cruellement, et à qui malgré 
tout il fallait plus d'un jour pour se détacher de lui. Mais quand 
elle l'entendit parler avec l'autorité d'un maître et essayer de 
prendre ainsi possession d'elle, elle protesta. 

— En tenant ce langage qui me blesse, monsieur, lui dit- elle, 
vous commettez une mauvaise action ; l'espérance que vous avez 
osé concevoir et dont l'expression est une insulte pour moi ne se 
réalisera pas, sachez-le bien, et vous continuez à vous méprendre, 
si vous croyez que je suis de celles que, par la séduction ou la force, 
on arrache au devoir. Je suis de celles qui meurent, mais qui ne se 
déshonorent pas. Oui, je vous ai aimé, passionnément aimé, reprit- 
elle en levant les yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin 
de la sincérité de sa parole. A l'âge où le cœur des jeunes filles 
s'éveille à l'amour et ne sait rien de la vie, j'.ai rêvé comme un 
suprême bien d'être un jour votre femme et la gardienne de votre 
foyer. Quand il était temps encore d'obtenir ma main, vous n'avez 
pas su découvrir les trésors de tendresse que mon cœur vous gar- 
dait. Il est trop tard aujourd'hui pour m'en demander une part. Je 
ne suis plus libre d'en disposer. Éloignez- vous donc, monsieur; 
cessez de me voir. Je m'efforcerai d'oublier le mal que vous venez 
de me faire et qui ne m'empêche pas de vous souhaiter un avenir 
meilleur que votre passé et plus digne de vous. 



CLARISSE. hb 

En finissant, sa voix altérée et fiévreuse s'affaiblit, et elle vit bien 
alors, la pauvre affligée, qu'on n'est pas maîtresse de chasser l'a- 
mour d'un cœur dans lequel il a régné longtemps. Cet accès de 
faiblesse n'eut qu'une courte durée; mais ce fut assez pour laisser 
croire à Jacques que la réponse qu'il venait d'entendre était sur les 
lèvres de Clarisse, mais non dans son âme, et qu'il parviendrait à, 
ressaisir cette chaste créature qui tentait de se soustraire à son dé- 
sir. Il se mit à ses pieds d'un mouvement passionné, lui prit les 
mains, qu'il garda prisonnières dans les siennes. 

— Je ne peux vous quitter chargé de votre courroux, lui dit-il, 
et c'est trop exiger que de vouloir que je parte après m'avoir fait 
entendre de si cruels aveux. Ayez pitié de moi, ne me fermez pas 
votre maison; laissez-moi vivre dans votre ombre. Je serai pour 
vous ce que vous voudrez que je sois. Vous me trouverez soumis à 
votre volonté... 

Elle l'interrompit, et répondit froidement : 

— Gela était possible hier encore quand j'avais la naïveté de 
croire que vous étiez capable d'aimer mon âme et non pas seule- 
ment ma beauté et de vous contenter de mon amitié; mais aujour- 
d'hui que j'ai vu de quels appétits est formé votre amour, il ne sau- 
rait y avoir rien de commun entre nous. 

— Et vous supposez que je vais me résigner à cet arrêt barbare? 
s'écria-t-il en se relevant. Vous supposez que je vais obéir et me 
condamner à ne plus vous revoir quand je sais quelle place j'oc- 
cupe dans votre vie. A mon tour de vous dire que cette espérance 
ne se réalisera pas. Vous n'aimez pas votre mari; c'est moi que vous 
aimez, moi que vous venez de conquérir à jamais par vos confi- 
dences imprudentes. C'est vous qui avez forgé notre chaîne, et vous 
ne pouvez plus la briser. 

Saisie de terreur en voyant sur les traits de Jacques le feu d'une 
passion capable de tous les excès, Clarisse, par un suprême effort, 
se dégagea de ses étreintes. Une table en pierre occupait, nous l'a- 
vons dit, le milieu du kiosque dans lequel se déroulait cette violente 
scène, M'^^ Garnay se rejeta de l'autre côté de cette table, cherchant 
à se défendre. 

— Je ne vous aime plus, fit-elle; je n'aime que mon mari. 

— Osez donc répéter ce mensonge ! répliqua Jacques. 
Perdant toute raison, il s'élança vers Clarisse, et, la prenant par 

la taille, il l'attira vers lui. Elle se raidit dans une résistance déses- 
pérée; mais le bras qui l'étreignait possédait une vigueur supé- 
rieure à la sienne. Elle eut avec une netteté désespérante le senti- 
ment de sa faiblesse. Un cri de désespoir s'échappa de sa bouche. 
En même temps elle sentit le cœur lui manquer. La pâleur de la 
mort voila ses joues, sa taille fléchit, et sa tête roula sur l'épaule de 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

Jacques. Au moment où elle perdait la sensation de la vie, ses yeux 
eurent le temps de voir un visage enflammé penché sur le sien et 
des lèvres ardentes qui cherchaient les siennes, mais qui n'eurent 
pas le temps de les effleurer, car au même moment une main vi- 
goureuse s'abattit sur M. de Chanzay, le prit à la gorge, et, lui 
arrachant sa victime évanouie, l'envoya lui-même rouler à dix pas, 
meurtri et confus. Il se redressa furieux, les poings fermés, avide 
de vengeance ; mais il resta immobile, frappé de stupeur. Adrien 
Garnay était devant lui; il tenait Clarisse et la couchait sur le sol 
en appuyant avec des soins infinis contre le banc cette chère tête 
toute pâlie. 

On a beau être rompu aux émotions les plus violentes, s'être 
flatté de posséder assez de sang-froid et de présence d'esprit pour 
les dominer toutes, il en est qui dépassent à ce point ce qu'on avait 
prévu qu'elles réduisent à rien les énergies les mieux trempées. 
Pour la première fois peut-être, Jacques se trouvait impuissant de- 
vant une situation qui était son œuvre. Il n'osait ni seconder Adrien 
dans les soins que ce dernier prodiguait à sa femme, ni lui adresser 
la parole, ni s'enfuir. Il redoutait d'avoir porté à la sanié de Cla- 
risse, sinon à ses jours, un coup funeste. Il comprenait aussi 
qu'il devait une réparation à l'époux qu'il venait d'outrager, et 
l'infamie de sa conduite s'accusait dans son esprit en même temps 
qu'il mesurait l'étendue de sa responsabilité. Tout à coup Adrien 
Garnay tourna vers lui son visage, dont la douleur aggravait visi- 
blement l'expression de tristesse qui lui était habituelle, et lui dit : 

— Si vous n'êtes pas le dernier des lâches, éloignez-vous sur-le- 
champ. Demain, mes témoins seront chez vous. J'espère que vous 
ne me refuserez pas la réparation que vous me devez. J'étais là, 
ajouta-t-il en désignant les massifs du jardin, et j'ai tout entendu. 

— Alors vous savez que votre femme est innocente, objecta 
Jacques. 

— Elle n'a pas besoin d'être défendue, répliqua durement Adrien, 
Partez, c'est ce que vous avez de mieux à faire, et demandez à Dieu 
de la laisser vivre, car, si elle meurt, je vous tuerai, 

— Et vous aurez raison, Garnay, car véritablement je ne suis 
qu'un misérable. 

Sur ces mots, il s'enfuit, désespéré, portant le fardeau de sa 
honte et de ses regrets, doublement malheureux, car en même 
temps qu'il se reprochait l'indignité de sa conduite, il se sentait 
pris d'un invincible amour pour celle à qui il venait de faire tant 
de mal et dans l'estime de laquelle il s'était perdu à jamais. 

Resté seul devant Clarisse toujours évanouie, Adrien se pencha 
de nouveau sur elle. Il souhaitait qu'elle recouvrât ses sens sans 
qu'il eût besoin d'appeler du secours et de mettre ses gens dans la 



CLARISSE. A7 

confidence d'un événement auquel la visite et le brusque départ 
du marquis de Chanzay feraient attribuer, s'il était divulgué, une 
interprétation malveillante. Ce n'est pas cette syncope qui l'alar- 
mait, elle ne pouvait durer longtemps ; mais il redoutait les suites 
de l'émotion qu'avait subie Clarisse. La crainte qu'il ressentit mit 
des larmes dans ses yeux, cette crainte moins encore que la poi- 
gnante angoisse qui s'était emparée de lui au moment où le plus 
funeste hasard l'avait fait assister à la fin de la scène qui vient 
d'être racontée. Une de ces larmes roula sur le front de Clarisse. 
Elle ouvrit les yeux, et ses souvenirs lui revinrent aussitôt en même 
temps qu'elle voyait son mari courbé sur elle avec sollicitude. Un 
frisson glaça son cœur, car elle devina tout ce qui s'était passé; 
mais une question de son mari la rassura. 

— Que vous est-il donc arrivé, ma chère femme? lui demanda- 
t-il tendrement. Je vous ai trouvée là, privée de connaissance... 

En même temps, il l'aidait à se relever. Elle respira, soulagée, 
pensant que Jacques, épouvanté des suites de sa brutalité, s'était 
enfui avant l'arrivée d'Adrien, et que ce dernier ne savait rien de 
cette terrible scène. 

— J'ai été prise subitement d'un indicible malaise , répondit- 
elle, et j'ai roulé là. 

Adrien avait menii pour ne pas l'effrayer. Elle mentait à son tour 
pour le rassurer. Mais tandis qu'elle n'avait aucun motif pour ne 
pas ajouter foi à la parole de son mari, lui la prenait en flagrant dé- 
lit de mensonge. Pourquoi mentait-elle, si elle n'avait rien à se re- 
procher? Il était au-dessus de ses forces de douter de l'innocence 
de Clarisse. 11 la savait pure comme un ange et chaste comme un 
enfant. Malheureusement lorsqu'à l'âge d'Adrien on est l'époux 
d'une belle créature de vingt ans, on est enclin à la défiance et 
prompt à s'inquiéter de tout ce qui semble menacer le bonheur 
qu'on lui doit. Ce qu'Adrien avait saisi des paroles échangées entre 
sa femme et le marquis de Chanzay éveillait pour la première fois 
des appréhensions dans sa pensée et y mettait une certitude plus 
cruelle encore que ces appréhensions. II venait en effet d'acquérir 
la preuve que Clarisse avait aimé Jacques, et, encore qu'il eût sur- 
pris la vaillance avec laquelle elle se défendait contre cet amour, il 
se demandait si lui-même régnait maintenant seul dans ce cœur 
dont il n'avait jamais suspecté la fidélité. Il espérait encore que 
Clarisse, mise en demeure de répondre franchement à ses ques- 
tions, dissiperait ses doutes, le rassurerait, lui apprendrait à quels 
événemens antérieurs était due la visite du marquis de Chanzay, et 
si ces événemens lui donnaient le droit de parler et d'agir ainsi 
qu'il l'avait fait; mais il la voyait si pâle et si faible qu'il n'osa l'in- 
terroger en ce moment, Il se réserva donc de provoquer plus tard 



/i8 r.EveE DES deux mondes. 

une explication, afin de connaître toute la vérité et d'être averti si 
son repos ou son honneur était menacé; puis, sans faire aucune 
allusion aux craintes par lesquelles était obsédé son esprit, il ra- 
mena Clarisse dans sa chambre, sans cesser de lui prodiguer les té- 
moignages de sa sollicitude et de sa tendresse. Il voulut qu'elle se 
reposât, et c'est seulement quand il la vit étendue sur une chaise 
longue, commençant à s'assoupir, qu'il se retira. Il entra chez sa 
mère afin de lui faire part de l'indisposition de Clarisse. 11 se con- 
tenta de dire qu'en rentrant il s'était mis à la recherche de sa 
femme et l'avait trouvée évanouie dans le jardin. 

— N'est-ce pas un commencement de grossesse? demanda la ba- 
ronne à son fils. Je ne m'explique pas autrement ce malaise subit. 

— Ce n'est pas cela, répondit gravement Adrien avant d'avoir 
réfléchi. 

— Qu'est-ce donc? Le sais- tu? fît-elle, surprise par l'accent de 
certitude de cette réponse. 

Adrien tenait surtout à ne pas alarmer sa mère. Il comprit que, 
s'il ne feignait pas de partager l'opinion qu'elle venait d'émettre, il 
serait hors d'état de lui taire la vérité. 

— Non, je ne sais rien, dit-il alors, et peut-être avez-vous rai- 
son. Allez auprès de Clarisse, chère maman, interrogez-la, et vous 
devinerez aisément si vos prévisions sont fondées. 

Déjà mise en défiance par ce qu'avait d'étrange l'évanouisse- 
ment subit et prolongé dont parlait Adrien, la baronne Garnay con- 
naissait trop bien son fils pour se laisser tromper par son calme 
tout d'apparence. Elle n'eut aucune peine à discerner ses préoccu- 
pations; mais elle hésita à lui en demander les causes, et préféra 
s'adresser à Clarisse. Elle la trouva accroupie sur le tapis de sa 
chambre, le front plongé dans les coussins de sa chaise longue, 
qu'elle mouillait de ses larmes, toute défigurée, en proie à un vif 
désespoir qui avait éclaté aussitôt après le départ de son mari. La 
baronne l'obligea à se relever, la fit asseoir auprès d'elle, l'entoura 
de ses bras, et lui dit avec douceur: 

— Ma chère petite, j'ignore ce qui s'est passé et t'a mise en ce 
triste état; mais je suis sûre qu'il s'est passé quelque chose de 
grave et je veux savoir de quoi il s'agit. Une jeune femme est quel- 
quefois tenue de cacher la vérité à son mari, mais à sa mère jamais. 

Brisée par les émotions de cette journée, Clarisse était à bout de 
force, impuissante à se soustraire à la provocation d'une tendresse 
ancienne dont elle connaissait l'étendue et la sincérité. Elle ne tenta 
même pas d'y résister, et son cœur, gros à éclater, versa ses peines 
dans celui de la baronne. Elle lui raconta toute l'histoire de ses 
amours, en commençant à l'heure oii pour la première fois elle 
avait vu Jacques de Chanzay, et en finissant par le récit de la scène 



CLARISSE. Z(9 

à la suite de laquelle elle avait perdu connaissance. La baronne l'é- 
couta sans l'interrompre, puis dit : 

— C'est donc à M. de Chanzay que tu faisais allusion lorsque je 
suis venue te demander d'épouser mon fils? C'est M. de Chanzay 
que tu aimais?.. 

Clarisse répondit affirmativement. 

— L'aimes-tu encore ? demanda M""^ Garnay avec douceur. 

— Non, ma mère; c'est lui-même qui a pris soin de détruire les 
sentimens que, malgré tout, je lui gardais. 

— Et mon fils!.. 

— Oh ! si c'est aimer son mari que d'être dévouée jusqu'à mou- 
rir pour lui ou à se consacrer tout entière à son bonheur, je l'aime 
bien. 

— Ce n'est pas là tout l'amour, objecta tristement la baronne. 
— Puis, comme Clarisse se taisait, elle ajouta : — Mon égoïsme de 
mère m'a rendue bien coupable envers toi, ma chère fille ; me par- 
donneras-tu jamais? 

— En quoi êtes-vous coupable, et qu'ai-je à vous pardonner? — 
Clarisse en prononçant ces mots interrogeait la baronne de son beau 
regard innocent et pur. — Ce que j'ai fait, continua-t-elle, je l'ai 
fait librement, je le ferais encore si c'était à recommencer. Toute 
ma vie vous appartenait; en la consacrant à Adrien, je n'ai fait que 
lui rendre ce que je vous devais. 

Elle posa son front accablé sur le sein de sa seconde mère qu'elle 
étreignit passionnément. 

— Tu es digne de trouver le bonheur, et tu le trouveras, mon 
enfant, reprit celle-ci en mêlant ses larmes à celles de sa bru. Main- 
tenant que comptes-tu faire? 

— Chasser M. de Chanzay de notre maison, s'il osait y revenir, 
comme je l'ai chassé de mon cœur. 

— Es-tu bien sûre que ton mari ne sait rien ? demanda encore 
la baronne, révélant par cette question l'inquiétude qui l'oppressait. 

— Comment saurait-il? s'écria vivement Clarisse ; quand il m'a 
trouvée évanouie, j'étais seule. 

— C'est ce qu'il t'a dit, mais ne te cache -t-il pas la vérité? 

— Dans quel dessein? 

— Pour te laisser ignorer ce qui a dû se passer entre M. de Chan- 
zay et lui, si par malheur il l'a rencontré auprès de toi. 

Clarisse devint toute pâle, et se leva. 

— Mais ce serait un duel alors! 

— Je le crains, hélas! ton mari, mon enfant, est en proie à une 
préoccupation qu'il cherche à nous dissimuler, mais qui n'a pu 
échapper à mon regard accoutumé à scruter son esprit et son cœur, 

XOME XXV, — 1878, 4 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cette préoccupation, je l'ai surprise, tout à l'heure, quand il est 
entré dans ma chambre, pour me prier de venir auprès de toi. 

— Je veux savoir la vérité, s'écria Clarisse, à qui les forces reve- 
naient accrues par l'anxiété même qu'elle subissait, je cours inter- 
roger Adrien. 

— Garde-t'en bien, dit la baronne; s'il ne sait rien, si je me suis 
trompée, ce n'est pas à toi à lui apprendre ce qu'il ignore. A-t-il 
rencontré M. de Chanzay ou ne l'a-t-il pas rencontré? Voilà ce 
qu'il nous importe de savoir, car dans le premier cas nous avons 
tout à craindre, tandis que dans le second notre repos n'est pas 
menacé. 

— Cette angoisse est horrible ! murmura Clarisse, ne pouvant son- 
ger sans terreur à l'hypothèse d'un duel entre Jacques et son mari. 

— Il faut donc y mettre un terme. 

— Comment? 

— En questionnant les domestiques. 

La baronne appela sa femme de chambre et lui dit en deux 
mots quels renseignemens elle voulait obtenir. Il se trouva que 
celle-ci pouvait répondre sans interroger personne. Elle avait vu 
entrer et sortir le marquis de Chanzay, et assura que son départ 
avait suivi et non précédé le retour de M. Garnay. 

Restées seules, la baronne et sa bru se regardèrent épouvantées. 
Les événemens se déroulaient maintenant sous leurs yeux avec une 
implacable logique, la vérité leur apparaissait brutalement, et Cla- 
risse pensait avec effroi que, si son mari avait vu le marquis tel 
qu'elle le revoyait elle-même, dans un souvenir aussi odieux que le 
souvenir d'un cauchemar, la tenant entre ses bras et cherchant à 
l'embrasser, tandis qu'elle se débattait désespérément, une alterca- 
tion terrible avait dû s'élever entre les deux hommes, celui qui 
était outragé demandant à l'autre une réparation. 

— Mais ils ne peuvent se battre! s'écria-t-elle en s'adressant à 
la baronne qui tremblait, dominée par la plus douloureuse émotion. 

— Hélas! ma pauvre fille, toi seule peux empêcher cette ren- 
contre, répondit celle-ci. 

— Je l'empêcherai, soyez en sûre. 

Clarisse, sans plus tarder, se dirigea précipitamment vers la 
chambre de son mari. Mais cette chambre était vide; elle apprit 
que le baron Garnay venait de sortir en voiture en donnant l'ordre 
au cocher de le conduire chez le colonel de Randan, un de ses plus 
chers et plus anciens amis. Le but de cette visite n'était que trop 
évident. Adrien procédait aux formalités préliminaires du duel, 
Clarisse fut si troublée qu'elle resta inerte, la tête perdue, inca- 
pable de concevoir un projet propre à prévenir le malheur qu'elle 



CLARISSE. 51 

redoutait, c'est-à-dire un combat qui mettrait aux prises l'homme 
qu'elle avait aimé et celui dont elle portait le nom. 

VI. 

Les pressentimens de Clarisse ne l'avaient pas trompée. C'est 
afin d'aller demander à M. de Randan de lui prêter ses bons of- 
fices et de lui servir de témoin qu'Adrien était sorti, en recom- 
mandant à son valet de chambre de le rejoindre au domicile du 
colonel, situé dans le voisinage de l'hôtel Garnay, afin de l'avertir, 
si quelque complication survenait dans l'état de la jeune baronne. 
L'une des qualités d'Adrien , celle qui l'avait le mieux servi durant 
ses périlleux voyages , c'était l'énergie dans la résolution. Il la 
poussait parfois jusqu'à la témérité, sans rien perdre de son sang- 
froid, par lequel il ne se souvenait pas d'avoir été jamais abandonné 
dans les circonstances critiques de sa vie. Dans celle-ci, qui le 
surprenait brusquement, en plein bonheur, il se retrouvait tel qu'il 
avait toujours été, maître de soi, incapable d'éprouver la moindre 
hésitation alors qu'il s'agissait de tirer de l'outrage fait à sa femme 
par le marquis de Ghanzay une légitime vengeance. 

Mais sa décision, exécutée presque aussitôt après avoir été con- 
çue, ne le rendait pas insensible à la douleur qu'il avait ressentie 
en saisissant sur le vif la preuve qu'il ne régnait pas seul dans le 
cœur de Clarisse, ou que, tout au moins avant lui, un autre avait 
occupé une place égale à la sienne dans ce cœur dont il s'était cru 
jusque-là l'unique maître. Ce qu'il avait vu et entendu lui donnait, 
en quelque sorte, la prescience de la vérité, et, quoiqu'il ne dou- 
tât ni de l'innocence, ni de la vertu de celle qui portait son nom, 
il subissait une angoisse énervante , parce qu'il était entraîné à 
douter de son amour. Si Clarisse ne l'aimait pas, si elle était do- 
minée par quelque ancien souvenir doux et puissant, quel bonheur 
pouvait-il espérer désormais? Ce n'est pas tout de s'assurer la fidé- 
lité matérielle de celle qu'on chérit : sans l'amoar, cette fidélité 
n'est que le plus précaire des biens. Ce qui ajoutait à sa peine, 
c'était la constatation du mystère irritant qui s'élevait soudain entre 
Clarisse et lui. Tandis qu'il se flattait de posséder et de connaître 
entièrement cette âme candide, voilà qu'elle se dérobait tout à 
coup à son action, se révélait inquiète, déjà meurtrie, maladive, 
tout autre enfin qu'elle lui éiait apparue jusqu'à ce jour. Ces symp- 
tômes laissaient planer de graves préoccupations sur l'avenir, me- 
naçaient le bonheur d'Adrien et l'obligeaient à se demander si l'at- 
teinte portée à son repos n'était pas irréparable? 

C'est rempli de ces pensées, poussé surtout par le désir d'infliger 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

au marquis de Ghanzay uq châtiment exemplaire, qu'il arriva chez 
le colonel de Randan, auquel il exposa brièvement le but de sa vi- 
site, sans lui révéler la cause réelle de la rencontre en vue de la- 
quelle il faisait appel à son amitié. M. de Randan ne chercha pas à 
la pénétrer. Il savait qu'Adrien Garnay n'était pas homme à tirer 
l'épée pour un motif futile, et il se contenta des prétextes sous les- 
quels on lui cacha la vérité ; il fut convenu qu'il s'adjoindrait un 
second à son choix , avec lequel il se présenterait le même jour 
chez le marquis de Ghanzay. Adrien souhaitait que le combat eût 
lieu le lendemain, dans les bois qui entourent Versailles. 

En quittant son ami, il revint lentement vers sa demeure, moins 
préoccupé de l'issue de son duel que du sort réservé à son bonheur 
et des moyens de deviner ce que lui cachait Glarisse. Il entra dans 
l'appartement de sa femme, redoutant de la trouver plus accablée 
qu'au moment où il l'avait quittée ; mais elle était debout, et il com- 
prit qu'elle l'attendait, car, en le voyant, elle courut à lui, prit ses 
mains, et, le regardant au fond des yeux, lui dit : 

— Vous allez vous battre à cause de moi. Ne cherchez pas à le 
nier. 

Adrien , bouleversé , ne put répondre que par une dénégation ; 
mais Glarisse était trop sûre de son fait pour se laisser tromper, 

— A quoi bon feindre? demanda-t-elle. Malgré le mensonge que 
vous a inspiré le souci de mon repos, je sais que vous avez été té- 
moin de l'insulte que m'a faite M. de Ghanzay, 

— Alors vous ne pouvez être surprise que je lui aie demandé une 
réparation ? 

— Non, car je connais votre courage; mais j'ai le devoir de vous 
dire qu'il ne peut y avoir de rencontre entre M, de Ghanzay et vous, 

— Pourquoi donc? s'écria le baron Garnay avec hauteur. Quel 
devoir vous impose cette déclaration et vous pousse entre l'homme 
qui m'a outragé en vous outrageant et ma légitime vengeance? 

A cette parole irritée, Glarisse devina le soupçon qui venait de 
mordre le cœur de son mari. 

— Il n'est pas une femme affectionnée à celui dont elle porte 
le nom qui ne soit prête à faire ce que je fais , répondit-elle dou- 
cement. Je ne saurais permettre, ajouta-t-elle en enveloppant 
Adrien d'un regard suppliant, que vous exposiez vos jours pour 
châtier un acte de folie dont celui qui l'a commis se repent déjà. 

— Son repentir n'efface pas l'injure, 11 faut du sang pour l'effacer. 

— Et si c'est le vôtre qui coule ! objecta- t-elle en joignant les 
mains. 

Cette prière, en se prolongeant, fortifia les soupçons d'Adrien et 
lui arracha ces mots : 



CLARISSE. 53 

— Pour qui tremblez-vous ? Est-ce pour M. de Chanzay ? Est-ce 
pour moi ? 

En entendant son mari proférer cette accusation déguisée, Cla- 
risse éprouva une commotion violente. Elle devint toute pâle et 
murmura : 

— Gomme vous me parlez! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi! 
Me croyez-vous coupable? 

— Je sais que vous avez aimé M, de Chanzay; je me demande 
si, malgré tout, vous ne l'aimez pas encore et si, en essayant d'em- 
pêcher un duel que moi je juge nécessaire, vous ne songez pas à 
protéger ses jours autant qu'à protéger les miens. 

Un jflot de larmes jaillit des yeux de Clarisse. 

— Oh! c'est mal! fit-elle d'une voix brisée. Je jure que je ne 
pensais qu'à vous! Et cependant, serais-je coupable si j'avais conçu 
la volonté de désarmer votre bras, alors que vous avez pour adver- 
saire un homme qui jadis me fut cher, comme vous m'êtes cher 
aujourd'hui. 

— Vous avouez donc?., 

— J'avoue que, lorsque j'étais libre, j'ai nourri l'espérance d'é- 
pouser M. de Chanzay. N'était-ce pas mon droit? 

— Oui, c'était votre droit, répondit Adrien, dont le ressentiment 
tomba devant la franchise de Clarisse. Mais vous auriez dû com- 
prendre, devenue ma femme, qu'il était au moins imprudent de re- 
cevoir dans l'intimité l'homme que vous êtes tenue d'oublier, 

— Et savez- vous comment il s'est introduit ici? J'étais seule; il 
en a profité pour m'imposer sa présence et ses aveux. Par la scène 
dont vous avez été témoin, jugez de la violence de ses procédés. 

— Vous voyez bien que c'est un misérable et qu'il mérite le châ- 
timent que j'entends lui infliger, 

— Mais si c'est vous qui êtes frappé ! répéta Clarisse, horrible- 
ment agitée, Adrien, je vous supplie de renoncer à ce combat. L'ou- 
trage que vous voulez punir ne m'a pas même effleurée. Le coupable 
a compris qu'il est condamné à ne plus me revoir. Il ne reviendra 
pas dans cette maison ; nous ne le rencontrerons sans doute ja- 
mais. A quoi bon vous battre contre lui, quand il n'est plus néces- 
saire de me défendre ? 

Adrien ne put retenir un geste d'impatience. 

— Assez, Clarisse, dit-il; n'essayez pas de soustraire M, de 
Chanzay à ma colère. Sinon, vous me contraindrez à croire que 
vous l'aimez encore et que c'est pour lui que vous avez peur. 

Cette insinuation, qui revenait pour la seconde fois sur les lèvres 
d'Adrien, déchaîna dans le cœur de Clarisse un accès de révolte. 

— M'est-il donc interdit de vouloir préserver votre vie! s'écria- 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

t-elle, ne puis-je le faire sans m' exposer à des soupçons si bles- 
sans? A l'insulte que j'ai reçue tout à l'heure, allez-vous en ajouter 
une autre, dix fois plus cruelle, venant de vous? Oui, j'ai aimé M. de 
Chanzay, continua-t-elle, exaltée, ardente à se justifier devant son 
mari ; mais, en ce temps, aucune loi divine ou humaine ne m'inter- 
disait de choisir librement l'élu de mon cœur. 

— Il valait mieux alors vous refuser à moi. 

— Et m'a-t-on laissé la liberté de le faire? 

— La liberté! Qui donc a enchaîné la vôtre? 

— Votre mère ! — Adrien regarda Clarisse avec stupéfaction. 
Mais elle continuait : — Oui, votre mère! Elle n'a pas ignoré l'es- 
poir que j'avais conçu et l'amour qui s'était élevé dans mon cœur. 
Elle a néanmoins plaidé pour vous, afin d'obtenir mon consente- 
ment, et quoiqu'elle sût que ma tendresse pour vous, fondée sur une 
éternelle reconnaissance, était toute fraternelle; elle m'a annoncé 
que vous m'aimiez, non en frère, mais en amant, que vous m'ai- 
miez à en mourir si je refusais de vous entendre. Alors, sans hési- 
ter, j'ai voulu payer d'un seul coup vos bienfaits... Depuis ce jour, 
m'avez-vous entendue me plaindre? N'ai-je pas été une épouse dé- 
vouée et fidèle? Est-il une heure où vous ayez eu lieu de douter de 
moi? C'est que je ne sais point faire les choses à demi, et que le jour 
où j'ai eu mis ma main dans la vôtre, je me suis considérée comme 
vouée entièrement à votre félicité. 

Ce récit, qui résumait l'histoire de Clarisse, éveillait dans le cœur 
de son mari, en y jetant un étonnement douloureux, les souvenirs 
les plus attendrissans. Il se rappelait les preuves d'affection qu'elle 
lui avait prodiguées, son dévoûment, la sérénité sous laquelle elle 
cachait une douleur dont il mesurait maintenant l'étendue. Com- 
prenant alors l'abnégation héroïque qu'elle avait mise à s'immoler, 
il se reprochait son propre égoïsme, son amour aveugle qui, sans 
rien voir, rien deviner, rien entendre, s'était emparé de cette créa- 
ture exquise, éclatante de jeunesse et de grâce, pour l'associer à sa 
précoce vieillesse. Il fut effrayé de son œuvre et, dans un rapide re- 
tour sur sa conduite, il se trouva si misérable et si faible qu'il 
courba le front devant Clarisse, en prononçant ces mots : 

— Pardonnez-moi d'être votre époux! 

— Devenez-vous fou? s'écria- t-elle. 

— Vous devriez me haïr, continua -t-il sans répondre, car je 
suis désormais un obstacle à la réalisation des vœux que vous aviez 
formés... 

— Et auxquels je ne songe plus, je vous le jure. 

— Pour moi, j'affirme, et c'est ma seule excuse, que lorsque j'ai 
eu l'ambition de vous épouser, lorsque j'ai fait ce rêve insensé sans 



CLARISSE. 55 

penser à mon âge, au vôtre, à mes cheveux gris, à mes rides, à 
tout ce qui me séparait de vous et aurait dû borner mon ambition 
à la joie de vous aimer comme mon enfant, je vous croyais libre... 

— Et je le sais bien, reprit-elle, en l'entourant de ses bras; de 
quoi vous défendez-vous ? 

— D'avoir brisé votre vie, fit-il en se dégageant. 

— Si c'est là votre crainte, apaisez-vous, car aujourd'hui je ne 
regrette rien. 

— Et moi qui vous accusais ! Ah ! Clarisse, oublierez-vous ja- 
mais cette heure maudite où j'ai douté de la fidélité de votre ten- 
dresse?.. 

— J'oublierai tout, je pardonnerai tout, répondit-elle avec une 
effusion caressante, mais à une condition, c'est que vous renoncerez 
à vous battre. 

Adrien fit un geste de refus. 

— Ne me demandez pas ce renoncement! s'écria-t-il ; il est au- 
dessus de mes forces. L'homme dans les bras duquel je vous ai 
vue inanimée et dont les lèvres allaient toucljer les vôtres quand je 
vous ai arrachée à ses étreintes ne peut échapper à mon ressenti- 
ment. 

— Mais s'il vous tue ! fit Clarisse affolée par cette réponse. — 
Et comme il laissait échapper un mouvement de défi, elle reprit 
plus doucement: — Si vous Je tuez, serons-nous plus heureux? Son 
sang ne sera-t-il pas entre nous? 

— Yous voyez bien que vous l'aimez encore! dit Adrien, sans 
colère, mais écrasé par la douleur, 

— Je n'aime que vous, et vous me punissez bien cruellement de 
vouloir vous éviter un remords, de vouloir me l'éviter à moi- 
même... 

— Eh bien, je verrai, je réfléchirai, répliqua- t-il, obéissant 
moins à une conviction qu'au désir de mettre un terme à cette 
scène. Il est bien tard pour arranger l'affaire; mes témoins sont en 
ce moment chez M. de Chanzay... Mais enfin, si la rencontre peut 
être évitée... 

Il s'interrompit, saisit brusquement Clarisse entre ses bras, l'em- 
brassa sur le front et s'enfuit sans achever sa phrase. Clarisse ne 
tenta ni de le suivre, ni de le retenir. Elle avait épuisé les moyens 
de le désarmer; elle était à bout de forces. Cependant elle resta 
debout, résolue à accomphr sa tâche, trouvant en elle, en ce mo- 
ment de détresse, une énergie qu'elle ne se soupçonnait pas. Ce 
n'est pas seulement pour Adrien qu'elle tremblait. La pensée qu'il 
pouvait être tué ne lui était pas moins odieuse que la pensée de le 
voir devenir le meurtrier du marquis de Chanzay. Elle les voulait 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

tous les deux sains et saufs, résolue à ne pas les laisser se battre, 
dût-elle se jeter entre eux pour les séparer. Le sentiment du péril 
qu'ils couraient l'un et l'autre lui inspira le dessein de continuer 
auprès de Jacques l'effort qu'elle venait de tenter sur son mari, 
sans en rien obtenir qu'une promesse conditionnelle. Elle se rési- 
gna à lai écrire. D'une main tremblante, elle traça les lignes qu'on 
va lire : « Si, lorsque vous m'avez parlé de votre amour vous étiez 
sincère, vous refuserez de vous rencontrer avec mon mari. Com- 
ment vous y prendrez-vous pour vous soustraire à des exigences 
que votre conduite a rendues intraitables? Je l'ignore; mais vous 
comprendrez qu'un duel est impossible entre l'homme qui me fut 
cher et celui dont je porte le nom, et vous l'éviterez à tout prix, 
sans attendre de votre effort une autre récompense que le témoi- 
gnage de votre conscience. » Elle envoya ce billet chez M. de 
Chanzay, et attendit avec angoisse le dénoûment de la crise subite- 
ment ouverte dans sa vie. 

Pendant ce temps, Adrien s'entretenait avec sa mère, et lui arra- 
chait l'aveu des moyens auxquels elle avait eu recours pour décider 
Clarisse à devenir la femme de son fils. Il apprenait avec une sur- 
prise mêlée de terreur que le consentement de celle-ci était un 
acte de résignation et de dévoûment, l'œuvre de la reconnaissance 
et non l'œuvre de l'amour. 

— Mais alors, s'écria-t-il tout à coup, j'ai causé le malheur de 
sa vie. 

— Ne dis pas cela, mon enfant, répondit la baronne. Clarisse, 
comme toutes les jeunes filles, a eu son roman; mais aujourd'hui 
elle l'a oublié, elle t'aime et ne songe plus qu'à ton bonheur. 

— Je voudrais vous croire, mais je n'y peux parvenir. Ah ! ma 
mère, qu'avez-vous fait? Il fallait m'arrêter, m'ouvrir les yeux, me 
démontrer qu'il était ridicule, à quarante ans, de vouloir épouser 
cette enfant. Il fallait me dire qu'elle aimait M. de Chanzay. Je me 
serais sacrifié... 

— Et tu aurais souffert... 

— Puis -je être heureux maintenant?.. 

Il ne continua pas et coupa court à cet entretien, dominé par la 
crainte d'affliger sa mère, dont la santé compromise et le grand 
âge exigeaient des ménagemens. Le soir arriva et trouva les habi- 
tans de l'hôtel Garnay en proie aux plus cruelles anxiétés. Le dîner 
fut triste et silencieux. La baronne et Clarisse étaient obsédées par 
la peur d'un événement tragique, et cette peur, aucune d'elles n'o- 
sait la manifester. Quant au baron Garnay, ses traits contractés, ses 
regards attristés révélaient à sa mère et à sa femme sa douleur, 
faite de regrets et de remords. Gomme on quittait la table pour 



CLARISSE. 57 

passer dans le salon, le maître d'hôtel vint prévenir Adrien que le 
colonel de Randan et une autre personne l'attendaient dans son ca- 
binet. Adrien sortit précipitamment. Les deux femmes se regar- 
dèrent, "et les yeux de la baronne exprimèrent une terreur si poi- 
gnante que Clarisse eut pitié d'elle. Elle lui prit les mains d'un 
tendre mouvement filial et dit : 

-^ N'ayez aucune crainte. Votre fils ne court aucun danger. 

Puis elle s'élança au dehors, monta au premier étage et, collant 
son oreille à la porte du cabinet d'Adrien, elle écouta. Le colonel de 
Randan parlait. 

— M. de Ghanzay refuse absolument de se battre , mon cher, 
disait-il. iNos efforts pour lui démontrer qu'il ne pouvait se soustraire 
à la réparation qu'il te doit ont été vains : « On m'a vu trop sou- 
vent l'épée à la main, nous a-t-il répondu, pour qu'il vienne à la 
pensée de qui que ce soit de m'accuser d'être un lâche. Mon or- 
gueil n'est donc pas plus en jeu que mon honneur. Mais en serait-il 
autrement et dût-on flétrir ma conduite, je refuserais toute ren- 
contre avec M. Garnay. J'ai eu des torts graves envers lui : je les 
reconnais et suis résigné à lui présenter les excuses qu'il exigera; 
mais je n'ajouterai pas à ces torts celui de m'exposer à le blesser 
ou à le tuer. — Il peut vous injurier publiquement, vous con- 
traindre à lui rendre raison, ai-je objecté. — Dans ce cas, j'irai 
sur le terrain, a repris M. de Ghanzay; mais je ne me défendrai 
pas. » Il nous a été impossible de rien obtenir de plus. 

— Que me conseillez-vous alors? demanda Adrien à ses témoins. 

— Nous te conseillons d'accepter les excuses de ton adversaire, 
répondit le colonel de Randan, 

— Mais ou ces excuses ne voudront rien dire, ou elles aggrave- 
ront par la publicité qu'on leur donnera l'injure que j'ai reçue. 

— Alors restons-en là. Nous allons rédiger un procès-verbal que 
tu mettras dans tes archives. 

Clarisse n'en entendit pas davantage, et s'enfuit heureuse, le cœur 
allégé. Elle rejoignit la baronne. 

— Ne pleurez plus, dit-elle. Ils ne se battent pas. 

En même temps elle raconta ce qu'elle avait fait, et répéta ce 
qu'elle venait d'entendre. 

— Ma fille! ma chère fille! murmura la baronne en la pressant 
dans ses bras, tu te venges noblement. 

— Je me vengerai bien mieux encore, répliqua Clarisse en es- 
sayant de sourire. Je vais maintenant aimer votre fils avec passion. 

Quand Adrien rentra au bout de quelques instans, il trouva les 
deux femmes assises au coin du feu. Elles levèrent vers lui un 
regard déjà rassuré, mais ne l'interrogèrent pas. Il s'assit entre 



58 KEVUE DES DEUX MONDES. 

elles, et ils restèrent là, tous les trois, causant de choses étran- 
gères aux émotions de la journée, dans un calme profond, à la dou- 
ceur duquel il était accoutumé, mais qui ne parvint pas ce soir-là à 
dominer les appréhensions déchaînées en lui à la suite des confi- 
dences qu'il avait reçues. Entre Clarisse et lui se dressait le souve- 
nir du marquis dt3 Ghanzay. Vainement il tentait de le chasser. 

— C'est lui qu'elle aime, pensait-il; moi, elle me subit. 

Plein de cette pensée, il ne voyait dans chaque tendre parole de 
sa femme qu'un effort nouveau propre à le tromper. Il se disait 
qu'elle n'était pas sincère, qu'elle voulait lui taire sa souffrance et 
ses regrets. Cette abnégation dont il croyait recueillir les preuves 
lui semblait intolérable, le torturait et l'écrasait par la comparaison 
qu'il était entraîné à établir entre l'égoïsme dont il s'était rendu 
coupable en épousant Clarisse et le courage qu'elle révélait en fei- 
gnant de l'aimer. La défiance prenait racine dans son esprit; il le 
comprenait et en demeurait épouvanté, assistant, le sourire aux lè- 
vres, une large plaie au cœur, à l'écroulement de ses espérances, si 
vivaces la veille, brisées maintenant par les événemsns auxquels il 
venait d'assister. 

Vers onze heures, la baronne Garnay se retira après avoir em- 
brassé ses enfans. Clarisse, qui avait accompagné sa belle-mère 
jusqu'à la porte du salon, revint sur ses pas et s'arrêta devant son 
mari. Elle venait à lui, disposée aux effusions qui pansent les meur- 
trissures de l'âme et qui ramènent la confiance et la tendresse 
entre des époux un moment divisés. En la voyant devant lui, dans 
tout l'éclat de sa beauté, accrue ce soir-là par ce qui survivait d'a- 
gitation et de fièvre à tant d'émotions violentes, Adrien fut tenté 
de la prendre entre ses bras. La veille encore, il l'eût fait. Ce 
soir-là, il se sentit arrêté par une puissance plus forte que son 
amour. Il se leva et dit brusquement : 

— Soyez heureuse. Le duel n'aura pas lieu. 

Sans laisser à Clarisse le temps de lui répondre, il lui souhaita 
une bonne nuit et sortit. Elle goûtait une joie trop vive pour remar- 
quer l'étrange empressement qu'il mettait à la fuir ni pour en être 
alarmée. Et puis elle ressentait une lassitude physique, accrue par 
le soulagement même que lui causait l'issue de ces funestes com- 
plications. Maintenant que ses craintes étaient apaisées, son éner- 
gie tombait, ainsi qu'une arme inutile et trop lourde. Pressée de se 
livrer à un repos nécessaire, elle gagna sa chambre, accablée par 
la fatigue, mais débarrassée de toute inquiétude et déjà dominée 
par le sommeil. 

Les jours suivans ne rappelèrent en rien celui qui venait de s'é- 
couler et dont Clarisse devait conserver un éternel souvenir. Elle 



CLARISSE. 59 

remarqua seulement que son mari restait moins longtemps qu'au- 
trefois auprès d'elle. Il passait de longues heures hors de chez lui. 
Elle ne le voyait plus qu'au moment des repas. Il lui arriva même, 
à deux reprises, de sortir dès le matin et de ne rentrer que le soir. 
D'abord elle ne se préoccupa point de cet abandon si contraire aux 
prévenances et aux soins auxquels Adrien l'avait accoutumée. La 
solitude lui plaisait; elle s'y remettait peu à peu des secousses 
qu'elle avait subies. Elle y prenait, en vue de l'avenir, des résolu- 
tions salutaires. Elle se plaçait en face du souvenir de M. de Ghan- 
zay : elle jugeait cet homme, sa conduite; elle se donnait à loisir 
les raisons qui devaient le lui faire oublier et la ramener, apaisée, 
à son mari, seul dispensateur légitime du bonheur qu'elle avait le 
droit de demander à l'amour. 

Mais, quand cette solitude eut épuisé son influence et complété 
son œuvre d'apaisement, elle devint pesante à Clarisse, qui s'aper- 
çut alors du vide causé par les absences de son mari. Elle le surveilla 
plus attentivement et ne put se dissimuler qu'il fuyait sa présence, 
sans que d'ailleurs elle relevât dans sa parole un trait susceptible 
de lui faire croire qu'il ne l'aimait plus autant que par le passé. 
Sur ce point, son inexpérience mit en défaut sa perspicacité. Le 
mal qu'elle ne voyait pas était exceptionnellement grave, car, em- 
porté par l'excès même de son amour, Adrien avait conservé des 
événemens que nous avons racontés la conviction qu'il était un ob- 
stacle au bonheur de Clarisse, un embarras dans sa vie. 11 se disait 
maintenant que, fidèle à M. de Chanzay, quoique incapable de man- 
quer à son devoir, elle ne pouvait avoir pour lui-même d'autre sen- 
timent que la compassion et la pitié. 

— Elle me paie la dette de sa gratitude, se disait-il sans cesse, 
et voilà tout. 

Et dans toutes les actions de safemme, destinées à manifester la 
tendresse, dans son langage, dans ses caresses, dans ses sourires 
mômes, il ne voyait plus qu'un effort pour le rendre heureux, un 
effort qui la brisait, la martyrisait et faisait d'elle la plus infortu- 
née des femmes. Emportée par une pensée si cruelle, l'imagina- 
tion d'un homme tel que le baron Garnay, ardent et épris, devait 
aller jusqu'aux conséquences extrêmes d'une passion déçue. En 
quelques jours, Adrien avait poussé si loin ses scrupules qu'il agi- 
tait dans sa conscience la question de savoir s'il ne devait pas dis- 
paraître et mourir pour rendre à Clarisse la liberté d'épouser le 
marquis de Chanzay. Elle ne se doutait guère de l'objet de ses 
préoccupations, et il fallut l'incident le plus imprévu pour lui ap- 
prendre jusqu'où peuvent aller le dévoûment et le désespoir de cer- 
taines âmes. 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

Un soir, en se mettant à table, Adrien annonça à sa mère et à sa 
femme qu'il était tenu de se rendre au Havre le lendemain. Il s'a- 
gissait, à l'en croire, d'accompagner une commission de savans que 
le ministre de l'instruction publique envoyait aux Ëtats-Unis et de 
présider à son embarquement. Le prétexte était si plausible que 
Clarisse ne conçut aucune inquiétude et ne soupçonna pas le des- 
sein qu'il cachait. 

— Combien durera votre absence? demanda-t-elle. 

— Quelques jours seulement. 

— Emmenez-moi; ce serait charmant, ce voyage à deux. 
Cette proposition le troubla; mais il se remit vite, et reprit : 

— Vous emmener! vous n'y songez pas, Clarisse. Je ne quitterai 
pas mes collègues jusqu'au moment de leur départ. Que ferais-je 
de vous pendant ce temps? Et puis ma mère ne peut rester seule. 

— Vous avez raison. Je n'insiste pas. Mais revenez-nous bientôt, 
sinon j'irai vous chercher. Savez-vous que c'est la première fois que 
vous m'abandonnez? ajouta-t-elle; ne vous y accoutumez pas. Vous 
m'écrirez, n'est-ce pas? 

Pendant la soirée, Adrien fut plus expansif qu'il ne l'avait été du- 
rant les jours précédens. Il causa longuement avec sa femme, met- 
tant dans son langage une douceur grave et profonde qui la char- 
mait et lui prodiguant tour à tour des conseils et des éloges qui 
témoignaient à la fois de sa sollicitude et de son ardent amour. Par- 
fois il se levait pour l'embrasser, se mettait à ses pieds, timidement, 
demandant pardon de son audace, et Clarisse éprouvait une émotion 
indicible en le voyant se faire humble et petit devant elle. Sans être 
à même d'apprécier l'étendue de la science de son mari, elle con- 
naissait la grande situation qu'il occupait dans le monde savant, les 
services qu'il avait rendus à son pays, et bien des fois, alors qu'elle 
croyait ne pouvoir jamais l'aimer autrement que d'une tendresse 
filiale ou fraternelle, elle s'était dit qu'après tout c'était un dédom- 
magement bien enviable d'être la femme d'un homme célèbre, uni- 
versellement admiré et respecté. Ce soir-là, devant l'adoration con- 
tenue dont elle était l'objet, à peine remise des émotions fiévreuses 
qu'elle devait au brutal égoïsme de Jacques de Chanzay, jouissant 
d'un repos salutaire rendu plus précieux par ces émotions mêmes, 
elle sentait son cœur se fondre sous les accens éloquens qu'elle en- 
tendait et que l'amour arrachait à ce cœur vaillant, rempli d'elle, 
plus digne qu'aucun autre d'être payé de retour. Pour la première 
fois, la constance et la grandeur de la passion qu'elle avait allumée 
lui donnaient d'elle une idée plus haute, la rendaient fière et por- 
taient le dernier coup à l'idole des jours passés. Elle ne se souve- 
nait plus de Jacques que comme du héros d'un mauvais rêve. 



CLARISSE. 61 

Telles étaient les dispositions de son esprit lorsque son mari la 
quitta, après avoir mis dans ses adieux la passion la plus vive. Elle 
dormit cette nuit-là, heureuse et rassérénée. A son réveil, elle fut 
prise d'un violent désir de revoir Adrien, qui lui rendit son absence 
à peine tolérable et lui dicta, quelques heures après qu'il fut parti, 
la lettre la plus tendre, la meilleure, la mieux faite pour ramener 
en lui le calme et l'espoir. 

Le lendemain du départ de son mari, Clarisse fut debout dès le 
matin; elle attendait des nouvelles de l'absent. Arrivé la veille au 
Havre, il avait dû lui écrire aussitôt. Dans son impatience, elle en- 
voya deux fois sa femme de chambre chez le portier, afm'Se savoir 
s'il n'était pas arrivé de lettres pour elle. Enfin on lui en remit une. 
Elle s'en empara comme d'un trésor, s'enferma dans son apparte- 
ment, afin que la joie qu'elle se préparait à goûter ne fût pas trou- 
blée, et elle lut ce qui suit : 

« Ma chère femme, quand vous recevrez cette lettre, je serai sur 
le point de m'embarquer pour les États-Unis. En me séparant de 
vo5s hier, je n'ai pas eu le courage de vous faire l'aveu d'une ré- 
solution qae je n'ai prise définitivement qu'après y avoir réfléchi 
pendant plusieurs jours et avoir acquis la certitude que vous ne 
pouviez être heureuse tant que ma vie pèsera sur la vôtre; mais, 
au moment de l'exécuter, je vous dois compte de ma conduite, car 
vous ne comprendriez pas pourquoi je m'éloigne, si je ne vous di- 
sais toute la vérité. 

« Notre mariage, ma chère enfant, a été une lourde faute et une 
grande erreur, erreur et faute dont je suis seul coupable, et dont 
seul je dois porter la responsabilité. Entraîné par l'amour que votre 
beauté, votre jeunesse et vos vertus m'ont inspiré, j'ai eu le tort 
d'oublier que des biens si précieux et si rares ne sont pas destinés 
aux hommes de mon âge, que, lorsqu'on est vieilli et usé, on ne 
saurait en jouir paisiblement, quelque ardeur de cœur que l'on 
conserve encore, et que, malgré l'étendue de ma tendresse, je ne 
pourrais jamais vous la faire partager. Ce tort inexcusable s'est 
aggravé d'une circonstance que j'ignorais en vous épousant, et qui 
m'a révélé, quand je l'ai apprise, quel mal, involontairement, je 
vous ai fait. Non-seulement vous ne m'aimez pas, mais encore vous 
en aimez un autre qui, malgré tout, vous est resté cher, et dont le 
souvenir s'impose à vous avec une persistance invincible. Aussi 
avez -vous dû bien des fois me maudire, Clarisse, quand je vous 
apportais mes caresses. Il vous a fallu , pour me tromper au point 
de ne rien me laisser deviner d'un si cruel supplice, une admi- 
rable énergie que vous n'avez pu puiser que dans votre gratitude 
et dans votre loyauté. 



(J2 REVUE DES DEUX MONDES. 

« Pour moi, lorsqu'un incident récent est venu me révéler la 
vérité, j'ai compris qu'un grand devoir s'imposait à moi, celui de 
vous délivrer et de briser la chaîne qui entrave votre liberté et 
écrase votre cœur. Vous délivrer ! briser cette chaîne ! comment? Je 
ne le pouvais qu'en m'éloignant. J'ai résolu de m'éloigner. Dans 
quelques heures, j'aurai quitté la France pour^'y pas revenir, pour 
aller retrouver le seul champ de bataille où mon nom et mon passé 
me laissent le droit de chercher la mort. Le déchirement qui s'est 
fait en moi en vous quittant, les fatigues auxquelles je vais m.'ex- 
poser, me permettent d'espérer que le trépas ne se fera pas at- 
tendre, et qu'un jour prochain vous apprendra que j'ai cessé de 
vivre. Alors vous serez libre, hbre d'épouser celui que vous aimez. 

(( Je vous chéris ardemment, ma Clarisse. J'ai été heureux tant 
que je me suis cru maître de votre cœur; mais, maintenant que 
je le sais à Jacques de Ghanzay, le bonheur ne m'est plus permis. 
Vos efforts pour me l'assurer, vous ne pouvez plus me les cacher; 
je les verrais, et ils me rendraient la vie odieuse, car je verrais 
aussi le martyre que vous endureriez. Il vaut donc mieux que je 
meure. Je vous fais avec une joie inexprimable le sacrifice de ma 
vie, et je vous recommande ma mère... » 

Arrivée à ce point de cette lettre, Clarisse ne put achever. Elle 
se leva effarée, suffoquée, courant vers la porte afin d'aller se jeter 
aux pieds de la baronne Garnay, de lui apprendre cette catastrophe 
et de chercher avec elle le moyen de prévenir l'acte héroïque et 
fou qu'annonçait Adrien; mais elle s'arrêta soudain. Allait-elle im- 
poser à sa belle-mère une angoisse égale à la sienne? — Il faut le 
sauver, se dit-elle, nous sauver tous, car, s'il meurt, je ne lui sur- 
vivrai pas, et la baronne pas davantage. 

Son parti fut bientôt pris. Elle appela sa femme de chambre. — 
M. le baron m'attend au Havre, lui dit-elle; nous partons par le 
premier train. 

Elle donna ses ordres en vue de ce voyage, puis elle sortit, cou- 
rut au bureau du télégraphe et expédia à son mari une dépêche 
ainsi conçue : « Vous ne pouvez réaliser votre projet sans m'avoir 
entendue. Cette dépêche ne me précède que de quelques heures. » 
Elle espérait que ce cri arriverait assez tôt à Adrien pour l'empê- 
cher de s'embarquer. Elle se disait aussi que la lettre qu'elle lui 
avait écrite la veille, lettre dans laquelle elle avait mis toute sa 
tendresse et qui s'était croisée avec celle qu'elle venait de recevoir, 
aurait suffi à modifier ses projets, si toutefois il l'avait reçue; mais, 
en même temps qu'elle essayait de se payer de ces hypothèses, une 
angoisse déchirante l'obsédait, la faisant passer tour à tour d'une 
espérance précaire au découragement le plus amer. Elle ne rentra 



CLARISSE. 63 

chez elle que pour prendre congé de la baronne, à qui elle parvint 
à cacher son trouble, et qui crut au prétexte qu'elle allégua pour 
expliquer son départ. Enfin, à une heure de l'après-midi, l'express 
du Havre l'emportait, haletante et désolée, à la poursuite de son 
mari. 

Il faut renoncer à décrire ses émotions durant ce voyage qui lui 
parut long comme un siècle. Lorsque, vers le soir, une voiture de 
place, dans laquelle elle s'était jetée en arrivant au Havre, l'arrêta 
devant l'hôtel que son mari, avant de quitter Paris, lui avait dési- 
gné comme celui où il devait descendre, son cœur battait avec une 
violence qui étranglait sa voix dans sa gorge. Elle put à peine pro- 
noncer le nom d'Adrien. 

— C'est M. le baron Garnay que vous désirez voir? lui demanda 
la personne à qui elle s'était adressée et qui fut émue par sa pâleur 
autant que par sa beauté. 

— Oui, mon mari, répondit-elle défaillante. 

— M. le baron est dans sa chambre, madame; on va vous y con- 
duire. 

A ces mots, qui la délivraient du plus horrible doute, les forces 
qui la soutenaient depuis quelques heures l'abandonnèrent tout à 
coup ; elle vit, comme à travers un nuage, les objets qui l'entou- 
raient danser autour d'elle; puis un voile s'étendit sur ses yeux, et 
elle s'affaissa lourdement sur le plancher. 

Lorsqu'elle recouvra ses sens, elle était couchée dans une cham- 
bre d'hôtel. Le premier visage qui s'offrit à ses regards fut celui 
d'Adi'ien penché sur le sien, exprimant l'inquiétude et baigné de 
pleurs. D'un mouvement passionné, elle l'étreignit, l'obligea à s'ap- 
puyer sur sa poitrine soulevée. Puis, d'une voix affaiblie qu'il crut 
être la voix d'une autre 'femme tant elle était caressante et tant 
étaient doux les sentimens qu'elle exprimait pour la première fois, 
Clarisse murmura : 

— IS'avais-tu pas compris que je t'aime, insensé, que je n'aime 
que toi, méchant ! Que faut-il pour te le prouver, et douteras-tu 
encore de moi ? 

Il ne put répondre autrement que par des larmes, larmes de joie 
auxquelles Clarisse mêla les siennes, car elle comprenait bien, 
comme il le comprenait lui-même, qu'ils allaient enfm et à jamais 
être heureux par l'amour. 

Louis Reynaud. 



LES 



VILLES INCONNUES 

DE LA SYRIE 



I. Syrie centrale. Archltcclure civile et religieuse du /«r au, F//« siècle, par ^f. le comte de 
Vogué. — II. Inscriptions sémitiques de la Syrie, par le même. — III. Inscriptions grec- 
ques et latines de l'Asie, par M. H. Waddington. 



Il y a seize ans, deux savans français, M. Henri Waddington et 
M. le comte de Vogué, formèrent le dessein de visiter la Syrie. Ils 
se proposaient de pénétrer plus loin qu'on ne le faisait ordinaire- 
ment et de chercher si, dans ces déserts que les Européens ne fré- 
quentent guère, il ne se cachait rienqui pût intéresser l'histoire du 
passé. C'était un voyage pénible, dangereux, et qui, pour être pro- 
fitable, demandait des connaissances étendues à ceux qui avaient 
le courage de l'entreprendre. Heureusement nos voyageurs y étaient 
tout à fait préparés par leurs études : l'un connaissait à fond l'ar- 
chéologie classique, l'autre les langues de l'Orient ; celui-ci s'oc- 
cupait surtout des inscriptions grecques et latines, celui-là copiait 
les inscriptions araméennes, et tous deux étaient très capables 
d'apprécier les beaux monumens sur lesquels on les avait gravées. 
Aussi leur moisson fut-elle très abondante; lorsqu'après deux ans 
ils revinrent en France, ils y rapportaient de véritables trésors qu'ils 
s'occupèrent aussitôt de communiquer au public. 

Gomme c'est l'usage, il a été beaucoup plus long de les publier 
que de les recueillir. La rédaction des ouvrages savans exige d'un 
auteur scrupuleux de longues recherches et des vérifications minu- 
tieuses : c'est un travail qui ne finit pas. A ces lenteurs inévitables 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 65 

se sont joints ici des incidens imprévus : la politique a contrarié 
la science. Quand la France eut besoin du dévoûment de tout le 
monde, MM. Waddington et de Vogiié s'empressèrent de quitter 
leurs livres pour servir leur pays. Ils l'ont servi avec un éclat qui 
prouve que ces études « amies de l'ombre, » comme les appe- 
laient les anciens, n'empêchent pas ceux qui les cultivent de pa- 
raître honorablement au grand jour. Ce qui est tout à fait méri- 
toire, c'est que les hautes fonctions auxquelles ils ont été appelés 
ne les ont pas entièrement enlevés à leurs anciens travaux. Au mi- 
lieu des diversions de la politique, les ouvrages commencés ont 
continué à paraître. Le recueil des inscriptions grecques et latines 
de l'Asie, que s'était réservé M. Waddington, est achevé. M. de Vo- 
gué» a terminé aussi la publication de ses inscriptions sémitiques, 
et il vient de nous donner, avec le concours d'un architecte de ta- 
lent, M. Edmond Duthoit, deux volumes sur l'architecture civile et 
religieuse de la Syrie centrale. Je suis sûr que ceux qui les liront ne 
pourront se défendre' d'éprouver une grande surprise. Ce ne sont 
pas des ruines ordinaires, comme on en trouve dans presque toutes 
les vieilles cités de l'Europe, que M. de Voglïé nous fait connaître; 
il nous rapporte de cet Orient lointain des villes entières, avec 
leurs maisons, leurs rues, leurs tombeaux, leurs églises. Le mi- 
racle de Pompéi semble s'être renouvelé aux extrémités du monde 
C'est une civilisation détruite qui nous est rendue ; c'est toute une 
époque inconnue de l'art chrétien qui ressuscite devant nous. Je 
ne crois pas qu'on ait fait depuis longtemps une découverte plus 
intéressante et qui mérite davantage d'être mise sous les yeux des 
curieux. 

I. 

La Syrie se divise en trois régions très distinctes : l'une est cette 
bande étroite de terre située le long de la mer et que bornent de 
l'autre côté l'Oronte, le Léontés et le Jourdain; elle renferme ce 
qui reste des villes les plus célèbres du monde, Antioche, Tyr, Jé- 
rusalem, et reçoit tous les ans la visite de nombreux voyageurs 
qui n'ont presque rien laissé de nouveau à y découvi'ir. A l'extré- 
mité opposée s'étendent de vastes plaines sans culture qui vont 
jusqu'à l'Euphrate et au golfe P^rsique. On n'a rien à y découvrir 
non plus, car elles n'ont jamais été habitées que par des tribus er- 
rantes : c'est ce qu'on appelle le grand désert de Syrie. Entre le 
désert et les fleuves se trouve une région intermédiaire, aujour- 
d'hui presque dépeuplée, mais qui fut autrefois un pays riche, heu- 
reux, et qui a conservé de beaux débris de cette ancienne prospé- 
rité. M. de Vogué la désigne sous le nom de Syrie centrale. « Cette 

TOMB iiv. — 1878. 5 



(56 REVUE DES DEUX MONDES. 

région, dit-il, participe de la nature des deux autres; elle est for- 
mée de montagnes parallèles à la mer et de plaines fertiles ; ses 
liabitans sont à la fois sédentaires et nomades, cultivateurs et 
pâtres, indépendans et soumis, suivant les alternatives de paix ou 
d'anarchie, de force ou de faiblesse de la part du gouvernement, 
de crainte ou de hardiesse de la part des Arabes du désert. Les 
limites de cette zone ne sont donc pas rigoureusement déterminées; 
elles dépendent de la politique plus que de la géographie, surtout 
du côté de l'Orient, car le désert, qui en est la frontière orientale, 
est une expression plus économique que géographique. Le désert 
de Syrie n'est pas nécessairement une plaine aride et sablonneuse, 
dépourvue de végétation et impropre à la culture; c'est, à propre- 
ment parler, l'espace parcouru par le nomade et dévasté par ses 
troupeaux. Quand, par suite de la faiblesse du gouvernement turc, 
les tribus envahissent le territoire cultivé, la population et la cul- 
ture disparaissent, les villages abandonnés tombent en ruine, les 
champs se couvrent d'une végétation parasite, le désert gagne. 
Le jour où un pouvoir plus fort et plus soucieux de ses véritables 
intérêts aura succédé à l'administration actuelle, le désert reculera 
devant la civilisation. » 

En attendant ce jour heureux, qui ne paraît pas^être proche, les 
voyageurs ne se hasardent 'guère à parcourir la Syrie centrale. A 
l'exception de quelques villes célèbres, comme Damas ou Palmyre, 
qui attirent les plus curieux, le reste est à peu près inconnu. Ce 
n'est pas l'étranger seul qui fuit ce pays misérable, les rares ha- 
bitans qu'on y trouve semblent n'y rester qu'à regret. Us savent 
qu'ils peuvent être à chaque instant chassés par une incursion de 
nomades, et, comme ils ne comptent guère sur le lendemain, ils 
ne fondent rien de durable. Ils ne prennent pas la peine de con- 
struire des maisons qu'il leur faudrait peut-être bientôt quitter, et 
se contentent de loger comme ils peuvent dans les décomlDres en 
attendant qu'on vienne les forcer d'en partir. M. de Vogiié fait re- 
marquer que, si la situation de ces pauvres gens est pénible à l'ob- 
servateur civilisé, elle réserve toute sorte de bonnes fortunes à l'ar- 
chéologue. Il est sûr que s'ils avaient pu bâtir des villes nouvelles, 
ils auraient détruit les anciennes. C'est partout l'usage que les 
vieux monumens servent de carrière pour les autres; mais comme 
ici on n'a pas eu besoin de matériaux, n'ayant rien à construù'e, on 
les a laissé subsister; c'est ainsi que M, de Yogiié les a retrouvés à 
peu près tels qu'ils étaient au vu* siècle, quand les armées de l'em- 
pire grec furent chassées par les soldats du prophète. 

La première question qu'il s'est posée en les voyant est de sa- 
voir de quelle époque ils pouvaient être. Le pays qui conserve ces 
belles ruines est assurément l'un de ceux dont le nom paraît le 



LES VIXLES INCO]>ÎNUES DE LA SYRIE. 07 

plus anciennement dans l'histoire. 11 est voisin de iSinive, de Ba- 
bylone, de la Judée, de l'Egypte, c'est-à-dire des plus vieilles mo- 
narchies du monde, qui s'en sont tour à tour disputé la possession., 
11 a vu passer les troupeaux d'Abraliam, les cavaliers de Sésostris 
et de Nabuchodonosor ; mais de ces époques lointaines rien n'est 
resté. Tous ces conquérans, qui ])âtissaient ailleurs de si admirables 
édifices, n'ont rien élevé de solide dans la Syrie centrale. Les mo- 
nuraens qu'on y ti'ouve sont d'une date beaucoup plus récente; on 
le voit au caractère de leur architecture et aux inscriptions qu'ils 
portent. Les plus anciens ne remontent qu'aux premières années 
de l'ère chrétienne. 

A ce moment, une partie de la Syrie appartenait à la dynastie 
d'Hérode, le roi de Jérusalem. On sait que cette famille avait en- 
trepris de réconcilier les Juifs avec le reste du monde et de les 
faire entrer, malgré eux, dans le gi'and courant de la civilisation 
occidentale; elle voulait paraître fort éprise de l'art grec et en ré- 
pandre le goût autour d'elle. Le plus ancien texte épigraphique 
que M. Waddington ait découvert dans la Syrie centrale est un édit 
du roi Hérode-Agrippa qni régnait sur ces contrées. Il n'en reste 
par malheur qu'un fragment assez court, mais on y voit que le 
prince adressait à ses sujets une véritable harangue pour les exhor- 
ter à renoncer à leur vie sauvage. « Je ne puis comprendre, leur 
disait-il, que vous ayez jusqu'ici vécu dans des tanières comme 
des bêtes fauves (1), » et il les invitait sans doute à se bâtir des 
demeures plus convenables. 11 est probable qu'il leur en donna 
l'exemple, et que ceux qui l'entouraient €t qui voulaient lui plaire 
firent comme lui. MM. Waddington et de Vogiié ont eu la chance 
de retrouver un des édifices qui furent construits à cette époque et 
sous cette impulsion. C'est un temple que des gens du pays avaient 
élevé à Baalsamin, divinité syrienne. Us ont remarqué qu'il ne res- 
semble pas tout à fait aux autres monumens de ce genre, et qu'on 
y sent un effort pour approprier les enseignemens de l'art grec aux 
exigences d'un culte étranger. Il est l'œuvre d'artistes orientaux, 
prodigues d'ornemens, enclins à exagérer, mais habiles et originaux. 
Comme il s'éloigne, par ses dispositions générales, des édifices re- 
ligieux de la Grèce, M. de Vogiié pense que l'architecte a travaillé 
sur un autre modèle, et il est tenté de croire qu'il imitait le der- 



(1) Ces tanières existent encore. On les retrouve comme Josèphe les a décrites, avec 
leur entrée étroite, où l'on ne peut passer que l'un après l'autre, mais qui s'élargit 
bientôt j usqu'à former de vastes salles, où des tribus peuvent se réfugier avec leurs 
familles et leurs troupeaux. Elles servaient alors d'asile aux brigands de la contrée, 
elles ont encore aujourd'hui la môme destination. Depuis que les Arabes sont revenus 
ax\x habitudes de leurs pères, ils ont rapris possession de ces cavernes qu'habitaient 
leurs aïeux et dont le roi Agrippa voulait les faire sortir. 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

nier temple de Jérusalem, qui fut précisément bâti à la même 
époque. Cette particularité suffit pour recommander le temple de 
Baalsamin à l'attention des savans. Les fouilles qu'on entreprit 
pour dégager la façade furent marquées par un incident curieux : 
des piédestaux, debout devant la portique d'entrée, et couverts 
encore d'inscriptions grecques ou nabatéennes, étaient destinés à 
porter les statues de quelques personnages importans. L'un d'eux 
était le chef même de la dynastie iduméenne, Hérode, le roi du 
pays. Son nom, qu'on pouvait lire encore sur un piédestal, excita, 
comme on pense, l'attention de nos voyageurs. Un moment ils eu- 
rent l'espérance de retrouver parmi les décombres un portrait au- 
thentique du grand Hérode et d'en enrichir le musée du Louvre ; 
mais il n'en restait que d'informes débris. La statue avait été arra- 
chée violemment de sa base, à laquelle un des pieds était encore 
attaché, et brisée en morceaux. C'était sans doute quelque chrétien, 
dans les premiers temps du triomphe de l'église, qui avait voulu 
venger le massacre des innocens sur l'effigie du meurtrier. 

Vers le temps même où Hérode-Agrippa essayait d'arracher ses 
sujets à la barbarie, commence, dans une contrée tout à fait voi- 
sine, la prospérité de Palmyre (1). Là aussi, c'est la civilisation 
grecque qui séduit les Syriens; ils veulent l'imiter, et se mettent 
à construire sur ce modèle ces temples, ces avenues, ces palais 
qu'admirent les voyageurs. Cette ville célèbre est tous les jours 
plus visitéfe et mieux connue. On y avait trouvé déjà treize inscrip- 
tions araméennes, M. de Vogué en rapporte cent trente-quatre nou- 
velles, et nous les explique. En général, ce sont des décrets rendus 
en l'honneur de quelques citoyens riches et puissans. Les éloges 
qu'on leur donne et le genre de services dont on les remercie nous 
aident à comprendre les raisons qui donnèrent à Palmyre tant de 
fortune et de grandeur. C'est de là que partaient les caravanes qui 
traversaient le désert pour aller jusqu'aux bords du Tigre ou de 
l'Euphrate; c'est là qu'au retour, quand elles n'avaient pas ren- 
contré de pillards sur la route, elles rapportaient les marchandises 
de la Perse et de l'Inde. Palmyre était ainsi devenue le centre d'un 
grand commerce que Pline évalue pour Rome seule à 100 millions 
de sesterces par an. Ceux qui organisaient ces caravanes et se char- 
geaient de les conduire étaient des personnages importans du 
pays, Syriens ou Arabes, à la fois commerçans, diplomates et sol- 
dats, qui avaient dans leur dépendance ou leur amitié des tribus 
entières de nomades. C'était une grande affaire de réunir les vivres 
nécessaires à tant de personnes pour un voyage de deux mois, de 



(1) Le plus ancien monument daté qui reste de Palmyre est du commencement de 
notre ère. 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 69 

savoir choisir une escorte de gens résolus, de s'entendre avec les 
Arabes, de les gagner en les payant, ou de leur faire peur. Quand 
on savait qu'un de ces chefs puissans, en qui l'on pouvait avoir 
confiance, allait partir pour traverser le désert, tous les petits mar- 
chands se joignaient à lui, et au retour, s'il avait conduit la troupe 
au gré des voyageurs, s'il lui avait fait éviter les mauvaises ren- 
contres, s'il s'était montré généreux pour les plus pauvres, qui 
avaient peine à payer le passage, on lui élevait une statue le long 
d'une grande rue ou sur quelque place de la ville, on inscrivait 
son nom et celui de ses parens sur le piédestal, et on y ajoutait les 
remercimens de ses compagnons de route. Les statues n'existent 
plus, mais les inscriptions sont restées, et M. de Vogué nous les 
fait connaître. On voit, en les lisant, que la prospérité de Palmyre 
commence avec l'ère chrétienne et qu'elle arrive à son apogée 
quand les Romains sont les maîtres de l'Asie. A ce moment, elle 
demande et obtient le titre de colonie romaine, dont elle se pare 
avec orgueil. Sous ce nom respecté, son commerce s'étend et se 
fortifie, et elle devient bientôt assez puissante pour tenir tête aux 
rois des Par thés. 

C'est, du reste, ce qui est arrivé dans toute la Syrie centrale : 
quelques essais avaient été tentés pour la civiliser par les succes- 
seurs d'Alexandre ou les rois iduméens; mais le succès ne fut 
complet que quand Rome se chargea de l'entreprise. La domination 
romaine est la même partout , elle se manifeste dans tous les pays 
par les mêmes bienfaits, et nous la retrouvons aux extrémités de 
l'Orient comme elle était dans la Gaule ou en Espagne; mais là, 
Rome a été remplacée plus tard par des royautés puissantes qui ont 
en partie effacé ses traces : en Syrie, elle n'a pas eu de succes- 
seurs; aussi semble-t-il qu'elle y soit restée plus vivante. On y voit 
mieux qu'ailleurs et par des preuves irrécusables ce qu'elle faisait 
pour les peuples qu'elle avait soumis. Profitons de l'occasion qui 
nous est offerte pour rappeler une fois de plus quels furent dans 
les provinces même les plus éloignées les effets de sa conquête. 

La Syrie centrale, avant les Romains, n'avait jamais connu la 
paix. Elle était à la fois déchirée par des désordres intérieurs et 
sans défense contre les ennemis du dehors. Rome la délivra de ces 
deux fléaux : dès qu'elle en prit possession, elle imposa l'obéis- 
sance et la tranquillité à tout le monde; elle força les tribus rivales 
qui l'habitaient à se respecter; elle y établit, ce qui était encore 
inconnu dans ces contrées et ce qu'on n'y a pas revu depuis, un 
gouvernement ferme, intègre, vigilant. Une inscription copiée par 
M. Waddington montre combien les Romains avaient l'œil ouvert 
sur les moindres abus et le soin qu'ils prenaient de les réprimer. 
H a trouvé dans les ruines d'une petite ville la lettre suivante que 



70 REVtE DES DEUX MONDES. 

le gouverneur de Syrie lui avait écrite et que les habitans avaient 
fait graver en beaux caractères ; a Julius Saturainus aux citoyens 
de Phœna, salut. Si quelque soldat ou quelque étranger de passage 
vous fait quelque violence, ne manquez pas de me Fécrire pour 
qu'il soit puni ; car vous ne devez aucune contribution à ceux qui 
passent par chez vous. Du moment que vous avez établi une hôtel- 
lerie publique (1) on ne peut pa« voifô forcer à recevoir personne 
dans vos maisons. C'est pourquoi vous afficherez cette lettre en 
quelque endroit de votre ville où il soit facile de la voir, afin qu'au- 
cun inculpé ne puisse se défendre en arguant de son igno- 
rance. » Ce qui présentait plus de difficultés encore que d'établir 
la paix intérieure dans la Syrie, c'était d'empêcher les nomades 
de la ravager. Elle était ouverte de tous les côtés aux incursions de 
ces ennemis audacieux et il ne semblait guère possible de prévenir 
leurs attaques ou de les punir. Ils arrivaient à l' improviste, ils re- 
partaient sans qu'on pût les atteindre et allaient se cacher avec 
leur butin dans les profondeurs du désert où il n'était pas possible 
de les suivre. Mais les Romains ne souffraient pas qu'aucune des 
nations qui s'abritaient sous leur autorité fût insultée par ses voi- 
sins. Ils voulaient que tout le monde vécût en paix dans leur em- 
pire; aussi s'empressèrent-ils de prendre des mesures efficaces 
pour arrêter les maraudeurs. Ils firent la police du désert comme 
on n'a plus su la faire après eux. Toute une ligne de postes fut 
établie sur la frontière et jusque dans le territoire d«s Arabes va- 
gabonds. Les uns ne se composaient que d'une tour, et ne conte- 
naient que quelques soldats qui ont écrit, pour se distraire, leur 
nom et celui de leur pays sut les murailles où on peut encore les 
lire après quinze siècles écoulés. D'autres étaient plus considé- 
rables et formaient de véritables camps retranchés où pouvaient 
tenir une cohorte d'auxiliaires, une aile de cavalerie, ou de soldats 
montés sur des dromadaires {dromedarii'). M. de Vogiié a retrouvé 
un de ces camps à l'extrémité orientale du Haouran. Il était placé au 
milieu d'un pays sauvage, où le sol est tantôt couvert de pierres 
noires et arrondies, projetées par des éruptions volcaniques, tantôt 
traversé par des coulées de lave. Le cratère qui a produit tous ces: 
bouleversemens s'élève au milieu de cette plaine désolée: c'est un 
tronc de cône qui peut avoir 60 mètres de hauteur et dont l'inté- 
rieur est creux, comme celui du Yésuve. Au pied de- la montagne, 
une grande dépression qui s'est produite forme un lac que rem- 
plissent les pluies de l'hiver et que dessèchent \4te les premières 
ardeurs de l'été. Le camp romain est une vaste enceinte carrée de 

(1) Cette hôtellerie publique devait être ce qu'on appelle « une caserne des passa- 
gers. » 



LES VILLES IXCONXUES DE LA SYRIE. 71 

35 mètres de côté, entourée de murailles qui ont plus d-e 2 mètres 
d'épaisseur. Il est flanqué de tours rondes et protégé par un fossé. 
Derrière ces murs solides , des troupes disciplinées sous les 
■ordres d'officiers résolus pouvaient tenir tête à tous les Arabes du 
désert. Un peu plus bas, sur les bords du lac, on trouve les restes 
assez bien conservés de bains destinés aux soldats, et quelques dé- 
bris de maisons qui, selon l'usage, s'étaient groupées autour de la 
garnison romaine. Au sommet du cratère, un poste avancé domi- 
nait toute la plaine, et permettait de voir de loin si quelque en- 
nemi s'approdiait. « Ce point, dit M, de Vogué, forme la limite 
extrême de notre excursion dans le désert de Syrie : aucun Euro- 
péen avant nous n'en avait troublé les solitudes. » 

Ce système habile de défense eut pour résultat de fermer la 
frontière aux Arabes. I>errière ces tours et ces camps retranchés, 
que gardaient de braves soldats et des officiers vigilaas, la Syrie se 
sentit pour la première fois en sûreté. Les champs se peuplèrent; 
de grandes constructions furent entreprises pour rendre le pays 
plus sur ou plus riche, et, selon l'usage, l'armée romaine en donna 
l'exemple. A peine les états nabatéens venaient-ils d'être soumis à 
l'empire que le légat Cornélius Pahna, c|ui les gouverna le premier, 
«'empressa de légitimer sa conquête par des travaux utiles : on le 
voit occuper ses soldats à conduire les eaux des montagnes dans 
les plaines arides du Harouan, et faire graver des inscriptions sur 
des stèles qui existent encore pour nous dire « que le canal a été 
creusé en l'honneur de l'empereur Trajan. » Les plaines, mieux ar- 
rosées, de\inrent plus fertiles: la richesse amena le goût du bien- 
être; de belles maisons de pierre, larges et commodes, rempla- 
cèrent partout les huttes et les tanières d'autrefois. Si l'on veut 
savoir ce que devenaient des pays barbares quand ils étaient gou- 
veraés par les Romains, il suffit de jeter les yeux sur les planches 
qui accompagnent l'ouvrage de M. de Vogué. La transformation 
qu'ils tirent subir à la Syrie centrale est incroyable. Le désert s'y 
peupla de villes et de villages; des gens qui vivaient de rapines et 
habitaient des cavernes prirent goût aux plaisirs les plus délicats 
des peuples civilisés. On a retrouvé à Bostra les restes d'un des 
théâtres les plus beaux et les plus grands qu'aient construits les 
JRoHiams. Les gi-adins sont presque tous en place, la scène est dé- 
corée de ces portes monumentales qui donnaient accès aux acteurs; 
plusieurs des colonnes de la galerie supérieure où se tenaient les 
femmes sont encore debout : c'est môme le seul théâtre antique 
qiii les ait conservées. Les dessins de M. de Vogué nous montrent 
aussi des ruines de thermes, de basiliques, de palais. Il y en a un 
à Cbaqqa dont plusieurs salles sont intactes; les Arabes le dési- 
goeat encore par son ancien nom de Quaisarieii {Cœsaremn). A 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

Phœna, aujourd'hui Mousmieh, se trouve un très beau prétoire, qui 
a été construit en l'honneur de Marc-Aurèle, sous la direction 
d'Egnatius Fuscus, centurion de la troisième légion. C'est un édi- 
fice qui, par sa forme, ressemble beaucoup aux anciennes basi- 
liques. Les arcs des voûtes, hardiment jetés d'un mura l'autre, re- 
posent sur des colonnes élégantes ; le fond se compose d'une 
tribune ou abside surmontée d'une large conque, et les murs laté- 
raux portent des consoles destinées à recevoir les portraits des of- 
ficiers de la légion. iN'est-il pas curieux de voir ces soldats bâtir 
de si beaux monumens aux frontières du monde civilisé, et l'art 
grec s'emparer des pays barbares grâce à la conquête romaine? 

Mais les maisons particulières sont encore plus intéressantes à 
étudier que les monumens publics. Elles nous montrent à quel point 
le goût du bien-être et l'amour du luxe s'étaient répandus dans 
les rangs inférieurs de cette société. Ce ne sont pas seulement des 
édifices isolés que M. de Vogué a retrouvés dans son voyage; il a 
pu voir des villes entières, il en a parcouru les rues et les places, 
et les planches de son livre les reproduisent avec tant de fidélité 
qu'il nous semble en les regardant que nous les parcourons avec 
lui. Il nous suffît de rapprocher ces dessins l'un de l'autre pour 
que le tableau soit complet. Voilà bien une ville antique, comme 
nous les présentent les récits des historiens. Autour d'elle s'éten- 
dent de vastes nécropoles, et, selon l'usage, le séjour des morts 
précède la demeure des vivans. Pour arriver aux premières mai- 
sons, il faut traverser plusieurs rangées de tombes. En Syrie, 
comme partout, ce sont des édifices fort soignés, dont la forme va- 
rie suivant la région. Ici on les creuse dans le roc, et pour y pé- 
nétrer il faut descendre les larges dalles d'un escalier qui conduit 
à des portes de basalte ornées de moulures et de festons. Les gens 
riches surmontent ces chambres souterraines de petits portiques 
ou de colonnes accouplées qui indiquent au loi n l'emplacement de 
leur tombeau. Souvent aussi la sépulture se trouve au-dessus du 
sol; elle est composée d'édicules carrés que termine une sorte de 
pyramide avec de petits rebords saillans. M. de Vogué pense que 
ces rebords étaient destinés à porter des lampes allumées, « car 
l'illumination des tombeaux à certains jours faisait et fait encore 
partie du rituel oriental. » D'autres fois, ce sont des tours élevées, 
dont les étages inférieurs contenaient des sarcophages et dont le 
haut servait de colombier, « en sorte, dit une épitaphe grecque, 
qu'elles abritaient à la fois la mort et la vie. » 

Au-delà des tombeaux commence la ville. Ici, tout est si bien 
conservé qu'on peut presque sans effort se croire au vi* siècle de 
notre ère. On s'engage dans des rues étroites que de belles mai- 
sons bordent des deux côtés. Elles ont été souvent ébranlées par 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 73 

les tremblemens de terre si fréquens dans ce pays ; leurs toits se 
sont partout effondrés, mais en général leurs murailles résistent, 
et quelques-unes possèdent encore leurs trois étages. C'est là le 
grand intérêt que présentent pour nous ces ruines. « Partout ail- 
leurs, dit M. de Vogué, si ce n'est à Pompéi, la vie privée des an- 
ciens n'a, pour ainsi dire, pas laissé de traces : en Grèce, en Assy- 
rie, en Egypte, la demeure de l'individu a disparu. C'est à la 
littérature, à la peinture, à la sculpture, que nous devons les 
quelques notions que nous possédons sur l'habitation humaine; 
c'est par un effort spéculatif que nous en reconstruisons les lignes; 
le contact immédiat nous fait défaut, la perception directe nous 
manque. Dans la Syrie centrale, au contraire, la vie privée appa- 
raît clans tous ses détails matériels. La demeure subsiste à tous les 
degrés de l'échelle sociale, avec ses accessoires somptueux ou mo- 
destes , dans toutes ses relations soit avec la vie publique , soit 
avec la vie religieuse, soit enfin avec la mort. » M. de Vogué vient 
de prononcer le nom de Pompéi : c'est un souvenir que rappellent 
inévitablement les ruines des villes syriennes. Dans les plaines 
du Haouran , comme au pied du Vésuve, un hasard heureux nous 
a conservé des témoins de la vie antique, qui la remettent sous nos 
yeux; mais là s'arrêtent les ressemblances. Autant les maisons de 
Pompéi sont élégantes et gracieuses, autant celles de la Syrie ont 
un aspect sérieux et dur. Ce qu'on peut dire, c'est que les unes et 
les autres conviennent tout à fait aux lieux où elles sont placées. 
Celles de Pompéi étaient faites pour embellir les horizons char- 
mans de la baie de Naples ; on comprend que tout y soit riant et 
joyeux. Les autres sont voisines du désert; elles s'élèvent au mi- 
lieu de sites grandioses, mais austères, dans des plaines qui sont 
souvent sans eau, sans verdure, sans ombrage. Il est naturel 
qu'elles aient quelque chose de triste et de rude comme le pays 
qui les entoure. D'ailleurs, ceux qui les ont bâties ne disposaient 
pas de tous les matériaux qu'on trouve en si grande abondance dans 
les contrées heureuses de la Campanie. Le bois est rare, ou même 
tout à fait absent dans la Syrie centrale ; il faut le remplacer par la 
pierre. Tout est en pierre dans les édifices du Haouran, même les 
battans des portes et les volets des fenêtres. Avant de construire une 
maison, on creuse dans le rocher, à une assez grande profondeur, 
des caves et des citernes, et les matériaux qu'on en retire servent 
à élever les murailles. Ce genre de construction, où n'entrent ni le 
bois, ni la brique, et qui ne se composent que de grands blocs 
posés l'un sur l'autre , ne permet guère les agrémens et les ca- 
prices. La grandeur, mais une grandeur un peu monotone et raide, 
en est la qualité dominante. « Ce sont, dit M. de Vogué, de hardis 
et habiles tailleurs de pierre que les architectes de ce temps et de 



74 REYUE DES DEUX MONDES. 

ce pays. Rarement, si ce n'est en Egypte et dans les civilisations 
primitives de l'Orient, an a vu attaquer le rocher avec cette vi- 
gueur. » Dans certaines régions, au nord par exemple,, le voisinage 
des grandes villes grecques du littoral a donné le goût d'une archi- 
tecture un peu plus élégante. La façade des maisons y est ornée de 
deux rangs de portiques superposés cpie soutiemient, suivant la 
fortune du maître, des colonnes ou des piliers monolithes. Les ap- 
partemens communiquent entre eux pao* ces galeiies extérieures 
qui leur donnent ainsi l'ombre et le frais. Ailleurs, l'aspect des 
édifices est beaucoup moins iigréable; plus de galeries, de grands 
muTS sans fenêtres, qui n'ont d'autre ouverture sur la rue qu'une 
porte étroite et quelques balcons élevés : c'est déjà l'Orient d'au- 
jourd'hui, où la vie domestique est si rigoureusement concentrée 
dans l'intérieur des habitations et ne se manifeste pas au dehors» 
Ce qui remplace en Syrie l'inévitable atrium des maisons de Pom- 
péi, c'est une grande salle qui occupe en général presque tout le 
rez-de-chaussée; elle était destinée aux réunions de la famille et 
aux réceptions des étrangers. L'étage supérieur, auquel conduit un 
escalier de pierre, placé quelquefois dans la grande salle, contierit 
les chambres à coucher et les appartemens intimes. On y trouve 
des enfoncemens ménagés dans les mm*s pour servir d'alcôves et 
d'armoires. Plusieurs de ces maisons sont si bien conservées qu'on 
les habite encore. M. de Vogué raconte qu'il en a trouvé une dans 
un petit village du Haouran où logeait le cheikh de l'endroit, u II 
l'habite, nous dit-il, comme l'habitait son prédécesseur du iii^ siè- 
cle; les femmes et les enfans, le liarem en haut; les divers services 
dans les chambres du bas; la vie publique dans la salle. C'est dans 
cette salle que nous fûmes reçus, mes compagnons et moi, avec 
les cheikhs du voisinage , que le repas du soir nous fut servi sur 
un large plateau posé à terre, à la lueur fumeuse d'une lampe 
d'argile alimentée avec du l^eurre fondu, et qu'ensuite chacun de 
nous s'étendit pour la nuit sur le tapis et les coussins rangés le 
long du mur. » A côté des appartemens du maître, ces vieilles 
maisons contiennent le logement des serviteurs. La cuisine est 
taillée dans le roc, sous la maison ; une sorte de table de pierre 
creuse forme le foyer; au-dessus , un trou circulaire percé dans le 
plafond laisse entrer le jour et sortir la fumée. Tout autour, des 
anneaux, des niches, des auges, servaient à suspendre, à ranger, 
à laver les ustensiles de ménage. Tous ces petits détails curieux, 
qui peuvent sembler d'abord sans importance, rendent le passé 
plus vivant. Un peu plus loin, dans une aile séparée, se trouvent 
les écuries, avec des auges de pierre pour faire boire les chevaux, 
et des trous dans les piliers pour les attacher; à côté de l'écurie, les 
caves, les celliers, les pressoirs pour l'huile et pour le vin. Un de 



LES VILLES LNCO^XUES DE LA SYRIE. 75 

ces pressoim, qui existe ejQCOi'e à El-Barra, se composait d'une 
sorte de cuve ou d'entonnoir placé à l'extérieur de la maison, par 
où l€S vendangeurs jetaient le raisin qu'on foulait ensuite dans le 
cellier. Au-dessus de la cuve, sous un lai'ge auvent qui la protège, 
k propriétaire a fait graver deux vers latins qu'on peut lire encore, 
où il célèbre u les présens de Bacchus que donne la vigne quand 
elle est m.ùrie par un soleil ardent; )> et nous dit que son raisiii pro- 
duit « une liqueur semblable au nectar. » Les anciens nous appren- 
nent en eflet que les raisins d'£l-Biirra méritaient ces éloges; ils 
étaient renommés dans tout l'Ori^jit, et l'empereur Élagabale, qui 
les appréciait beaucoup, en faisait venir à Rome à grands fr^s pour 
les donner à ses chevaux. 

Figuroiis-nous tous ces monumeas intacts et toutes ces maisons 
habitées. Relevons par la pensée ces pans de muraille abattus, ces 
voûtes renversées ; remettons dans ces villes le mouvement et la 
vie qui s'y trouvaient il y a quinze siècles, et il nous sera aisé de 
comprendre combien cette anhnation et cette prospérité, qui suc- 
cédaient d'une façon si merveilleuse à la barbarie et à la solitude, 
devaient surprendre les peuplades voisines- Les Arabes nomades, 
qui tx3urnaient sans cesse autour des frontières et n'y pouvaient 
plus pénétrer, en furent plus frappés que les autres. Cette civili- 
sation, qu'ils apercevaient d^ loin, finit par les attker, et plusieurs 
de leurs tribus souhaitèrent jouir aussi de a la] paix romaine. » 
Rome les accueillit bien et sut profiter d'eux. Elleen fit des soldats 
qui comptèrent bientôt parmi les plus braves de ses armées. Elle 
les associa à son œuvre et ils furent en général chargés de pro- 
téger les caravanes qu'ils avaient si longtemps pillées. Plusieurs 
d'entre eux se firent vite remarquer dans ce nouveau métier; ils 
conquù'ent par leur intelligence et leur valeur des grades élevés, 
et même il y en «ut un qui devint empereui*. C'était Philippe, que 
sa naissance ne semblait pas destiner au trône, car il était le fils 
d'un chef de brigands. Après son élévation à l'empire, il n'oublia 
ni son pays ni même son père, quoiqu'il eût quelque intérêt à ne pas 
s'en souvenir pour le faire otiblier aux autres. Il fonda une grande 
ville à l'endroit où il était né et l'appela de son nom; quant à son 
père, il lui fit solennellement décerner l'apothéose. L'ancien voleur 
devint dieu comme un autre, et on lui éleva des autels. Les per- 
sonnes qui souliaitaient quelque faveur du fils avaient l'air de croire 
à la divinité du père, et M. WadcUngtoii a copié dans le pays quel- 
ques inscriptions où il est dévotement invoqué. Il a retrouvé aussi 
d'une manière certaine les ruines de Philippopolis, sur la position 
de laquelle on n'était pas d'accord. « C'était une grande ville, en- 
tourée de murailles qui forment une enceinte rectangulaire, percée 
de deux grandes voies pavées qui se coupent en croix, ornée d'un 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

théâtre, d'un aqueduc, de bains, de temples et de nombreux édi- 
fices publics. Tous ces édifices sont de la même époque; la ville a 
été pour ainsi dire bâtie d'un coup, et une portion de son péri- 
mètre n'a même jamais été occupée par des maisons. » Gomme 
Philippe ne régna que six ans, il eut peu de temps pour la con- 
struire, et il n'est pas surprenant qu'il ne l'ait pas achevée. Par un 
hasard singulier, c'est sous son règne que tombait le millième an- 
niversaire de la fondation de Rome. On nous raconte qu'il donna 
à cette occasion des fêtes magnifiques qui durèrent plusieurs jours 
et où l'on offrit aux curieux toute sorte de spectacles; mais n'est-il 
pas étrange que le césar qui célébrait ainsi l'an mil de la ville 
éternelle fût un Arabe? 

Il fallait certes que cette civilisation eût de grands attraits pour 
conquérir aussi vite des nations qui semblaient en être d'abord si 
éloignées. Quand nous venons de voir les miracles qu'a produits la 
domination romaine dans des pays barbares, nous avons quelque 
peine à nous expliquer les sombres tableaux qu'on en a quelque- 
fois tracés. Soyons sûrs que, si elle avait été si pesante qu'on le 
dit, le monde ne l'aurait pas si aisément acceptée. Le mouvement 
qui a entraîné vers Rome tant de peuples différens, et qui s'étaient 
montrés jusque-là si ennemis de la domination étrangère, nous 
semblerait peut-être difficile à comprendre si nous n'avions pas vu 
quelque chose de semblable s'accomplir sous nos yeux. Il y a des 
momens où les petites nations tiennent avant tout à leur existence 
individuelle et séparée, où il leur plaît de se gouverner par leurs 
lois, de s'isoler de leurs voisins, de s'enfermer en elles-mêmes et 
d'être maîtresses chez elles; il y en a d'autres au contraire où elles 
sont prêtes à renoncer à leurs institutions, à leurs souvenirs, à 
leurs haines, à se mêler et se confondre avec leurs rivaux les plus 
détestés, à perdre leurs lois, leurs mœurs, leur indépendance et 
leur nom. C'est qu'elles sont alors travaillées d'ambitions nou- 
velles : elles veulent être un grand peuple, faire partie d'un grand 
état; pour se sentir puissantes et respectées, pour avoir leur part 
des hommages que tout le monde est obligé de rendre à une grande 
nation, elles se résignent aux plus douloureux sacrifices. L'orgueil 
que leur cause la gloire de leur nouvelle patrie les paie de tout. 
C'est ce que l'Europe a vu plus d'une fois avec surprise dans ces 
dernières années ; probablement aussi c'est ce qui était déjà arrivé 
vers le premier siècle de notre ère. Que de petits peuples ont été 
heureux alors de se perdre dans l'unité romaine! comme ils ont 
volontiers échangé leur nom inconnu pour ce titre glorieux que 
respectait l'univers! Sur un rocher du désert, près du Sinai, on a 
trouvé, gravée en caractères grossiers, cette fanfaronnade de soldat : 
Cessent Syri ante latinos Bomanos! Il est probable que celui qui 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 77 

écrivait ces mots était un Arabe de naissance (1), mais le plaisir 
qu'il trouvait à servir sous les enseignes romaines lui faisait oublier 
son pays, et il était fier de se dire a un Romain de Rome. » Ces sen- 
timens sont souvent exprimés dans les inscriptions de la Gaule et de 
l'Espagne; ils étaient communs, ce qui ne surprend pas, dans les 
pays de l'Occident, plus rapprochés de Rome et depuis longtemps fa- 
miliarisés avec elle; les travaux de MM. Waddington et de Vogué nous 
montrent qu'on les retrouve jusqu'au milieu du désert de Syrie. 

IL 

En même temps que la domination romaine s'établissait en Syrie, 
le christianisme y faisait des progrès rapides. Le terrain, comme 
nous Talions montrer, était bien préparé pour lui, et il y devint 
vite le maître. On a vu que tous les monumens qui existent dans ce 
pays sont des six premiers siècles de notre ère, mais ils appartien- 
nent surtout à la fin de cette période, c'est-à-dire à une époque où 
le christianisme était dominant. Ils ont donc été presque tous 
construits sous son inspiration, et ils en portent la marque. 

C'est ici que les planches de M. de Vogiié et les inscriptions de 
M. Waddington vont nous être d'un grand profit. Nous leur de- 
vrons des enseignemens que nous ne pourrions pas trouver ailleurs. 
On ne possède presque plus de monumens chrétiens de ces épo- 
ques reculées; la plupart ont dû périr dans les bouleversemens 
effroyables de l'invasion. Ceux qu'on a sauvés des barbares dans 
quelques villes privilégiées, comme Rome, n'ont pas échappé tout 
à fait à un autre péril : ils ont été victimes de la dévotion même 
des fidèles. On les a si souvent embellis, renouvelés, mis à la der- 
nière mode, qu'on ne peut presque plus les reconnaître. S'il en 
est dans le nombre qu'un hasard heureux ait protégés et qui se 
soient conservés assez intacts , ils sont rares , isolés , et cet isole- 
ment nous empêche quelquefois de les bien comprendre. Nous 
possédons sans doute quelques beaux types de l'art des divers siè- 
cles, mais les intermédiaires nous manquent. Nous voyons le ré- 
sultat auquel on est arrivé; nous ne connaissons pas la route 
qu'on a suivie pour l'atteindre, nous ne pouvons plus savoir par 
quels essais et quels tâtonnemens on a passé avant de produire les 
œuvres qui nous restent. En Syrie au contraire, on a retrouvé à 
peu près toutes les églises qui ont été bâties depuis le iv« siècle 
jusqu'à Justinien; la série entière de ces monumens primitifs 
existe; on les voit pour ainsi dire sortir les uns des autres et l'on 
saisit leur filiation. C'est un grand art qui naît et grandit sous nos 
yeux. Nous le prenons à ses débuts, aucun des progrès importans 

(1) C'est du moins ce que M. Renan conjecture de la tournure de la phrase. 



yO REVUE DES DEUX 3IÛXDES. 

qu'il a faits ne nous échappe, nous voyons de quels élémens étran- 
gers il s'est formé et comment il les a modifiés pour les accommoder 
à son génie, nous le suivons enfin pas à pas depuis ses origines jus- 
qu'au jour où une invasion vint brusquement aiTêter sa croissance. 
On peut donc dire que les ti'avaux de MM. de Vogué et Wad- 
dington ont ce mérite de nous faire mieux connaître les transitions : 
et pour commencer par la première et la plus importante de toutes, 
il me semble que nous leur devons de saisir plus clairement com- 
ment se fit dans ces contrées le passage du paganisme aux croyances 
chrétiennes. Nulle part peut-être il ne dut être plus facile que là. 
Les inscriptions qu'on y a trouvées nous montrent que le paganisme 
y avait pris un caractère qui le rapprochait d'une manière sen- 
sible de la foi nouvelle. On y adorait sans doute, comme partout, 
un très grand nombre de dieux, mais leur personnalité y était de- 
venue vague, leurs formes indécises, leurs contours moins précis, 
et ils tendaient de plus en plus à se confondre ensemble. C'étaient 
des attributs de la Divinité plutôt que des dieux véritables, et il 
était aisé de les faire rentrer les uns dans les autres pour recompo- 
ser l'unité divine. On sentait bien que cette sorte de monothéisme 
inconscient n'opposerait pas une très grande résistance à un mo- 
nothéisme rigoureux. C'est ce qui est surtout remarquable dans 
les inscriptions religieuses de Palmyi'e. On y invoque d'ordinaire 
un dieu sans nom qu'on appelle le Bon ou le Clément. L'habitant de 
Palmyre qui veut demander la santé ou la fortune pour lui et les 
siens, ou qui remercie le ciel d'une faveur qu'il croit avoir reçue, 
élève un petit autel et y inscrit une prière qui commence toujours 
par ces mots : « Qu'il soit béni dans l'éternité, le Bon, le Miséricor- 
dieux ! » M. de Vogué fait remarquer avec raison que cette formule 
convenait k tous les cultes et qu'ils pouvaient tous s'en accommo- 
der. Le païen, en s' exprimant ainsi, croyait sans doute s'adresser à 
l'une de ses divinités ordinaires, au dieu -soleil Malakbel, ou à 
Baalsamin, le seigneur du monde; il les désignait sous le nom de 
Miséricordieux, de Clément, comme à Rome on appelait Jupiter le 
Très-Bon et le Très-Grand [Optimus, Maximus). De son côté, le juif 
pouvait très bien abriter sous cette' phrase générale une invocation 
au Dieu jaloux d'Israël. Il était même à la rigueur permis aux chré- 
tiens de l'employer sans scrupule, et l'on croit avoir la preuve qu'au 
besoin ils s'en sont servis. M. de Vogiié a retrouvé un petit autel 
élevé en l'an 135 « à Celui qui est béni dans l'éternité » par Sal- 
mon, fils de Nésa, pour son salut et celui de ses enfans. Jusqu'ici 
rien ne distingue cette inscription des autres ; mais elle est enca- 
drée des deux côtés par des signes qui ressemblent beaucoup au 
monogramme du Christ. Salmon était donc probablement un chré- 
tien; il se servait d'une formule païenne qui lui rappelait le Sit 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 79 

nmncn Domini bcncdictum de ses livres sacrés, comme à la même 
époque les sculpteurs et les peintres des catacombes employaient 
la figure d'Orphée ou le pasteur de Calamis pour représenter le 
Sauveur. Ce petit autel de Palmyre, avec son inscription qui pou- 
\'ait convenir aux trois cultes à la fois , nous fait voir les points 
de contact qu'ils avaient ensemble et comment il était possible de 
passer presque insensiblement de l'un à l'autre. 

Les inscriptions grecques et araméennes copiées par ^IM. Wad- 
diugton et de Yogïié nous apprennent encore que la race qui habi- 
tait la Syrie était l'une des plus religieuses de l'ancien monde. Sur 
les tombes élevées par la ville de Palmyre à ses principaux ci- 
toyens, l'éloge qu'on fait d'eux est double. « Ils ont aimé leur 
pays, dit l'inscription, et craint les dieux. » Ces deux qualités sont 
mises sur la même ligue et complètent le citoyen. La piété des 
gens de ce pays n'est pas tout à fait la même que celle des peuples 
de l'Occident. Elle ne consiste pas seulement dans l'accomplisse- 
ment régulier de certaines pratiques minutieuses, il s'y joint un 
élan du cœur vers la Divinité qui aurait surpris et mécontenté un 
de ces vieux Romains à qui tous ces sentimens violens étaient sus- 
pects. Le Syrien se représente quelque part « louant Dieu chaque 
jour, » et quelques-unes de ses prières, dont nous avons conservé 
des fragmens, ont un accent religieux qui contraste avec les for- 
mules ordinairement si longues et si froides des autres rituels 
païens. C'est un salut adressé au dieu dont on visite le temple, une 
requête passionnée à Baal-Marcod afin d'obtenir son secours, une 
invocation au soleil levant pour lui demander de venir au plus 
vite luire sur le monde. Les tombeaux anciens sont très nombreux 
dans la Syrie : sur aucun d'eux on ne trouve ces paroles de doute 
ou ces assurances cyniques d'un anéantissement absolu qui sont si 
fréquentes en d'autres pays. Tout y est simple et grave, et l'on y 
sent une sorte de recueillement pieux devant la mort. La certitude 
de la vie future y paraît encore plus claire et plus ferme qu'ailleurs. 
« Divin Sabinus, dit une gracieuse inscription grecque, le sommeil 
s'est emparé de toi, mais tu n'es pas mort. Tu reposes sous ces 
arbres, dans ta tombe, sans que la vie t'ait quitté, car les âmes des 
gens pieux vivent toujours. » 

Cette piété des Syriens les disposait d'avance à bien accueillir 
le christianisme. La foi nouvelle avait peu de prise sur les indiffé- 
rons et les sceptiques; elle attirait au contraire les âmes religieuses 
qui pratiquaient avec sincérité les anciens cultes. Partout ce sont 
les païens fervens qui sont devenus le plus vite des chrétiens con- 
vaincus. D'ailleurs la Syrie centrale est voisine de Jérusalem où le 
christianisme est né, d'Antioche où il a fait de si rapides con- 
quêtes et reçu le nom qu'il porte; il est naturel qu'il s'y soit ré- 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

pandu aussi de très bonne heure. On le suit pour ainsi dire pas à 
pas, dans les inscriptions de M. Waddington, depuis le moment où 
il pénètre dans le pays jusqu'à son triomphe définitif. L'une d'elles, 
qui contient des symboles chrétiens mêlés à des formules païennes, 
semble être d'un temps où les fidèles avaient besoin de dissimuler 
leurs croyances. Une autre rappelle l'époque des persécutions. Il 
y est dit « que Ghosté, femme d'Inus le martyi-, a porté des pré- 
sens à la maison de la prière. » Dans une autre, il est question 
d'une de ces hérésies qui furent si fréquentes pendant les premiers 
siècles. Le linteau sur lequel elle est écrite était placé au-dessus 
de la porte d'une chapelle qui n'existe plus; on y lit ces mots : 
« Synagogue des Marcionistes du bourg de Lebada, élevée au Sei- 
gneur et au Sauveur Jésus par le prêtre Paul. » C'est le seul mo- 
nument de ce genre qui nous soit parvenu. « Il est d'un grand in- 
térêt, dit M. Waddington, parce qu'il constate l'existence d'un lieu 
de culte public consacré à une hérésie, et antérieur aux n^onumens 
datés les plus anciens du culte public des catholiques. » Une autre 
inscription, curieuse aussi par les souvenirs qu'elle rappelle, devait 
surmonter un temple que des païens fidèles construisaient « par 
l'ordre divin de leur maître, le césar Jullien. » Le monument et l'in- 
scription même sont inachevés. Julien ne vécut pas assez pour 
terminer son œuvre. Les temples qu'il faisait bâtir ou qu'il relevait 
furent interrompus par sa mort, et après lui la doctrine qu'il 
avait combattue avec tant de passion ne trouva plus de résistance. 
La Syrie pratiqua le culte nouveau avec encore plus de ferveur 
que l'ancien. Les églises et les chapelles y sont en très grand 
nombre et presque toutes contiennent des inscriptions pieuses. Sur 
la porte, celui qui les a bâties les offre à Dieu pour le salut de son 
âme. Quelquefois il refuse de se nommer par humilité et se con- 
tente de dire : « Souviens-toi, Seigneur, du chrétien qui a con- 
struit ce monument et dont tu sais le nom (1). » A l'intérieur, on 
lit les prières de ceux qui s'adressent aux bienheureux George et 
Michel ou u au saint et misérable Job, » si populaire dans ces con- 
trées. Ils leur demandent humblement de les protéger, de les con- 
server, d'obtenir le repos éternel pour les parens ou les amis qu'ils 
ont perdus. C'était déjà l'usage d'écrire des prières semblables sur 
les murs des temples païens. On en a précisément trouvé une en 
Syrie qui est ainsi conçue : « Jupiter invincible, élève Uranius le 
pieux ! » On voit qu'on ne parlait pas du même ton à Jupiter qu'à 
saint George, et qu'on ne lui demandait pas les mêmes bienfaits. 
Ce ne sont pas seulement les édifices sacrés qui renferment de ces 

(1) Un de ces architectes a trouvé un moyen assez curieux de concilier sa dévotion 
de chrétien avec sa vanité d'artiste. Il a inscrit ces mots sur la maison qu'il avait 
construite : « La puissance de Dieu et du Christ l'a élevée ; Domnos architecte. » 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 81 

inscriptions religieuses, il y en a beaucoup aussi dans les maisons 
particulières. Sur la porte d'entrée, le propriétaire a fait quelquefois 
écrire ces paroles qui sont empruntées à un psaume de David : 
« Voici la porte du Seigneur par laquelle entrent les justes. » Ail- 
leurs, on lit : « Seigneur, secourez cette maison et ceux qui l'habi- 
tent. » Ou bien : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre lui? 
Gloire à lui dans l'éternité ! » D'autres fois : « Si le Seigneur ne 
sauve la ville, c'est en vain que le gardien veillera pour la proté- 
ger. » A côté de ces inscriptions, les symboles chrétiens, le mono- 
gramme du Christ et la croix, se retrouvent partout. Ils sont prodi- 
gués sur les murailles, dans les appartemens, au-dessus des colonnes 
et parmi les sculptures des frises, comme si les gens de cette 
époque éprouvaient le besoin d'attester à tout propos leur croyance. 
On sent qu'ils gravent ces signes avec plaisir; qu'ils sont fiers, 
qu'ils sont heureux de faire une profession publique et répétée de 
leur foi. C'est ainsi qu'on voit un peintre ignoré, qui décore un 
tombeau, après avoir tracé l'image de la croix, saisi d'une sorte 
d'enthousiasme, ajouter, en paraphrasant la -devise du Labarum : 
« to'jto vtità, ceci triomphe ! » 

Mais ce qui est plus important et plus curieux que le reste, c'est 
d'étudier, dans les nombreuses églises que M. de Vogiié a repro- 
duites, le développement de l'art chrétien. Il a bien raison de nous 
dire que le grand intérêt de son ouvrage est de nous faire assister 
à tout ce mouvement architectural qui commence avec la victoire 
du christianisme, sous Constantin, et s'arrête pour la Syrie au 
VII* siècle. La religion nouvelle, quand elle se vit maîtresse, cher- 
cha d'abord à se loger dans les monumens qui existaient. Les 
temples étaient déserts et inutiles; il est naturel qu'elle ait eu 
l'idée de s'en emparer. C'est ainsi qu'en S}Tie un petit édicule, 
construit par les habitans d'un village « pour le salut et la victoire 
de l'empereur Probus, » fut plus tard consacré à saint George et 
à ses compagnons. Mais les temples païens étaient en général si 
étroits qu'ils pouvaient à peine, dans la nouvelle religion, servir de 
chapelles; elle exigeait pour ses cérémonies des édifices plus vastes; 
elle devait d'ailleurs, au moins dans les premières années, éprou- 
ver quelque répugnance pour des lieux où s'était célébré si long- 
temps le culte des idoles. Aussi prit-elle l'habitude, quand elle 
occupa les temples, de commencer par en modifier tout à fait la 
disposition, ou même de les démolir et de construire avec les dé- 
bris des monumens nouveaux. C'est ce qui est notamment arrivé 
dans une ville assez importante de la Syrie, à Ezra. On y lit, en 
dehors de la porte de l'église, l'inscription suivante : « Le rendez- 
vous des démons est devenu la maison du Seigneur ; la lumière du 

TOME XXV, — 18/8. G 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

salut éclaire le lieu qu'obscurcissaient les ténèbres ; les sacrifices 
idolâtriques sont remplacés par les chœurs des anges; où se célé- 
braient les orgies d'un dieu se chantent les louanges de Dieu. Un 
homme qui aime le Christ, le notable Jean, fils de Diomède, a offert 
à Dieu, de ses deniers, ce magnifique monument, dans lequel il a 
placé la précieuse relique du saint vainqueur martyr, George, le 
saint lui étant apparu, à lui Jean, non en songe, mais en réalité. » 
L'église d'Ezra était donc élevée sur l'emplacement d'un temple 
païen ; elle fut achevée en 515 et sert encore aujourd'hui au culte 
pour lequel elle a été bâtie il y a douze siècles. Le notable Jean 
l'avait si solidement consti'uite qu'elle a résisté à tous les assauts 
du temps et des hommes, et que les bombes mêmes d'Ibrahim- 
Pacha, qui pendant la guerre de Syrie ont travei'sé la coupole, 
n'ont pu la renverser. Elle a la forme d'un octogone inscrit dans 
un carré, huit piliers reliés par des arcades soutiennent la cou- 
pole-, les quatre angles sont occupés par des chapelles, dans l'une 
desquelles se trouve encore le tombeau de saint George, objet de 
la vénération des chrétiens et des musuhiians. 

Plutôt que de s'établir dans les temples, l'église, on le sait, 
choisit pour y célébrer son culte ces monumens que les anciens 
appelaient des basiliques, et où l'on rendait la justice. Ils con- 
venaient parfaitement à ses cérémonies et elle n'eut presque pas 
de changement à y faire pour se les approprier. C'est ce qu'a 
montré M. de Vogué en reproduisant dans ses planches une basi- 
lique païenne , celle de Chaqqa, qui est antérieure à Constantin, 
et une église qui a été bâtie dans la même forme un siècle plus 
tard. On verra, en jetant les yeux sur les dessins de M. de Vogué, 
combien les deux édifices se ressemblent. L'architecte chrétien n'a 
pas eu besoin de se mettre en frais d'invention; il s'est contenté 
d'ajouter une abside assez grossière, et de flanquer sa façade d'une 
tour à trois étages. Voilà pourtant le commencement de l'art chré- 
tien en Syrie; c'est, comme on voit, un début assez timide. Mais 
l'église ne devait pas rester longtemps fidèle au type des basiliques 
païennes qu'elle avait d'abord exactement reproduit; elle s'en dé- 
tache vite pour créer des monumens d'un genre nouveau et qui 
lui appartiennent davantage. M. de Vogué fait très bien remarquer 
qu'en Syi'ie la situation particulière dans laquelle les architectes 
se trouvaient placés les força d'être originaux. On a vu que le pays 
ne produit presque pas de bois; la seule roche dont on puisse 
se servir est un basalte très dur et très difficile à tailler. C'était 
une grande difficulté pour les aixhitectes ; ils surent la faire tour- 
ner à leur avantage. « Cette nécessité toute matérielle, en exerçant 
leur sagacité et leur savoir, leur fit trouver des principes nou- 
veaux. » L'arc était la seule combinaison capable de relier avec des 



LES VÎLLE& INCONNUES DE LA SYRIE. 83 

pierres deux supports éloignés ; il devint le principal élément de 
leurs constructions. Elles se composent toujours d'une série d'arcs 
parallèles supportant les larges dalles du plafond. Quand l'espace 
à couvrir était trop grand pom' la longueiu' des dalles ordinaires, 
on eut recours à la coupole. De là de grandes modifications dans 
l'art de bâtir : pour balancer l'effet de la poussée des arcs, il fallut 
établir des contre-forts, ces contre-forts qui sont si nombreux et 
cfuelquefois si élégans dans nos édifices du moyen âge; de même, 
quand on voulut faire tenir une coupole sur un plan carré, on fut 
amené à trouver la forme des pendentifs spliériques qui sont le trait 
particulier du style qu'on appelle byzantin. Toutes ces inventions 
n'appartiennent pas entièrement aux artistes chrétiens, elles avaient 
été entrevues et essayées avant eux. Il y a des voûtes et des coupoles 
hardies dans les édifices du second siècle, et M. de Vogïié montre 
qu'on peut trouver dans le petit monument élevé en l'honneur de 
l'empereur Probus le principe des pendentifs. L'art était donc entré 
dans les voies nouvelles avant le christianisme, mais on peut croule 
que par l'élan qu'il donna aux esprits il le fit marcher plus vite. 
Peut-être aurait-on sans lui hésité et tâtonné plu.s longtemps avant 
d'imaginer ces conceptions auxquelles il arriva presque d'un coup. 
Si l'on veut voir avec quelle rapidité le chemin fut parcouru et 
quels progrès on a faits en quelques années, il suffit de comparer 
les premières basiliques chrétiennes si timidement imitées de l'an- 
tique avec les coupoles élégantes et audacieuses des églises d'Ezra 
ou de Bostra. 

Gardons-nou.s de croire que ces mouumens ne soient curieux que 
pour un aixhéologue et qu'ils n'aient d'autre intérêt que de nous 
apprendre comment s'est formé l'art chrétien. Ce sont souvent des 
œuvres remarquables et qui font grand honneur aux artistes qui les 
ont exécutées. Pour qu'on puisse estimer ces artistes autant qu'ils 
le méritent, je demande à reproduire, malgré quelques détails un 
peu techniques, une page de M. de VogLié où il apprécie leurs quali- 
tés et le caractère de leurs ouvrages : « Les architectes, dit-il, qui 
élevèrent les monumens innombrables de cette contrée apparte- 
naient à la bonne tradition grecque, moins par les formes qu'ils 
ont adoptées que par les principes qu'ils appliquent. On ne retrouve 
plus dans leurs œuvres la délicatesse de goût ni l'exquise perfection 
de l'époque classique, mais on y constate l'esprit pratique, logique 
et sincère qui a inspiré les premières productions de la Grèce. En- 
nemis, eux aussi, de tout artifice de construction, rejetant l'emploi 
du mortier, ils demandaient aux lois de l'équilibre les conditions 
de solidité de leurs œuvres et le principe de leurs tracés ; s'ils em- 
pruntaient aux ordres grecs les motifs de leur décoration, s'ils pre- 
naient en même temps aux Romains l'arc et la voûte, ils les em~ 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

ployaient avec un grand discernement, retranchant les membres 
inutiles et subordonnant leurs dimensions non pas à une règle uni- 
forme de proportion, mais à la nature des matériaux dont ils dis- 
posaient et au programme qu'ils avaient à remplir. Comme ils ne 
voulaient se servir pour les supports que de monolithes, ils n'ex- 
cédaient jamais une certaine hauteur, et donnaient à leurs ouver- 
tures des dimensions presque invariables, quelle que fût d'ailleurs 
la grandeur de l'édifice. Si la colonne n'était pas assez haute pour 
le but proposé, ils la plaçaient sur un piédestal ou surhaussaient 
l'arc qu'elle était destinée à porter. Quant aux arcs eux-mêmes, ils 
les appuyaient directement et sans intermédiaire sur le chapiteau. 
Ils déterminaient la saillie et le profil des corniches extérieures 
non plus d'après des modèles consacrés, mais d'après l'inclinaison 
des toits, l'écoulement des eaux ou toute autre condition pratique. 
Enfin, ils faisaient de la bonne et solide architecture, dans laquelle 
chaque membre était appelé par une fonction nettement accusée, 
dont la décoration était sobre et originale, et qui, essentiellement 
logique etraisonnée, ne manquait ni de fermeté ni d'élégance. » 

Ainsi l'art était florissant dans la Syrie centrale du m® au 
VII* siècle ; pendant ces époques qui nous semblent si tristes et si 
sombres, il y avait, dans ce coin ignoré du monde, « des écoles 
d'artistes intelligens qui maintenaient les bonnes traditions et les 
renouvelaient par des innovations heureuses. » Voilà ce qu'on au- 
rait grand'peine à soupçonner, si les dessins de M. de Vogué ne 
nous forçaient à le croire. On se demande, en les regardant, com- 
ment ces progrès accomplis dans les arts, cet élan de jeunesse qui 
fait produire de si beaux ouvrages, se concilient avec les misères 
de toute sorte qui accablent alors l'empire grec, et s'il est pos- 
sible que le même pays, à la même époque, nous offre des spec- 
tacles si opposés. Pour le comprendre, rappelons-nous que l'em- 
pire d'Occident, quelques années plus tôt, nous présente aussi les 
mêmes contrastes. Parmi les désastres d'une invasion que rien ne 
peut arrêter, au milieu de la tristesse d'une civilisation qui se sent 
mourir, les lettres et les arts se raniment après un sommeil d'un 
demi-siècle, il naît des poètes, des orateurs, moins parfaits sans 
doute que ceux des époques classiques, mais qui possèdent la pre- 
mière de toutes les qualités, le mouvement, la vie, qui mettent 
dans les anciennes formes littéraires des idées nouvelles ou qui 
même inventent des genres inconnus. C'est le même monde pour- 
tant et la même société qui nous offrent ces aspects divers, mais 
cette société se compose pour son malheur de deux élémens con- 
traires, une vieille monarchie dont tous les ressorts sont usés, et 
une religion jeune qui est en train de renouveler un peuple. De là 
ces oppositions qui étonnent, cet air de jeunesse et cette caducité, 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. , 85 

ces progrès surprenans et cette décadence inévitable, ces ombres 
et cet éclat. Il en est de même en Orient, quoique l'Orient ait su 
plus longtemps se défendre contre les barbares ; là aussi la mort et 
la vie sont accouplées ensemble. Les hontes et les faiblesses de la 
cour byzantine, les révolutions misérables dans lesquelles elle s'é- 
puise et s'éteint sont l'héritage qu'elle a reçu du vieil empire des 
césars, et pendant que cet empire achève de mourir lentement aux 
bords du Bosphore, après avoir succombé sur le Tibre, le christia- 
nisme, l'élément jeune et rénovateur, trouve la force de créer un 
art nouveau près du désert de Syrie. 

Ici se présente une question importante à laquelle M. de Vogiié 
a touché sans prétendre la traiter à fond : après qu'on a constaté le 
mérite de cette école d'architecture et la beauté des œuvres qu'elle 
a produites, il est naturel de se demander quelle action elle exerça 
sur l'art chrétien et jusqu'où son influence s'est étendue. Doit-on 
penser qu'elle s'est enfermée dans la Syrie et l'Orient? Si elle en 
est sortie, a-t-elle pu pénétrer jusque chez nous? Est-il possible 
qu'elle ait contribué à la renaissance occidentale du xii^ siècle, et 
faut-il lui attribuer quelque part dans la formation de notre art 
français du moyen âge? 

La réponse ne semble pas douteuse à M. de Vogué, et je crois 
qu'elle ne le paraîtra pas non plus à tous ceux qui jetteront les 
yeux sur les planches qui accompagnent son livre : entre les mo- 
numens de la Syrie centrale et certaines églises romanes du midi de 
la France les analogies sont frappantes. M. de Vogué les fait res- 
sortir par des rapprochemens curieux. On les retrouve aussi bien 
dans l'aspect général des édifices que dans les détails de leur con- 
struction; et il est difficile d'admettre que le hasard seul ait pu les 
produire. Elles avaient été déjà remarquées par M. Viollet-Le-Duc, 
qui n'hésita pas à reconnaître que les architectes français avaient 
dû imiter en certaines circonstances les artistes de l'Orient ; il sup- 
posa seulement que ces imitations étaient postérieures aux croi- 
sades. Selon lui, ce furent les guerres saintes qui donnèrent pour la 
première fois aux Occidentaux l'occasion de voir les églises de la Sy- 
rie; ils en furent naturellement très frappés, et de retour chez eux 
ils s'approprièrent ce qu'ils venaient d'admirer. Ce n'est pas tout à 
fait l'opinion de M. de Vogué, qui pense que ces relations remon- 
tent beaucoup plus haut. Il en trouve des traces dans quelques-unes 
de nos églises du ix* siècle, notamment dans Saint-Gabriel de Ta- 
rascon, dans le porche de Notre-Dame-des-Doms à Avignon, et dans 
celui de Saint-Sauveur à Aix. Il lui semble d'ailleurs qu'à l'époque 
des croisades l'architecture française avait trouvé sa voie définitive. 
C'est alors un art complet et achevé; les élémens divers qui le for- 
ment y sont si bien fondus qu'il faut admettre que ce travail d'assi- 



8(3 , REVUE DES DEUX MONDES. 

milation a demandé de grands efiforts et beaucoup de temps; il de- 
vait donc y avoir longtemps que ces influences orientales qu'on y 
remarque s'y étaient introduites pour la première fois. De quelle 
façon et à quel moment précis y sont-elles entrées, quel hasard a pu 
amener les architectes de l'Occident en présence des basiliques sy- 
riennes, on l'ignore; mais M. de Vogué affirme que directement ou 
non ils ont dCi les connaîti'e, que s'ils ne les ont pas visitées elles- 
mêmes, ils en ont vu des dessins ou des copies. Sans doute, nous 
dit-il, l'architecture du moyen âge est sortie naturellement de celle 
des Romains; des maîtres tels que M. Viollet-Le-Duc et M. Quicherait 
l'ont démontré. « Entre les deux systèmes de construction, l'en- 
chaînement est logique, l'évolution est rationnelle, surtout si on la 
suppose conduite par des esprits méthodiques et réfléchis. Les ar- 
chitectes du xii" siècle avaient ces qualités ; néanmoins , quelque 
avisés qu'on les suppose, ils n'ont pu tout tirer de leur propre 
fonds; ils n'am'aient pas su à eux tout seuls renouer la tradition in- 
terrompue. L'imitation intelligente des ruines romaines ne suffit 
pas à expliquer leurs rapides progrès. Ils ont trouvé le terrain pré- 
parépar trois siècles d'efforts peu connus, de tâtonnemens multi- 
pliés, d'emprunts faits au seul pays qui put alors fournir des maî- 
tres, à l'Orient. Pour ma part, ajoute M, de VogLié, c'est dans 
cette période préparatoire et obscure que je placerais l'action di- 
recte des écoles orientales sur l'Occident, action qui s'est exercée 
non-^euleraent par les relations commerciales et l'importation des 
objets de luxe, mais par l'émigration des artistes qui fuyaient les 
iconoclastes ou qu'appelaient les protecteurs éclairés de l'art. » Il 
faut donc supposer, selon M. de Vogiîé, que bien avant les croi- 
sades, quand l'Occident faisait ses premiers efforts pour sortir de 
la barbarie, il a eu quelque connaissance des monumens syriens 
et qu'il en a su profiter (1). 

(1) Ces monumens n'ont pas été inutil€s non plus à l'art arabe. M- de Vogué y note 
à plusieurs reprises des détails do construction ou des ornemens décoratife qui se re- 
trouvent dans les plus anciennes mosquées. Il est naturel de croire que les musulmans 
les ont empruntés aux églises de la Syrie, les premières qu'ils eurent sous les yeux 
lorsqu'ils envahirent l'empire grec Ce pays du reste avait des affinités avec eux : il 
était habité par une race de leur sang ; ils y retrouvaient quelques-uns de leurs in- 
stincts et de leurs goûts particuliers. Les travaux de M. de Vogilé, qui nous ont mieux 
fait saisir comment s'opéra en S^rie le passage de l'ancienne religion au christianisme, 
nous rendent encore le service de nous montrer les points qui, au milieu de tant de 
différences, pouvaient rapprocher le christianisme syrien de l'islamisme. On est d'abord 
frappé de voir combien l'architecture syrienne a peu de goût pom* les figures sculp- 
tées-, par cette absence de statues sur les façades et môme dans l'intérieur, les églises 
de la Syrie se rapprochent déjà des mosquées. Une observation plus importante, c'est 
que ce pays avait longtemps partagé Jes opinions d'Arius et qu'il lui en était resté 
quelque chose ; or on a montré que l'arianisme était une sorte de préparation aux doc- 
trines de l'islam. On est frappé, dans certaines inscriptions de la Syrie, de l'insistance 



LES VILLES mcONNUES DE LA SYRIE. 87 

L'un de ces moniimens où les ressemblances entre l'art oriental 
et nos cathédrales du moyen âge se manifestent avec le plus d'é- 
vidence est le célèbre couvent de Saint-Siméon, situé entre Antia- 
che et Alep, au nord de la Syrie centrale. C'est peut-être le plus 
beau des édifices dont M. de Vogué a retrouvé les ruines, c'est as- 
surément le plus vaste et le plus curieux par les débris qui en sont 
restés et les souvenirs qu'il rappelle. Qui ne connaît saint Siméon 
Stylite? qui n'a entendu parler de l'étrange pénitence qu'il s'im- 
posa, et du spectacle qu'il donna pendant plus d'un tiers de siècle 
aux fidèles accourus pour le visiter? C'était un homme pieux, né 
dans ces pays de l'Orient où l'ardeur du climat enflamme la dévo- 
tion et à une époque où la foi étant plus jeune était naturellement 
plus vive, il était venu s'enfermer dans un couvent de Syrie, mais 
bientôt les austérités ordinaires ne lui suffirent pas. Il demanda et 
obtint de son supérieur de s'infliger un supplice qu'on n'avait pas 
encore imaginé. Pour se faire une solitude sans quitter son couvent 
et trouver le désert au milieu du monde, il résolut de vivre au 
sommet d'une colonne. Peut-être la tradition conservait-elle le 
souvenir de ces prêtres de la déesse syrienne qui, dans ces mêmes 
■contrées, restaient des semaines entières, sans dormir, sur un phal- 
lus de trente brasses, et que les dévots venaient voir et consulter, 
convaincus qu'ils conversaient de là avec les dieux et qu'étant plus 
rapprochés d'eux ils s'en faisaient mieux entendre. Siméon voulut y 
passer toute sa vie. Ses disciples taillèrent dans le roc et dressèrent 
sur la montagne voisine une colonne de 30 coudées, au sommet de 
laquelle on construisit pour lui une petite cellule. Il s'y établit et 
y vécut trente-sept ans, sans en descendre. Autour de la colonne, 
qu'il avait fallu protéger pai' une balustrade de pierre, la foule se 
pressait pour entendre les paroles du saint homme et solliciter ses 
conseils. Quand il fut mort en /i59, son corps fut transporté en 
grande pompe à Antioche et enseveli dans l'église qu'avait bâtie 
Constantin. Mais l'élan était donné; les pèlerins continuèrent à vi- 
siter la colonne où il avait vécu, et à venir consulter les autres 
stylites qui, suivant l'exemple du maître, s'étaient construit sur 
la montagne des ermitages aériens. La foule devint bientôt si 
nombreuse qu'une ville entière se forma dans les enviroiis du cou- 
vent; elle se composait surtout de maisons destinées à loger les 
visiteurs. Une de ces hôtelleries conserve encore sur sa porte l'in- 
scription qu'y a gravée le propriétaire : après avoir mis sa demeure 
sous la protection du Christ, il nous apprend qu'elle a été con- 
struite enZi79, c'est-à-dire vingt ans après la mort du saint. Vers 
la même époque on bâtit autour de la colonne une magnifique 

avec laquelle se reproduit cette formule : Il n'y a qu'un Dieu. C'est presque la pre- 
mière partie de la professrioa de foi des musulmans. 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

église qu'un historien byzantin, Évagrius le scholastique, visita au 
milieu du vi* siècle et dont il nous a laissé la description. 

C'est cette église que M. de Yogûé a retrouvée. Elle est située 
sur une colline d'où l'on aperçoit au loin le lac d'Antioche et la 
chaîne de l'Amanus. On y arrive en passant sous un arc de 
triomphe, hardi et bien conservé, qui annonçait l'approche du lieu 
sacré. La colline est entourée d'une enceinte flanquée de tours. 
Elle contenait d'un côté un vaste monastère, avec les cellules des 
moines, la chapelle, la salle de réunion, et une maison ornée 
d'un portique à trois étages, qu'habitait sans doute le supérieur. 
L'autre côté est occupé par l'église, dont la façade principale, avec 
ses trois portes rondes surmontées de frontons triangulaires, est 
l'une des plus élégantes qui se trouvent dans ces contrées, u II est 
impossible, dit M. de Vogiié, de n'y pas reconnaître tous les élé- 
mens du portique de nos cathédrales romanes. » L'église de Saint- 
Siméon est construite dans un système très original, et parfaite- 
ment appropriée au dessein pour lequel on l'avait bâtie. C'est une 
de ces immenses croix, à branches inégales, qu'on appelle « croix 
latine. » La partie centrale, où venaient se croiser et se réunir 
toutes les nefs, forme une cour octogonale découverte, de 30 mè- 
tres de diamètre, au milieu de laquelle s'élevait la colonne, qu'on 
avait pieusement conservée et qui pouvait ainsi se voir de partout. 
La branche orientale de l'église, qui contenait l'autel et où l'on cé- 
lébrait les cérémonies religieuses, avait à elle seule Zi2 mètres de 
longueur; elle est fermée par trois absides où revivent toutes les 
bonnes traditions de l'art antique, et qui sont en même temps, se- 
lon M. de Yogiié, u le prototype des absides rhénanes et françaises 
du XII* siècle. » La cour centrale, dont un contemporain nous dit 
« qu'elle était travaillée avec un art merveilleux, » a malheureu- 
sement plus souffert que le reste. Elle est encombrée de grosses 
pierres qui proviennent de la chute des combles. La colonne de 
saint Siméon n'est plîis debout comme autrefois; les tremblemens 
de terre l'ont renversée et elle s'est brisée en tombant. Cependant 
M. de Vogué en a retrouvé la base , qui était taillée dans le roc, 
et l'extrémité du tambour inférieur, bloc informe mutilé par les 
fidèles qui sont venus pieusement en enlever des morceaux. Il a 
calculé d'après ces débris que la plate-forme supérieure, sur la- 
quelle habitait le saint, devait avoir h mètres carrés d'étendue. 
C'est donc sur un espace de à mètres carrés qu'il a vécu pendant 
trente-sept ans ! Pour voir les lieux où s'était accompli ce véritable 
miracle, les pèlerins accouraient de tous les pays de l'Asie. Il est 
aisé de se figurer la surprise qu'ils devaient éprouver en parcou- 
rant ces beaux et vastes édifices qui s'étaient élevés autour du 
pauvre couvent de Siméon. Ils admiraient dans les quatre bran- 



LES VILLES INCONNUES DE LA SYRIE. 89 

ches de l'église la richesse des mosaïques, la hardiesse des voûtes, 
l'élégance des colonnes. Pour exciter encore leur dévotion , on 
leur montrait à l'une des fenêtres les plus élevées de la cour oc- 
togonale une étoile miraculeuse, dont la clarté ne pâlissait jamais 
et qui semblait avoir été placée là par le ciel pour honorer la mé- 
moire du saint solitaire. Surtout ils ne pouvaient se lasser de re- 
garder la vénérable colonne « où, selon l'expression d'Évagrius, 
l'ange incarné passa sur la terre sa vie céleste. » Comme elle for- 
mait, par une combinaison heureuse, le centre même de l'église, 
tous les regards se dirigeaient vers elle de tous les côtés de l'édifice. 

Ce concours de pieux visiteurs dura jusqu'à la fin du vi^ siècle. 
A ce moment tout semble s'être arrêté d'un coup. Ce pays avait été 
jusque-là prospère; les beaux monumens retrouvés par M. de Vo- 
gué le prouvent. Malgré les malheurs de l'empire, les habitans pa- 
raissaient heureux de leur sort; l'un d'eux avait transcrit, au-dessus 
de sa porte, le passage suivant d'un psaume de David : « Seigneur, 
vous avez donné la joie à mon âme; des fruits du blé, de la vigne, 
de l'olivier, nous avons été comblés en paix. » A'partir du vii^ siècle, 
la Sp'ie centrale disparaît de l'histoire; la civilisation et la vie 
l'abandonnent à la fois. Ce brusque changement ne peut s'expli- 
quer que par l'invasion mulsulmane; c'est en 637 que les Arabes 
sont définitivement maîtres de la contrée; dès lors on cesse d'y 
élever des couvons et des églises. Quelques maisons y sont encore 
bâties ou réparées dans les premières années, et sur l'une d'elles 
le propriétaire, qui espérait sans doute que la domination des infi- 
dèles ne serait qu'un court interrègne, qui n'osait plus se dire sujet 
de l'empereur grec et ne voulait pas reconnaître l'autorité du kha- 
life, écrit ces mots : a Le Seigneur Jésus étant roi. » Mais bientôt 
on ne prend plus même la peine de bâtir des maisons nouvelles, 
car les habitans manquent pour les anciennes, et en quelques an- 
nées le pays entier redevient inculte et désert. Tels furent, pour 
la Syrie centrale, les résultats de la conquête musulmane. 

L'islamisme a trouvé de nos jours d'ardens apologistes; les lec- 
teurs de la Beviic n'ont pas oublié qu'un auteur anglais, dont M. Ré- 
ville les a entretenus, a déclaré qu'on l'avait trop sévèrement 
jugé et qu'il a rendu de grands services au monde. C'est une opi- 
nion qui ne me semble pas aisée à soutenir quand on songe à ce 
qu'il a fait des pays où il est le maître. Que de contrées riches, 
heureuses, que Rome avait conquises à la civilisation et que l'isla- 
misme a replongées dans la barbarie ! Il a trouvé l'Afrique pleine 
d'une population intelligente, éclairée, qui aimait les arts, qui cul- 
tivait les lettres, qui fournissait Rome, depuis trois siècles, de 
poètes et d'orateurs. C'était le pays de Fronton, d'Apulée, de Ter- 
tullien, de Lactance, de saint Augustin. La culture romaine y était 



90 BEVUE DES DEUX MONDES. 

si étendue et si profonde qu'elle avait résisté même à l'invasion des 
Vandales; ces conquérans, tout sauvages qu'ils étaient, commen- 
çaient à se laisser vaincre par elle, comme les Wisigoths de l'Es- 
pagne et les Francs de la Gaule. Il est probable qu'il s'y serait 
fondé, si rien n'était survenu, une société latine, sœur de la nôtre, 
entraînée dans le même courant que nous et vivant de notre vie. 
Les musulmans ont tout détruit sans rien mettre à la place, et 
l'Afrique est redevenue, avec eux, ce qu'elle était du temps de 
Jugurtha. Le livide de M. de Vogiié nous fait assister au même spec- 
tacle dans une autre partie du monde. La Syrie centrale, comme 
l'Afrique, devait sa prospérité à la domination romaine; sous la 
garde vigilante des légions, grâce à une administration sévère, le 
désert s'était couvert de moissons et peuplé de villes. Le christia- 
nisme avait conquis non-seulement les Gi'ecs d'origine ou les Sy- 
riens de naissance, mais il s'était répandu aussi parmi les Ai'abes, 
nomades ou sédentaires, qui s'étaient mis à la solde de Rome. Des 
historiens qui ont pour toute philosophie d'ériger les faits accom- 
plis en lois nécessaires prétendent que l'islamisme est la seule reli- 
gion qui convienne aux Arabes et qui soit faite pour eux; il est bien 
difficile de l'admettre quand on les voit devenir si aisément chré- 
tiens et chrétiens fervens au vi® siècle, bâtir des chapelles en l'hon- 
neur de saint Jean ou de saint Julien, et avoir soin d'écrire sur la 
porte, dans des inscriptions qui existent encore, « qu'ils les ont 
construites pour le salut de leur âme, et celui de leur femme et de 
leurs enfans (1). » Depuis lors la race n'a pas changé, les tribus qui 
parcourent aujourd'hui ces pays désolés sont les mêmes qui les 
habitaient quand ils étaient prospères. Elles vivent dans les mêmes 
plaines , elles portent encore le même nom ; ces pans de mu- 
raille devant lesquels elles passent sans les regarder sont les 
ruines des villes qu'avaient élevées leurs pères. Elles étaient donc 
susceptibles d'être civilisées, et la barbarie n'est pas chez elles un 
vice de nature. Si elles y sont retournées après en être sorties, si le 
désert a reconquis cette région qu'on lui avait péniblement arra- 
chée, la faute n'en peut être qu'à l'islamisme. C'est lui qui a rendu 
tant d'efforts stériles et ramené tout un peuple à l'état sauvage. 
Quand on vient de lire le livre de M. de Vogué, de parcourir avec 
lui ces villes autrefois si belles, d'admirer cette civilisation bril- 
lante et les beaux ouvrages qu'elle était en train de produire, on 
ne pardonne pas aisément à ceux qui l'ont détruite et qui n'ont 
pas su la remplacer. 

Gaston Botssier, 

(1) Une de ces inscriptions est écrite en arabe; on n'en connaît pas de plus an- 
cienne. N'est-il pas singulier que la première inscription arabe qu'on ait trouvée soit 
tracée sur la poite d'une église chrétienne 2 



SOUVENIRS 

DE L'ÉMIGRATION 



ET DU 



PREMIER EMPIRE 



Je ne compte pas écrii'e mes mémoires personnels. Dieu m'en 
garde! ils seraient trop insignifians. J'ai cependant regretté, voyant 
comme tout s'eflace et s'oublie, de n'avoh- pas mis par écrit, sur 
le vif, le récit de quelques-uns des événemens auxquels j'ai direc- 
tement assisté. Parfois aussi je me suis dit que j'aurais bien fait 
de réunir mes souvenirs sur les relations intimes qu'il m'a été 
donné d'entretenir avec des personnes qui ont joué un rôle consi- 
dérable dans les affaires de mon temps. Les détails familiers et sin- 
cères sur ce qui s'est passé dans l'intérieur des coulisses, les por- 
traits des acteurs surpris daas leur déshabillé ont chance de rendre 
seiTice aux historiens futurs. Us peuvent les mettre sur la voie de 
l'exacte véi'ité; ils ont, à tant le moins, l'avantage de les mettre en 
garde contre les fausses légendes, contre les versions complaisantes 
acci'éditées par les intéressés eux-mêmes, et de réduire à néant cer- 
taines déclamations et tous ces lieux communs qui risquent d'hêtre 
reproduits d'échos en échos avec un bruit toujours grossissant, 
La tâche serait tentante, et peut-être l'entreprendrai-je un jour. 
Ujie pensée plus modeste m'a dicté ces pages (1). M. de Barante, 
chai'gé, comme c'était l'usage à la chambre des paii's sous la restau- 

(.1) Le travail qu'on va lire est extrait d'ua livre fort intéressant de M. le coaite 
d'Haussonville, intitulé Souvenirs et Mélanges, et que la maison Calmauu Lévy mettra 
prochainement en vente. 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

ration et sous le gouvernement de 1830, de prononcer l'éloge de 
mon père, m'avait demandé, en ISlil, quelques notes sur la vie 
d'un collègue qu'il aimait beaucoup. J'en ai pris occasion pour 
écrire au courant de la plume ce que mon père m'avait raconté sur 
sa famille, sur son père, sur les années de sa jeunesse et de son 
âge mûr. Quand mon père parlait de lui-même, ce qu'il faisait ra- 
rement, ou des choses dont il avait été témoin, ce qu'il aimait assez, 
c'était avec beaucoup d'entrain et une bonne grâce particulière qui 
tenait surtout à sa parfaite sincérité, à la façon originale avec la- 
quelle il se mettait lui-même en scène sans s'attribuer jamais le 
premier rôle et se plaisant plutôt à faire, avec une gaîté charmante, 
les honneurs de sa propre personne. Resté seul de mon nom, j'ai 
pris le parti d'écrire le récit de cette vie simple et droite, demeurée 
toujours si calme au milieu d'événemens si agités, afin que mon 
fils, qui n'a pas connu son grand-père, ne me reproche pas un jour 
d'avoir laissé rompre entre mes mains le fil fragile qui, de nos 
jours, relie si faiblement entre elles les générations d'une même 
famille. 

Mon père est né en 1770; il était fils de Joseph-Louis Bernard 
de Cléron, comte d'Haussonville, lieutenant-général, chevalier du 
Saint-Esprit, grand louvetier de France, et de M""" Victoire-Félicité 
de Guerchy, fille de Régnier, comte de Guerchy, marquis de Nangis, 
lieutenant-général et ambassadeur du roi Louis XVI en Angleterre. 
La mère de M"'' de Guerchy était une demoiselle Lydie d'Harcourt, 
l'aînée des filles du maréchal duc d'Harcourt, mort sans enfant mâle. 

Toutes les personnes qui ont connu mon grand-père me l'ont 
représenté comme haut de taille, assez bel homme, fort imposant, 
se plaisant à exercer l'empire le plus absolu autour de lui, en parti- 
culier sur ses enfans. MM. de Laguiche et de Glermont-Montoison, 
ses gendres, qui m'en ont plusieurs fois parlé, l'ont toute sa vie 
grandement respecté et un peu redouté. Mon père lui-même ne fut 
jamais bien à son aise avec mon grandr-père, qui prolongea fort 
tard l'exercice de son autorité paternelle, l'étendant même, comme 
cela était de tradition dans certaines familles, aux choses les plus 
insignifiantes. J'ai ouï dire qu'au camp de Lunéville, à une époque 
où mon père, déjà officier et présenté à la cour, portait l'uniforme 
d'aide de camp, mon grand-père lui disait quelquefois à haute voix 
d'un bout du salon à l'autre, devant tout le corps des officiers : 
(c Monsieur mon fils (il ne l'appelait jamais autrement), ne meferez- 
Yous pas la grâce d'ôter vos mains de vos poches ? » Une fois, à la 
chasse à courre, dans un moment de hâte où chacun partait au ga- 
lop à la suite des chiens, mon père, leste et pressé, s'était d'un 
saut élancé sur un cheval qu'il tenait en main. « Qu'est-ce à dire. 



SOUVENIRS DE l' ÉMIGRATION. 93 

monsieur mon fils ! depuis quand monte-t-on sur un cheval par sa 
droite? s'écria mon grand-père; ayez la complaisance de descendre 
et de remonter à la façon ordinaire, comme on vous l'a appris. » 
Mon père supportait ces traitemens avec beaucoup de patience ; ce- 
pendant il en souffrait. Autant par bonté naturelle que par souve- 
nir de l'ennui qu'ils lui avaient causé, il me les a toujours épar- 
gnés. C'était sa joie de vivre familièrement avec moi; dans les 
dernières années de sa vie, cette familiarité était devenue une vé- 
ritable camaraderie. Quand je la poussais un peu plus loin que de 
coutume, il me disait en riant : u J'aurais voulu te voir avec ton 
grand-père ; je ne sais pas trop comment vous vous seriez arrangés 
ensemble. » 

Mon grand-père s'était trouvé de bonne heure à la tête d'une 
grande fortune fort délabrée, qu'il s'appliqua à rétablir. La Lor- 
raine ayant été réunie à la France après la mort de Stanislas, roi 
de Pologne, il eut pour constante préoccupation de se ménager à 
la cour de France la même situation que sa famille avait occupée en 
Lorraine, et l'on peut dire qu'il y avait réussi, quand éclata la révo- 
lution de 89. Mon grand-père avait fait son chemin, comme toute 
la noblesse le faisait alors, par ses liaisons de société, par les fa- 
veurs de la cour, mais aussi par des services militaires très réels. 
Il était très lié avec le duc de Ghoiseul, qui, malgré ses défauts, 
fut encore le meilleur ministre qu'ait eu Louis XV. En 1780, M. de 
Flamarens s'étant montré disposé à traiter de la survivance de la 
charge de grand louvetier de France, la reine Marie Leczinska, 
qui se rappelait avoir vu en Lorraine cette charge occupée par des 
membres de notre famille, s'employa à la faire donner à mon 
grand-père. Il se trouva ainsi en possession d'une place de cour 
importante et très conforme à ses goûts, car il était grand chasseur. 

On devine qu'avec l'existence et le caractère que je viens d'indi- 
quer, mon grand-père n'ait pas goûté beaucoup le mouvement ré- 
formateur qui précéda la révolution, et les hommes qui se mirent à 
sa tête. Dans son intérieur il n'en parlait qu'avec humeur, et 
M. Necker, particulièrement, avait le don de lui être très désa- 
gréable. Cependant, comme lieutenant-général des armées du roi 
et commandant en second de la Lorraine, il sentait qu'il y avait 
convenance de sa part à rendre visite au ministre honoré de la 
confiance du roi et qui jouissait alors de toute la faveur populaire. 
Mon père m'a souvent raconté, depuis mon mariage, que mon 
grand-père se rencontra dans le salon d'attente de M. Necker avec 
le maréchal duc de Broglie, qui, animé de sentimens peu différens 
des siens, venait, lui aussi, remplir la même formalité : « Nous en- 
trerons ensemble, lui dit le maréchal, et vous me présenterez à 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. Necker, -car je ne le connais pas. — Est-ce que vous croyez que 
je le connais plus que vous? — Eh bien, nous nous présenterons 
l'un l'autre. » Ainsi fut fait. Gela amusait beaucoup mon père de 
penser que le petit-fils du maréchal avait épousé plus tard la pe- 
tite-fille de M- Necker, et moi son arrière-petite-fille : « Le maré- 
chal de Broglie et ton grand-père ne se seraient guère doutés alors, 
disait-il, que leurs familles et celle de M. Necker seraient un jour 
si étroitement alliées. » 

Mon grand-père n'émigra^oint. Louis XVI, dont il avait pris di- 
rectement les ordres et qui avait confiance dans son rare courage 
et son entier dévoûment, lui avait fait promettre de ne pas le quit- 
ter. Il tint religieusement parole, et fut toujours du nombre des 
personnes qui, dans les momens de crise, se rendaient individuel- 
lement aux Tuileries pour défendre la famille royale. Il y était au 
20 juin; il s'y trouva encore au 10 août, et pendant cette terrible 
journée il accompagna le roi partout, et jusque dans la loge du lo- 
gographe. Quand la famille royale quitta l'assemblée législative et 
fut conduite au couvent des Feuillans, mon grand-père resta ex- 
posé à de grands dangers dont il se tira grâce à sa présence d'es- 
prit. Il avait profité de l'obscurité qui régnait dans la loge du logo- 
graphe et dans les couloirs de la salle pour déchirer ses manchettes 
de dentelles et cacher son chapeau galonné et son épée sous les 
banquettes. Ainsi accoutré, il se faufila parmi les représentans et 
les personnes de toute sorte qui évacuaient la salle et les tribunes. 
Le plus difficile était de franchir sans être reconnu l'espace com- 
pris entre le local où siégeait l'assemblée et la grille du pont tour- 
nant des Tuileries. C'était là que les hommes des faubourgs, en- 
core échauffés par la prise du palais et par le massacre des Suisses., 
qui avait duré tout le jour, guettaient, pour les égorger à leur pas- 
sage, les défenseurs du roi, désignés à leur haine, dans le langage 
du temps, par le nom de « chevaliers du Poignard. » Il était visible 
qu'au lieu de songer à le protéger, les membres du corps législa- 
tif s'éloignaient de lui à dessein, comme pour mieux le désigner 
aux colères de la populace. Mon grand-père, en traversant le jar- 
din, avisa un malheureux enfant blessé d'une balle et qui gisait à 
terre entouré de plusieurs curieux. Il marcha droit vers le groupe . 
et, comme il était fort, enleva sans rien dire l'enfant entre ses 
bras. Personne ne s'y opposa. Il parcourut ainsi chargé, sans se 
presser et comme uniquement occupé des soins à donner au petit 
blessé, les quatre ou cinq cents pas qui le séparaient de la sortie 
du jardin. Arrivé devant les premières lignes de ces redoutables 
énergumènes, il commanda à haute voix plutôt qu'il ne pria qu'on 
lui livrât passage. Ce premier obstacle franchi, et toujours protégé 



SOUVENIRS DE L'kMIGRATION. 9» 

par son précieux fardeau, mon grand-père longea les quais jusqu'au 
pont Royal et gagna ainsi la rue Saint-Dominique où était l'hôtel 
d'Haussonville, non sans avoir déposé l'enfant et quelques louis 
chez un phannacien de la rue du Bac, en lui recommandant d'en, 
prendre soin. 

Ainsi échappé aux massacres du 10 août, mon grand-père passa 
à Gurcy les premiers momens de la révolution. En l79/i il fut, 
ainsi que sa femme et ses trois filles, détenu dans le couvent des 
Jacobins de Provins, érigé en maison d'arrêt pour les suspects. La 
chute de Robespierre l'en fit sortir. Mon gi-and-père, sorti de pri- 
son, vécut toujours régulièrement sLx mois chez lui à Paris et sLx 
mois à Gurcy, entouré de sa famille et de ses vieiLx serviteurs, me- 
nant à peu près la même vie que sous l'ancien régime, n'ayant pres- 
que rien changé à ses habitudes, surtout à Gurcy, chassant comme 
à son ordinaire, attendant et recevant de chacun le même respect 
et les mêmes traitemens que par le passé. 

J'ai entendu raconter que peu de temps avant son entrée ou après 
sa sortie de prison, se promenant sur la route, de Montigny à Don- 
nemarie, mon grand-père s'y rencontra un jour avec un voiturier 
qui conduisait ime charrette pesamment chargée. Tout à coup le 
cheval s'arrêta court, refusant de gravir la montée qui est assez 
raide à cet endroit. Le charretier de tempêter, de jurer, de fouetter 
sa bête à tour de bras ; le tout inutilement. Ce que voyant : « Yous 
vous y prenez mal, dit mon grand-père au charretier; poussez à la 
roue, tandis que je conduirai votre cheval en zigzag sur la route. » 

— La charrette étant anivée jusqu'au sommet de la côte, mon 
grand-père continua sa promenade escorté du charretier évidem- 
ment intrigué de savou" à qui il avait affaire. C'était l'époque où le 
tutoiement républicain était de rigueur. « Citoyen, est-ce que tu 
es de Montigny? — Non, je ne suis pas de Montigny. — Est-ce que 
tu es de Donneraarie? — xNon, je ne suis pas de Donnemarie. 

— Où demeures-tu donc? — Je demeure à Gurcy. — Mais à Gurcy, 
il n'y a pas de bourgeois; il n'y a que cette canaille d'aristocrate le 
ci-devant comte d'Haussonville. — Eh bien, c'est moi qui suis cette 
canaille d'aristocrate le ci-devant comte d'Haussonville. — Pas 
possible ! c'est vous qui êtes M. le comte d'Haussonville ! — Et 
tout de suite : — Ah! les vilains! ah! les gueux! ah! les propres 
à rien! les sans-culottes de Montigny et de Donnemarie, avec leurs 
comités, et leurs clubs, et leurs farandoles d'égalité et de frater- 
nité ! Ce n'est pas eux qui m'auraient tant seulement donné un coup 
de main, comme vous avez fait, vous qui êtes pourtant un aristo- 
crate et un ci-devant. Ah! je leur dirai ce que j'en pense, ce soir, 
à leur comité des sans-culottes. » Cette rencontre et ces propos 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

avaient beaucoup diverti mon grand-père, qui se plaisait à les 
raconter comme un souvenir de cette étrange époque. 

Mon grand-père ne prit aucune part aux mouvemens politiques 
des temps qui suivirent, pas même à ceux qui avaient pour but 
le rappel des Bourbons; non point qu'il fut indifférent ou timide, 
mais ayant vu crouler le vieil édifice monarchique qu'il respectait 
tant, qu'il avait cru si solide, il s'était fait une idée terrible de 
la force révolutionnaire. Il n'imaginait pas qu'on pût en avoir si- 
tôt raison, et n'espérait rien contre elle que de l'effet du temps. 
Il démêla de bonne heure dans Bonaparte l'homme destiné à livrer 
bataille à l'anarchie et à en triompher. Les campagnes du jeune gé- 
néral d'Italie excitèrent son admiration. Elle alla toujours en aug- 
mentant. « Quel homme ! répétait-il en apprenant successivement 
la défaite des armées ennemies à Marengo, à Ulm, à Austerlitz, quel 
homme !.. » Mais rien n'égala son étonnement après léna. Gomme 
tous les militaires de l'ancien régime, il avait une foi superstitieuse 
dans la tactique et la valeur de l'armée prussienne formée à l'école 
du grand Frédéric; il avait pensé qu'elle résisterait mieux qu'au- 
cune de celles auxquelles Bonaparte avait eu affaire jusqu'alors. Il 
était au lit, malade de la maladie dont il mourut, quand la nou- 
velle de la déroute des Prussiens à léna arriva à Paris. Il s'en fit 
lire tous les détails par mon père dans les gazettes du jour. « Ah ! 
quel homme! quel homme! répéta-t-il encore une fois, et quel 
dommage, monsieur mon fils, que ce ne soit pas le Icgitimeî N'im- 
porte ! cela ne durera pas; le vrai roi reviendra. », C'était exacte- 
ment, et à peu près dans les mêmes termes, le vieux refrain des 
jacobites sous GromAvell : The king will enjoy his own again. Mon 
grand-père mourut à Gurcy, le l*^"" novembre 1806. 

J'arrive maintenant à mon père. 

Mon père fut élevé chez ses parens par les soins d'un abbé qui 
portait le titre d'aumônier de la louveterie. Get ecclésiastique était 
un ami de la famille, doux, éclairé; mon père conserva toujours 
pour lui beaucoup d'affection. L'éducation de ce qu'on appelait 
alors les fils de famille était fort superficielle. On les élevait tout 
près du monde et pour le monde; on était pressé de les y produire. 
Mon père, quoique tenu plus sévèrement que les jeunes gens de 
son âge, fut de bonne heure mêlé à la société du temps , prenant 
sa part dans les divertissemens auxquels son âge permettait de 
l'admettre. Avant d'être présenté à la cour, il avait été introduit 
dans le cercle intime de Mesdames, tantes du roi Louis X\'I, et 
dans celui de la reine Marie-Antoinette. Il était des petites réu- 
nions qui avaient lieu à Versailles et à Trianon pour l'amusement 
des Enfans de France. La princesse de Lamballe, M"* de Polignac, 



SOUVENIRS BE L EMIGRATION. 97 

quelques dames de la cour, leurs maris et leurs frères, quelques 
gentilshommes de la maison du roi, tout ce qu'on a depuis appelé 
la coterie de la reine, assistait au jeu des enfans et s'y mêlait. On 
dansait avec eux, on jouait avec eux des charades et des petites 
comédies. Les enfans retirés, les mêmes divertissemens se prolon- 
geaient avec un égal entrain et, de la part de la reine, avec cet 
entier abandon qui lui plaisait tant, qui l'a fait si fort aimer par ses 
serviteurs, et si sévèrement juger par le public. Mon père, plus 
âgé que la plupart des autres enfans, était habituellement retenu 
par la reine pour jouer quelque rôle dans ces petites pièœs impro- 
visées. Un enfant de treize à quatorze ans ne pouvait être un ob- 
servateur bien clairvoyant; ce n'était pas non plus un témoin dont 
on se fût défié. 

J'ai toujours entendu dire cà mon père, dont les souvenirs d'en- 
fance étaient très précis, que l'aspect de ces réunions était des 
plus innocens; que la reine s'y comportait avec une grâce et une 
conv«nance exquises; qu'entre ces femmes, la plupart si jeunes, 
quelques-unes si belles, et le petit nombre d'^hommes admis dans 
leur intimité, le ton le plus parfait ne cessait de régner. On affec- 
tait de s'affranchir de l'étiquette parce que la reine le voulait. On 
faisait mine de la traiter comme toute autre femme parce que c'é- 
tait une manière détournée de lui faire sa cour; mais le respect 
demeurait entier à travers cette familiarité de convention, et la re- 
tenue se faisait encore sentir sous ce feint abandon. La reine seule 
parvenait à se faire illusion. Elle se félicitait avec une entière 
bonne foi d'avoir introduit à la cour de France les usages de la 
débonnaire Autriche. Suivant mon père, dans ce cercle si réduit, 
composé de ses intimes les plus privés et les plus à sa dévotion, 
son attitude était celle d'une femme soigneuse de ses devoirs, atta- 
chée à son mari, que son intérieur trop grave incommodait un peu, 
et qui allait chercher au plus près et au moindre risque possible 
les distractions naturelles à son âge. Des hommes qui passaient 
pour aimables et qui étaient alors à la mode y furent peu à peu 
introduits. Ils étaient bien accueillis de la reine; mais aucun ne 
parut jamais avoir été particulièrement distingué par elle. Ainsi, 
beaucoup de laisser-aller, pas mal d'étourderie, peut-être un peu 
de coquetterie, mais une coquetterie générale et sans but, nulle 
apparence de manège, aucune ombre d'intrigue; voilà tout ce qui 
apparut aux yeux de mon père. C'est dire qu'il n'a jamais ajouté 
foi aux attachemens ou sérieux ou frivoles qu'on a prêtés à la reine 
Marie- Antoinette. Il traitait ces bruits de folies et de sottises. On 
le mettait de mauvaise humeur quand on paraissait y croire. 
A l'âge de quatorze ans, mon père reçut pour ses étrennes un 

TOMB XXV. — 1878, 7 



98 KEVUE DES DEUX MONDES. 

trevet de lieutenant dans le régiment d'Armagnac, et à quinze ans 
un brevet de capitaine dans le mestre de camp cavalerie. Ce brevet 
ne le dispensait ni de ses études ni de son précepteur. L'abbé l'ac- 
compagna au camp de Lunéville, commandé par mon grand-père, 
où mon père figura avec le grade et l'uniforme d'aide de camp. Au 
retour du camp et quoique toujours tenu de fort court, il eut un 
peu plus de liberté; il fréquenta le monde et vécut sans dissipation 
dans la meilleure compagnie de cette époque, au sein de cette so- 
ciété d'avant 89, qui se distinguait sinon par de bien solides qua- 
lités, au moins par une certaine élégance de mœurs et d'esprit. Il 
ne pouvait manquer d'y plaire, car il y apportait ce qui attire à tous 
les âges la bienveillance : beaucoup de simplicité, d'ouverture de 
manières, de la gaîté et nulle prétention. 

Cependant les approches de la révolution se faisaient sentir; les 
plus frivoles voyaient venir le moment où le sort de chacun allait 
dépendre de la tournure que prendraient les affaires publiques. 
Mon père, peu occupé de politique à cause de son âge, déjà éloigné 
par caractère de toute exagération, se demandait vers quel côté il 
se sentait le plus, entraîné, quel parti il lui conviendrait d'embras- 
ser, quand, un soir, le i"" octobre 1791, rentrant du bal de l'Opéra, 
il reçut de son père ordre de monter chez lui. Mon grand-père, 
malgré l'heure avancée, était assis devant son bureau; il remit à 
mon père une lettre qu'il achevait d'écrire au marquis de Yaube- 
court, un passeport et un sac de peau contenant 300 louis ; il lui 
dit qu'il avait fait choix d'un piqueur de la louveterie pour l'ac- 
compagner, et qu'il fallait qu'il partît le lendemain pour l'armée des 
princes. « Moi, je reste. Le roi me l'a demandé, je l'ai promis et je 
puis lui être utile. Quitter la France en ce moment n'est guère rai- 
sonna])le, mais, cà votre âge, il faut faire ce que font les jeunes gens 
de sa génération. » 

Mon père ne fit aucune objection à cette manifestation d'une 
volonté qu'il était si habitué à respecter; cette fois, comme tou- 
jours, elle n'était accompagnée d'aucune explication. Mon père sen- 
tait bien au fond du cœur qu'il était en âge d'avoir un avis sur une 
pareille détermination, et qu'il aurait eu le droit d'être consulté ; 
mais si l'on avait disposé de lui sans son aveu, on n'en avait pas 
disposé contre son goût. Le plaisir d'être complètement affranchi 
et maître de ses actions ne lui était pas indifférent. L'émigration 
était alors fort à la mode. Aux yeux d'un certain monde, rester en 
France avec la famille royale afin de partager ses dangers et pour 
la défendre passait pour une faiblesse, presque pour une trahison. 
Les rares amis dont mon père eut le temps de prendre congé, les 
femmes surtout, sans en excepter ses, sœurs et sa mère, le félici- 



SOUVENIRS DE L EMIGRATION. 99 

tèrent de son départ comme d'un joyeux événement. On lui dit 
adieu comme à quelqu'un qui devait revenir le lendemain. Sans en 
rien laisser voir, mon père comprenait la solennité de cette sépa- 
ration. Il avait comme le pressentiment de ses graves conséquences. 
A l'expression inaccoutumée de sa physionomie, à un serrement de 
main plus affectueux qu'il ne l'avait espéré, il crut voir que son 
père ne s'y trompait pas non plus. Le passeport, signé par M. de 
Montmorin, était pour Aix-la-Chapelle. Mon père s'y rendit d'abord, 
puis à l'armée des émigrés. 

Les émigrés de 01 n'étaient pas bien reçus par ceux qui les 
avaient précédés de l'autre côté de la frontière, mais mon père, re- 
commandé au général de Vaubecourt et aussitôt employé comme 
son aide de camp, trouvait dans ses relations antérieures avec les 
princes, frères du roi, et en particulier avec le jeune duc d'Enghien, 
un suffisant appui. Des allusions désobligeantes vertement repous- 
sées, et ce qu'on appelait alors une affaire heureuse avec un offi- 
cier plus âgé que lui, firent le reste. En peu de temps, mon père 
s'était acquis à l'armée des princes toute la considération à laquelle 
son âge lui permettait de prétendre. Il m'a souvent dit qu'il n'a- 
vait jamais eu l'agrément de se faire la moindre illusion sur les 
chances des tentatives des émigrés. La cause qu'il servait lui plai- 
sait plus que la manière dont elle était servie; son bon sens sut 
tout de suite à quoi s'en tenir sur les folles espérances de ses com- 
pag-nons d'armes; leur confiance ne le rassurait guère et leur jac- 
tance lui déplaisait. Plusieurs fois j'ai prié mon père de mettre par. 
écrit ses souvenirs d'émigration; ils auraient été intéressans, car il 
avait beaucoup vu de choses, la plupart de fort près, et il avait tout 
retenu. L'enchaînement des événemens, l'aspect des lieux, la phy- 
sionomie des acteurs grands ou petits, rien n'était sorti de sa mé- 
moire. Il savait mille anecdotes curieuses qui peignaient d'une façon 
vive et quelquefois plaisante l'état d'esprit de cette fraction de la 
noblesse qui, sortie de son pays par haine des idées dominantes et 
des tendances du moment, subissait elle-même, à son insu, l'in- 
fluence qu'elle était allée combattre, et qui par ses mœurs, par ses 
goûts, sinon par ses opinons, demeurait française encore à force 
d'inconséquences. L'esprit, le ton et les modes de Paris ne ces- 
sèrent pas un instant de régner exclusivement parmi ce monde qui 
n'avait pas craint de se liguer avec l'étranger, mais qui redoutait 
plus que tout de devenir provincial. Les chansons nouvelles que 
chaque jour voyait éclore dans la capitale de la révolution étaient 
aussitôt répétées dans le camp des émigrés. On commençait par 
mettre des paroles royalistes sur les airs des jacobins. C'est ainsi 
qu'il y eut successivement un Chant du départ, une Marseillaise, 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

une Carmagnole des émigrés; mais les couplets primitifs avaient 
plus de verve : les premiers momens passés, on les chantait entre 
soi tout uniment et sans changement ; on les apprenait aux officiers 
allemands, tout ébahis de tant de liberté d'esprit. Mon père n'avait 
pas oublié une seule des folies de ce temps. Il avait retenu et pou- 
vait chanter encore jusqu'au moindre refrain de ces bizarres chan- 
sons; malheureusement il a toujours eu l'horreur d'écrire. 

Quand l'armée des princes fut dissoute, mon père, redevenu 
libre, chercha à gagner Aix-la-Chapelle. MM. d'Aramon et du Tillet, 
ses amis, partirent avec lui. L'incursion que l'armée française, com- 
mandée par M. de Custine, faisait alors en Allemagne, les obligea 
de remonter jusqu'au delà de Gassel et de se diriger ensuite sur 
Dusseldorf. Aix-la-Chapelle était en ce moment au pouvoir des 
troupes révolutionnaires. A Dusseldorf, mon père se rencontra avec 
beaucoup de ses connaissances parties de Paris après lui, et avec 
la masse des émigrés refoulés de toutes parts par la marche enva- 
hissante des armées françaises. Les petites villes d'Allemagne en 
étaient encombrées. C'étaient des officiers de tout grade sortis de 
leurs corps, des gentilshommes abandonnant leurs terres, des cour- 
tisans chassés de la cour, et, mêlées à eux, nombre de femmes qui 
venaient rejoindre leurs maris. L'aspect chaque jour plus sombre 
de l'avenir ne suffisait pas à mettre un peu de gravité parmi ces 
exilés. Isolé, chacun se sentait à peu près ruiné, éloigné pour long- 
temps de son pays, et tremblait pour les parens restés en France ; 
. réunis, on s'exaltait les uns les autres et l'on mettait en commun 
ses espérances. Ceux que leur âge aurait dû rendre plus expéri- 
mentés faisaient parade de leur insouciance, et donnaient le signal 
des plaisirs. Les dangers et les accidens de la fuite, le pêle-mêle 
dans les auberges, les privations , les embarras de tout genre qu'il 
fallait supporter pour la première fois, devenaient matière à mille 
joyeuses plaisanteries. Les femmes les plus jeunes et les plus élé- 
gantes paraissaient s'arranger le mieux de cette vie errante. J'ai 
entendu souvent mon père parler du ton leste, des manières déga- 
gées que la plupart de ces dames avaient empruntés aux hommes 
parmi lesquels il leur fallait vivre. La conduite de quelques-unes 
d'elles était d'ailleurs en parfait rapport avec leur langage, quoi- 
que, depuis, il n'y ait guère paru. Mon père en savait de bonnes 
histoires. S'il les eût racontées, il aurait pu les commencer presque 
toutes comme Brantôme celles des femmes de son siècle. J'ai connu 
une très grande^ très belle, très honnête et très vertueuse dame^ la- 
quelle, etc. 

Mon père espéra un instant pouvoir rentrer en France ; mais les 
événemens prirent une tournure qui rendait toute chance de retour 



SOUVENIRS DE l'iblIGRATrON. 101 

impossible. Le général Dumouriez venait d'abandonner l'armée 
française avec '1,*200 de ses guides sortis pour la plupart des troupes 
de cavalerie légère. On en forma un régiment sous le nom de Uh- 
lans, dont le commandement fut donné au fils du marquis de 
Bouille, et quatre régimens de hussards qui furent mis sous les or- 
dres du duc de Choiseul, du prince Louis de Rohan, du prince de 
Salm et du baron de Hompesch. On les appelait des régimens fran- 
çais à la solde anglaise. Mon père commanda une compagnie des 
hussards de Salm ; ces troupes furent immédiatement employées à 
défendre la Hollande contre l'armée de Pichegru. On a beaucoup 
parlé de l'animosité qui régnait entre les soldats révolutionnaires 
et les corps d'émigrés; voici un fait qui contredirait cette assertion. 
Les régimens dont je viens de parler étaient en face du principal 
corps d'armée dirigé par Pichegru; mon père était aux avant- 
postes avec son ami M. du Tillet; ils commandaient tous deux la 
grand'garde. Un matin , ils virent une forte colonne se diriger de 
leur côté. Bientôt un officier se détacha de la colonne et vint au- 
devant d'eux : c'était M. d'Aumont, depuis général, alors attaché à 
l'état-major du général Pichegru. Il venait dire de la part du géné- 
ral républicain qu'ayant eu ordre de la convention de fusiller tous 
les prisonniers français, il préférait les renvoyer sans rançon. Au 
moment où arrivèrent les prisonniers , escortés par des hussards et 
des chasseurs , la nouvelle de la mission de M. d'Aumont s'était 
répandue dans le camp. De part et d'autre les cavaliers descendi- 
rent de cheval ; on se fit politesse, on regarda curieusement les 
armes et les uniformes les uns des autres. Cinq minutes ne s'étaient 
pas écoulées qu'on s'était attablé et qu'on trinquait ensemble en 
chantant ce refrain du temps : « Où peut-on être mieux qu'au sein 
de sa famille? » Quand M. d'Aumont repartit, plusieurs de ses 
gens ne répondirent pas à l'appel; ils s'étaient faufilés et cachés 
dans les tentes des émigrés. M. d'Aumont ne fit pas semblant de 
s'en apercevoir. En revanche, quelques hommes manquèrent le soir 
au camp des émigrés; chacun était allé rejoindre le drapeau de ses 
vraies affections. 

S'il n'y avait pas beaucoup d'élan parmi les soldats de l'armée 
des émigrés, au moins les officiers étaient-ils un peu au fait de 
leur métier. Il s'en fallait qu'il en fût de même des officiers de l'ar- 
mée anglaise dont la plupart faisaient alors leurs premières armes 
sur le continent. Ils étaient, comme instruction, très inférieurs 
aux officiers émigrés, qui n'en savaient pas eux-mêmes beaucoup. 
L'issue de la campagne l'a fait assez connaître, mais mon père eut 
tout d'abord occasion de s'en apercevoir. On entremêlait habituel- 
lement les compagnies des différons corps, mettant une compagnie 



102 BEVUE DES DEUX MONDES. 

anglaise à côté d'une compagnie d'émigrés français, soit pour 
leur donner plus d'émulation, soit pour les faire observer les uns 
par les autres. Un jour, mon père occupait sur les derrières de 
l'armée une position ouverte de tous côtés; il était fort sur l'éveil, 
car déjà venait de commencer cette retraite désastreuse qui n'a 
fini que sur les bords de la mer, lorsqu'il fut visité par un officier 
anglais d'un grade supérieur au sien, qui commandait le poste voi- 
sin : cet officier, qui était major, venait prier mon père de jeter un 
coup d'œil sur la manière dont il avait placé ses troupes. A pre- 
mière vue, mon père s'aperçut combien son camarade anglais igno- 
rait les premiers élémens du métier. Comme il parlait assez bien 
anglais, il se risqua à lui adresser quelques observations ; elles 
furent accueillies avec déférence. La confiance s'établissant par 
degrés, l'officier anglais lui raconta qu'il ne faisait que d'arriver à 
l'armée, muni d'une commission qu'il avait achetée à Londres. Il 
demanda en grâce à mou père de vouloir bien disposer de tous ses 
hommes et de les commander, en cas d'alerte, comme les siens 
propres. Mon père s'en défendit à cause de l'infériorité de son 
grade, mais le colonel du régiment anglais intervint sur l'entre- 
faite, et dit à mon père : « Monsieur le major est un peu novice; 
il est sous mes ordres, et je le mets sous les vôtres. » Le major 
fut ravi de cet arrangement. Quoi qu'il en fût, soit que les dispo- 
sitions de mon père ne fussent pas parfaites, soit que son major 
les ait mal exécutées, ou pour toute autre cause, la position fut 
enlevée pendant la nuit, et mon père, qui occupait un moulin qu'il 
avait garnisonné de son mieux, en fut délogé assez brusquement, 
non sans quelques risques personnels. Si l'affaire avait eu lieu 
de jour, mon père aurait pu dès lors reconnaître celui qui venait 
ainsi prendre possession de son gîte. 11 l'a su depuis, et voici com- 
ment; j'étais présent. Nous avions un vieux serviteur pensionné 
de l'état. Cet homme excellent, nommé Paré, parti de son village 
en 89 comme soldat, devenu officier, lieuteiiant, puis capitaine, 
était revenu, en 1815, épouser la fille de notre concierge du château 
de Plaisance, et, quittant son uniforme et ses épaulettes, n'avait 
pas hésité à reprendre, chez nous, sa bêche de jardinier. Quand 
mes parens vendirent le château de Plaisance pour acheter l'hôtel 
de la rue Saint-Dominique, il demanda à nous suivre à Pai'is; sa 
femme tenait la porte, il prenait soin du jardin. Un jour un 
cheval que mon père aimait beaucoup tomJ^a boiteux ; c'était un 
clou qui lui était entré dans le pied. On eut assez de peine à 
l'ôter. Tous les gens de la maison s'y employèrent, et le jardi- 
nier plus qu'un autre. L'opération finie : « J'ai vu, dit-il à mon 
père, dans la Hollande, non pas un cheval, mais cinquante che- 



SOUVENIRS DE l'ÉMIGRATION. 103 

vaux, tomber ainsi boiteux à la fois, mais ce n'était pas par ac- 
cident, c'était bien ruse de guerre. — Vous avez donc fait la 
guerre en Hollande? en quelle année? — Oui, monsieur le comte, 
en 93 et 94, et je me souviens parfaitement qu'une fois, mar- 
chant de nuit avec ma compagnie de fantassins et un détache- 
ment de cavalerie, pom* tourner une position, nous filmes bien 
étonnés de voir tous les chevaux se mettre à boiter à la fois. 
C'étaient des clous à trois pointes dont les chemins étaient semés. 
Bêtes et gens, nous en fûmes fort embarrassés. Après tout, nous 
n'en prîmes pas moins le moulin! — Le moulin! Quel moulin? 
Comment l'appeUez-vous? — Ah! je n'en sais rien; c'était un 
petit moulin hollandais, comme il y en a tant du côté de Berg-op- 
Zoom. C'étaient des hussards qui le défendaient, ils n'y sont pas 
restés longtemps, car nous étions en force; mais ces diables de 
clous... — Ces clous, c'était moi qui les avais fait semer sur les 
chemins, s'écria mon père en riant; ces hussards, c'était moi 
qui les commandais. Je m'étais arrangé pour passer ma nuit dans 
le moulin, car il faisait très froid. — Ma foi, monsieur le comte, 
c'est moi qui y ai couché. — Alors vous avez dû y trouver une 
poule à la broche que je m'étais procurée à grand'peine et que 
j'étais en train de faire rôtir pour mon souper. — C'est ma foi 
vrai! mes hommes et moi, nous l'avons mangée. » Rien n'a jamais 
tant diverti mon père. Il se plaisait à raconter cette anecdote, sin- 
guher échantillon de nos guerres civiles; il faisait effort pour la 
faire redire par notre jardinier, mais cej^rave homme était un peu 
embarrassé de son ancienne victoù'e; il n'eu parlait jamais qu'à son 
corps défendant. 

Après l'invasion de la Hollande pai l'armée de Pichegru, et la 
dissolution du corps auquel il appartenait, mon père se rendit en 
Angleterre, où sa mère, comme fille du marquis de Guerchy, na- 
guère ambassadeur à Londres,- avait gardé quelques relations. 
Beaucoup de Français s'y étaient déjà réfugiés, entre autres les 
Harcourt. La branche anglaise de ce nom, alors représentée par lord 
et lady Harcourt, avait fait un excellent accueil à la famille des 
Harcourt français, les traitant avec grande considération, les fai- 
sant passer partout les premiers comme étant les aînés de la fa- 
mille. Ils avaient acheté pom' eux une petite maison à Staines, 
près de Windsor, et les y avaient établis. Mon père occupa d'abord 
un appartement dans cette maison ; il loua plus tard un logement 
à peu de distance avec M. d'Aramon. Le vieux duc d'Harcourt, de 
la branche française, était alors en correspondance réglée avec 
Louis XVIII qui portait le titre de régent. Il éiait une espèce d'am- 
bassadeur secret de ce prince près du cabinet anglais; il fit de mon 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

père son secrétaire d'ambassade. Les matinées se passaient à dé- 
chiffrer les lettres qui venaient des agens du prince à l'étranger, et 
à correspondre avec eux. Le reste du temps, mon père l'employait 
à se perfectionner dans l'anglais, à visiter les Français qui s'étaient 
groupés autour de Staines. Les Harcourt, les Beauvau, les Vérac, 
les Fitz-James et les Mortemart formaient le fond de cette société. 
Toutes les personnes que je viens de nommer étaient, dans les 
premiers temps, réduites à une extrême pénurie ; elles la suppor- 
taient avec beaucoup de résignation et de bonne grâce, les femmes 
surtout. Chacun tâchait de tirer parti de ses petits talens. Les 
hommes qui savaient quelque chose (c'était le petit nombre) don- 
naient des leçons; les femmes vendaient les ouvrages de leurs 
mains, car il était de mode à Londres de payer fort cher les mille 
colifichets que faisaient, en se jouant, ces nobles exilées. Malgré 
toute cette gêne, on se voyait beaucoup entre soi ; on employait 
mille moyens ingénieux pour continuer, dans la misère où l'on était 
tombé, la même vie de distractions à laquelle on avait été habitué. 
Les ménages les plus aisés prenaient des convives en pension. 
On donnait des dîners où chacun devait apporter son plat ; on con- 
venait d'aller le soir prendre le thé alternativement les uns chez 
les autres. Dans certains cercles, il était entendu que chacun devait 
fournir son sucre; c'était une galanterie qu'on faisait à la maîtresse 
de la maison de tirer une bougie de sa poche et de la poser allu- 
mée sur la cheminée. Il y avait à tout cela un peu d'affectation, 
mais aussi quelque sérieux. Ce qui était parfaitement vrai, c'était 
le besoin de vivre en commun, de se soutenir les uns les autres ; 
de parler ensemble de cette redoutable révolution qu'on avait d'a- 
bord si fort dédaignée et des dangers qu'elle faisait alors courir à 
des êtres bien chers dont on ne recevait plus de nouvelles. 

En 1795, mon père s'embarqua à l'île de Wight, par ordre du 
duc d'Harcourt, sur un des bâtimens de l'escadre anglaise que 
commandait l'amiral Warren; — l'amiral devait aller croiser sur 
les côtes de France et tâcher de se mettre en rapport avec les in- 
surgés de l'ouest et du nord de la France. Mon père était chargé 
de rendre compte au duc d'Harcourt des opérations de l'amiral. On 
s'approcha autant qu'on put du rivage; aucun des signaux sur les- 
quels on avait compté ne se fit apercevoir. L'amiral envoya quel- 
ques hommes à terre avec des drapeaux blancs , qui pouvaient 
passer à volonté pour des signaux de parlementaires, ou pour des 
emblèmes de contre-révolution. Les populations devant lesquelles 
on les agitait regardaient de loin, et s'enfuyaient quand on faisait 
mine d'approcher. Les douaniers répondaient seuls en tirant quel- 
ques coups de fusil à distance. Il était évident que le but de 



SOUVENIRS DE l' EMIGRATION . 105 

l'expédition ne pouvait être atteint. L'escadre anglaise rentra à 
Southampton; c'était un dernier espoir déçu. La Vendée, qui avait 
un instant tenu tête aux armées républicaines, avait succombé sous 
le nombre, et payait alors par les derniers désastres l'héroïque et 
inutile effort qu'elle avait tenté. Mon père, de retour à Staines, s'y 
arrangea une vie paisible et occupée. Son éducation littéraire avait 
été assez incomplète; il la refit tout entière, et reprit l'étude du 
latin qu'il n'avait pas poussée bien avant. Il se mit à lire avec un 
plaisir inattendu tous les auteurs classiques. Un latiniste était 
chose rare dans la société de Staines ; la duchesse de Mortemart, 
avec laquelle mon père était particulièrement lié, le pria de faire 
part de son beau savoir à ses fils, pour lesquels elle ne pouvait 
payer un précepteur. Il y avait là d'autres enfans à peu près du 
même âge; les fils du prince de Beauvau, et celui de son ami 
M. d'Aramon. Mon père devint plus ou moins leur maître d'études. 
Tous ont conservé de ses leçons et de ses bontés pour eux un ex- 
cellent souvenir. 

Mon père, lorsqu'il avait reçu un peu d'argent de ses parens, 
allait parfois passer une partie de la saison à Londres. Il y fréquen- 
tait les salons de la meilleure société anglaise, toujours très em- 
pressée à faire bon accueil aux émigrés. C'était la mode. Il y avait 
à la fois de la sympathie pour la cause, une compassion véritable 
pour ces victimes de la démagogie révolutionnaire, parfois aussi 
un peu d'ostentation dans la façon dont s'exerçait cette large hos- 
pitalité. Lord Bridgewater fut au nombre de ceux qui se signalè- 
rent par leur munificence, non moins que par l'originalité de ses 
procédés. Les membres du clergé français, particulièrement ceux 
qui appartenaient aux ordres monastiques, étaient assurés de trou- 
ver dans sa splendide résidence de campagne un refuge toujours 
prêt. Il avait élevé pour eux sur les pelouses de son parc, faisant 
perspective pour les fenêtres de son château, de jolies chapelles et 
des habitations élégantes rappelant le style des couvens de France. 
Capucins, chartreux, bénédictins, camaldules aux longues robes 
blanches, franciscains aux pieds déchaussés y étaient hébergés à 
ses frais. Il y avait toutefois une condition mise à cette hospitalité, 
condition bien facile à remplir. Quand lord Bridgewater avait du 
monde au château, le son de la cloche avertissait, à l'heure des 
repas, tous ces religieux qu'ils devaient sortir de chez eux pour se 
promener sur les gazons leur bréviaire à la main, et chacun dans le 
costume de son ordre. Ils faisaient ainsi point de vue dans le pay- 
sage, et lord Bridgewater ne manquait pas de faire remarquer que 
cela était bien plus pittoresque que des troupeaux de moutons ou 
de daims. 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

A Londres, un comité anglais avait établi à ses frais un restau- 
rant uniquement destiné aux émigrés français, et qui leur fournis- 
sait à des prix fabuleusement réduits une nourriture simple, mais 
propre et suffisante. La cuisine était à la française. Chefs, mar- 
mitons et garçons, tout le personnel de l'établissement était re- 
cruté parmi la colonie des émigrés. Mon père m'a raconté qu'un 
membre de la famille de La Rochefoucauld avait été réduit à y revêtir 
le tablier de service et à s'armer d'une serviette pour porter les 
plats aux cliens. Des scènes étranges se passaient souvent dans ce 
lieu de commun rendez-vous où les querelles n'étaient pas rares, 
où plus d'un nouveau débarqué venait faire étalage de ses travers 
particuliers ou des ridicules de sa province. Les Gascons foison- 
naient à Londres. Ils faisaient la joie de leurs compagnons d'infor- 
tune, qui ne se gênaient pas pour en faire mille plaisanteries. Une 
caricature, due au crayon d'un émigré et qui fit beaucoup rire à 
cette époque, représentait un Gascon pataugeant dans les boues de 
la Hollande accablé sous le poids de son bagage et traînant une 
longue rapière. On lisait au bas : « Je mé souis émigré pour ré- 
mettre le roi sur son trône, é je l'y rémettrai! ma, qu'il s'y tienne 
bien, car si jamais je mé rémigre! » Dans ce restaurant français, 
tandis qu'on apercevait dans quelques coins obscurs des gentils- 
hommes encore bien mis, qui cherchaient à donner le change sur 
leur pauvreté, on en rencontrait d'autres qui, déguenillés à dessein, 
faisaient au contraire parade de leur misère. Mon père se rappelait 
y avoir vu entrer un jour deux beaux jeunes gens qu'un restant 
d'uniforme faisait aisément reconnaître pour d'anciens gardes du 
corps. Après avoir un peu bousculé tout le monde pour s'installer 
à la table la plus en évidence, l'un d'eux se mit à crier d'une voix 
de stentor au garçon qui était à l'autre bout de la salle : c( Garçon ! 
combien la portion de haricots? — Deux sous, monsieur. » Puis, 
après une inspection prolongée de la carte des prix, et d'une voix 
plus retentissante eocore : « Garçon! apportez-nous une demi- 
portion. » 

Les Anglais, ceux surtout qui n'avaient jamais mis les pieds sur 
le continent, et c'était alors la ti'ès grande majorité, avaient peine 
à rien comprendre aux façons d'agir et à la tournure d'esprit de 
ces hôtes qui étaient venus en si grand nombre chercher un asile 
de l'autre côté de la Manche. Le caractère français, avec ses dispa- 
rates, demeurait pour eux une énigme indéchiffrable. Ils rendaient 
justice au courage avec lequel les émigrés supportaient l'exil et ses 
cruelles souffrances. Ce qui les étonnait prodigieusement, c'était 
la parfaite insouciance, la véritable bonne humeur, souvent la 
gaîté avec laquelle quelques-uns d'entre eux, tombés de si haut, 



SOUVENIRS DE l' ÉMIGRATION. 107 

réduits si bas, prenaient eux-mêmes leurs terribles épreuves. La 
vérité est que, Dieu aidant, par suite de l'élasticité propre à la race 
gauloise, et grâce à la surexcitation que la lutte contre l'adversité 
provoque chez les natures heureusement douées, beaucoup de ces 
infortunés sur le sort desquels la société anglaise était disposée à 
s'apitoyer avec une gravité solennelle lui donnaient au contraire 
l'exemple du franc rire et des joyeux propos. Les rôles étaient 
intervertis; c'étaient nos compatriotes qui guérissaient leurs con- 
solateurs de la tristesse et du spleen. Mon père m'a raconté qu'un 
jour les habitans d'une ville anglaise, voisine du littoral, furent 
avertis que la tempête venait de faire échouer à la côte un navire 
portant des émigrés français. Les douaniers et les agens du ser- 
vice sanitaire n'avaient pas cru pouvoir leur permettre de gagner 
la ville avant l'accomplissement des formalités en usage. Ils étaient 
donc restés tout trempés de pluie et d'eau de mer, sans abri, sur 
la plage. A cette nouvelle, grande émotion dans la petite ville; on 
organise une quête dans toutes les maisons; on rassemble à la hâte 
des vivres et des vêtemens; puis, hommes , et femmes accourent 
les mains pleines sur le lieu du désastre, persuadés qu'ils vont 
assister au plus lamentable spectacle. Cependant un peu de temps 
s'était écoulé, juste assez pour que le soleil succédât à l'orage. 
La scène qui attendait les premiers arrivés n'était pas tout à fait 
celle qu'ils avaient imaginée. Afin de s'aider à prendre patience et 
pour se réchauffer un peu, nos compatriotes, après avoir déposé 
en tas leurs habits mouillés que gardaient les dames, se livi'aient 
avec ardeur, en manches de chemise et comme de véritables éco- 
liers, à une joyeuse partie de barres. Les Anglais n'en pouvaient 
croire leurs yeux. 

■ Mou père qui, avec beaucoup de sérieux dans le caractère, était 
doué d'une intarissable bonne humeur, plaisantait volontiers sur 
les économies de toute sorte, sur les mille sacrifices qu'il lui avait 
fallu s'imposer, sur les adroites iirventions auxquelles il avait dû 
recourir pour vivre à Londres pendant quelques semaines seule- 
ment, sur un pied convenable, dans la haute société anglaise où 
sa naissance et son amabilité le faisaient non-seulement admetti-e, 
mais rechercher. Il se vantait d'avoir déployé des ressources d'es- 
prit infinies pour renouveler un peu l'aspect d'un habit qui mena- 
çait de n'être plus à la dernière mode. Il disait avoir fait preuve 
d'une adresse particulière pour pincer le pavé sur les trottoirs en 
culottes courtes, en bas de soie et en souliers vernis, afin de courir 
le soir, sans se crotter, d'un raout à un autre. Quand il trouvait 
que mes dépenses de jeune homme montaient un peu trop haut, il 
me disait parfois en riant : « J'aurais bien voulu voir comment tu 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

t'y serais pris pour mener la vie élégante, comme j'ai fait à Londres 
pendant l'émigration sans avoir dans ma poche le dixième de la 
pension que je te donne. » 

Ici, je perds un peu la trace de mon père; je sais seulement 
qu'entre 1797 et 1800, ayant enfin eu de bonnes nouvelles de sa 
famille et curieux de visiter l'Angleterre, il alla avec ses amis, 
MM. de Yérac, d'Aramon et de Fitz-James, faire un voyage en 
Ecosse. Ce voyage se fit dans un petit gig à quatre roues. Le che- 
val appartenait à M. d'Aramon, et la voiture à M. de Fitz-James. 
L'équipage n'avait pas trop mauvaise tournure. Ces messieurs 
étaient convenus qu'au besoin ils panseraient eux-mêmes le che- 
val et feraient tour à tour, s'il le fallait, le métier de domestique. 
Il était de plus arrêté qu'on le prendrait de très haut avec celui qui 
se trouverait faire occasionnellement le service des autres, et sa 
consigne était de faire alors le mystérieux sur la condition de ses 
maîtres. De là mille incidens qui divertirent beaucoup les jeunes 
voyageurs. Un jour, mon père et M. de Fitz-James, après avoir vi- 
sité la ville d'Oxford et le parc de Blenheim, envoyèrent M. d'Ara- 
mon, dont c'était le tour de jouer les valets, demander pour ses 
maîtres la permission de visiter l'intérieur du château. A peine in- 
troduits, ces messieurs furent rejoints par uneMame que le major- 
dome leur dit avoir été autorisée à visiter comme eux les apparte- 
mens. C'était la duchesse de Marlborough, curieuse de voir par 
elle-même quel effet les magnificences de son habitation allaient 
produire sur de pauvres émigrés. Le duc de Fitz-James et mon père 
la reconnurent parfaitement pour l'avoir maintes fois rencontrée 
dans les salons de Londres, mais ils se gardèrent bien d'en rien 
laisser voir. Afin de mieux les dérouter, la duchesse affectait de 
tout critiquer, de trouver les ameublemens de mauvais goût et les 
tableaux médiocres. M. de Fitz-James et mon père évitaient de ré- 
pondre; ils admiraient à qui mieux mieux tout ce que la duchesse 
se plaisait à dénigrer. Quand la visite fut terminée : « Quoi! vrai- 
ment, dit leur compagne, vous allez vous en aller en trouvant tout 
cela beau et sans vous soucier de voir la maîtresse de céans et 
sans vous être inquiétés de savoir si elle est jolie et comment elle 
est bâtie? — Milady, répondit mon père en riant, la demeure est 
très belle, et la maîtresse digne de la demeure. C'est même un lieu 
enchanté, car la fée qui le possède s'amuse parfois à s'y montrer 
sous la forme d'une simple visiteuse. Cependant, nous qui sommes 
aussi des génies déguisés, nous savons parfaitement que les hon- 
neurs de Blenheim nous ont été faits par la duchesse de Marlbo- 
rough. » 
Au retour de ce voyage de mon père en Ecosse, la tourmente ré- 



SOUVENIRS DE l'ÉMIGRATION. 109 

volutionnaire avait pris fin. Quelques-uns de ses compagnons d'exil 
étaient parvenus, grâce à la connivence tacite du premier consul, à 
se faire rayer de la liste des émigrés ; mon père se sentit dévoré du 
désir de rentrer en France et de revoir sa famille. Au commence- 
ment de 1800, il se rendit à Hambourg, puis en Hollande, qui lui 
avait été désignée comme la voie de retour la plus facile. A Ham- 
bourg, il avait trouvé des lettres de mon grand-père, qui lui indi- 
quait les moyens de se procurer les papiers nécessaires pour passer 
la frontière française. Mon père rentra en France avec un laisser- 
passer qui lui fut donné par M. d'Argout, alors commissaire du gou- 
vernement français à Anvers. H y était désigné sous le nom de Louis 
Hamsen^ négociant, domicilié à Altona. M. d'Argout qui délivrait le 
passeport, le bourgeois d'Altona qui le signait comme répondant de 
mon père, savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur son compte; 
ils firent semblant de ne pas s'en douter. D'Anvers à Paris, mon père 
ne cessa de tout regarder sur la route avec la plus avide curiosité ; 
il ne pouvait en croire ses yeux, tant il voyait d'ordre, de sécurité 
et de prospérité déjà renaissante dans cette France que, d'après la 
version des journaux anglais, il s'attendait à retrouver en proie à 
d'affreux désordres et aux plus vives souffrances. Son étonnement 
était visiblement partagé par un monsieur assis à côté de lui, dans 
la voiture publique, officier suédois, suivant son passeport, mais 
que, à son accent et à sa tournure, il était impossible de ne pas 
reconnaître pour un Français. Telle était cependant l'appréhension 
extrême des émigrés qui mettaient à nouveau le pied sur le sol de 
la patrie, et la méfiance réciproque, fruit de leurs longs malheurs, 
que mon père et son compagnon de voyage n'eurent garde d'é- 
changer entre eux un seul mot, un seul regard d'intelligence, quoi- 
qu'ils se fussent bien devinés l'un l'autre. Malgré la connivence 
évidente de tout le monde, et les allusions bienveillantes qui leur 
étaient sans cesse adressées, ils se crurent obligés de jouer leurs 
personnages jusqu'à Paris dans la cour des messageries. Mon 
père n'y était pas plutôt descendu qu'un homme âgé l'aborda, en 
lui demandant s'il ne venait pas de Hambourg. Cette question ef- 
fraya mon père ; il crut avoir affaire à un espion, et s'en débarrassa 
comme il put. Un instant après, la même personne lui disait à l'o- 
reille : « N'êtes-vous pas M. Louis? » Nouvelle frayeur de mon 
père. « Eh monsieur! je suis Lelièvre; voici quinze jours que je 
viens tous les jours à la voiture par ordre de monsieur votre père. 
— Ah! mon cher Lelièvre, c'est bien moi; mais ne parlez pas si 
haut; où allez-vous me mener? — Chez vos parens. — Où sont- 
ils, mon cher Lelièvre? — Toujours rue Saint-Dominique. Mon- 
sieur votre père n'a jamais quitté son hôtel depuis qu'il est sorti 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

de prison. » Mon père n'en revenait pas ; il embrassait le vieux ser- 
viteur de la famille, lui faisait mille questions et pleurait de joie. 
Pendant qu'un commissionnaire allait chercher une voiture de 
.place qu'on ne pouvait trouver : « Prenez la mienne, lui dit de 
l'air le plus triste son inconnu de la diligence, prenez la mienne ; 
vous paraissez avoir des raisons d'être pressé ; moi, je ne le suis 
pas. » Mon père sauta dans la voiture sans prendre le temps de re- 
mercier. 

Le bonheur qu'éprouva mon père en se retrouvant au milieu des 
siens, tous sains et saufs, rentrés dans leurs biens, établis à Paris 
et à la campagne à peu près sur le même pied qu'avant la révolu- 
tion, ne saurait se décrire ; c'était un enivrement. Il accablait sa 
famille de questions, et ne se lassait pas d'entendre raconter les 
détails de ce qui s'était passé durant cette longue séparation; il 
dut recommencer plusieurs fois lui-même le récit de ses aventures. 
Ses parens se montraient surtout curieux de la santé des princes 
français, de ce qu'ils avaient fait, de ce qu'ils comptaient faire, de 
leurs chances de retour. Mon père les surprenait fort quand il assu- 
rait que les plus chauds partisans de la cause royaliste n'aspiraient 
plus guère qu'à rentrer en France. Les personnes au milieu des- 
quelles il se retrouvait jugeaient plus sévèrement que lui le gou- 
vernement du jour. Témoin de l'ordre merveilleux qui régnait alors 
à Paris, il était plus frappé du bien que le consulat avait su accom- 
plir en si peu de temps qu'effarouché des vestiges encore restés 
debout du régime révolutionnaire. 11 se sentait de la reconnaissance 
et du bon vouloir pour les hommes qui lui avaient rouvert les 
portes de la patrie. 

Mon père avait connu dans le monde de Londres M"'" de La 
Blache, fille du comte de La Blache, député de la noblesse à l'as- 
semblée constituante. M"'' de La Blache, fiancée pendant l'émigra- 
tion à M. de Sombreuil, qui périt d'une façon si tragique à la mal- 
heureuse affaire de Quiberon, était rentrée à Paris pour recueillir 
l'héritage de son père ; elle y était alors retenue par des affaires 
qu'elle ne pouvait terminer. Le choix de mon père ne fut ni sug- 
géré par sa famille, ni déterminé par des considérations de fortune. 
Il contracta après un an d'attente, à trente et un ans, l'union qui 
fut l'intérêt principal de sa vie et assura le bonheur du reste de 
ses jours. Mes parens n'habitèrent pas à l'hôtel d'Haussonville ; ils 
s'établirent dans une maison rue de la Yille-l'Évêque, n" 1, à Paris. 
Us passaient une partie de la belle saison au château de Plaisance, 
sur les bords de la Marne. Cette habitation faisait partie de la suc- 
cession de M. Pâris-Duverney dévolue au comte de La Blache, son 
neveu, et qui fut, en 1775, l'occasion du procès soutenu par Beau- 



SOUVENIRS DE l'ÉJIIGRATION. 111 

marchais d'abord conti'e mon grand-père le comte de La Blache, 
puis conti-e le juge Goëzman. A Paris comme à la campagne, mes 
parens recevaient habituellement chez eux la meilleure compagnie 
du temps; on jouait souvent la comédie à Plaisance, et les repré- 
sentations de cette troupe d'amateurs avaient quelque succès. 

Après son mariage avec Marie-Louise, quand l'empereur songea 
à se former une cour nouvelle qui ne différât pas trop de l'an- 
cienne, mon père se trouva par son nom et par sa position assez 
naturellement désigné. Un matin, il apprit qu'il venait d'être 
nommé chambellan en même temps que MM. de Montesquiou, de 
Noailles, de Montalembert, de Beauvau, de Gontaut, etc. L'émotion 
était très grande parmi les familles du faubourg Saint-Germain. 
Jamais coup d'état ne les avait touchées d'aussi près. Que résoudre? 
accepter ou refuser? Accepter, c'était rompre avec son parti, ris- 
quer de se brouiller avec un monde à l'esprit caustique et d'hu- 
meur peu tolérante. Affronter la mauvaise humeur de l'empereur, 
pas moyen d'y songer. Combien de secrets conciliabules furent te- 
nus pour décider cette embarrassante question ! Mon père ne con- 
sulta personne. Sa femme lui avait demandé d'agir comme bon lui 
semblerait, prête à accepter les conséquences de sa détermination. 
Mon père avait peu de goût pour les fonctions qu'on lui jetait à la 
tête. Il demanda, mais en vain, qu'on lui donnât un grade dans l'ar- 
mée; il était évident qu'on tenait moins à l'avantage politique d'at- 
tacher au régime nouveau une certaine classe de la société qu'au 
plaisir assez frivole de se composer un entourage aristocratique; 
on voulait surtout faire reparaître les anciens noms à la nouvelle 
cour. Quoi qu'il en fût, mon père, en acceptant, entendit prendre 
une détermination sérieuse et sincère; il dédaigna de se repré- 
senter comme contraint et forcé. Il regardait comme au-dessous 
de lui de dénigrer, dans le particulier, le souverain qu'il allait 
servir en public, et de faire secrètement opposition au régime au- 
quel il venait de se rallier. 

Les chambellans furent présentés en masse à l'empereur. Après 
la présentation, le grand maréchal du palais, Duroc, lui demanda 
quelles personnes il désignait pour commencer le service de se- 
maine : (c Gela m'est égal, dit l'empereur. — Mais enfin? 

Eh bien! prenez le blanc et le crépu. » Le crépu c'était M. le 
comte de Labriffe, le blanc c'était mon père, qui, très blond dans 
son enfance, avait passé en peu d'années du blond au gris, du gris 
au blanc et n'en avait pas moins conservé une grande jeunesse de 
visage et de tournure. Ce contraste le faisait remarquer au premier 
abord. Au moment où il venait de faire cette fournée de chambel- 
lans, l'empereur voulut ajouter, au plaisir de créer une nouvelle 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

noblesse, le ragoût plus délicat d'accorder aussi des titres aux per- 
sonnes de l'ancien régime. Gomme il fallait d'ailleurs que toute 
grandeur émanât de lui seul, et qu'aucune distinction ne devait ja- 
mais remonter plus loin que son règne, il s'appliqua à bouleverser, 
là comme partout, les habitudes reçues. C'est ainsi que nombre de 
gens qui portaient le titre de comte ou de marquis avant la révo- 
lution furent créés barons. M. de Montmorency, dont la femme était 
dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise, et qui aurait aimé 
à demeurer le premier baron chrétien, fut fait comte. Ce fut le titre 
que l'empereur donna à M. de Labriffe et à mon père. Ils l'avaient 
porté dans leur jeunesse, et plusieurs se trouvèrent exceptionnel- 
lement dans le même cas. Au faubourg Saint-Germain, on les appe- 
lait (( les comtes refaits. » 

Les fonctions de chambellan mirent naturellement mon père en 
rapport avec tous les personnages considérables de l'empire. C'était 
pour lui une société toute nouvelle. Il s'y créa rapidement des re- 
lations qui lui ont laissé de bons souvenirs, quoiqu'il les ait négli- 
gées depuis comme toutes les autres, par sauvagerie et par ennui 
du monde. Ses fonctions nouvelles étaient assez astreignantes quand 
l'empereur était à Paris. Le chambellan de service couchait habi- 
tuellement aux Tuileries, afin de se trouver le matin de bonne 
heure, au moment des audiences, dans le salon qui précédait la 
pièce où recevait l'empereur. Combien de généraux fameux, com- 
bien de ministres, de grands princes étrangers et de petits souve- 
rains, mon père n'a-t-il pas vus attendre patiemment, dans cette 
sorte d'antichambre, le moment où ils pourraient être inti'oduits 
dans le cabinet de l'empereur. Par oisiveté, par passe-temps, pour 
se distraire de leurs ardentes préoccupations, la plupart de ces per- 
.sonnages entamaient la conversation avec le chambellan de service. 
Ce n'était pas des affaires du jour qu'on s'entretenait dans le salon 
d'attente. Les diplomates revenus des missions qui leur avaient été 
confiées, les chefs de corps, les administrateurs de toute sorte que 
la volonté du maître faisait voyager d'une extrémité à l'autre de 
son empire et qui venaient à leur passage à Paris recevoir une 
-direction, des encouragemens ou parfois des reproches, ne cau- 
saient ni politique, ni guerre, ni administration. Ils ne songeaient 
qu'à l'empereur; ils s'informaient curieusement des détails inté- 
rieurs du palais, des petites nouvelles de la cour. Ceux que la con- 
duite des armées avait retenus au fond des camps, ou que des 
services rendus au loin avaient longtemps séparés du maître, sem- 
blaient craindre avant tout de ne pas savoir faire bonne figure de 
-courtisan. Volontiers ils auraient demandé des leçons à mon père. 
Bien peu apportaient à ces audiences un visage tranquille. Quand 



SOUVENIRS DE l'ÉMIGRATION. 113 

elles se prolongeaient et s'animaient un peu, les interlocuteurs de 
l'empereur en sortaient le plus souvent très émus, exaltés ou atter- 
rés, suivant le traitement qu'ils avaient reçu. Ceux qui n'avaient 
été admis que pendant un instant imperceptible n'en tarissaient 
pas moins en éloges. Ils ne pouvaient contenir leur admiration. 
L'expression de cet enthousiasme ne variait guère. « Si vous saviez 
tout ce que m'a dit l'empereur? Ah! quel homme, quel génie! » 
disaient vingt fois le jour à mon père des personnes qui n'avaient 
fait qu'ouvrir et refermer la porte de son cabinet. Cette admiration 
était d'ailleurs parfaitement sincère. Le dévoùment passionné des 
généraux et des dignitaires de l'empire pour la personne de l'em- 
pereur était alors profond, quoique celui de quelques-uns ait failli 
depuis à l'épreiie. Ils l'aimaient réellement; mon père en a eu 
mille preuves. In jour, la porte du cabinet était restée entre-bâillée 
à cause des jeux du potit roi de Rome; de la salle d'attente, on voyait 
l'empereur assis aur-rès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. 
Mon père se sentit finpper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux 
qui n'était pas venu à Paris depuis longtemps et qui recevait une 
première audience. « Mais voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, 
voyez donc! n'est-ce pas là le parfait modèle du bonheur domes- 
tique? » Et le maréchal n'était pas seulement ému, il pleurait à 
chaudes larmes. Le spectacle de la grandeur heureuse a toujours 
eu le privilège d'attendrir le cœur des hommes. 

Les jours où l'empereur se rendait au conseil d'état, le cham- 
bellan de service l'accompagnait toujours, non sans avoir reçu des 
valets de chambre trois ou quatre tabatières de rechange, car si 
les séancRs étaient intéressantes, si l'empereur se mettait à discu- 
ter, il faisait une consommation ou plutôt un gaspillage incroyable 
de tabac. Mon père a assisté à plusieurs belles discussions. Il n'y 
régnait pas toute la liberté qu'on a bien voulu dire, mais enfin la 
contradiction se faisait jour, dans les commencemens surtout et sur 
les sujets qui ne touchaient que de loin à la politique. Quand la 
discussion languissait, quand l'empereur avait envie de la ranimer, 
il adressait quelques provocations transparentes, quelquefois des 
apostrophes ou sérieuses ou plaisantes, aux membres éminens du 
conseil, à ceux qui se portaient volontiers ses contradicteurs. On 
sentait que le maître était de belle humeur et en train de discourir; 
les langues se déliaient aussitôt. 

L'empereur avait successivement repris tous les usages et les 
divertissemens de l'ancienne cour. Dans ces occasions, il aimait à 
être entouré de ses chambellans et des personnes de sa maison. Il 
affectait de causer de préférence avec eux. La chasse à courre 
redevint, comme autrefois, un des plaisirs les plus à la mode. La 

TOME XNV. 1818. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

première fois qu'on essaya une meute nouvellement montée pour 
le cerf, mon père fut invité, quoiqu'il ne fût pas de service. C'é- 
tait à Fontainebleau. Il y eut quelque temps de perdu au début; le 
cerf détourné avait vidé l'enceinte ; les chiens le rapprochaient 
lentement. Pendant ce temps, l'empereur mit pied à terre et, la 
bride de son cheval à la main, commença à parler chasse. Mon 
père , grand amateur, lui expliqua par le menu comment on s'y 
prenait pour faire le bois et toutes les rubriques de la chasse à 
courre. Le cerf lancé, on partit. Quelques heures après, les chiens 
tombèrent en défaut; nouvelle halte de l'empereur et de sa suite, 
nouvelle conversation. « Maréchal, dit l'empereur à Berthier, qui 
était son grand veneur, je parie que vous ne comprenez rien à ce 
qui se passe. Vous croyez peut-être que ces gens qui courent à 
cheval en donnant du cor avec ces chiens qui les suivent ne savent 
ce qu'ils font, et que, si nous relançons notre cerf, comme je l'es- 
père bien, ce sera un hasard; pas du tout : c'est très savant la 
chasse à courre, presque aussi savant que la guerre. » Et là-dessus 
il répéta, d'une façon très exacte et très animée, tout ce qu'il ve- 
nait d'apprendre l'instant d'auparavant. 11 lui échappa cependant 
quelques erreurs. Mon père les releva en riant. « Ah ! monsieur 
d'Haussonville, vous êtes mon maître, mais pourquoi me trahissez- 
vous auprès du maréchal ? Avouez cependant que j'ai bien retenu 
vos leçons. » Cela était vrai. Mon père fut depuis invité à toutes les 
chasses; l'empereur le questionnait sur le mérite de ses piqueurs 
et de ses chiens. Mon père lui disait ce qu'il en pensait. « Dites 
donc cela à Berthier. » Mon père n'en faisait rien, mais le grand 
maréchal du palais Duroc, avec lequel il était lié, lui disait de 
temps en temps : «.Vous devriez demander à l'empereur de réta- 
blir la grande-louveterie. » Que cette idée vînt de Duroc ou de 
l'empereur lui-même, mon père fit semblant de ne pas comprendre. 
Nommé chambellan sans l'avoir souhaité, presqu'à son corps dé- 
fendant, il ne se sentait pour le nouveau régime et pour son chef 
aucun sentiment incompatible avec les obligations de sa charge, 
mais il ne se souciait pas de recevoir, encore moins de solliciter, 
une de ces faveurs personnelles qui imposent la reconnaissance et 
le dévoûment comme un devoir. Mon père avait d'ailleurs plutôt 
du goût pour l'empereur, qui l'avait évidemment distingué parmi 
ses chambellans, car il le faisait continuellement mettre de service 
hors de son tour, et le traitait en toute occasion avec beaucoup 
d'affabilité. Les personnes qui approchaient l'empereur félicitaient 
mon père de cette constante bienveillance qui n'était pas également 
accordée à tout le monde. Elles s'étonnaient sinon de la familiarité, 
personne n'en a jamais eu avec lui, du moins de l'aisance avec la- 



SOUVENIRS DE l' ÉMIGRATION . 115 

quelle mon père soutenait la conversation quand l'empereur l'en- 
tamait. Avec mon père, il la mettait invariablement sur le faubourg 
Saint-Germain, dont mon père commandait en second une légion : 
« Qu'est-ce que diront de cela vos amis et les belles dames du fau- 
bourg? Elles me détestent bien, n'est-ce pas, sans en rien laisser 
voir... Comment telle chose se passait-elle dans l'ancienne cou]^ 
Tous ces vieux usages étaient fort sensés; ils avaient tous leurs 
raisons d'être; j'en ai déjà rétabli beaucoup, je n'en resterai pas 
là, etc. » Il y avait presque toujours un but facile à discerner dans 
les moindres paroles de l'empereur. Il passait d'un sujet à l'autre 
brusquement, sans ti'ansition. Il aimait qu'on le comprit vite, qu'on 
répondit tout droit à sa pensée. Mon père s'y appliquait, c'était sa 
seule flatterie. Il n'aurait tenu qu'à lui de croire qu'il avait du 
crédit, car plusieurs personnes, dont il n'aurait jamais pensé qu'il 
pût être le protecteur, le prièrent d'intercéder pour elles. Une fois 
ou deux, parlant des gens qui touchaient de près à mon père et 
qui avaient demandé des faveurs insignifiantes, l'empereur avait 
dit : « Cela fera plaish' à M. d'Haussonville, il faut le faire. » On 
avait rapporté ce propos à mon père, mais il était persuadé que 
cette apparence de crédit tenait surtout à ce que l'empereur savait 
bien qu'il n'en prétendait faire aucun usage. 

Mon père croyait au bon cœur de l'empereur; il en donnait pour 
preuve ses attentions pour Marie-Louise qui le redoutait un peu, 
mais qui semblait avoir pour lui une affection véritable. Il ne dé- 
plaisait pas à l'empereur qu'on s'en aperçût ; peut-être même y 
avait-il quelque affectation dans la familiarité conjugale et bour- 
geoise avec laquelle il traitait la fille des empereurs d'Allemagne. 
11 allait de temps en temps à la Malmaison voir encore Joséphine, 
un peu en cachette de la nouvelle impératrice, et comme par ha- 
sard. H mettait grand soin à ne pas rester seul avec elle. En sor- 
tant, il recommandait aux personnes de sa suite de pas dire qu'il 
était allé à la Malmaison : « Cela ferait de la peine à ma femme. » 

Mon père a été témoin de quelques-unes de ces scènes de colère 
qui ont tant de fois épouvanté les Tuileries. Elles lui ont toutes 
paru parfaitement volontaires et combinées avec un art assez ap- 
parent, qui d'ailleurs n'en diminuait en rien l'effet. L'empereur ne 
procédait pas toujours par l'emportement et l'éclat. Il avait plu- 
sieurs manières d'accabler ceux contre lesquels il méditait une pa- 
reille exécution. M. de Foutanes, qui au temps du consulat lui avait 
adressé tant d'ingénieuses flatteries, devint un jour une de ses vic- 
times. Voici comment et à quelle occasion. 

L'Académie avait approuvé et autorisé la lecture en séance pu- 
blique du discours de réception à l'Académie française de M. de 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

Chateaubriand. L'empereur s'était fait lire dans son cabinet par 
M. Daru les épreuves de ce discours qui éveillait fort, par avance, 
la curiosité publique. L'auteur du Génie du chrisiianimic succé- 
dant à Ghénier y parlait des événemens de la révolution, du juge- 
ment et de la condamnation de Louis XVI, d'une manière qui avait 
pirofondément irrité l'empereur. Il avait commencé par exhaler en 
termes fort amers sa mauvaise humeur contre les membres de l'A- 
cadémie, qui avaient laissé passer de telles choses sans se douter 
seulement de leur danger. Il ne pouvait s'en taire avec les per- 
sonnes de son entourage. Ce fut pendant plusieurs jours l'objet de 
tous ses entretiens. Mon père a gardé un exact souvenir des paroles 
dont retentirent alors les Tuileries : « Comment ! je me tue l'àme 
et le corps pour faire oublier à ce pays les divisions du passé; je 
l'ai guéri de la fièvre révolutionnaire en l'enivrant de gloire mili- 
taire; tous mes efforts tendent à faire vivre en paix sous mon 
sceptre l'ancienne et la nouvelle France. J'ai réuni autour de ma 
personne des hommes qui naguère se détestaient. Je fais vivre en 
bonne amitié dans ma cour, près de moi, les anciens émigrés, les 
membres du comité de salut public et les régicides, — car vous avez 
voté la mort de Louis XYI, vous, Gambacérès, quoique vous vous en 
défendiez, mais je sais bien ce qu'il en est... Et je permettrais, moi, 
que pour arrondir ses périodes un lettré vaniteux vienne compro- 
mettre les heureux résultats de ma politique. Les ingrats et les sots ! 
Ils ne se rendent pas compte de ce qu'ils font; ils ne comprennent 
rien au rôle qui m'est échu. Les royalistes ont toujours leur Henri IV 
à la bouche. Henri IV, c'est moi ! Ma situation est toute pareille à 
la sienne ; je refais ce qu'il a fait, et dans des temps plus difliciles, 
et mieux que lui peut-être, quoique ce fût un prince très habile. Il 
était placé entre les ligueurs et les protestans, comme je le suis 
entre les révolutionnaires et les gens de l'ancien régime. Quand il 
faisait quelque chose pour ses anciens coreligionnaires : « Voyez, 
disaient les ligueurs, il est resté huguenot. » S'il accordait quelque 
faveur à des catholiques : « Il a oublié ses vieux et vrais amis, » 
s'écriaient Duplessis Mornay et ses premiers compagnons d'armes. 
J'ai affaire à des difficultés toutes semblables. On se tait, ou l'on 
récrimine à huis clos parce que je ne laisse pas parler si haut. Mais 
j'entends très bien ce qu'on n'ose pas dire ; je sais à quoi m'en te- 
nir, et si je ne leur faisais pas la loi, ces gens-là se dévoreraient 
entre eux, car les passions qui dorment au fond des cœurs sont- de 
nos jours autrement vives qu'au temps du Vert-Galant; et toutes 
ces belles dames qui font les renchéries et ne veulent point paraître 
à ma cour, si je lâchais les lions, elles en verraient de cruelles ! 
C'est moi qui les protège tous, et je me laisserais braver par un pa- 



SOUVENIRS DE l'É3IIGRATI0N. 117 

ladin qui ne comprend seulement rien à l'œuvre que j'accomplis. 
Ah ! M. de Chateaubriand ne se plaît pas dans la France que je lui 
ai faite. Eh bien, qu'il aille vivre ailleurs !.. » 

Cependant ces sorties, dont l'écho n'allait pas assez loin, ne suffi- 
saient pas à son dessein. Au dimanche suivant, quand l'empereur 
sortit de son cabinet pour se rendre à la messe avec la famille irfl- 
périale, son regard parut chercher quelqu'un parmi la foule de ceux 
qui attendaient pour le saluer au passage. Il se fixa bientôt sur 
M. de Fontanes que ce regard parut pétrifier, et qui, plus mort que 
vif, semblait vouloir entrer tout entier dans la muraille contre la- 
quelle il cherchait à s'effacer. L'empereur s'avança doucement vers 
lui, avec ce dandinement d'une jambe sur l'autre qui lui était par- 
ticulier. Tous les yeux étaient grands ouverts, toutes les oreilles 
tendues; on pressentait la tempête. Arrivé devant M. de Fontanes, 
dont les genoux tremblaient, il s'arrêta, haussa par trois fois les 
épaules, aussi lentement et aussi haut qu'il les put lever : Grands en- 
fans! Pauvre France l dit-il à demi-voix; puis il reprit son chemin. 
Les personnes qui n'avaient pas perdu toute pitié s'empressèrent 
autour de M. de Fontanes resté comme affaissé sous ces paroles. 
Pareilles scènes ne peuvent jamais être oubliées de ceux qui les 
supportent. Ceux qui se les permettent ont-ils plus tard le droit de 
crier à l'ingratitude? 

Mon père fut nommé, en 1811, candidat au corps législatif pour 
l'arrondissement de Provins; il l'apprit par le journal. L'usage vou- 
lait qu'on fît des visites aux sénateurs qui choisissaient, parmi les 
candidats, les députés définitifs; mon père l'ignorait, et n'en fit pas. 
Les sénateurs crurent qu'il n'avait pas voulu, en sa qualité de 
chambellan, accomplir cette formalité ; il ne fut pas choisi. 

Mon père était de service auprès de l'empereur quand il partit 
pour la campagne de Russie. A son retour, dans les circonstances 
que chacun sait, mon père fut encore désigné. L'empereur, qui avait 
toutes les espèces de mémoires, lui dit : « Mais vous étiez déjà de 
service quand je suis parti. » Et puis aussitôt, venant comme à 
l'ordinaire au faubourg Saint-Germain : « Ils croient avoir des rai- 
sons d'être contons dans votre faubourg; mais ils se trompent en- 
core cette fois; je rétablirai mes affaires, j'en ai rétabli de plus 
difficiles. Au reste, c'est leur intérêt que je réussisse, qu'ils le 
sachent bien, et qu'ils se conduisent en conséquence. » Depuis ce 
retour de Russie, l'empereur, quoiqu'il affectât beaucoup de con- 
fiance, semblait avoir perdu toute tranquillité d'esprit. Il était agité 
et nerveux. Ses partisans, son entourage, étaient évidemment in- 
quiets. Mon père m'a raconté que, à la séance d'ouverture des 
chambres législatives, l'empereur fit un léger faux pas en montant 



118 REYUE DES DEUX MONDES. 

les marches du trône. Une des grandes croix qu'il portait sur sa 
poitrine tomba, et mon père la ramassa : « Pourquoi ne la remet- 
tez-vous pas à l'empereur? lui dit Rapp, qui était à côté de lui. — 
Ne faisons pas remarquer cela, répondit mon père, des supersti- 
tieux pourraient en tirer mauvais augure, — Vous avez raison, 
répondit Rapp, et plût à Dieu qu'ils n'aient pas raison ! » C'était 
beaucoup dire de la part de Rapp. 

Après les revers de la campagne de 1814, quand l'impératrice 
Marie-Louise, régente de l'empire, quitta la capitale menacée, mon 
père l'accompagna. MM. de Cussy, de Seyssel étaient de ce voyage, 
ainsi que M. de Beausset, préfet du palais, qui s'attribue dans ses 
Mémoires un rôle principal qui ne fut pas tout à fait le sien. Cette 
retraite avait été désapprouvée par le public et par la maison en- 
tière de l'impératrice. Le départ eut lieu de Paris le 29 mars au 
soir; le 2 ou 3 avril, les princes Joseph, Louis et Jérôme, frères de 
l'empereur, étaient venus rejoindre à Blois ces tristes restes d'une 
cour déchue. Soit qu'ils eussent l'intention de se ménager une ga- 
rantie du côté de l'Autriche en s'emparant de la personne de l'im- 
pératrice, soit qu'ils eussent songé à rejoindre, avec elle et son fils, 
l'armée française qui revenait d'Espagne et à tenter les dernières 
chances d'une guerre civile, ils employèrent tous les moyens, de- 
puis la prière jusqu'à la menace, pour décider l'impératrice à passer 
de l'autre côté de la Loire. Elle résista tant qu'elle put; ils parlèrent 
alors de l'y contraindre par la force. De plus en plus effrayée, 
Marie-Louise sortit précipitamment de sa chambre, et appela près 
d'elle M. de Beausset : « Monsieur, dit-elle tout effarée, les frères 
de l'empereur veulent me faire partir de Blois malgré moi ; ils 
me menacent de me faire enlever ainsi que mon fils. Que dois- 
je faire ? — Votre volonté , répondit M. de Beausset. — Mais 
obéira-t-on à ma volonté ou aux ordres des frères de l'empereur? 
Allez, je vous prié, vous assurer des dispositions de ma maison. » 
La première personne que M. de Beausset rencontra fut mon père. 
11 lui raconta ce qui se passait ; mon père comprit en un instant la 
gravité du conflit et l'intérêt qu'il y avait à s'assurer de l'appui des 
officiers de la garde de l'impératrice contre la violence de ses frères. 
Sans consulter davantage, il descendit rapidement l'escalier au 
point de faire une chute assez rude, appela à grands cris les offi- 
ciers de la garde qui se promenaient dans la cour, puis les haran- 
guant du haut des dernières marches : « On veut, s'écria-t-il, con- 
traindre l'impératrice à passer la Loire; elle me charge de vous 
demander si vous la laisserez violenter par les membres du conseil 
de régence. La femme et le fils de notre souverain attendront-ils 
ici, entourés de nos respects, l'issue des événemens, ou souflrirons- 



SOUVENIRS DE l'ÉMIGRATION. 119 

nous qu'on les précipite dans une fuite sans dignité et dans des 
essais de guerre civile? Voulez-vous obéir à l'impératrice? ou la li- 
vrerez-vous prisonnière à ses frères? — Non, non, répondirent 
toutes les voix. — Eh bien, suivez-moi. » L'impression avait été ra- 
pide, le mouvement fut général; tous ces officiers conduits par mon 
père assurèrent Marie-Louise de leur respect et de leur obéissance. 
Déjoués dans leur projet, les frères de l'empereur déclarèrent qu'ils 
avaient été mal compris et s'excusèrent fort humblement. Trois 
heures après, arrivait à Blois la nouvelle de l'abdication de Fon- 
tainebleau. Mon père se félicitait, en racontant cet épisode, de la 
résolution dont il avait fait preuve et de l'influence qu'elle a exercée 
sur le cours des événemens. (( C'est la seule fois, disait-il en riant, 
que j'ai donné à l'histoire l'occasion de prononcer mon nom. Elle 
n'en aura pas long à dire, mais elle ne me blâmera pas. » 

L'impératrice, en apprenant que l'empereur avait reçu en sou- 
veraineté l'Ile d'Elbe, voulut savoir ce qu'elle devait penser de son 
nouveau séjour; elle fit aussitôt demander M'"Ule Brignole, qui était 
Génoise et qui y avait séjourné quelqua temps. Il n'est pas de 
questions qu'elle ne lui fît sur le climat, sur les habitans, sur les 
ressources du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu'elle pût 
avoir un autre séjour que celui de son époux, ni un autre avenir 
que le sien. Son langage n'était pas seulement convenable sur le 
compte de l'empereur; il était plutôt exalté. Il se modifia toutefois 
un peu après qu'elle eut reçu une lettre de l'empereur d'Autriche 
apportée par M. le comte de Sainte-Aulaire. Mon père est demeuré 
persuadé qu'elle était de bonne foi et ne songeait pas alors à sé- 
parer son sort de celui qu'elle a depuis si complètement oublié. 
Cependant, j'ai ouï raconter à M. le comte de Sainte-Aulaire une 
anecdote qui prouverait qu'elle n'éprouvait guère, même en ce mo- 
ment, des sentimens qui fussent en rapport avec sa situation. An- 
noncé de grand matin, pendant cpi'elle était encore couchée, M. de 
Sainte-Aulaire fut reçu par l'impératrice à peine éveillée et assise 
sur le bord de son lit, tandis que ses pieds déchaussés sortaient de 
dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence 
d'une si grande infortune, car la lettre dont il était porteur appre- 
nait à la fois l'acte de déchéance et la tentative d'empoisonnement 
de l'empereur à Fontainebleau, il tenait les yeux baissés pour n'a- 
voir pas l'air d'observer sur sa figure l'effet de la triste missive. 
« Ah! vous regardez mon pied, lui dit l'impératrice; on m'a tou- 
jours dit qu'il était joli. » Cette préoccupation de coquetterie fé- 
minine parut singulière à M. de Sainte-Aulaire en pareille circon- 
stance. 

Pendant que mou père accompagnait l'impératrice Marie-Louise, 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

les péripéties de la campagne de France avaient amené l'empereur 
Napoléon tout près de Gurcy. Le 18 janvier ISlIi, il avait couché 
au château de Nangis; il en était parti le 19 de très bonne heure, 
anxieux d'apprendre les nouvelles de ce qui s'était passé à Monte- 
reau, d'où le général Pajol avait reçu ordre de chasser les Prussiens 
et les AVurtembergeois. Arrivé à trois lieues de Nangis, au carre- 
four des routes de Donnemarie et de Montereau, l'empereur des- 
cendit de cheval et se fit allumer un feu de bivouac sur un des 
côtés du grand chemin, au coin de l'avenue de Gurcy, près d'une 
rachée d'acacias que j'ai fait conserver. Avec la connaissance par- 
faitement exacte qu'il avait du pays, il ne se souciait pas de conti- 
nuer sa marche jusqu'au village de, Salins, situé dans un fond 
entre deux pentes assez abruptes, parce que les Prussiens pou- 
vaient avoir intercepté la route en cet endroit. Il soutenait avec 
raison qu'il devait y avoir moyen de se rendre par des chemins de 
plaine jusqu'à Montereau. Dans son état-major, personne ne pou- 
vait lui donner à cet égard une assurance positive : <( A qui sont ces 
bois? — A M. d'Haussonville, répondit M. de Mortemart, qui faisait 
en ce moment près de lui les fonctions d'officier d'ordonnance, et le 
château est à une demi-lieue d'ici. — Allez-y prendre les informa- 
tions dont j'ai besoin. » M. de Mortemart partit, mais il fut reçu 
à coups de fusil par un corps détaché de Prussiens qui avaient 
coupé l'avenue et passé la nuit dans les taillis qui la bordaient. 
M. de Mortemart revint. « M. d'Haussonville est grand chasseur, il 
doit y avoir des gardes ici connaissant bien les environs; qu'on 
aille les chercher. » Un de nos gardes faisait justement partie des 
groupes de paysans qui regardaient curieusement l'empereur. Il 
s'avança et donna les renseignemens désirés. Pendant ce temps-là 
arriva le courrier du général Pajol apportant la nouvelle de la dé- 
route des Prussiens au pont de Montereau. 

Depuis que je suis devenu propriétaire de Gurcy, j'ai toujours 
eu l'intention d'élever une pierre commémorative en cet endroit et 
d'y mettre la date du jour où l'emperem* Napoléon P*" y apprit le der- 
nier succès réservé à ses armes. Je n'ai point voulu le faire sous le 
règne de Napoléon III. Le régime impérial était trop à la mode. 
Qui sait ! on aurait peut-être pris cela, de ma part, pour un acte 
de courtisanerie. Depuis j'ai hésité, mais pour un autre motif. Qui 
sait encore? Peut-être cela passerait-il aujourd'hui pour un acte 
d'hostilité contre la république? Bref, le monument est encore 
à élever. Si j'attends que les passions des partis soient éteintes 
ou que les sottes interprétations aient cessé d'avoir cours, cela 
pourra me retarder longtemps. 

Mon père ne fut ni bien ni mal reçu à la nouvelle cour. La ren- 



SOUVENIRS DE l' ÉMIGRATION. 121 

trée des Bourbons était bien loin de lui déplaire ; mais la façon 
méprisante dont les partisans du nouveau régime parlaient de l'em- 
pire et de l'empereur lui paraissait aussi ridicule qu'imprudente. 
On le nomma officier supérieur dans la première compagnie des 
mousquetaires gris de la garde du roi, dont M. de Lauriston était 
capitaine. En cette qualité, il dut, lors du retour de l'île d'Elbe, 
escorter Louis XVIII jusqu'à la frontière de Belgique. La fortune 
ne contrariait pas son inclination en l'envoyant, à si peu de jours 
de distance, protéger tour à tour la retraite de ceux qu'elle avait 
successivement trahis. Rentré à Paris, mon père fut, par suite 
d'une mesure générale, exilé par l'empereur à quarante lieues de 
la capitale. Gurcj^ était à vingt lieues, on lui permit d'y résider. 
Pendant qu'il était chez lui, il reçut une lettre par laquelle le mi- 
nistre lui annonçait que le roi Louis XYIII l'avait nommé et que 
l'empereur le confirmait officier de la Légion d'honneur. Ainsi 
mon père se trouvait à la fois exilé et décoré par le nouveau gou- 
vernement. 

Le retour définitif des Bourbons réjouit beaucoup mon père. 
L'établissement d'une monarchie constitutionnelle, sur le modèle 
de celle qu'il avait vue en Angleterre, était conforme à ses opi- 
nions. La création d'une pairie héréditaire lui paraissait consacrer 
l'alliance heureuse des souvenirs du passé et des besoins du pré- 
sent. Il fut nommé pair le 17 août 1815. Il apprit sa nomination 
par un billet que lui écrivit M. le comte Mole avec cette suscrip- 
tion : « A M. le comte d'Haussonville, pair de France, M. le comte 
Mole, pair de France. » Ils firent ensemble les visites d'usage. Mon 
père porta dans l'exercice de ses nouvelles fonctions un zèle qui ne 
se ralentit pas un instant pendant toute la durée de la restauration. 
Tous ses collègues ont apprécié la remarquable rectitude de son 
esprit, son inaltérable modération, sa tranquille fermeté, son dé- 
sintéressement absolu. Partisan très décidé du principe de la légiti- 
mité, il portait un grand respect aux prérogatives de la couronne ; 
il était d'avis qu'on ménageât les susceptibilités royales et que la 
pratique du gouvernement représentatif ne fût pas, au début, ren- 
due trop difficile ou trop blessante pour les princes de cette maison 
habituée depuis si longtemps à exercer un pouvoir sans contrôle. 
Cependant les tentatives faites pour reprendre par la violence ou 
par la ruse les concessions octroyées en 1815 lui parurent tou- 
jours des actes de folie et de mauvaise foi. Jamais il ne prêta son 
concours aux manœuvres des ultra-ioyalistes. Il les combattit dans 
tous les temps et sous toutes les formes. 

Jusqu'en 1821, époque de la mort du cardinal de la Luzerne, 
mon père avait assisté régulièrement aux réunions politiques qui se 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

tenaient chez ce prélat éclairé. Plus tard il fut l'un des organi- 
sateurs des réunions d'un esprit tout semblable qui prirent le nona 
de réunions Mortemart, et plusieurs fois on se donna rendez-vous 
chez lui pour s'entendre sur l'opposition à faire aux mesures du 
ministère de M. de "Villèle, dont mon père s'était porté l'adversaire 
résolu. A la cour, où l'on ne pouvait douter de l'attachement de 
mon père et de son peu d'ambition, on ne comprenait rien à cette 
conduite, (( Mais d'où vient donc le mécontentement de M. d'Haus- 
sonville? disait Charles X. Est-ce qu'il voudrait qu'on le fît duc 
ou grand louvetier? Encore faudrait-il au moins qu'il prît la peine 
de le demander. » Mon père n'avait rien à demander, car, en 
réalité, il ne souhaitait rien, sinon de pouvoir détourner à temps 
un malheureux prince de la voie funeste où il s'engageait alors, 
et qui le conduisit aux abîmes. Lors du ministère de M. de Mar^ 
tignac, mon père fut nommé secrétaire de la chambre des pairs. 
En cette qualité, il allait, avec le bureau de la chambre, porter, 
de temps à autre , aux Tuileries , les lois qu'avait votées la 
chambre. Charles X retenait toujours le bureau pour causer; la 
loi récemment votée servait habituellement de point de départ 
à la conversation, mais bientôt on passait à des généralités po^ 
litiques. Non -seulement le roi, qui s'adressait plus volontiers à 
mon père, parce qu'il l'avait connu en émigration, tenait dans ces 
occasions un langage parfaitement constitutionnel, mais il semblait 
mettre quelque empressement et presque de l'affectation à rassurer 
ses interlocuteurs sur ses dispositions à l'égard de la charte et des 
libertés publiques. Ses paroles avaient l'air un peu étudiées, mais 
d'ailleurs enjouées, caressantes. Étaient-elles sincères? Mon père 
n'en a jamais douté. 

Les ordonnances de juillet ne surprirent pas seulement mon père, 
elles l'indignèrent. Il aurait toutefois préféré un autre dénoûment 
à la crise. Le 3 août, il écrivit au lieutenant général du royaume 
pour l'engager à ne pas porter ses mains sur la couronne et à la 
placer sur la tête du duc de Bordeaux. — Le roi n'a jamais parlé de 
cette lettre à mon père, qui a toujours cru cependant qu'elle était 
parvenue à son adresse. Yoici pourquoi : A la sortie de la séaiice 
du 9 août 1830, la reine prit mon père par le bras, et, l'entraînant 
et le pressant contre elle, se mit à lui parler d'une voix émue et 
précipitée. Malheureusement les tambours qui battaient aux champs 
empêchèrent mon père d'entendre cette confidence royale. « ...Mal- 
gré nous, croyez-le bien, malgré nous, » furent les seuls mots qui 
parvinrent un peu distinctement à son oreille. Il a toujours été 
persuadé que la reine, ayant eu connaissance de sa démarche, 
avait voulu lui expliquer les motifs de la détermination du roi. 



«OUVEKIRS DE l'ÉMIGRATION. 123 

Mon père prêta serment comme pair de France, non sans quel- 
ques scrupules que sa raison et son amour du pays firent taire. La 
veille de la séance, il avait rencontré M. le prince de Laval-Mont- 
morency, qui lui avait exposé au long toutes les raisons qui de- 
vaient, suivant lui, porter tous les gens raisonnables à se grouper 
autour du gouvernement nouveau. Cependant il se trouva que le 
lendemain il se refusa à prêter serment. « Qu'est-ce qui vous a 
pris? lui dit mon père, la première fois qu'ils se retrouvèrent en- 
semble ; ne m'avez-vous pas engagé fortement à continuer de siéger 
à la chambre des pairs? — Ali! moi, c'est différent, un Montmo- 
rency! vous comprenez? — Je ne comprends pas du tout, répondit 
mon père, et je trouve votre raison plus que singulière. » Le prince 
se mit à balbutier, comme c'était assez son habitude. 

Mon père prêta le concours le plus constant à toutes les mesures 
qui pouvaient consolider le gouvernement de 1830, mais l'abolition 
de l'hérédité de la pairie, et la nomination successive d'un grand 
nombre de pairs nouveaux qu'il ne connaissait pas, lui firent perdre 
peu à peu son entrain pour les affaires publiques. Ce fut par de- 
voir , ce ne fut plus par inclination qu'il suivit les débats de la 
chambre. Après la mort de sa mère, en 1836, il prit pour la cam- 
pagne qu'il avait toujours beaucoup aimée, et pour la terre de 
Gurcy dont il était devenu possesseur, un goût encore plus pro- 
noncé. Il en revenait le plus tard possible, et y retournait aux pre- 
miers beaux jours. Rien ne lui plaisait tant que la vie régulière et 
paisible qu'il s'y était faite. Quand nous étions tous réunis avec 
quelques amis, il se sentait parfaitement heureux. 

C'est le 1" novembre 1846, anniversaire du jour de sa naissance 
et de la mort de mon grand-père, que j'ai perdu mon père à Gurcy. 
L'inflammation de la gorge qui l'a enlevé fit, dès le second jour, 
les plus terribles ravages et le priva de l'usage de la parole. Il ne 
garda dès lors aucune illusion sur son état et l'envisagea sans 
trouble. Il prit affectueusement les mains de ma mère et les mit 
dans les miennes, embrassa tendrement ma femme et mes enfans 
et demanda .le curé du village. Son regard semblait prench-e congé 
de chacun, et ses lèvres nous souriaient encore quand déjà son vi- 
sage portait les traces de sa fin prochaine ! . . 

« Votre père est une créature aimée du ciel, m'avait dit plu- 
siem'S fois M™® de Broglie, qui lui portait une véritable affection, 
et la paix de Dieu règne dans son âme à son insu. » Cette paix in- 
térieure ne fut jamais plus visible qu'à ses derniers momens. 

C"^ d'Haussonville. 



DE LA SITUATION 

DE 

L'ENSEIGNEMENT MÉDICAL 

EN FRANCE 



I. 

Sous la pression de ses effroyables malheurs, la France, par un 
mouvement unanime d'opinion, s'est attachée à la réforme de son 
enseignement supérieur. Elle a compris que cet enseignement est, 
entre tous, celui qui règle, assure et développe les forces diri- 
geantes et organisatrices du pays. Les enseignemens primaire et 
secondaire préparent, l'enseignement supérieur façonne et achève 
l'homme qui sait penser, juger, décider et agir. Si cet enseigne- 
ment languit, s'il fléchit sur tels ou tels points, la direction sociale 
devient incertaine et dévie, la sécurité du pays est elle-même com- 
promise. L'enseignement supérieur, c'est le commandement et la 
direction. Que devient un peuple mal dirigé, une nation com- 
mandée par l'impéritie et la présomption? Ils courent à l'anarchie 
et aux défaites. La science fournit les armes qui défendent; elle 
organise les résistances ; elle rend efficace la lutte des nations pour 
la vie. Ce n'est pas que la science soit tout, et qu'elle suffise à rem- 
placer les grandes vertus publiques : loin de là; mais, bien com- 
prise, la science prouve elle-même l'impérieuse nécessité des 
grandes vertus sociales, et elle en devient l'inspiratrice, elle mon- 
tre ce que peuvent l'esprit de discipline, d'obéissance, de sacri- 
fice, le respect de toutes les autorités légitimes, de l'autorité mo- 
rale surtout, source de toutes les autres. 

Le gouvernement qui venait de sombrer dans la défaite n'avait 
pas mis au nombre de ses préoccupations primitives et essentielles 



l'enseignement -MÉDICAL EN FRANCE. 125 

le développement de l'enseignement supérieur. Il l'avait longtemps 
laissé au point même où il l'avait trouvé, ne paraissant pas se 
douter qu'il mettait ainsi en souffrance les intérêts sociaux les plus 
élevés. Durant cette période du gouvernement impérial, le rapide 
accroissement des sciences naturelles et biologiques transformait 
toute une partie capitale de l'enseignement supérieur. Demeurer 
immobile dans les erremens du passé, c'était bientôt se condam- 
ner à se trouver en arrière. Autour de nous, les autres croissaient 
et se fortifiaient; l'Allemagne surtout multipliait ses moyens d'é- 
tude, se couvrait de laboratoires, augmentait le nombre de ses 
chaires, grandissait la situation de ses professeurs, fomentait, dans 
chacune de ses universités, une vie intense, qui de là rayonnait, et 
surexcitait l'orgueil national. Nous assistions à ce spectacle sans 
en pénétrer la portée. JXous nous sentions tellement assurés de nos 
gloires passées qu'elles nous paraissaient remplir encore le pré- 
sent, et il ne nous semblait pas possible que notre vieille supré- 
matie pût être ébranlée. 

Ce qui pouvait contribuer à nourrir nos illusions, et à nous 
tromper sur l'état de misère où nous tombions peu à peu, c'est 
que, malgré tout, la science française faisait encore grande figure. 
L'activité ingénieuse et féconde de l'esprit français semblait avoir 
le don de suppléer aux ressources qui lui manquaient. Elle se créait 
quelque obscure et pauvre retraite d'où sortaient cependant d'écla- 
tantes découvertes. Quels étaient en effet les laboratoires où s'éla- 
boraient les travaux de la physiologie française, ceux, en particu- 
lier, de M. Claude Bernard? Quels étaient les amphithéâtres où se 
préparaient les recherches anatomo-pathologiques de la médecine 
française, celles de Cruveilhier qui restent comme un étonnant 
modèle? Cependant la science française était menacée; les moyens 
d'étude lui manquaient , surtout en fait d'études expérimentales, 
et l'expérimentation est un élément essentiel du progrès scienti- 
fique. La science ne peut prospérer lorsque l'un de ses élémens de 
progrès vient à faire défaut. Voilà ce que disaient ceux-là mêmes 
qui, par leurs travaux, semblaient donner un démenti à de telles 
plaintes. Ces travaux, ils les montraient arrêtés ou incomplets par 
le défaut d'organisation et de puissance de nos instrumens de tra- 
vail. Ils ajoutaient, en outre, que si, à la rigueur, ils avaient pu 
suffire à mener à fin quelques recherches personnelles, ils ne pou- 
vaient enseigner, former des générations scientifiques pleinement 
instruites et assurant l'avenir de la science française. Ces plaintes 
ne pouvaient ne pas être entendues; elles étaient déjà comprises 
par quelques-uns avant nos désastres; après, elles émurent tous 
les esprits. Tous les corps électifs, les grands corps savans, les 
chambres, les assemblées municipales des grandes villes, les mi- 



126 REVrE DES DEUX MONDES. 

nistres qui ont pris successivement le gouvernement de l'instruc- 
tion publique, les hauts fonctionnaires de l'université, firent tous 
entendre les mêmes vœux, et réclamèrent d'une voix unanime la 
réforme de notre enseignement supérieur. Celle-ci devint l'une de 
ces nécessités publiques qu'il faut satisfaire à tout prix. On se mit 
à l'œuvre ; au calme apathique succéda une activité louable. Les 
résultats ne se firent pas attendre. Nos facultés scientifiques furent 
dotées d'instrumens puissans de travail; partout s'élevèrent des 
laboratoires de recherches et d'enseignement; d'importantes ques- 
tions d'organisation surgirent, celles entre autres de la création 
de grands centres universitaires, doués d'une certaine autono- 
mie, et où seraient plus particulièrement réunis, et sous la forme 
la plus perfectionnée, tous les moyens d'investigation, d'analyse et 
de détermination. 

Tous les progrès désirables ne sont pas accomplis, tant s'en faut; 
mais de sérieux sont déjà réalisés, d'autres sont en voie, et abou- 
tiront prochainement. Nous voudrions montrer où nous en sommes, 
non sur tous les points de l'enseignement scientifique, mais sur un 
point, sur un département particulier, à la vérité très important, 
de notre haut enseignement, sur l'enseignement médical. Par la 
nature de son objet, qui est la vie humaine, saine ou troublée, l'en- 
seignement médical est l'un des plus complexes et des plus élevés; 
par son caractère professionnel qui lui soumet l'une des profes- 
sions les plus agissantes et les plus nécessaires de la société, il est 
l'un de ceux qui doivent le plus préoccuper l'état. 

Etudier la vie humaine sous toutes ses formes, dans tous les mi- 
lieux, et à ses momens divers, pénétrer les plus apparens comme 
les plus cachés de ses secrets, surprendre ses premiers actes, sui- 
vre son développement, déterminer ses fonctions, leur hiérarchie 
et leur fin, assister à sa déchéance, voir enfin comment elle se 
brise ou se dissout, quelle étude ! D'un diagnostic exact de la ma- 
ladie aller aux questions d'art et de pratique, voir comment les 
maladies guérissent naturellement, comment elles amènent la 
mort, et de cette double connaissance déduire l'ensemble de ces 
indications d'agir qui ont reçu le nom d'indications thérapeutiques, 
déterminer les moyens de les remplir, par cette voie conduire la 
maladie à la guérison, ou ralentir et adoucir les approches d'une 
mort inévitable, remédier aux infirmités, prévenir le mal, éloigner 
les influences hostiles à la vie : tel est, à son point de départ 
comme à son aboutissant, l'enseignement médical. En est-il un qui 
se propose un objet plus considérable, qui soit plus plein de révé- 
lations admirables, qui touche à des intérêts plus saisissans? 

Aussi, quelle profession pénètre plus profondément au cœur des 
sociétés humaines que celle du médecin? I»e partout, il est fait ap- 



l'enseignement médical ex frange. 127 

pel à son savoir. L'individu, la famille, la commune, l'état, lui 
confient des missions qui touchent aux plus cliers et aux plus pres- 
sans intérêts. Est-il étonnant que, par le nombre de ses adeptes et 
par la nature de ses fonctions, la profession médicale exerce sur 
les populations une influence profonde et continue; bienfaisante, 
si le médecin est éclairé et digne, dangereuse si le médecin est 
ignorant, ou obéit à de mauvaises passions? Quelle importance su- 
prême en revient à l'enseignement médical ! Combien la société 
est intéressée à ce qu'il soit libéralement donné, et de façon à for- 
mer des générations de médecins comprenant leur mission, possé- 
dant à fond leur science et leur art, et s'y attachant comme à 
toutes les grandes choses que l'on comprend! 

Cette importance sociale de l'enseignement médical semblait 
mal appréciée des gouvernemens précédens, à en juger par le 
demi-abandon dans lequel il était laissé. Alors que, à l'étranger, 
les instituts physiologiques et pathologiques grandissaient chaque 
jour, en France toute amélioration , tout agrandissement de nos 
facultés de médecine restaient en suspens. On 'faisait des projets 
que l'on n'exécutait pas. Nous ne possédions que trois facultés; on 
les laissait languir et vieillir, et l'on demeurait indifférent à leur 
progressif affaiblissement. L'une, célèbre par son passé et l'éléva- 
tion de ses doctrines, Montpellier, semblait oubliée et endormie 
dans les régions du midi, manquait de laboratoires et de ressources 
cliniques. Strasbourg, sur les confins de l'Allemagne, assistait au 
prodigieux développement que prenaient les études expérimen- 
tales en ce pays; notre faculté de Strasbourg semblait bien pauvre 
en regard de ces universités voisines, remuantes, richement do- 
tées, écoutées de toUS, sorte de pouvoir national et presque pré- 
pondérant; elle n'obtenait une certaine vitalité que par l'adjonction 
d'une école de santé militaire, qui lui fournissait ses élèves et 
stimulait son enseignement. La faculté de Paris enfin, où affluait 
la presque totalité des étudians français, avait jeté, sous la res- 
tauration et sous les premières années du gouvernement de juillet, 
un éclat extraordinaire ; elle avait rempli le monde de ses décou- 
vertes, entre lesquelles brillait l'auscultation, comme une mer- 
veille éblouissante. Toute l'Europe scientifique et médicale venait 
alors s'instruire à l'école de Paris, et ainsi rayonnaient rapidement 
tous les progrès réalisés en ces années fécondes. Cette gloire, re- 
connue de tous, donna à croire sans doute que la faculté de Paris 
était une création achevée , munie de tous les moyens désirables 
d'instruction et de travail. Quelle renommée dépassait ou égalait 
la sienne? Quelle grande découverte n'était le fruit de ses en- 
trailles? Pourquoi les pouvoirs publics se seraient-ils préoccupés 
de sa prospérité? La faculté réclamait et se plaignait. Quel corps 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne fait entendre réclamations et plaintes? On les écoutait d'une 
oreille distraite, et on ajournait le moment d'y faire droit. 

La faculté de Paris conservait à peu près sa vieille installation, 
qui datait du premier empire ou même de la première république. 
Quelques pavillons de dissection, un ou deux amphithéâtres de 
cours, quelques collections d'histoire naturelle, d'anatomie nor- 
male et pathologique, quelques services de clinique générale, sem- 
blaient suffire à constituer une faculté complète de médecine. Les 
transformations de la science n'y faisaient rien ; telle était une fa- 
culté en 1820, telle elle devait être en 1860. Il n'était tenu compte, 
en apparence, d'aucune des conditions nouvelles, faites aux re- 
cherches scientifiques; il semblait que la physiologie ne fût pas de- 
venue une science expérimentale de premier ordre, et que l'histo- 
logie normale et pathologique ne fût qu'une ombre que l'on 
cherchait ailleurs à faire prendre pour une réahté. 

La faculté de Paris, ainsi réduite et dépourvue, ne pouvait don- 
ner accès aux étudians qui venaient s'inscrire sur ses registres. De 
partout l'insuffisance éclatait; les salles de cours et d'examens fai- 
saient défaut : la place manquait à la bibliothèque , elle manquait 
dans les pavillons de dissection, et les cliniques ne livraient qu'à 
un bien petit nombre l'instruction pratique qui fait le médecin. La 
faculté ne semblait connaître ses obligations vis-à-vis de l'étudiant 
que le jour où elle recevait son inscription, et le jour où, candi- 
dat, elle l'interrogeait à un examen. Entre ces deux actes, les seuls 
obligatoires, et tous les deux à redevance, l'étudiant semblait libre 
vis-à-vis de la faculté, et la faculté libre vis-à-vis de lui ; ils pou- 
vaient vivre en étrangers à l'égard l'un de l'autre. La faculté ne 
semblait pas croire qu'elle était responsable à ''égard de l'étudiant, 
et qu'elle lui devait tous les moyens d'instruction nécessaires pour 
former un anatomiste, un physiologiste, un pathologiste, un théra- 
peutiste, un accoucheur, un médecin enfin dans la pleine acception 
de ce mot. Je sais bien que le nombre infiniment trop élevé des 
étudians inscrits à Paris rendait et rend encore très difficile l'en- 
tier accomplissement de tous les devoirs de la faculté. Au moins 
aurait-on dû tenter quelques efforts plus ou moins efficaces vers ce 
but, au lieu de garder une placide et satisfaite immobilité; il fal- 
lait ouvertement lutter contre un état de choses qui conduisait à 
une inévitable déchéance. 

Toutefois le déclin de la médecine française était loin de ré- 
pondre à la pauvreté extérieure de l'enseignement officiel. Paris 
demeurait, au point de vue médical, un foyer encore ardent et fé- 
cond. Des élèves distingués, des maîtres éminens, sortaient nom- 
breux de cette faculté, qui étouffait de petitesse et souffrait de tant 
de misère. C'est qu'à côté de la faculté siégeaient les hôpitaux. 



l'enseignement médical en FRANCE. 129 

Chaque salle d'hôpital, chaque salle d'autopsie, devenaient un 
centre d'observation et d'enseignement clinique et anatomo-patho- 
logique. L'administration hospitalière, soucieuse des études, avait 
construit un vaste institut anatomique , ouvert aux élèves internes 
et externes des hôpitaux. Les concours d'externat et d'internat qui 
relevaient, non de la faculté, mais de l'assistance publique, con- 
servaient leur prestige et leur valeur; ils assuraient aux candidats 
nommés des avantages inestimables d'instruction pratique, et con- 
stituaient ainsi un groupe considérable d'élèves qui maintenaient 
l'honneur de la faculté de Paris, quoiqu'ils ne dussent à celle-ci, 
en tant que corps officiel, ni leur situation, ni souvent même leur 
éducation scientifique. Si les concours d'externat et d'internat atti- 
raient à eux l'élite des étudians, par contre, les concours institués 
par la faculté, ceux des prix de l'école pratique, étaient peu à peu 
désertés et s'éteignaient naguère faute de candidats. Seuls, les con- 
cours pour les fonctions de prosecteur et d'aide d'anatomie, dépen- 
dans de la faculté, gardaient leur ancien éclat; on leur avait adjoint 
ceux de chefs de clinique médicale. Les cliniques chirurgicales, 
privées jusqu'ici de ce dernier emploi, et ne possédant que des in- 
ternes, ne doivent rien à la faculté. Ces divers concours ne s'adres- 
saient qu'à un chiffre très restreint d'élèves, ou mieux, de jeunes 
docteurs; et, quelle que fût leur importance, ils ne suffisaient pas 
à rattacher à la faculté toute la jeunesse vivante et animée qui rem- 
plissait les hôpitaux, et qui représentait la vraie population scolaire 
que la faculté devait plus particulièrement surveiller, stimuler, di- 
riger dans les voies de la science. 

Si l'enseignement médical valait, en définitive, mieux que cette 
situation abaissée, cela tenait à l'enseignement libre qui, dans 
chaque hôpital, suppléait à l'indigence de l'enseignement officiel. 
Celui-ci donnant seul le grade, on pouvait, à un jugement superfi- 
ciel des choses, croire qu'il avait été l'instructeur des candidats qu'il 
interrogeait, et qui lui demandaient un diplôme. Ce n'était là qu'une 
illusion. Le professeur trop souvent n'était directement pour rien 
dans l'instruction acquise par le candidat ; il avait pu y contribuer 
indirectement par ses livres, par ses propres travaux, mais son en- 
seignement de faculté rarement avait servi de guide au candidat. 
L'élève, livré à ses propres inspirations, allait du bon ou du mauvais 
côté, poussé par le vent]qui soufflait, par des incitations de hasard, 
heureuses ou malheureuses, et qui décidaient de sa voie. Le vieux 
régime de nos examens était lui-même devenu profondément insuf- 
fisant et défectueux; nous en fournirons plus tard la raison. La fa- 
culté, examinant des élèves qui n'avaient été astreints à aucune 
scolarité efficace et réelle, n'avait pas en revanche les moyens de 

TOMK XXY. — 1878. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'assurer par la valeur irrécusable des actes probatoires que ces 
élèves méritaient le redoutable droit d'exercice que l'on remettait 
en leurs mains. La faculté ne pouvait avoir à cet égard qu'une opi- 
nion pleine de réserves et qui n'allait pas au-delà d'une probabi- 
lité très vacillante. 

Cet exposé sommaire de la situation de l'enseignement médical 
serait incomplet, si, à côté des facultés, nous ne placions pas les 
écoles préparatoires de médecine, instituées dans un certain nombre 
de grandes ailles. Ces écoles, au nombre de vingt-deux, avaient 
pour but de faire concourir à l'enseignement les moyens d'instruc- 
tion clinique et anatomique que présentent les hôpitaux des villes 
importantes par leur population. Les écoles préparatoires pouvaient 
délivrer huit inscriptions équivalentes à huit inscriptions de faculté, 
ou douze inscriptions équivalentes à dix inscriptions, ou même 
quatorze inscriptions équivalentes à douze inscriptions. La dernière 
année scolaire devait nécessairement s'accomplir dans une faculté. 
Ces écoles avaient donc à donner l'enseignement correspondant aux 
trois premières années d'étude pour le doctorat en médecine. Elles 
offraient l'avantage de constituer des centres où les élèves, peu 
nombreux, connus personnellement de leurs maîtres, astreints à 
la présence obligatoire aux cours, pouvaient être dirigés plus sû- 
rement que dans les grandes facultés. Aucun de ces élèves ne pou- 
vait se dérober aux études pratiques d'anatomie , aux leçons et 
exercices cliniques, et, dans la première année de scolarité, aux 
travaux pratiques de chimie et d'histoire naturelle. 

Mais pour que ces avantages fussent acquis, il aurait fallu que 
toutes les écoles préparatoires eussent été installées et outillées de 
manière à répondre aux besoins divers des études médicales pen- 
dant les trois premières années; il aurait fallu que le corps en- 
seignant offrît toutes les garanties qu'exige un enseignement com- 
plexe et élevé; de la sorte, les premières années de la scolarité si 
fécondes, et qui contiennent en germe le développement de toutes 
les autres, ne couraient pas le risque d'être faussées, d'entraîner la 
stérilité de toutes les études ultérieures, en donnant à l'élève de 
mauvaises habitudes scientifiques, et en le rendant incapable, à 
moins de secours et d'efforts extraordinaires, de rentrer dans la 
bonne voie, dans la voie de la science exacte et de l'observation 
rigoureuse. Malheureusement, toutes les écoles préparatoires ne 
réalisaient pas cet état désirable. Elles étaient, on le verra, insuffi- 
santes à bien des points de vue; les moyens les plus indispensables 
d'enseignement leur manquaient trop souvent; le corps professoral 
était irrégulièrement et parfois difficilement recruté; il était mi- 
sérablement rétribué, et pourtant les obligations imposées aux pro- 



l'enseignement médical en FRANCE. 131 

fesseurs étaient grandes. Ici encore tout était resté immobile; 
aucune impulsion progressive. Telles, en 18/i6, avaient été éta- 
blies les écoles préparatoires, telles à peu près les retrouvait-on 
en 1870. Lors de leur fondation, c'était comme un essai que l'on 
tentait, et l'on n'avait donné qu'une organisation de début et in- 
complète à ces institutions; après vingt-cinq ans, rien n'avait été 
développé, perfectionné. Les facultés de médecine n'avaient pas 
changé; pourquoi aurait-on apporté des changemens à l'institution 
des écoles préparatoires? 

Un tel état de choses devait frapper tous les esprits, même ceux 
qui, disposés à un optimisme invincible, croyaient volontiers que 
rien ne se faisait mieux ailleurs qu'en France. Aussi la situation 
de notre enseignement supérieur, celle en particulier de notre en- 
seignement médical, commençait-elle à préoccuper, dans les der- 
nières années du gouvernement impérial, ceux qui avaient souci 
de notre avenir intellectuel et national. Il est de toute justice de 
citer, parmi les ministres de l'instruction publique qui aspiraient 
à relever cet enseignement, M. Duruy, à qui est due la création 
de l'école pratique des hautes études, création qui dure encore et 
qui a donné d'heureux résultats. Sous ce ministère, les projets 
d'agrandissement de la faculté de médecine de Paris, longtemps 
médités, furent définitivement arrêtés, et l'exécution en paraissait 
prochaine. Subordonné à des travaux de voirie, et semblant ne ve- 
nir qu'en sous-ordre, cet agrandissement si urgent fut différé. On 
paraissait croire qu'il serait toujours temps d'en arriver aux amé- 
liorations réclamées par le public médical. 

Quelques autres raisons d'ordre moral et inavouées germaient 
au fond des esprits et refroidissaient tout élan qui nous eût été fa- 
vorable. L'enseignement et le public médical n'ont jamais été 
très sympathiquement vus dans les hautes régions du pouvoir. La 
grandeur et la réalité de la médecine, comme science et comme 
art, y sont en général mal appréciées. On ne distingue guère, 
même dans ces régions, le médecin instruit, savant, consciencieux, 
réservé et digne, du médecin ignorant, plein de jactance, étalant 
d'autant plus de science qu'il en possède moins, et qui fait de sa 
profession un métier plus ou moins lucratif et menteur. 11 en a été 
et il en sera toujours ainsi. La médecine est tellement inconnue 
des profanes, qu'on nous pardonne ce mot, que ceux-ci discer- 
nent rarement la science fausse et vaine de la science solide et 
vraie. La médecine, pour eux, conserve toujours une teinte de 
la science douteuse des arcanes, et elle est plus un mystère plein 
de hasards qu'un art éclairé et qui sait où il va. Les médecins, en 
outre, étaient redoutés dans leur action sociale et publique; on 
les suspectait d'hostilité au point de vue politique , et ce sentiment 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

venait fortifier les méfiances conçues contre la médecine elle-même. 

L'on ne se hâtait donc pas de mettre la main à la restam'ation de 
cet enseignement, si urgente qu'elle fût. En outre, on limitait le 
plus possible l'œuvre de restauration projetée. On la bornait à la 
réédification, si longtemps attendue, de la faculté de Paris. On s'é- 
tait lentement décidé à l'agrandissement de cette faculté et à l'in- 
stallation de laboratoires destinés aux travaux pratiques. Tout se 
bornait là. Élever de nouveaux centres d'enseignement médical, de 
nouvelles facultés largement assises, améliorer les écoles prépara- 
toires et régler leur régime, relever, dans les facultés et les écoles, 
la situation du corps enseignant, celle des professeurs, des agré- 
gés et des suppléans, il n'en était pas question. On avait même, 
contre toute demande d'amélioration relative aux membres de ces 
corps enseignans, des fins de non-recevoir qui témoignaient de pré- 
jugés singuliers. On se refusait à toute augmentation du traite- 
ment des professeurs et des agrégés, sous le prétexte que le plus 
gi'and nombre d'entre eux se livraient à la pratique de l'art, que 
leur titre leur donnait, à ce point de vue, un crédit incontestable, 
et que c'était là en quelque sorte une rémunération suffisante. Ainsi 
croyait-on motiver cette anomalie de professeurs ou agrégés de la 
faculté de médecine de Paris recevant des appointemens notable- 
ment inférieurs à ceux des professeurs ou agrégés des autres facul- 
tés. Je cite ce fait, si peu important qu'il semble, pour montrer 
l'esprit qui dominait, et qui, obscurément, s'opposait au relève- 
ment du corps enseignant des facultés de médecine. Est-il besoin 
d'ailleurs de réfuter de tels préjugés? Qu'a-t-on à calculer ce que 
peut valoir la réputation acquise par un professeur de faculté de 
médecine? Qu'importe? S'il fait bien et régulièrement son enseigne- 
ment, celui-ci doit-il ne pas être rétribué convenablement, sous 
prétexte que la pratique médicale donne la fortune? Pour les pro- 
fesseurs de clinique, cette extension de la pratique civile ne vient- 
elle pas compléter les enseignemens de la pratique hospitalière, 
et les leçons du professeur n'en deviennent-elles pas plus utiles? 
Supputer la valeur d'honoraires laborieusement acquis, n'est-ce 
pas obéir à ces sentimens de mauvaise égalité qui pervertissent 
tant d'esprits? D'ailleurs il s'en faut que la plupart des professeurs 
et des agrégés des facultés de médecine trouvent dans la pratique 
une compensation à des traitemens insuffisans. Beaucoup restent 
sur le domaine de la science pure, et si l'on désire que le nombre 
de ceux-ci s'accroisse, il faut y aider et leur faire une situation qui 
permette de ne pas chercher, en dehors des travaux scientifiques, 
les ressources nécessaires pour une existence honorable. 

Au-delà de nos frontières, un esprit différent régnait. Loin d'a- 
voir à lutter contre de sourdes méfiances , l'enseignement des 



l'enseignement médical ex FRANCE. 133 

sciences médicales rencontrait une faveur marquée dans les uni- 
versités étrangères, celles d'outre-Rhin surtout , et cette faveur se 
traduisait de toutes façons, par la construction de vastes édifices 
où toutes les ressources de la science étaient réunies, par les 
grandes situations faites au professorat, par l'estime publique dont 
on environnait les professeurs. Ces deux situations, si profondé- 
ment éloignées l'une de l'autre, étaient déjà signalées à l'opinion 
avant les funestes événemens de 1870. Les terribles leçons de cette 
année ont achevé la démonstration. 

II. 

Il s'agit moins, dans l'exposé qui va sui\Te, de réformes accom- 
plies que de réformes décidées, dont le jour est proche ou qui 
sont en voie d'exécution. Ces réformes ne sont plus simplement 
projetées; elles ont obtenu l'assentiment des pouvoirs publics; 
l'heure où elles doivent passer dans les faits est fixée. Il est donc 
possible de présenter le tableau qu'elles réaliseront à bref délai. 

Il y a à considérer d'abord les réformes apportées au régime des 
facultés de médecine; ensuite la réforme de l'enseignement dans 
les écoles préparatoires et la création des écoles nouvelles, dites 
écoles de plein exercice. Dans les facultés de médecine, il y a à 
considérer l'état des facultés anciennes et la création des facultés 
nouvelles. Les réformes accomplies dans les premières se reprodui- 
ront pour la plupart dans les secondes; mais parmi celles-ci il en 
est une, celle de Lyon, qui offre certaines conditions exception- 
nelles qu'il sera utile de faire connaître. 

Les anciennes facultés de médecine étaient au nombre de trois; 
mais celle de Paris avait acquis une telle prépondérance par le 
nombre de ses élèves que sa situation donnait véritablement le 
bilan de l'enseignement médical. C'était donc celle vers laquelle 
devaient se concentrer les réformes reconnues nécessaires; c'était 
celle aussi qui, par son délabrement et son insuffisance, appelait 
d'urgentes résolutions. La principale, celle qui tenait sous sa 
dépendance la plupart des autres, c'était la reconstruction de la 
faculté. Cette reconstruction, depuis longtemps projetée, s'accom- 
plit à cette heure. Le conseil municipal de la ville de Paris et 
l'état sont engagés par un vote et par une loi à la réédification 
de la faculté de médecine; ils y contribueront par sommes égales, 
et les sommes prévues s'élèvent à h millions 1/2 pour chacune des 
deux parties contractantes. C'est à l'initiative de M. Léon Say, à son 
concours dévoué et persistant, qu'est due cette convention entre la 
ville et l'état, convention qu'il a préparée comme préfet de la Seine 
et conclue ensuite comme ministre des finances. La faculté de mé- 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

decine ne devra jamais oublier les services que M. Léon Say a ainsi 
rendus à la science et à l'enseignement. 

Sans exposer en détail les plans de cette reconstruction, nous di- 
rons que la faculté réédifiée se composera de deux parties : l'une, 
comprise entre la place et la rue de l'École-de-Médecine, la rue 
Hautefeuille et le boulevard Saint-Germain, sera affectée à ce que 
l'on peut appeler la faculté théorique. C'est là que se donnera 
l'enseignement dogmatique ; là se trouveront les amphithéâtres de 
cours, les salles d'examens, une partie des collections anatomi- 
ques et d'histoire naturelle, la bibliothèque, les cabinets de phy- 
sique et de chimie et aussi le laboratoire du cours de chimie. La 
seconde partie, située de l'autre côté de la place et de la rue de 
l'École-de-Médecine, formera, à bien dire, la jfaculté pratique. Elle 
absorbera l'école pratique actuelle, l'hôpital des cliniques, qui sera 
enlevé à sa destination hospitalière, et tous les terrains compris 
entre l'école et l'hôpital. Là seront installés tous les instituts pra- 
tiques, instituts anatomiques, physiologiques, histologiques, ana- 
tomo -pathologiques et chimiques. La clinique d'accouchemens , 
contenue dans l'hôpital dépossédé , sera transférée dans une ma- 
ternité qui s'élève sur les terrains du Luxembourg; la clinique 
chirurgicale de ce même hôpital sera transférée à l'hôpital Necker, 
déjà doté d'une clinique médicale. L'hôpital Necker, où le mou- 
vement hospitalier est très actif, et qui n'est pas éloigné du quar- 
tier des études, deviendra ainsi l'un des centresde l'enseignement 
clinique de la faculté. 

La reconstruction de chacune de ces deux parties de la faculté 
est également nécessaire. La première permettra de faire subir les 
actes probatoires d'une façon plus sérieuse et plus digne, et sans 
occuper, pendant la durée des actes, les salles affectées aux collec- 
tions anatomiques ou autres; elle permettra surtout d'appliquer la 
réforme prochaine qui multipliera le nombre des examens proba- 
toires. Elle permettra encore de réaliser une autre partie du pro- 
gramme des réformes, à savoh' la participation active et permanente 
des agrégés à l'enseignement régulier de la faculté. Dans l'état 
actuel des choses, cettejparticipation est presque impossible. La 
faculté ne possède guère] qu'un^ amphithéâtre de cours. Un second 
amphithéâtre, adossé au laboratoire du cours de chimie, est une 
sorte d'annexé de ce laboratoire; mal éclairé, il ne peut qu'excep- 
tionnellement servir aux cours de la faculté. Aucune autre salle 
de conférences ou de cours. Comment demander aux agrégés une 
participation à l'enseignement alors qu'on ne saurait leur donner 
un amphithéâtre oii ils puissent se faire entendre ? 

L'agrandissement de la faculté théorique permettra aussi de 
donner à la bibliothèque un aménagement en rapport avec l'impor- 



l' ENSEIGNEMENT MEDICAL EN FRANCE. 135 

tance des services qu'elle rend. La bibliothèque de la faculté de 
médecine est l'une des plus considérables de la ville de Paris; les 
locaux qui lui sont affectés sont si insuffisans et délabrés que de- 
puis longtemps on ne sait où loger les livres nouveaux, et que les 
li\Tes logés ne sont plus assurés d'une bonne conservation. Et 
pourtant, dans une bibliothèque scientifique et scolaire, l'acquisi- 
tion des ou\Tages récens est indispensable, et le mouvement scien- 
tifi |ue est tel que ces ouvTages surgissent incessamment. En outre, 
la bibliothèque de la faculté est probablement la plus fréquentée de 
Paris; plus de 600 étudians viennent chaque jour s'asseoir devant 
les tables de travail et demander aux bibliothécaires les livres qu'ils 
désirent étudier. Or la bibliothèque actuelle est tellement insuffi- 
sante quant à l'espace, que les étudians admis, pressés les uns contre 
les autres, peuvent à peine y disposer les livres qui leur sont prêtés 
et les papiers sur lesquels ils veulent prendre des notes. Beau- 
coup, trouvant toutes les places occupées, se retirent; d'autres ne 
viennent pas, sachant combien l'encombrement est grand et par 
suite le travail difficile. ]N' est-il pas déplorable qu'un tel état de 
choses ait pu durer longtemps? Quelle faute cjne de refuser aux 
étudians les moyens de travail qu'ils réclament ! D'autant plus que 
les études médicales exigent une grande diversité d'ouvrages, sou- 
vent fort chers; qu'il faut consulter auteurs anciens, modernes et 
contemporains, interroger des recueils périodiques très volumineux, 
et que ces omTages et recueils appartiennent à toutes les langues. 
Une vaste bibliothèque, bien aménagée, bien pourvue, bien servie, 
est l'un des premiers besoins d'une faculté de médecine. 

La réédification de la faculté pratique assurera aux élèves l'in- 
struction pratique sous ses formes diverses. L'institut anatomique 
qui remplacera les pavillons anatomiques actuels, si misérables 
d'aspect et en toutes ressources, pourra contenir environ mille 
étudians et offrir à chacun d'eux une place et les moyens vou- 
lus d'instruction. Il faudra multiplier en proportion le nombre des 
prosecteurs et des aides d'anatomie destmés à surveiller et à gui- 
der les jeunes étudians et à rendre leurs études pratiques fruc- 
tueuses. Cette augmentation inévitable du nombre des prosecteurs 
et des aides d'anatomie aura en outre ce bon effet d'accroître l'im- 
portance des concours de la faculté. Les concours actuels attirent 
beaucoup de candidats distingués pour un très petit nombre d'em- 
plois; si le nombre des emplois augmente, celui des candidats croî- 
tra sans doute, mais beaucoup plus trouveront au bout du con- 
cours la juste récompense de leurs efforts. Le nombre des vocations 
scientifiques sera ainsi accru, et les jeunes forces de la faculté se 
développeront. 

A côté de l'institut anatomique, dont l'importance est dominante, 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'élèveront des laboratoires de recherches et de travaux pratiques. 
Les premiers, destinés aux professeurs, serviront à leurs recher- 
ches personnelles ; les autres seront consacrés à l'instruction des 
élèves. Ces laboratoires seront dirigés par un chef et des aides sous 
la haute surveillance du professeur à l'enseignement duquel est 
affecté le laboratoire. Il y aura ainsi des laboratoires affectés aux 
travaux chimiques, aux études histologiques, physiologiques et 
anatomo-pathologiques. Le laboratoire d'histoire naturelle est atta- 
ché au jardin botanique de la faculté, et se trouve ainsi en dehors 
des bâtimens de la faculté pratique. 

A côté de la faculté pratique^et de ses laboratoires, il faut placer 
les beaux laboratoires de chnique et d'analyse qui viennent d'être 
institués dans chaque hôpital d'instruction clinique et rattachés aux 
services de clinique médicale et chirurgicale. Parmi ces labora- 
toires, nous signalerons, à cause de^leur importance, ceux du nou- 
vel Hôtel-Dieu et ceux de la Charité. Dans ce dernier hôpital, le 
laboratoire édifié à frais communs par l'état et par la ville de Paris 
a pris les proportions d'un véritable institut anatorao-pathologique. 
Cet institut pourra contribuer non-seulement aux études cliniques, 
mais en outre à une sorte d'enseignement pratique et régulier de 
l'anatomie pathologique. Muni d'un amphithéâtre de cours, les 
élèves pourront y assister à toutes les démonstrations voulues par 
un tel enseignement. Il ne reste plus qu'à tracer un programme 
et à adopter un règlement qui puisse à la fois réserver, dans ces 
grands laboratoires annexés aux cliniques, les droits du professeur 
de clinique, et en même temps accorder au chef ou directeur de 
ces laboratoires une indépendance suffisante pour qu'il puisse faire 
servir à l'enseignement tous les moyens d'étude que ces labora- 
toires renferment. Il faut également sauvegarder les droits du pro- 
fesseur titulaire d'anatomie pathologique, dont l'enseignement ne 
doit être ni détourné ni mutilé au profit d'un autre. Il y a des inté- 
rêts divers et délicats à ménager; mais il n'est pas impossible d'ar- 
river à une bonne solution et de faire aux professeurs leur part pre- 
mière et légitime, tout en laissant aux chefs de ces laboratoires les 
moyens de donner un enseignement anatomo-pathologique pratique, 
technique surtout, et élémentaire; enseignement qui ne peut se 
donner tel dans la grande chaire dogmatique de la faculté. A cette 
chaire reviendra toujours l'enseignement anatomo-pathologique 
donné dans son ensemble, dans sa synthèse, sous ses grandes divi- 
sions et dans ses larges rapports avec l'évolution, les symptômes 
et les signes des maladies. 

Les laboratoires annexés aux cliniques générales permettent à 
celles-ci de joindre à l'examen direct des malades, à l'étude des 
symptômes et des signes des maladies, les analyses des sécré- 



l'enseignement médical en FRANCE. 137 

lions, du sang et des tissus altérés par la maladie. Toutefois, même 
avec ce complément précieux d'observation, les cliniques générales 
ne suffisent pas à donner tout l'enseignement clinique. A côté 
d'elles, il faut placer des cliniques spéciales, dont l'importance est 
devenue telle aujourd'hui qu'une faculté de médecine où les en- 
seignemens cliniques spéciaux sont dédaignés est condamnée à un 
état d'infériorité fatale. Cet état d'infériorité, il faut le dire, la 
faculté de Paris ne l'a que trop subi. Les spécialités médicales ont 
été jusqu'en ces derniers temps repoussées de son enseignement, à 
l'instigation de ses plus illustres membres. Ceux-ci déclaraient que 
l'enseignement encyclopédique a seul un caractère scientifique, et 
doit seul être reconnu. Cet enseignement encyclopédique comprend 
en lui les enseignemens spéciaux, et il peut les fournir avec une 
autorité et une pleine connaissance des choses, que le représentant 
des pures spécialités ne saurait posséder. La science vit de rapports, 
et celui qui n'a pas la vue de l'ensemble connaît mal les parties. Le 
spécialiste, cantonné dans sa petite région, n'a qu'une observation 
limitée et imparfaite. Il ne faut pas compromettre les fortes éduca- 
tions médicales et chirurgicales qui sont l'honneur de la faculté 
de Paris; elles faibliraient, si on les délaissait pour s'adonner à des 
études absolument spécialisées, et si ces études prenaient pied 
dans l'enseignement de la faculté. 

On ne saurait méconnaître le caractère élevé de ces raisons toutes 
françaises, et à la rigueur elles pouvaient être acceptées il y a 
trente ans. Les spécialités étaient alors si réduites, comme science 
et comme art, que l'on était en droit de les rattacher à la clinique 
générale. En quelques leçons, on prétendait exposer aux élèves les 
sujets de clinique et de thérapeutique spéciales. Déjà cependant 
l'insuffisance d'un tel enseignement était signalée. Aujourd'hui elle 
éclate aux yeux de tous. L'étude des spécialités a acquis en effet 
un développement et un caractère scientifique qui les ont singu- 
lièrement relevées. Ce développement, une technique propre et 
toute nouvelle, très délicate et très complexe, rendent désormais 
impossible l'enseignement complet des spécialités dans les cliniques 
générales. Celles-ci ont peine à suffire à l'enseignement général 
qui leur incombe ; elles ne peuvent se consacrer à un enseignement 
spécial qui exige beaucoup de temps et un aménagement pratique 
tout particulier. D'ailleurs on ne devient habile et grand connais- 
seur en fait de maladies spéciales qu'à la condition d'en voir sans 
cesse; on ne manie en maître toute l'instrumentation que l'obser- 
vation et la thérapeutique de ces maladies mettent en œuvre qu'à 
la condition de la manier tous les jours. Dédaigner les cliniques 
spéciales, ce serait sacrifier l'instruction pratique des élèves, sa- 
crifier même une part de la science et renoncer à la faire fructifier 



138 EEVLE DES DEUX MONDES. 

par une culture appropriée. Faisons à ces cliniques une large place. 
L'exemple nous est donné par les universités étrangères. C'est par 
l'importance qu'elles attachent à l'enseignement des spécialités que 
ces universités ont acquis une part, et souvent la meilleure, de 
leur renommée. Les soins donnés à cet enseignement ont déter- 
miné chez elles un courant d'élèves étrangers qui autrefois ne con- 
naissaient que le chemin de nos facultés. D'honorables scrupules 
ne doivent plus nous arrêter , d'autant plus que l'on peut donner 
à ces scrupules une satisfaction légitime sans compromettre, mais 
au contraire en relevant l'enseignement des spécialités et en le 
rendant pleinement digne d'appartenir à une faculté. 

A cet effet, on réservera la charge des enseignemens cliniques 
spéciaux à ceux qui ont déjà fait preuve d'une instruction encyclo- 
pédique complète et forte; tels sont d'abord les agrégés de nos 
facultés, tels encore les médecins et chirurgiens des hôpitaux de 
Paris. Les uns et les autres sont nommés après de longs et vaillaus 
concours, portant sur la médecine et la chirurgie considérées dans 
leur ensemble. Ceux qui ont traversé ces concours avec succès sont 
armés de toutes pièces ; ils connaissent et la science générale et 
les spécialités scientifiques. Si, après avoir conquis un tel titre, 
quelques-uns s'adonnent à la culture scientifique et pratique de 
telle ou telle spécialité, on peut être assuré qu'ils sauront voir et 
coraprench'e cette spécialité dans ses rapports avec l'ensemble, qu'ils 
ne se bvreront pas à une fragmentation absolue et fausse de la 
science et de l'art, et qu'ils sauront garder à un enseignement spé- 
cial ce caractère supérieur que donnent seules les connaissances 
générales. Nos maîtres en spécialités éviteront ainsi cet esprit étroit, 
ces tendances fâcheuses que l'on rencontre dans beaucoup d'uni- 
versités étrangères. Les enseignemens cliniques spéciaux y sont 
confiés souvent à des médecins qui ne coimaissent que la spécialité 
qu'ils cultivent, et qui même s'absorbent tout entiers dans l'étude 
indéfinie d'un point limité, et spécial même dans la spécialité. On 
perd à cette façon de comprendre et de pratiquer les spécialités 
toute aptitude, tout esprit scientifique. Un tel danger ne sera jamais 
à redouter parmi nous. 

Le besoin d'organiser dans nos facultés les enseignemens clini- 
ques spéciaux avait frappé depuis quelques années beaucoup de 
bons esprits. Déjà Rayer, durant son décanat, avait tenté cette or- 
ganisation; mais il n'avait pas donné à son œuvre les conditions 
voulues pour durer. Il avait institué des cours cliniques complé- 
mentaires destinés aux agrégés libres, sans s'assurer qu'il pourrait 
toujours attribuer à ces agrégés les services cliniques, sans lesquels 
cet enseignement est impossible. Rayer n'avait donc pu faire que 
des attributions temporaires et dont rien ne garantissait le renou- 



l'eNSEIGNE^IENT médical en FRANCE. 139 

vellement. Aussi la plupart de ces cours sont-ils tombés dans l'aban- 
don, faute de pouvoir les confier à qui de droit. En effet, dès qu'il 
s'agit d'enseignement clinique, la faculté de médecine n'est pas 
pleinement maîtresse de son action. Une entente préalable est né- 
cessaire entre les administrations de l'instruction et de l'assistance 
publiques. Il faut que l'assistance publique consente à céder à la 
faculté de médecine un certain nombre de services spéciaux, afm 
que celle-ci puisse les confier à ceux qu'elle estimerait aptes à don- 
ner cet enseignement. Cette solution, qui en soi paraît si simple, 
est en pratique environnée de difficultés. L'assistance publique a 
ses médecins et chirurgiens, nommés au concours, et dont elle en- 
tend maintenir les droits, qui sont de choisir à l'ancienneté parmi 
les services hospitaliers vacans. Il faut donc trouver un terrain sur 
lequel tous les di'oits puissent se concilier, ceux des médecins et 
chirurgiens des hôpitaiLx, ceux aussi de la faculté de médecine, ou 
mieux ceux de l'enseignement. 

Ces derniers ont une importance dont il convient d'apprécier la 
portée. On allègue que les médecins et chirurgiens des hôpitaux 
font librement des cours cliniques spéciaux , que par conséquent 
l'enseignement des spécialités n'a jamais, en réalité, fait défaut, et 
que la faculté n'a pas à se préoccuper outre mesure de cet ensei- 
gnement. Une telle assertion n'est pas entièrement exacte. Sans 
doute l'enseignement libre dansles hôpitaux spéciaux a sa valeur, 
et l'on peut citer à son acquit des noms dont l'autorité scientifique 
reste incontestée; mais même ces cours renommés ne répondent pas 
complètement à ce que l'on est en droit d'exiger. Les enseignemens 
libres gardent toujours un caractère aléatou'e; ils vont où ils veu- 
lent, et dm^ent ce qu'ils veulent. Un médecin ou chirurgien d'hôpi- 
tal, ouvrant une clinique libre, traite les points spéciaux dont il s'oc- 
cupe ou qui ont un côté nouveau, et il n'a pas le souci de développer 
méthodiquement tout un enseignement. Il choisit tel ou tel sujet, 
et s'y tient. Ce n'est pas là un enseignement régulier, permanent, 
traitant successivement tous les points qui lui sont afférens : il faut 
pour cela un enseignement obligatoire et réglé. L'enseignement 
libre se dégage de toutes ces servitudes, et on ne saurait lui en 
faire un reproche; il ne peut donc remplacer l'enseignement offi- 
ciel, pas plus pour les cliniques spéciales que pour les cliniques 
générales, pas plus pour les enseignemens théoriques que pour les 
enseignemens pratiques. Et puis, véritablement, une faculté de 
médecine doit donner tout l'enseignement médical ; elle ne peut 
dire : je m'abstiens ici parce que je serai suppléée par des profes- 
seurs volontaires et libres. Ceux-ci enseigneront à ma place ; im- 
mobile et oisive, je les regarderai faire, sans pouvoir même com- 



illQ REVUE DES DEUX MONDES. 

muniquer avec eux, sans savoir dans quel esprit ils dirigent leur 
enseignement. Non, un tel état de choses n'est pas admissible. 

Il fallait donc arriver à une entente avec l'administration hospi- 
talière. Pourquoi cette entente se trouvait-elle si difficile à établir ? 
C'est que, faisons-en l'aveu, certains sentimens de rivalité jalouse 
s'étaient peu à peu glissés entre les médecins et chirurgiens des 
hôpitaux et ceux qui, professeurs de faculté, devaient à ce titre un 
nouveau lustre. Les grandes corporations voisines et entretenant 
entre elles des rapports continus se jalousent en raison même de 
ce voisinage et de ces rapports. C'est là un fait de tous les temps, 
de tous les pays, observé à tous les niveaux sociaux. Cependant il 
appartenait à l'administration de l'instruction publique et à la fa- 
culté de médecine d'etïacer, autant que possible, la trace de ces pe- 
tites rivalités; il convenait d'écarter ces vieux et misérables ob- 
stacles et de se montrer animés de sentimens plus larges. Loin de 
lutter contre l'administration hospitalière et de prétendre, sans 
compensation, diminuer les droits des médecins et chirurgiens des 
hôpitaux, il fallait demander, au nom de la faculté, le concours des 
médecins de l'assistance publique, alors que ce concours semblait 
nécessaire ou utile à l'enseignement clinique spécial. Cet appel, la 
faculté n'a pas refusé de le faire, et elle a accepté cette proposition 
de pouvoir charger d'un enseignement clinique spécial tel ou tel 
médecin des hôpitaux, alors qu'aucun agrégé de la faculté de mé- 
decine ne serait en situation d'être promu à cet enseignement. C'est 
là en quelque sorte une alliance conclue entre la faculté et l'as- 
sistance publique dans l'intérêt de l'enseignement clinique. Il y a 
lieu d'espérer que cette alliance portera ses fruits. Elle a déjà per- 
mis de conclure une convention entre le ministre de l'intérieur, 
représentant l'assistance publique, et le ministre de l'instruction 
publique , représentant la faculté de médecine , convention qui va 
inaugurer une organisation nouvelle des cours cliniques spéciaux. 

Par suite de cette convention, le ministre de l'instruction pu- 
blique peut charger de cours cliniques spéciaux les agrégés, mé- 
decins ou chirurgiens titulaires des hôpitaux, ou des médecins ou 
chirurgiens des hôpitaux, non agrégés. Ils sont nommés pour dix 
ans, rééligibles, et leurs fonctions de professeurs cesseront lors- 
qu'ils auront atteint la limite d'âge à laquelle les médecins et chi- 
rurgiens des hôpitaux sont mis à la retraite. L'administration de 
l'assistance publique livre un service clinique spécial à ces char- 
gés de cours, tout en réservant les droits de ses médecins et chi- 
rurgiens actuellement en possession de ces services. Le ministre 
de l'instruction publique doit donc choisir parmi ceux qui occu- 
pent à cette heure un service clinique spécial. Ce n'est pas une 



l'enseignement médical en FRANCE. 141 

entière liberté, mais il n'y avait pas à demander plus en ce mo- 
ment. Lorsque les titulaires de ces services, chargés au nom de la 
faculté d'un enseignement clinique spécial, devront, pour une rai- 
son ou pour une autre, être remplacés, comment se fera ce rem- 
placement? Se fera-t-il par une désignation directe de la faculté, 
parmi ceux qui rempliront les conditions voulues, ou ne pourra-t-on 
choisir que parmi ceux à qui les droits de l'ancienneté permettront 
d'occuper ces services spéciaux? Cette dernière supposition s'ac- 
corde mal avec les intérêts de l'enseignement. Ce point litigieux, la 
convention conclue entre les deux ministres ne le résout pas. La 
décision est remise à une commission mixte qui, d'après la conven- 
tion, sera permanente, et réglera la mise en pratique de cet en- 
seignement, qui aura été si péniblement organisé. Espérons que 
cette commission prendra une décision conforme aux conditions 
d'un bon enseignement, lesquelles veulent un libre choix et non 
une désignation parmi des occupans à l'ancienneté. Après dix ans 
de possession d'un service clinique spécial au nom de la faculté, 
il n'y a pas à croire que l'on voudra attribuer ce service à d'autres 
qu'à ceux que la faculté jugera aptes à l'occuper. Quoi qu'il en 
soit, un premier pas est fait. Cette prise de possession de cliniques 
spéciales, toute limitée qu'elle soit, doit devenir pour la faculté une 
prise de possession réelle par les seuls progrès du temps et par 
la force acquise d'une longue occupation. 

Il y aura à voir par la suite si toutes ces cliniques spéciales doi- 
vent rester à l'état de cours complémentaire, et si quelques-unes 
ne méritent pas le rang de clinique magistrale. Déjà l'une d'elles a 
été ainsi convertie. Le cours des maladies mentales est devenu chaire 
magistrale, ce que justifiaient la grandeur et l'importance sociale 
de cet enseignement. De telles conversions peuvent être indiquées 
dans l'avenir et demandées par la faculté. En outre, un article 
ajouté à la convention passée entre les deux ministres établit que 
le nombre des enseignemens cliniques spéciaux, présentement fixé 
à cinq ou six, pourra être augmenté suivant les progrès de la science 
et les intérêts de l'enseignement. C'est là une libérale et excellente 
déclaration, et qui trouvera son application. 

Ce n'est pas seulement par l'adjonction de cours cliniques spé- 
ciaux qu'il y a lieu de compléter l'enseignement jle nos facultés de 
médecine. La plupart des chaires magistrales embrassent de trop 
vastes étendues scientifiques, et le professeur est obligé de scinder 
son cours en plusieurs années. Il en est ainsi pour toutes les chaires 
magistrales qui sont uniques de leur espèce : telles les chaires de 
pathologie générale, de thérapeutique, d'anatomie pathologique, 
de médecine légale, d'hygiènç, de physiologie, d'anatomie, de mé- 
decine opératoire, de chimie, de physique, d'histoire naturelle. 



1^2 REVUE DES DEUX MOADES. 

Telles sont même les chaires doublées de pathologie interne et de 
pathologie externe; pour les unes comme pour les autres, la ma- 
tière de l'enseignement est surabondante. A moins de fournir un 
enseignement mutilé et absolument élémentaire, le professeur est 
condamné à ne traiter qu'une part minime de son sujet. D'autre 
part, une partie du corps enseignant de nos facultés reste ordinai- 
rement inactive et silencieuse, et c'est la partie la plus jeune, la 
plus ardente à la besogne qui est ainsi immobiUsée, celle à qui les 
exercices de l'enseignement seraient personnellement utiles; je 
veux parler du corps des agrégés. Nommés au concours, les agré- 
gés n'ont maintenant d'autres fonctions que celle de participer aux 
examens que fait subir la faculté; ils ne prennent part à l'ensei- 
gnement que lorsqu'ils sont chargés de suppléer un professeur 
empêché. Cette participation est donc rare, aléatoire, et peut même 
conduire l'agrégé à une suppléance qui n'est pas en rapport avec 
ses goûts et ses études préférées. 

Il y a à s'emparer, au profit de l'enseignement, de ces forces 
vives et presque perdues de l'agrégation. A cette fin, chaque agrégé 
sera attaché à une chaire magistrale pour compléter l'enseignement 
du professeur titulaire, et cela avec l'agrément et du professeur et 
de la faculté. Le professeur désignera la partie du cours qu'il peut 
abandonner à un agrégé, et ce cours complémentaire sera, par la 
faculté, confié à l'agrégé. Ces dispositions libérales doubleront l'é- 
tendue de l'enseignement parcouru. Le jeune agrégé pourra re- 
cueillir là des succès précoces, et qui plus tard le désigneront au 
choix de la faculté. Ces succès feront-ils échec au professeur, et 
celui-ci pourra-t-il en prendre ombrage? Non, le professeur sera le 
premier à se féliciter des succès de son jeune collègue ; il saura 
toujours garder l'influence sérieuse que donnent l'expérience ac- 
quise et l'autorité de jugemens longuement médités. Nous avons 
dit quels obstacles avait offerts jusqu'ici à cette extension des fonc- 
tions de l'agrégation l'installation pauvre et étroite de notre fa- 
culté. Cette installation s'agrandit, et le moment est venu de 
demander aux agrégés le concours qu'ils sont prêts à donner. Aussi 
le décret qui vient de réorganiser les cours cliniques spéciaux éta- 
blit-il la participation future et régulière des agrégés aux fonctions 
de l'enseignement. 

III. 

Les améliorations ou réformes dont nous venons de tracer l'ex- 
posé s'appliquent surtout à la faculté de Paris. Quelle est, sous 
ces rapports, la situation des facultés de province? Il faut distinguer 
ici entre les facultés anciennes et les nouvelles. 



L'Ei^■SEIG^'EME^T 3IÉDICAL EN FRANCE. l^iS 

Les facultés anciennes sont celles de Montpellier et de Nancy. 
La faculté de Montpellier a de glorieuses traditions, qui sont encore 
sa principale force; mais il ne faut pas se dissimuler que le mouve- 
ment de transformation qui agite l'enseignement médical ne lui 
est pas de tout point favorable. Cet enseignement devient de moins 
en moins dogmatique et synthétique, pour revêtir le caractère ana- 
lytique et pratique. Or ce caractère pratique de la médecine mo- 
derne se puise tout entier dans l'observation clinique, et dans ce 
qui se ratache à cette observation. La première et essentielle con- 
dition d'une telle observation se trouve dans la possession de res- 
sources cliniques abondantes. Les études anatomo-pathologiques, 
et, avant elles, les études anatomiques, se relient à la possession 
de ces ressources cliniques. C'est là, sans qu'il soit besoin d'in- 
sister sur une vérité si évidente, ce qui fait que, désormais, les 
facultés de médecine ne peuvent pleinement prospérer que dans 
les cités très populeuses, pourvues d'hôpitaux où convergent et se 
répètent les faits pathologiques, de façon à fournir à l'étudiant 
attentif des occasions d'observation fréquente,, et embrassant l'en- 
semble de la pathologie. Comment instituer ailleurs que dans les 
très grandes villes les enseignemens cliniques spéciaux dont nous 
avons fait ressortir l'importance? Comment trouver ailleurs que 
dans ces villes un assez grand nombre de services hospitaliers 
pour qu'un service puisse être attribué à la plupart des profes- 
seurs d'une faculté de médecine, à ceux du moins dont l'ensei- 
gnement porte sur la pathologie et la thérapeutique? Qu'est un 
professeur de pathologie interne ou de pathologie externe, de pa- 
thologie générale ou de thérapeutique, qui ne possède pas un ser- 
vice d'hôpital? N'est-il pas comme un combattant qui entre dans la 
lutte avec des préceptes et non avec des armes ? Son enseignement 
n'est-il pas destiné fatalement à perdre le caractère animé et vivant 
que le contact des faits et le commerce assidu des réalités peuvent 
seuls donner? 

La faculté de Montpellier doit donc s'efforcer de développer son 
enseignement pratique sans en éteindre le caractère philosophique, 
de fortifier son enseignement anatomique, d'accroître surtout ses 
ressources cliniques. Il faut faire dans ce sens tout le possible, 
sans se dissimuler que ce possible est malheureusement très limité 
par la faible importance numérique du milieu où siège la faculté. 

La faculté de médecine de Strasbourg était perdue pour nous 
avec l'Alsace. La faculté 'de médecine de Paris, consultée, demanda 
le transfèrement de la faculté de Strasbourg à Lyon. Le chef du 
pouvoir exécutif, M. Thiers, croyant donner satisfaction à une pen- 
sée patriotique, désigna Nancy pour recueillir ce douloureux héri- 
tage. On voulait opposer une faculté voisine aux facultés allemandes; 



ll^ll REVUE DES DEUX MO>'DES. 

on craignait en allant jusqu'à Lyon de céder trop de terrain aux 
influences allemandes et de reculer devant elles. Ces sentimens, 
malgré ce qu'ils offraient 'de généreux, ont conduit à une fâcheuse 
résolution. Le vrai et le seul moyen de lutter efficacement contre 
les facultés d'outre-Rhin, c'est d'élever sur le territoire français 
des facultés douées de tous les élémens de vie scientifique et pou- 
vant prospérer dans un milieu favorable. Ces conditions, on les 
rencontrait sûrement à Lyon; elles faisaient défaut à Nancy. On 
pouvait bien créer à Nancy une faculté de médecine pourvue de 
laboratoires de physique, de chimie, de physiologie, d'histologie, 
dotée même d'un institut anatomique bien aménagé ; mais ce qui 
manquait, et ne pouvait être créé à volonté, c'étaient de vastes 
hôpitaux et des services hospitaliers actifs pour les professeurs de 
clinique et autres professeurs de la faculté. L'administration muni- 
cipale de la ville faisait à ce sujet les plus belles promesses ; elle 
s'engageait à édifier un nouvel hôpital pourvu de tout ce qui peut 
servir à l'enseignement. Ces promesses n'ont pas été tenues : le 
seront-elles jamais? Et d'ailleurs la construction d'un nouvel hôpi- 
tal à la place des vieux et insalubres hôpitaux de la ville amènera- 
t-elle un beaucoup plus grand nombre de malades, et assurera- 
t-elle ce renouvellement incessant de faits pathologiques sans lesquels 
l'instruction médicale doit languir? 

En outre, les traditions manquent à cette faculté hâtivement in- 
stituée. Ce n'est pas du jour au lendemain que l'on crée un centre 
d'instruction médicale et d'activité scientifique. Il y faut le temps 
et l'appel continu de maîtres renommés. La faculté de médecine de 
Strasbourg avait été longtemps à se créer cette tradition et à af- 
firmer sa valeur. Elle n'avait même trouvé la prospérité que lors- 
que l'administration de la guerre lui avait rattaché l'école de santé 
militaire. Les étudians militaires vinrent donner à la faculté alsa- 
cienne une vie et une animation qu'elle ne connaissait pas. L'école 
militaire de santé est tombée ; peut-être pourrait-on la relever avec 
fruit, et la rattacher, comme l'ancienne, à cette faculté de Stras- 
bourg transférée à Nancy. Il y aurait là, pour cette faculté, une 
source de prospérité qui la ranimerait sans doute, et la ferait sortir 
de son état de langueur. Il n'y a pas à se dissimuler toutefois que 
l'intérêt de l'école militaire, si on la relevait, ne concorderait pas 
de tout point avec l'intérêt évident de la faculté de Nancy ; l'école 
pourrait trouver ailleurs un milieu plus favorable, et on ne saurait 
en vouloir à l'administration de la guerre d'écouter surtout les in- 
térêts de son école de santé. 

Trois nouvelles facultés de médecine ont été décrétées; deux, 
celles de Lyon et de Bordeaux, par la loi du 8 décembre 187A, et à 
la suite d'un remarquable rapport de M. Paul Bert, celle de Lille 



l'eNSEIGNEMETST médical en FRANCE. l/i5 

ultérieurement par un décret du 12 novembre 1875. Ces créations 
de facultés doivent compter parmi les actes destinés à marquer la 
réforme et le développement de notre enseignement médical. 

On peut s'étonner que Lyon ait si longtemps attendu une faculté 
de médecine. Tout invitait à l'établir dans cette grande cité. L'en- 
seignement médical devait y rencontrer tous les élémens désirables 
de prospérité. L'Hôtel-Dieu, la Charité, l'Antiquaille, fournissaient 
à l'observation clinique d'inépuisables ressources; ces hôpitaux as- 
suraient, en outre, tous les autres moyens d'instruction, soit pour 
les études d'anatomie descriptive, d'histologie, d'anatomie patho- 
logique, de médecine opératoire. Le nombre des services hospi- 
taliers permettait à chaque professeur, à ceux du moins dont 
l'enseignement touche directement à la pathologie, de devenir 
médecin d'hôpital. Enfin le corps médical de Lyon s'honorait de 
traditions scientifiques élevées, qui lui valaient une haute renom- 
mée. L'institution déjà ancienne du concours pour le majorât des 
trois grands hôpitaux lyonnais, et aussi pour toutes les places de 
médecin dans ces hôpitaux et à l'hôpital de la' Croix-Rousse, avait 
créé dans la médecine lyonnaise un mouvement, une activité 
scientifique, que l'on ne retrouverait pas ailleurs. Il y avait donc 
là tout ce qui appelle et favorise l'établissement d'une faculté de 
médecine. Le voilà enfin réalisé; et cet événement doit réjouir 
tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de l'enseignement supérieur. 
Ou médite la création de"" grands centres universitaires. Ces cen- 
tres ne sauraient s'établir que là où s'élève et prospère une fa- 
culté de médecine. Celle-ci anime tout autour d'elle, non-seule- 
ment par le nombre des élèves qu'elle attire, mais encore par les 
rapports nécessaires qu'elle entretient avec les autres facultés, et, 
en particulier, avec la faculté des sciences. La science de l'homme 
vivant n'a-t-elle pas besoin de toutes les autres sciences? Les 
lettres et la philosophie elles-mêmes gagnent à ce contact avec la 
science de la vie. Que de vérités métaphysiques qui ne sont que 
des vérités biologiques , transportées en apparence sur un autre 
terrain, mais qui en réalité demeurent sur un terrain commun, 
celui de l'homme, un à travers ses aspects changeans! 

La faculté de médecine de Lyon s'élève dans des conditions 
exceptionnelles de grandeur et d'aménagement scientifique. Si- 
tuée sur la rive gauche du Rhône, elle y occupe un terrain de 
26,000 mètres carrés qui se couvrent de vastes et de nombreux 
laboratoires, de salles de cours, de galeries destinées aux collec- 
tions scientifiques diverses; et tout cela établi selon les plus récens 
perfectionnemens, et avec toutes les dépendances propres à favo- 
riser le travail des élèves et celui des maîtres. Aucune faculté en 

TOME XXV. — 1818. 10 



il\Q REVUE DES DEUX MOKDES. 

France n'atteindra à de pareilles proportions; elle n'aura à re- 
douter la comparaison avec aucune faculté étrangère. 

Les enseignemens cliniques se sont établis à Lyon sous les plus 
heureux auspices. Nous avons dû indiquer les difficultés que ren- 
contrait à la faculté de Paris l'extension de l'enseignement clinique; 
nous avons fait entrevoir les rivalités et les méfiances cachées qui 
y existent entre l'assistance publique et le corps enseignant de la 
faculté. Aucune de ces difficultés n'a surgi à Lyon. L'administration 
hospitalière de cette ville a accueilli la faculté de médecine comme 
un hôte longtemps désiré. Libérale et intelligente, elle a compris 
qu'il y avait entre elle et la faculté des intérêts similaires et non 
opposés, et que ce qui devait grandir à Lyon l'enseignement mé- 
dical grandissait par cela même l'autorité scientifique des médecins 
des hôpitaux de la ville. L'administration hospitalière de Lyon a 
aimé la faculté naissante, a voulu aider à sa bonne institution, et 
préparer ses succès futurs. Elle a donc mis à la disposition de l'état 
toutes les ressources d'enseignement dont elle dispose, et grâces 
lui en soient rendues. Elle a entrepris de grands et magnifiques 
travaux, auxquels la municipalité n'a contribué que pour une part 
qui n'était pas la principale, et ces travaux sont conduits avec une 
telle activité que, à cette heure, l'installation clinique de la faculté 
de médecine est complète. Si la faculté ne peut montrer à l'ou- 
verture de ses cours ses bâtimens et ses laboratoires achevés, elle 
pourra du moins montrer avec quelque fierté son enseignement 
clinique fonctionnant et offrant déjà aux élèv€S d'intarissables res- 
sources. 

La faculté de Lyon ne possédera pas seulement l'enseignement 
clinique général, pourvu de salles de malades affectées en perma- 
nence à chaque professeur de clinique, d'amphithéâtres nombreux 
et bien disposés , de laboratoires munis de tous les moyens d'ana- 
lyses et de recherches ; elle possédera, en outre, les enseignemens 
cliniques spéciaux établis dans les plus larges proportions. Et ici 
la libéralité de l'administration hospitalière a permis de donner à 
quelques-uns de ces enseignemens une importance qu'ils n'avaient 
pas encore acquise en France, et de les élever au rang de chaii-es 
magistrales. Ce n'est pas uniquement le cours clinique des mala- 
dies mentales qui devient, comme à Paris, cours magistral ; ce sont 
aussi la clinique ophthalmologique et la clinique des maladies cu- 
tanées et syphilitiques; mais aussi que n'a pas fait l'administration 
hospitalière pour qu'un tel résultat pût être acquis! Elle a créé à 
l'Hôtel-Dieu un service ophthalmologique dont les proportions et 
l'aménagement dépassent tout ce qui s'est fait ailleurs. Cette cli- 
nique comprend deux salles, chacune de trente lits, l'une destinée 



l'enseignement médical en FRANCE. lllJ 

aux hommes, l'autre aux femmes; entre les deux salles, un amphi- 
théâtre de cours , et tous les cabinets et salles préparés pour les 
examens ophthalmologiques. De même a-t-il été fait à l'Antiquaille 
pour les maladies cutanées et syphilitiques. Ce n'est pas tout : 
l'hôpital de la Charité, situé entre l'Hôtel-Dieu et l'Antiquaille, 
donnera asile à la clinique obstétricale, chaire magistrale, et, en 
outre, à des cours cliniques complémentaires sur les maladies des 
enfans et les maladies des femmes. La faculté de Lyon va donc 
inaugurer les enseignemens cliniques spéciaux dans des conditions 
que plusieurs professeurs de la faculté de Paris envieront pour 
celle-ci. Cet exemple sera peut-être contagieux, et, en tout cas, il 
sera vivement invoqué par ceux qui pensent que l'avenir et le pro- 
gi'ès sont à développer de tels enseignemens. 

Nous ne pouvons quitter la faculté de médecine de Lyon sans 
parler d'un enseignement qui lui appartiendra en propre, et qui 
formera un enseignement tout de recherches originales, de rap- 
prochemens nouveaux et instructifs : c'est celui de la chaire de 
mcdedne expcrimenttde et comparée. Lyon possède une école de 
médecine vétérinaire qui relève du ministère de l'agriculture et du 
commerce, lequel semble plus généreux à l'égard des établissemens 
qu'il fonde que n'a ^\x l'être jusqu'ici, à l'égard de ses facultés, le 
ministère de l'instruction publique. Cette école est admirablement 
établie et dotée d'un laboratoire de physiologie expérimentale où 
les grands animaux peuvent être introduits et soumis à l'expéri- 
mentation. De ce laboratoire sont sortis des travaux qui ont illus- 
tré le nom du directeur de l'école vétérinaire, M. Chauveau. Il a 
paru utile de faire profiter la faculté de médecine du voisinage 
d'un tel établissement scientifique, et de les relier l'un à l'autre 
par l'institution d'un enseignement qui se rattachât d'un côté à la 
médecine vétérinaire, de l'autre à la médecine humaine. Que d'af- 
fections communes ou comparables entre les deux pathologies , et 
combien l'expérimentation, qui est si libre d'un côté, peut éclairer 
les obscurités de la pathologie humaine, oii le respect de la vie, 
sous toutes ses formes, est la loi, où l'expérimentation est si em- 
pêchée, même dans les étroites limites où elle est licite ! 

Nous dirons peu de chose de la faculté de médecine de Lille. 
Elle compte des hommes de talent, dévoués à leur œuvre, et qui 
donneront à cette faculté le rang honorable qu'elle doit ambition- 
ner; mais la création de la faculté de Lille a été hâtive, et a ren- 
contré de graves difficultés dont elle sort à peine. Son enseigne- 
ment clinique a été menacé et réduit par la convention passée 
entre l'administration des hospices de la ville et la faculté libre 
de médecine. Cette convention, cédant à la faculté libre la moitié 



lZl8 REVUE DES DEUX MONDES. 

de l'hôpital Sainte-Eugénie, a été maintenue par le conseil d'état, 
et mise à exécution. La faculté de l'état conserve pour ses cliniques 
l'hôpital Saint-Sauveur tout entier, qui restera l'hôpital le plus fré- 
quenté de la ville, et la moitié de l'hôpital Sainte-Eugénie. Ce sera 
suffisant; mais il importe de procéder sans retard aux aménagemens 
cliniques qui sont nécessaires dans ces deux hôpitaux : amphi- 
théâtres de cours, cabinets de recherches pour les professeurs, la- 
boratoires cliniques. Tout cela manque, et doit être édifié. Il faut 
hâter l'installation définitive de la faculté et sortir du provisoire. 
Il faut se mettre à l'œuvre, donner à la faculté tous ses moyens 
d'enseignement, munir les laboratoires provisoirement établis de 
tout l'outillage scientifique qui est nécessaire. Le conseil municipal 
de Lille a demandé et ol)tenu l'établissement d'une faculté de mé- 
decine; il a tout promis pour cet établissement, il doit songer à ac- 
quitter cette dette, et à donner à la ville un établissement digne 
d'elle et digne de la science. 

La faculté de médecine de Bordeaux, votée par l'assemblée na- 
tionale en même temps que celle de Lyon, n'est pas encore consti- 
tuée. Ce retard doit être imputé à la lenteur avec laquelle a pro- 
cédé jusqu'ici l'administration municipale de la ville. On a mis au 
concours le projet d'édification de la faculté. Le concours a donné 
ses résultats ; un projet a été adopté. L'emprunt de la ville, sur 
lequel doivent être prélevés les frais de construction de la faculté, 
a été récemment voté par les chambres. Les conventions à passer 
entre le ministère de l'instruction publique et l'administration hos- 
pitalière pour l'établissement des cliniques de la faculté ont été 
conclues. Il ne reste donc qu'à aborder l'exécution de ces projets 
et conventions. Là est le retard. Bordeaux réclame la constitution 
immédiate de la faculté de médecine, et propose de l'établir dans 
les locaux de l'école préparatoire. Il est difficile d'accéder à de 
telles propositions. On ne peut ouvrir une faculté ainsi dépourvue ; 
il faut, tout au moins, que l'installation clinique soit complète, il 
faut que les travaux de construction de la faculté soient adjugés et 
commencés. Alors il sera temps d'organiser la faculté. Que Bor- 
deaux regarde du côté de Lyon, et qu'il mesure tout ce qui a été 
fait là, avant d'arriver à l'installation de la faculté de médecine. 
Qu'il suive cet exemple, et sa faculté sera créée. 

lY. 

Après avoir parlé de la restauration et de l'agrandissement de 
nos vieilles facultés de médecine, de l'édification et de l'organisa- 
tion de nos facultés nouvelles, nous avons à exposer les réformes 



l'enseignement médical en FRANCE. 149 

qui doivent être appliquées dans les conditions de la scolarité qui 
relève de ces facultés, et aussi les améliorations qui ont été ou doi- 
vent être introduites dans la situation du corps enseignant. 

La scolarité exigée par le doctorat en médecine comprend quatre 
années; elle est évidemment trop courte, eu égard aux connais- 
sances que le doctorat exige; mais elle est déterminée par une loi, 
et il n'y a pas possibilité de la modifier aisément et par simple dé- 
cret. D'ailleurs elle est en fait allongée au moins d'une année par 
le nombre des examens à subir après la prise des seize inscriptions, 
c'est-à-dire après la quatrième année d'études révolue. Si cette sco- 
ralité est courte, il faut éviter d'en sacrifier la moindre partie ; or 
c'est ce que permettent les règlemens actuels. Ceux-ci n'exigent la 
présentation du diplôme de bachelier ès-sciences restreint qu'avant 
la prise de la troisième inscription, vers le milieu de la première 
année d'études. Cette tolérance ruine, dans un trop grand nombre 
de cas, la première année des études médicales. L'élève se consacre 
tout entier à son examen de baccalauréat et néglige les cours de 
la faculté. Il néglige encore plus de se préparer dès cette première 
année aux études anatomiques élémentaires, études qui ne sont 
pas dans le programme officiel des cours dç première année, mais 
que doivent aborder sans retard les étudians en médecine qui com- 
prennent l'importance et les difficultés de ces études. Il y avait à 
remédier à cette atteinte portée à la scolarité médicale et dont les 
effets fâcheux étaient partout signalés, surtout dans les écoles pré- 
paratoires où l'élève est observé de plus près. Le remède était fa- 
cile; il consistait à exiger les diplômes du baccalauréat ès-lettres et 
ès-sciences avant la'prise de la première inscription. C'est ce qui 
va être fait dès le mois de novembre 1878. La première année de 
nos études médicales sera ainsi mieux employée et plus forte. 

Une autre et importante réforme proposée par les facultés de mé- 
decine, approuvée par le comité consultatif de l'enseignement supé- 
rieur, adoptée par le conseil supérieur de l'instruction publique, 
et soumise en ce moment à l'examen du conseil d'état, dont l'appro- 
bation n'est pas douteuse, est celle du régime des examens pour le 
doctorat. Sans entrer dans le détail de cette réforme, nous devons 
en montrer en peu de mots la convenance et l'esprit. Les examens 
du doctorat en médecine sont de deux ordres : les uns, au nombre 
de trois, dits examens de fin d'année, sont de simples examens de 
passage d'une année à l'autre; les autres, dits examens proba- 
toires, au nombre de cinq, comprennent toutes les matières de 
l'enseignement. Les examens de fin d'année ne remplissent pas le 
but pour lequel ils ont été proposés. Placés à la fin de chacune des 
trois premières années d'études, ils demandent à l'élève plus qu'il 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne peut alors savoir. Un examen complet d'anatomie après la se- 
conde année et un examen complet de pathologie interne et externe 
après la troisième année dépassent la mesure. Le professeur, ayant 
conscience de cet état des choses, et sachant qu'il retrouvera l'élève 
sur ces mêmes matières aux examens de doctorat, est porté à une 
indulgence excessive. En outre , dans la faculté de Paris, le nombre 
des élèves est si considérable que l'obligation de faire subir tous 
les examens de fin d'année dans le dernier mois de l'année sco- 
laire, et alors que le nombre des examens de doctorat est lui- 
même écrasant, conduit nécessairement à des examens de fin d'an- 
née très rapides, l'examinateur devant interroger toute une fournée 
d'élèves. Tout cela rend l'examen peu sérieux. On a donc résolu 
de supprimer ces examens de fin d'année et de les remplacer par 
des examens définitifs plus nombreux et échelonnés dans le cours 
des études. 

Le côté essentiel de cette réforme, c'est l'augmentation du nombre 
des examens de doctorat. Cette augmentation a été obtenue par 
le dédoublement de certains examens dont Tmiportance est ma- 
jeure et dont la matière avait une étendue démesurée. L'examen 
d'anatomie et de phj^siologie sera dédoublé; l'examen de patho- 
logie interne, externe et de médecine opératoire l'est également. 
Le cinquième examen actuel est également dédoublé; il y aura 
désormais deux examens cliniques, l'un pour la partie médicale, 
l'autre pour la chirurgie et les accouchemeus. Cette réforme relè- 
vera certainement le niveau des examens probatoires, et par contre 
celui des études. Elle permettra d'introduire dans les examens tout 
ce qui se rapporte à l'enseignement clinique des spécialités. Cet en- 
seignement trouvera ainsi sa sanction. Aussi a-t-il été décidé que les 
chargés de cours cliniques spéciaux prendraient part aux examens 
probatoires en qualité d'agrégés. Ces cours entreront donc définiti- 
vement dans l'enseignement et dans les préoccupations des élèves 
qui les trouveront représentés aux examens. 

Ainsi réformés et augmentés, nos examens probatoires pourront 
être comparés sans désavantage à ceux qui sont soutenus devant les 
universités étrangères les plus renommées. Il se peut que la liberté 
de l'enseignement supérieur, si elle prend racine et fructifie parmi 
nous, que le nombre des facultés officielles, s'il va en croissant en- 
core, rendent désirable une autre organisation d'examens. On se dé- 
livrerait des difficultés et des assujettissemens des jurys mixtes, on 
préviendrait l'abaissement possible des examens probatoires devant 
telle faculté officielle, en laissant à toute faculté officielle ou libre le 
droit de délivrer un diplôme universitaire. Ce diplôme n'aurait 
qu'une valeur honorifique; il fournirait le simple témoignage d'é- 



L ENSEIGNEMENT MEDICAL EN FRANCE. 151 

tudes régulières. L'état se réserverait le droit d'autoriser l'exercice 
professionnel, après avoir fait subir à ceux qui lui présenteront un 
diplôme universitaire des examens pratiques, garantie de la capa- 
cité du candidat. L'exercice professionnel livre un droit redoutable, 
et la société, représentée par l'état, doit juger directement ce que 
vaut et ce que sait celui qui demande cet exercice. Un jury nommé 
par l'état en connaîtrait. Ce système est aussi libéral que rassurant 
au point de vue social. Bien examiné, il n'offre pas les difficultés 
d'exécution qu'on s'est plu à lui attribuer : il fonctionne en Alle- 
magne : peut-être serons-nous un jour appelés à y avoir recours. 
C'est une cfuestion réservée et dont l'avenir décidera. 

Le corps enseignant des facultés de médecine se compose des 
professeurs titulaires, des agrégés et des chargés de cours cliniques 
spéciaux. La situation des uns et des autres a été notablement amé- 
liorée. D'après le décret du l^i janvier 1875, le traitement des pro- 
fesseurs de la faculté de médecine et de la faculté des sciences de 
Paris a été égalisé et porté à 13,000 francs; celui des professeurs 
de la faculté de droit et de la faculté des lettres de Paris a été fixé 
à 15,000 francs. On a établi entre ces deux ordres de facultés une 
légère différence en faveur des dernières. Cette différence me semble 
difficile à justifier. Ces divers ordres d'enseignemens se valent par 
la matière et les difûcultés, et celui qui exige le travail le plus sou- 
tenu est peut-être celui de l'ordre médical, tant la production scien- 
tifique y est multipliée et incessante. Cette faculté est en outre 
celle à qui incombe peut-être le plus lourd fardeau d'actes proba- 
toires. L'égalité de traitement entre les professeurs de toutes les 
facultés de Paris est évidemment la solution désirable. 

Ce même décret rappelle une disposition libérale, déjà édictée 
sous l'empire : c'est celle d'un accroissement progressif de traite- 
ment pour les professeurs des facultés de province, accroissement 
que doivent motiver l'ancienneté et l'éclat des services rendus dans 
l'enseignement. Cette disposition du décret a reçu une première 
exécution. Dès la fin de l'année dernière, un certain nombre de pro- 
fesseurs des facultés de Montpellier et de Nancy ont vu ainsi leur 
traitement notablement augmenté. Il y a lieu d'espérer que les 
dispositions du décret seront régulièrement appliquées, et que 
chaque année les professeurs les plus méritans verront s'améliorer 
leur modeste situation. 

L'agrégation dans les facultés de médecine forme un corps ^'igou- 
reux, qui assure un recrutement de professeurs, souvent connus 
par des travaux éminens au moment même où ils sont nommés. 
Maintenir l'agrégation au niveau où l'ont placée les concours les 
plus difficiles de l'ordre médical, la fortifier et l'égaliser dans toutes 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

les facultés de province, relever la situation qui lui est faite, telle 
était la voie à suivre à l'égard de cette jeune et vaillante corpora- 
tion. Quelques pas en avant se sont faits dans cette voie. Le décret 
du 15 janvier 1875 a porté le traitement de l'agrégé à A, 000 francs 
par an, et lorsque l'agrégé supplée un professeur, il reçoit en outre 
la moitié du traitement du professeur, si la suppléance est entière 
et dure toute l'année. Pour mesurer ce que vaut ce petit, mais très 
réel progrès, il faut savoir qu'antérieurement le traitement fixe de 
l'agrégé était de 1,000 francs par an, et le traitement éventuel de 
700 à 800 francs environ. 

Une autre et heureuse transformation va s'opérer dans l'agréga- 
tion par l'application des décrets du 18 août 1877. Les agrégés de 
la faculté de médecine étaient nommés pour neuf ans, sur lesquels 
il fallait prélever trois ans de stage. Ce stage réduisait à six ans les 
fonctions de l'agrégation. Ce stage offrait-il de réels avantages? Le 
stage exigé pour le barreau est consacré à une initiation progres- 
sive du stagiaire aux devoirs de l'avocat et à l'exercice véritable de 
la profession. Il n'en est pas de même pour le stage de l'agréga- 
tion. Il ne consiste que dans une abstention absolue. L'agrégé sta- 
giaire a sa nomination et son entrée assurée dans la faculté. Mais 
c'est tout; durant son stage, il reste étranger à la faculté, attendant 
avec plus ou moins d'impatience le jour où il deviendra un agrégé 
véritable. Le stage ainsi compris n'a aucune raison d'être. Et puis, 
après un concours qui a hautement témoigné de la capacité de 
l'élu, un stage est-il logique et justifiable? Enfin on l'impose au 
moment même où l'agrégé, après de pénibles sacrifices, éprouve 
souvent le besoin de trouver quelques ressources attendues et qui 
lui sont une compensation bien désirée. La carrière des concours 
n'est pas celle de la clientèle. Souvent le candidat qui réussit a été 
jusqu'au bout de ses ressources de fortune, et parfois il les a dé- 
passées. Il est presque cruel de l'ajourner dans son succès, et de 
ne pas le délivrer, sans retard, de difiîcultés peut-être pressantes. 

D'autres considérations militaient dans ce même sens de la sup- 
pression du stage. La durée de l'agrégation, réduite à six ans, laisse 
à peine à l'agrégé le temps de se faire apprécier et de se former 
aux fonctions de l'examinateur et du professeur; au moment où il 
fournit sa mesure, ses fonctions cessent, et il retombe peut-être 
dans l'oubli. Dans aucune faculté, la durée de l'agrégation n'est 
aussi restreinte, et ce ne sont pas les difficultés incomparables de 
l'enseignement médical qui pourraient motiver une exception en 
ce genre. Un récent décret supprime donc le stage et porte à neuf 
ans la durée de l'exercice. Double et utile réforme. Pour qu'elle 
pût se réaliser sans porter un grave préjudice aux candidats qui 



l'enseignement médical en FRANCE. 153 

se préparaient à concourir, il fallait augmenter notablement le 
nombre des agrégés en exercice. Les concours d'agrégation ont 
en effet lieu tous les trois ans; les agrégés nommés au prochain 
concours devant entrer immédiatement en fonctions, il fallait ou 
ajourner de trois ans le concours actuel ou augmenter de près d'un 
tiers le nombre des agrégés en exercice. C'est cette dernière solu- 
tion qu'a admise l'administration de l'instruction publique avec une 
libéralité dont nous ne saurions trop la remercier. Dix places nou- 
velles d'agrégé, celles que l'on met au prochain concours pour la 
faculté de Paris, sont ainsi créées. Cette création trouve d'ailleurs 
d'autres et péremptoires raisons d'être dans le nombre croissant 
des actes probatoires. Ce nombre va encore s'accroître tout d'un 
coup par suite de la réforme des examens de doctorat ; une modifi- 
cation des jurys d'examens deviendra peut-être nécessaire, et il y 
aura à faire un appel plus répété aux agrégés conjme examinateurs. 
Nous disions qu'il faut fortifier et égaliser l'agrégation de toutes 
les facultés de médecine, maintenir le niveau des concours qui ont 
fait sa renommée. Dans ce dessein, une mesure nouvelle a été prise 
il y a trois ans et doit être maintenue : je veux parler de la concen- 
tration à Paris de tous les concours d'agrégation. Lorsqu'il n'y avait 
en France, en dehors de Paris, que deux facultés de médecine, celles 
de Strasbourg et de Montpellier, les concours d'agrégation avaient 
lieu au siège de chaque faculté. Cette coutume n'était pas sans 
inconvéniens. Les concours d'agrégation dans les deux facultés de 
province parfois étaient abordés sans les craintes salutaires qu'in- 
spire un échec possible, et on en avait signalé de particulièrement 
faibles. Il y avait souvent autant de places que de candidats : quels 
efforts avaient à faire ces candidats? N'étaient-ils pas assurés de leur 
nomination? Les déclarer indignes, n'était-ce pas faire le procès de 
la faculté elle-même, et témoigner du peu d'ardeur scientifique qui 
s'y faisait sentir? Si ces raisons étaient valables lorsque les facultés 
de province n'étaient que deux, elles deviennent irrésistibles alors 
que le nombre de ces facultés va s'élever à cinq. On ne peut vrai- 
ment songer à établir, outre celui de Paris, cinq concours d'agréga- 
tion. On arriverait fatalement à l'abaissement du titre d'agrégé : on 
affaiblirait lentement, mais profondément, notre enseignement mé- 
dical. La concentration à Paris des concours d'agrégation maintien- 
dra l'élévation du concours. Les candidats, sachant qu'ils se pré- 
senteront devant un jury composé de personnalités éminentes, qu'ils 
auront pour camarades de concours l'élite valeureuse des élèves de 
la faculté de Paris, feront des efforts auxquels ils ne se seraient pas 
soumis; ils s'exerceront à l'art difficile d'exposer avec clarté une 
question scientifique; ils se feront dignes de la lutte dans laquelle 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

ils entrent, et ils en sortiront plus forts et mieux armés. Il en est 
déjà ainsi, et le prochain concours en témoignera. Il y a là, pour 
les facultés de province, un renoncement, un sacrifice à faire, mais 
nécessaire, et qui tournera à leur avantage. D'ailleurs leur autono- 
mie n'est pas renversée, car le candidat peut s'inscrire pour telle 
ou telle faculté, pour une ou pour plusieurs. Certains sacrifices de 
déplacement et de séjour sont imposés aux candidats de province; 
mais l'agrégation est désormais assez haut placée pour que l'on ac- 
cepte certaines gênes que sa poursuite impose. Les intérêts person- 
nels, les profits de la pratique médicale, ne doivent pas primer cette 
passion scientifique qui doit animer celui qui entre dans la canière 
ardue des concoui'S. 

Comme dernière mesure destinée à relever la valeur de l'une 
des plus notables épreuves des concours d'agrégation, nous signa- 
lerons celle qui est édictée par l'arrêté ministériel du 10 août 1877. 
On sait que le concours d'agrégation se termine par la composi- 
tion et la soutenance d'une thèse, sur un sujet désigné par le jury 
et différent pour chaque candidat. La collection de ces thèses est 
très intéressante; elle permet déjuger où en est la science sur un 
ensemble de points déterminés. Ces thèses sont lues par toute la 
jeunesse studieuse de nos écoles; plusieurs restent comme des mo- 
dèles d'érudition et d'exposition. Elles sont également lues et re- 
cherchées à l'étranger, et c'est en partie sur elles que l'on y me- 
sure notre niveau scientifique. Or pour la rédaction de ces thèses 
le candidat n'avait que douze jours francs. C'est en ce court espace 
de temps que, sur des questions difficiles, le candidat avait à com- 
poser et à faire imprimer une thèse qui parfois dépassait deux 
cents pages. Ce labeur excessif n'était pas toujours à l'avantage de 
la thèse, dont quelquefois la rédaction était diffuse , l'érudition 
faible, l'ensemble sans unité. L'arrêté du 10 août pare à ces incon- 
véniens. Les sujets de thèse seront distribués aux candidats im- 
médiatement après les épreuves éliminatoires. Les candidats con- 
servés auront ainsi, pour le travail de la thèse, toute la durée des 
épreuves définitives avant la thèse, durée qui va à deux mois en- 
viron, épreuves qui laissent d'ailleurs toute Hberté d'esprit, car 
elles n'offrent aucun caractère de surprise; après ces épreuves, 
les candidats retrouveront en outre les douze jours francs alloués 
autrefois. Comment douter que de telles dispositions ne relèvent 
singulièrement l'épreuve de la thèse, et avec elle le concoui'S 
d'agrégation dans sa plus durable expression? 

Je ne quitterai pas l'exposé qui touche au corps enseignant de 
nos facultés de médecine sans faire connaître brièvement la part 
donnée, dans ces facultés, à l'enseignement libre. De tout temps, des 



L ENSEIGNEMENT MÉDICAL EN FRANCE. 155 

cours libres se sont fait entendre à côté de l'enseignement médical 
officiel. Ces cours, autorisés par le ministre de l'instruction pu- 
blique, avaient pour refuge les petits amphithéâtres de l'école pra- 
tique. Ces cours étaient si libres qu'ils demeuraient comme étran- 
gers à la faculté, qui semblait ne pas les connaître, quoiqu'elle leur 
accordât l'hospitalité. Ils s'affichaient un peu partout, et quelque- 
fois surtout hors des quartiers habités par les étudians. Ceux qui 
avaient obtenu l'autorisation de faire ces cours se disaient bien pro- 
fesseurs, mais parfois leur enseignement se bornait à trois ou quatre 
leçons qui avaient l'air plutôt de motiver des affiches que de ré- 
pondre à un désir sérieux d'enseigner et à un cours préparé de 
longue main. L'enseignement libre se résolvait d'un côté en tenta- 
tives entièrement dignes d'éloges et utiles, et, d'un autre côté, en 
manifestations suspectes et peu dignes d'encouragement. Il fallait 
retenir les unes et éloigner les autres. Les mesiu'es prises répon- 
dent à ce double but. Les demandes de cours libres sont renvoyées 
à la faculté et examinées par elle; celles qui sont accueillies sont 
affichées officiellement par la faculté, après avoir reçu l'autorisation 
ministérielle; aucun autre affichage ne peut avoir lieu. Ces cours 
libres constituent de la sorte une dépendance de l'enseignement de 
la faculté ; tous offrent un caractère scientifique ; ceyx qui pren- 
draient une autre allure seraient éliminés à une demande ulté- 
rieure. Ainsi reconstitué et reconnu , l'enseignement libre semble 
prendre un nouvel essor. On ne compte guère moins de vingt-cinq 
à trente demandes de cours par semestre. N'est-ce pas là un aide 
important de l'enseignement officiel? 

Avec la participation future des agrégés à l'enseignement, avec 
l'adjonction des cours cliniques spéciaux et le concours de l'ensei- 
gnement libre, on peut affirmer que nos facultés de médecine of- 
friront des sources d'enseignement aussi abondantes que les uni- 
versités allemandes, munies de leurs professeurs ordinaires et 
extraordinaires, et de leurs privat-doccntai. Il s'agit que nous de- 
meurions fermes et vigilans dans la mise en pratique de ces ré- 
formes. L'esprit de progrès qui anime nos facultés les préservera 
de tous ces relâchemens qui détendent et affaiblissent les meil- 
leures institutions. 

V. 

Les nouvelles écoles, dites de plein exercice, et les écoles pré- 
paratoires de médecine forment aux facultés un complément utile. 
Avec la prépondérance qu'ont acquise les études pratiques, il de- 
vient manifeste que les petits centres d'instruction, s'ils sont munis 



156 KEVUE DES DEUX M()]NDES. 

de tout ce qui est afférent à ces études, rendront d'éminens ser- 
vices. Peu nombreux, les élèves, dans ces centres secondaires, sont 
initiés sans difficultés, sans presse, sans interruption, aux travaux 
pratiques ; ils trouvent à leur portée tout ce qui peut servir à une 
première instruction médicale; ils prennent place dans les labora- 
toires de chimie, s'exercent aux connaissances pratiques d'histoire 
naturelle, se livrent assidûment aux dissections, sont dirigés de 
près dans les études anatomiques; ils abordent enfin les études 
cliniques, et peuvent s'adonner à l'examen des malades sans être 
empêchés par le trop grand nombre des assistans. Tout cela se 
fait en maintenant l'élève près de sa famille, et sous l'action di- 
recte de ses maîtres. La famille continue ainsi son rôle de protection 
pendant les premières années de la vie scolaire; l'étudiant ne la 
quitte, pour aborder les facultés et entrer dans le tourbillon des 
grandes villes, que lorsque, mieux assuré de ses forces et de sa 
direction, il connaît sa voie et sait où il doit et veut aller. 

Les écoles de médecine et de pharmacie de plein exercice sont 
encore mal connues. Elles sont au nombre de deux, celle de Mar- 
seille, instituée par décret du 26 novembre 1875, et celle de 
Nantes, instituée par décret du 28 janvier 1876. Ces écoles gardent 
les élèves en médecine pendant tout le cours de leur scolarité; 
elles délivrent seize inscriptions de doctorat équivalentes aux seize 
inscriptions de faculté. Il résulte de ces larges droits conférés aux 
écoles de plein exercice que celles-ci doivent offrir à l'élève un en- 
seignement complet et suivant de près celui des facultés. De là 
la nécessité d'organiser dans ces écoles un corps enseignant à la 
hauteur d'une telle mission. Aussi le nombre des chaires a-t-il été 
élevé à dix-sept, lesquelles représentent l'enseignement médical 
dans toutes ses parties essentielles. A ces chaires magistrales sont 
adjointes huit suppléances, distribuées entre les divers ordres d'en- 
seignement : deux suppléances affectées aux chaires de médecine, 
deux aux chaires de chirurgie, deux aux chaires d'anatomie et de 
physiologie, deux aux chaires de chimie, de pharmacie et d'histoire 
naturelle. Ces suppléances sont données au concours ; les titu- 
laires sont nommés pour dix ans; ils prennent une part active à 
l'enseignement. Ces suppléances assurent le recrutement d'un pro- 
fessorat méritant; sur elles repose l'avenir des écoles de plein exer- 
cice. Les concours ouverts jusqu'à ce jour ont été excellons; ils 
demeureront tels, et susciteront, d'années en années, de plus nom- 
breuses compétitions. Que d'internes de nos hôpitaux de Paris qui 
aiment la science voudraient ne pas la déserter pour la pure pra- 
tique, et qui parfois reculent devant les difficultés que leur ré- 
servent le concours d'agrégation et celui des hôpitaux de Paris ! Eh 



l'enseignement médical en FRANCE. 157 

bien ! ces internes ont maintenant devant eux les concours de 
suppléance dans les écoles de plein exercice : s'ils les abordent, et 
s'ils sont nommés, ils entrent d'emblée dans l'élite médicale d'une 
très grande ville, car les écoles de plein exercice n'existeront ja- 
mais que dans ces villes; ils y jouissent, on va le voir, de tous les 
moyens de travail ; enfin ils reçoivent, comme suppléans, un trai- 
tement qui, tout modeste qu'il est (2,000 francs), leur est une pre- 
mière ressource, à laquelle d'autres se joindront bientôt. Ainsi 
commencée, la carrière est assurée. Le suppléant a devant lui le 
professorat ; un autre concours lui ouvrira sans doute la porte des 
hôpitaux de la ville, hôpitaux considérables où l'administration a 
de nombreux services à confier aux médecins. L'estime publique 
suit de près l'investiture de pareilles fonctions; elles valent à un 
jeune médecin un renom mérité. N'y a-t-il pas là des situations 
enviables, dignes de tenter celui qui hésite et ^cherche sa voie au 
sortir d'un internat laborieux? Je ne sais si la suppléance des 
écoles de plein exercice n'est pas, à bien des points, préférable à 
l'agrégation de quelques facultés de province; la première me 
semble ouvrir des voies plus larges et moins encombrées. 

Les écoles de plein exercice, ayant à fournir une instruction 
complète, doivent posséder tous les moyens et instrumens de tra- 
vail pratique qu'exigent les études médicales. Le cahier des 
charges imposé à ces écoles y pourvoit : laboratoires de chimie, 
d'histoire naturelle, d'histologie normale et pathologique, de physio- 
logie, institut anatomique, collections diverses, bibUothèque, tout 
y est. Quant à l'enseignement clinique, il suffira de dire qu'il est 
institué avec toutes les ressources assemblées dans de vastes hô- 
pitaux comme sont ceux de Marseille et de Nantes. L'institut cli- 
nique de ces deux grandes écoles pourrait faire envie à celui de 
plusieurs facultés de province ; il comptera pour une bonne part 
dans la prospérité future de ces écoles. Les municipalités se sont 
imposé de lourds sacrifices pour réaliser des institutions aussi lar- 
gement dotées; mais le but atteint mérite de fixer l'attention. 
Marseille et Nantes sont devenus des centres d'enseignement mé- 
dical, où règne une activité soutenue, où la science est cultivée 
non sans ardeur, ni sans succès. Ce sont deux foyers scientifiques 
créés et acquis dans les régions de l'extrême sud et de l'extrême 
ouest. Les vocations scientifiques se développeront dans ces popu- 
lations intelligentes, et cependant jusqu'ici peu entraînées vers le 
culte des sciences. 

Quel est le rôle des écoles de plein exercice dans les actes pro- 
batoires soutenus durant la scolarité médicale, ou qui la terminent 
et conduisent au doctorat ? Dans le régime actuel, on distingue les 
examens de fin d'année et les examens de doctorat. Les écoles de 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

plein exercice étaient autorisées à faire subir les examens de fin 
d'année; les examens de doctorat, tous rejetés après l'entier ac- 
complissement de la scolarité, devaient être soutenus devant les 
facultés. Tel était le régime sous lequel avaient été fondées, il y a 
deux ans, les écoles de plein exercice. Mais ce régime va être, 
comme ou l'a vu, profondément modifié. Les examens de fin d'an- 
née seront supprimés, le nombre des actes probatoires s'accroît, et 
plusieurs de ces actes sont placés dans le cours même des études 
au lieu d'être accumulés à la fin de la scolarité. Les écoles de 
plein exercice se trouvaient ainsi dépouillées de leurs examens de 
fin d'année. Fallait-il maintenir absolument vis-à-vis d'elles l'inter- 
diction de faire subir aucun examen probatoire de doctorat? Fal- 
lait-il par cela même déclarer'que le corps enseignant de ces écoles 
ne rencontrerait jamais les élèves qu'il instruit de façon à contrôler 
leur travail ? r^'était-ce pas enlever à ce corps enseignant le meil- 
leur de son autorité vis-à-vis des élèves, et le moyen le plus as- 
suré de les dominer et de les maintenir dans la voie de l'étude, de 
l'attention et de l'assiduité aux cours? Fallait-il enfin obliger les 
élèves de ces écoles à se déplacer trois fois durant le cours de leur 
scolarité pour aller soutenir, après telle ou telle inscription, un 
examen probatoire devant une faculté de médecine? Ces longs et 
répétés déplacemens n'imposaient-ils pas à l'élève une telle charge 
qu'il serait conduit inévitablement à déserter l'école pour la fa- 
culté? Aller à plusieurs reprises dans une faculté et devant des 
juges que l'on ne connaît pas y subir chaque fois un examen dif- 
ficile; si l'on est ajourné, refaire, après trois mois, un long voyage 
et retrouver ces mêmes juges redoutés, n'est-ce pas condamner 
moralement l'élève à quitter des maîtres qui peuvent si peu pour 
lui, et à se fixer auprès de ces facultés, où il est incessamment 
rappelé? Ce résultat était fatal. Maintenir à l'égard des écoles 
de plein exercice la rigueur de la règle qui veut qu'elles ne fas- 
sent subir aucun examen de doctorat, c'était décréter la ruine 
de ces écoles, instituées sous le régime des examens de fin d'an- 
née, dont la soutenance leur était attribuée. On aurait donc élevé 
de grands établissemens scientifiques pour les laisser tomber peu 
après ! On aurait induit à des dépenses considérables les munici- 
palités de quelques grandes villes, et, ces dépenses faites, une 
réforme scolaire inattendue serait venue les rendre inutiles ! Gela 
ne pouvait être, et il fallait aviser. 

Réserver les droits des facultés et en même temps permettre de 
vivre aux écoles de plein exercice, telle était la solution à recher- 
cher. Le projet de réforme des examens de doctorat accepté par 
le conseil supérieur de l'instruction publique donne cette solution 
dans la meilleure forme qu'elle pût recevoir. Le premier examen 



L'eNSEIGNEMEM médical ex FRANCE. 159 

de doctoral placé à la fin de la première année d'études et le se- 
cond examen de doctorat dédoublé, à savoir l'examen d'anatomie, 
qui est soutenu après la dixième inscription , et l'examen de phy- 
siologie, soutenu après la douzième inscription, ces deux examens 
en trois épreuves se passeront dans les écoles de plein exercice; 
ainsi seront évités aux élèves des déplacemens onéreux. Mais, afin 
de sauvegarder les droits des facultés, ces examens seront subis 
devant un jury de faculté qui se transportera à l'école. Toutefois, 
si les besoins du service l'exigent, l'état se réseiTe de constituer 
le jury d'examen avec un professeur de faculté, président de l'acte, 
et deux professeurs de l'école. Il est évident que ce dernier jury 
sera le jury habituel. De la sorte, les professeurs de ces écoles re- 
trouveront l'autorité qui doit revenir à tout professeur de rensei- 
gnement supérieur, et que le droit d'examen donne seul à ceux qui 
l'exercent. On remarquera que ces deux ou, çn réalité, ces trois 
premiers examens de doctorat comprennent les sciences dites pré- 
paratoires', auxiliaires, ou introductives : la physique, la chi- 
mie, l'histoire naturelle, l'anatomie, la physiologie. Tous les autres 
examens qui ont un caractère spécialement médical et profession- 
nel, qui portent sur la connaissance des maladies internes ou ex- 
ternes, des lésions, de la thérapeutique, et sur toutes les applica- 
tions générales et sociales de la science des maladies, seront 
soutenus devant une faculté. Ne trouve-t-on pas toutes les garanties 
possibles dans cet ensemble de mesures, soit celles qui concernent 
les deux premiers examens, soit celles qui réservent les trois autres 
aux facultés? Ces mesures assureront la vie des écoles de plein 
exercice; perdant la soutenance des examens de fin d'année, elles 
trouvent à cette perte une compensation surabondante dans la sou- 
tenance des deux premiers examens de doctorat et dans leur parti- 
cipation à cette soutenance. 

Cette existence des écoles de plein exercice, ainsi déterminée et 
assurée, est-elle un bien dans l'ordre de l'enseignement médical, 
ou n'est-elle qu'une superfétation inutile, et peut-être fâcheuse, 
comme il s'en produit en des temps où tout fermente et se renou- 
velle? Nous croyons que l'on peut répondre à cette question délicate 
par une franche affirmative en faveur de ces écoles. Il est dange- 
reux de créer hâtivement et simultanément un trop grand nombre 
de facultés. Les droits de toutes ces facultés sont égaux; chacune 
délivre un doctorat qui confère de redoutables privilèges. Multi- 
plier à l'excès les facultés, c'est provoquer peut-être un lent mais 
inévitable abaissement de la valeur du diplôme. Il est à craindre 
qu'elles ne luttent pas toujours de sévérité, et qu'elles ne cher- 
chent, sans se l'avouer, des élémens de prospérité dans une indul- 
gente faiblesse. Ce serait là, il est vrai, une mauvaise et peu du- 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

rable prospérité, car le diplôme délivré dans de telles conditions 
inspire moins d'estime, et ne communique pas son renom à celui 
qui le reçoit, La faculté trop indulgente aux examens verrait peu à 
peu dédaigner le diplôme qu'elle contre-signe. Toutefois un diplôme, 
même dédaigné, trouve toujours quelques preneurs, et la multi- 
plication rapide des facultés n'en reste pas moins une expérience 
dont il faut prévoir les inconvéniens possibles. Ces inconvéniens 
s'effacent, si, au lieu de multiplier les facultés, on crée dans les 
grands centres, là où les ressources cliniques abondent et où les 
hommes de valeur se rencontrent, des établissemens scientifiques, 
bien dotés, où la science pourra être cultivée avec fruit, mais où le 
diplôme ne se délivre pas. Ces établissemens prépareront d'autant 
mieux pour l'obtention du diplôme qu'ils ne pourront le donner 
eux-mêmes. Les écoles de plein exercice enseignent, et les résul- 
tats de leur enseignement sont jugés par d'autres professeurs que 
les leurs, et dont on ne saurait attendre une indulgence fâcheuse. 
Tout est avantage dans ces conditions, tout y devient excitation à 
bien faire. Une faculté n'a pas honte d'elle-même lorsqu'elle ajourne 
aux examens un grand nombre d'élèves; elle examine, et puis dis- 
pense ses sévérités, sans que personne au-dessus d'elle les puisse 
retourner contre elle-même. Il en serait autrement pour l'école de 
plein exercice. Celle-ci verrait son crédit atteint si ses élèves étaient 
trop largement refusés aux examens de faculté; elle s'attachera à 
ce qu'ils lui fassent uu bon renom devant les juges qu'ils affrontent. 
L'établissement des écoles de plein exercice n'est donc pas à 
redouter; elles ne seront jamais d'ailleurs bien nombreuses. 
Seules les très grandes villes peuvent se donner le luxe de cet en- 
seignement médical. Luxe utile et fécond, car une école de plein 
exercice qui prospère est peut-être le plus profitable des établis- 
semens d'instruction supérieure qu'une riche et populeuse cité 
puisse ambitionner. Si celte prospérité s'accuse et se maintient, 
elle peut devenir un point de départ excellent pour l'institution 
d'une faculté. L'école de plein exercice suscitera peu à peu, là où 
elle est établie, une forte tradition médicale; elle y centralisera un 
mouvement scientifique propre, y créera un milieu où se prépare- 
ront tous les élémens constitutifs d'une faculté. Mais tout cela est 
l'œuvre lente du temps. Les écoles de plein exercice peuvent hono- 
rablement vivre et durer telles qu'elles sont. 11 n'y a pas à souhai- 
ter leur prompte transformation en facultés. 

VI. 

Nous avons fait connaître, au début de cet exposé, le régime des 
écoles préparatoires de médecine, aujourd'hui au nombre de seize. 



l'enseignement médical en frange. 161 

et le but que l'on s'était proposé en les créant. Ce régime était mal 
réglé, et le but n'était que très incomplètement atteint. Le corps 
enseignant des écoles préparatoires se compose de professeurs et 
de suppléans. L'organisation des suppléances était profondément 
défectueuse. Quand on veut, dans une faculté ou école, préparer un 
bon et solide professorat, il faut d'abord songer à établir de bons 
et^solides suppléans. Ceux-ci sont le germe dont la vigueur four- 
nira un robuste organisme définitif. Tels sont les suppléans, tels 
seront dans l'avenir les professeurs. Or, dans les écoles prépa- 
ratoires, les suppléances, comme nombre, comme attribution, 
comme nomination, étaient, jusqu'en ces derniers temps, abandon- 
nées à l'arbitraire. 

La première réforme à opérer concernait la nomination; cette no- 
mination, il était urgent de la demander au concours. Le décret du 
Il février 187Zi y a pourvu. Les résultats obtenus sont certainement 
encourageans. Tous les concours ne sont pas également satisfaisans; 
mais l'ensemble tend à s'élever, et déjà les suppléans ainsi nom- 
més ont fourni d'excellens professeurs. Le concours éloigne les 
non-valeurs avérées ; il accroît le mérite des candidats qui en ont, 
et qui n'affrontent pas, sans préparation, des é-preuves publiques. 
Dans les villes de province, tout se voit, se sait, se dit et s'am- 
plifie. La valeur d'un concours est bientôt connue de tous, et le 
candidat tient à laisser de lui une impression favorable. 

Ce n'est pas tout; en même temps que l'on demandait au con- 
cours la nomination des suppléans, il fallait déterminer le nombre 
et l'espèce des suppléances pour en déduire le nombre et l'espèce 
des concours. Dans le régime passé, le nombre des suppléances 
était indéterminé; certaines écoles n'en comptaient que deux, 
d'autres en comptaient jusqu'à huit. Toute suppléance étant gra- 
tuite, l'on en créait à volonté, suivant la faveur qui accueillait telle 
ou telle demande. En outre, on était nommé suppléant à titre gé- 
nérique ; on n'était pas attaché à tel ou tel ordre d'enseignement et 
de chaire. Le suppléant, ordinairement le plus ancien, demandait 
et obtenait la première chaire vacante, sans qu'on s'inquiétât beau- 
coup de son aptitude à occuper cette chaire. Si la chaire n'allait 
pas à ses goûts et à ses aptitudes, il permutait à la première occa- 
sion. Cette occasion pouvait se faire attendre longtemps. Tout cela 
était mauvais au point de vue de l'enseignement; tout cela devait 
disparaître sous le régime du concours. Le nombre des suppléances 
a été d'abord précisé. Les écoles préparatoires doivent compter dé- 
sormais quatre suppléances, et celles-ci ont été catégorisées. A cha- 
cune de ces catégories correspond un concours spécial. Enfin le 
suppléant ne pourra en général occuper à titre de professeur que 

lOMB XXV. — 1878. 11 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

les chaires qui se rapportent à la suppléance qu'il remplit. Ce ré- 
gime fournira des professeurs compétens, adonnés depuis long- 
temps à l'enseignement qui leur sera dévolu. Les suppléans, dans 
les écoles, ne recevaient aucun traitement; ils ne prenaient au- 
cune part à l'enseignement, sauf le cas où ils remplaçaient un pro- 
fesseur empêché. Un suppléant pouvait donc rester durant longues 
années étranger à l'école et à son enseignement. Cet état de choses 
a été réformé. Les suppléans reçoivent aujourd'hui un traitement, 
et ils sont chargés de cours complémentaires. Ils développent ainsi 
l'enseignement de l'école et se préparent au professorat. Telles sont 
les réformes accomplies par le décret du ik juillet 1875. 

Un autre décret du lli août 1877 améliore, dans les écoles pré- 
paratoires, le régime du professorat. Le nombre des professeurs 
était variable d'une école à l'autre; insuffisant ici, là plus déve- 
loppé, mais laissant parfois en souffrance tel ou tel enseignement 
essentiel. Le décret récent règle tout cela. En outre, il relève la si- 
tuation faite aux professeurs, et qui n'était digne ni de leur rang, ni 
de la somme considérable de travail qui leur était imposée ; il crée 
de nouveaux emplois, nécessités par le développement des travaux 
pratiques; il assure aux professeurs des frais de cours sans lesquels 
l'enseignement pratique est empêché. 

Ces diverses réformes, qui amélioreront si notablement le régime 
et la valeur des écoles préparatoires, accroîtront les frais imposés 
aux municipalités. Celles-ci auront à doubler au moins le budget 
annuel de ces écoles. Ce sera là un réel sacrifice à faire. Il était 
équitable d'offrir une compensation, et d'accroître les prérogatives 
d'écoles dont le système d'enseignement était si fortement relevé. 
Cette compensation, les écoles la trouveront dans l'équivalence 
nouvelle d'inscriptions qui leur est attribuée. Jusqu'ici les écoles 
ne pouvaient donner comme équivalentes aux inscriptions de fa- 
culté que les huit premières; douze inscriptions d'école se rédui- 
saient ensuite à dix inscriptions de faculté; enfin quatorze in- 
scriptions d'école se réduisaient à douze de faculté. C'était une 
prolongation de six mois de scolarité pour les élèves qui voulaient 
ne séjourner qu'un an dans les facultés de médecine. Le régime 
nouveau qui sera inauguré en même temps que la réforme des exa- 
mens accorde l'équivalence pleine des douze premières inscrip- 
tions. En outre, les étudians des écoles préparatoires pouiTont ne 
subir le premier et le second examen de doctorat, devant les facul- 
tés, qu'à la fin de la troisième année d'études. Cependant, comme il 
n'est pas bon d'abandonner à eux-mêmes les élèves pendant trois 
ans sans vérifier ce qu'ils savent et sans les tenir en haleine par 
des examens réguliers, il a été décidé que dans les écoles prépa- 



l'eNSEIGNEMEjN'T médical en FRANCE. l63 

ratoires les élèves seraient soumis à des examens semestriels, 
comme dans les écoles supérieures de pharmacie. Les notes obte- 
nues à ces examens seront consignées au dossier de l'élève et por- 
teront témoignage de la valeur de ses études; elles aideront au 
jugement dans les examens définitifs. 

L'équivalence des douze inscriptions, importante au point de vue 
scolaire, paraîtra-t-elle une compensation suffisante aux municipa- 
lités, et celles-ci consentiront-elles toutes aux sacrifices nouveaux 
qui leur sont demandés? Quelques écoles ne seront-elles pas aban- 
données par les municipalités, et cet abandon ne sera-t-ilpas regret- 
table? 11 est des écoles préparatoires faibles, mal dotées au point 
de vue de l'installation matérielle et des cliniques, dont le corps 
professoral se recrute avec peine, où les concours de suppléans 
ne trouvent parfois pas de candidats. Doit-on désirer le maintien 
de ces écoles? N'est-il pas préférable de ne voir survivre que celles 
qui sont fortement constituées et dont l'enseignement ne périclite 
pas? Si quelques écoles succombent devant le régime nouveau, 
le vide qu'elles laisseront sera largement compensé, d'un côté par 
la vigueur accrue des écoles subsistantes, et d'autre côté par l'édi- 
fication des facultés nouvelles et des écoles de plein exercice. Il 
faut que les trop faibles disparaissent devant ces nouveaux venus 
qui entrent en lutte pour l'existence et qui sont armés pour le 
succès. 

Terminerons-nous cette étude sans rien dire au sujet de l'ofûciat 
de santé? On le sait, la profession médicale compte en France 
deux ordres de praticiens, le docteur en médecine et l'officier de 
santé. Toutes les réformes dont l'exposé précède ont surtout en 
vue le doctorat; c'est le grade qui appartient à l'immense majorité 
de nos praticiens. Cependant il y avait un incontestable intérêt à 
relever la situation et les études de l' officiât de santé. Les projets 
présentés à la dernière session du conseil supérieur touchaient à 
l'officiat, et lui imposaient toute une scolarité réformée qui devait 
rendre le titre d'officier de santé à la fois plus rare et plus sérieux. 
Cette partie du projet a dû être ajournée, car elle a paru en contra- 
diction formelle avec la loi du 19 ventôse an xi. Cette loi n'est plus 
qu'un obstacle. Ce n'est qu'en distinguant ce qui, dans cette loi, 
est d'ordre législatif, et ce qui est d'ordre réglementaire, que l'on 
a pu aboutir à la plupart des réformes réalisées. On s'est cru en 
droit de modifier par décret tout ce qui était d'ordre réglementaire. 
La modification projetée relativement à l'officiat a paru toucher à 
l'ordre législatif, et a été abandonnée. Il y aurait donc à obtenir des 
chambres l'abrogation de la loi du 19 ventôse. Cette vieille loi ré- 
pond à d'autres temps, et la désuétude l'a désemparée. 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'enseignement médical touche par quelques points à l'ensei- 
gnement pharmaceutique. Là aussi les réformes en voie de réali- 
sation sont considérables. L'édification de l'école supérieure de 
pharmacie de Paris sur les terrains du Luxembourg en est l'irré- 
cusable témoignage; mais tout ne se borne pas à la reconstruction 
d'une école sur de beaux et vastes plans. Les réformes de la sco- 
larité propres à ces écoles ne sont pas moins importantes, et méri- 
teraient d'être relatées; mais cet exposé est déjà long, et nous ne 
pouvons le surcharger de détails qui lui sont étrangers. Les nou- 
velles facultés qui s'élèvent sont des facultés mixtes de médecine 
et de pharmacie. C'est là un type nouveau dont il y aurait à étu- 
dier la convenance. Nous n'oserions affirmer que ces facultés 
mixtes ne soient pas un composé difficile à maintenir. Il se peut 
que la séparation devienne un jour nécessaire, et que les facultés 
de médecine, comme les écoles supérieures de pharmacie actuelle- 
ment associées, demandent chacune à retrouver leur auto;iomie. 
L'avenir prononcera à ce sujet. 

Si l'on a eu la patience de nous suivre, on se sera convaincu de 
l'activité apportée dans ces dernières années à la rénovation de 
l'enseignement médical : réédification et agrandissement des an- 
ciennes facultés, de celle de Paris en particulier; création de facul- 
tés nouvelles parmi lesquelles il faut mettre au premier rang la 
faculté de Lyon; partout établissement de laboratoires vastes et 
munis de l'appareil scientifique le plus perfectionné; développe- 
ment de l'enseignement clinique, et en particulier de l'ensei- 
gnement clinique spécial; amélioration dans la situation des 
professeurs et des agrégés; réforme du statut de l'agrégation des 
facultés de médecine dans le sens d'une augmentation dans la du- 
rée des fonctions et de la suppression d'un stage inutile; amélio- 
rations introduites dans les concours de l'agrégation et centralisa- 
tion à Paris de tous les concours ; participation active des agrégés 
à l'enseignement des facultés; réformes profondes apportées au 
régime des examens du doctorat en médecine par la suppression 
des examens de fin d'année et par l'augmentation du nombre des 
actes probatoires et définitifs; création et organisation du type nou- 
veau des écoles de plein exercice ; transformation gi'aduelle du ré- 
gime des écoles préparatoires de médecine et de pharmacie. On le 
voit, les réformes accomplies embrassent le cercle entier de l'en- 
seignement médical. 

Cette transformation s'est opérée par un heureux concours d'in- 
terventions et d'efforts, parmi lesquels il faut signaler tout d'abord 
les vœux formulés par les facultés de médecine, surtout par la 
faculté de médecine de Paris, à laquelle M. Jules Simon, ministre 



l'enseignement médical en FRANCE. 165 

de l'instruction publique, a rendu toute liberté de réunion et de 
délibération. Ces vœux n'ont pas été stériles, grâce au dévoûnient 
successif et entier de tous les ministres de l'instruction publique, à 
l'œuvre de réforme de notre enseignement supérieur. Enfin nous 
ne saurions taire ici le nom du directeur de l'enseignement supé- 
rieur, M. le conseiller d'état Du Mesnil. Tous ceux qui s'intéressent 
aux hautes questions de l'enseignement connaissent l'ouverture de 
cet esprit qui aime tous les progrès, sans jamais dépasser la mesure 
qu'autorisent les circonstances et le moment, qui n'épouse aucune 
passion exclusive, qui sait qu'une légitime tolérance est devenue 
un devoir plus impérieux que jamais, qui, en demeurant fidèle aux 
traditions universitaires, reste dégagé de tous les préjugés qui 
tendent à naître dans un milieu un peu fermé et jaloux. Accueillant 
tout ce qui était mûrement et libéralement conçu, M. Du Mesnil en 
a assuré la réalisation, et si quelque bien a été fait, il n'est que 
juste de lui en rapporter une bonne part. 

Il ne faudrait pas croire que tout soit fait et que le repos soit 
permis. Sans compter la foule des améliorations de détail, que de 
choses encore à relever dans notre milieu scientifique; que d'insti- 
tutions fécondes et qui semblent presque abandonnées ! Notre Aca- 
démie de médecine est connue par les éminens services qu'elle 
rend à la science et par ceux qu'elle rend à l'état; elle est un foyer 
de discussions profondes, animées, dont le retentissement se pro- 
longe au loin. Quel délaissement néanmoins de la part de l'état! 
Quelle installation indigne, précaire, et qui n'est même due qu'à 
une tolérance forcée de l'assistance publique! Sa bibliothèque, si 
riche en documens précieux, en manuscrits historiques, ou reste 
enfermée en des caisses clouées, ou s'altère et se détruit peu à peu 
dans un local sombre et humide; pas une salle de commission, pas 
un laboratoire d'analyse! Je sais bien qu'une installation nouvelle 
est projetée; mais combien elle se fait attendre, et peut-être est- 
elle encore incertaine ! 

Malgré tout cependant notre enseignement médical est sorti de 
la longue période de torpeur et de demi-inertie dans laquelle il 
semblait se reposer de ses gloires passées. Il renaît à l'activité et à 
la lutte; car, en nos jours difficiles, l'activité c'est la lutte, vivere 
est militare. Nous avons à défendre le vieux renom de la médecine 
française, à le maintenir à sa hauteur. A cette fin, nous n'avons 
rien à répudier de notre passé, de l'esprit qui a animé nos anciens 
maîtres et leur enseignement. Nous pouvons et nous devons lui 
rester fidèles, sans rien perdre de l'esprit de conquête scientifique, 
qui est l'esprit de progrès. Tel est le caractère qui a présidé à cet 
ensemble de réformes : elles sont restées fidèles à notre génie na- 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

tional, à nos traditions. Certains réformateurs auraient conseillé de 
dépouiller entièrement le vieil homme, et nous auraient condamnés 
à une imitation servile de l'Allemagne. C'eût été la plus déplorable 
des entreprises. La médecine française y eût compromis son mérite 
propre sans acquérir le mérite de sa redoutable rivale. Notre orga- 
nisation d'enseignement non-seulement vaut toute autre organisa- 
tion, mais elle peut lui devenir supérieure. Il ne s'agit que de la 
fortifier et de la grandir. 

Il faut se garder de diminuer chez nous le caractère vraiment 
scientifique des générations médicales formées par le concours. 
Ce n'est pas tel ou tel point de la science qu'elles connaissent par- 
ticulièrement, c'est la science entière, c'est-à-dire la vraie science, 
dont la connaissance approfondie leur est imposée par la longue 
filière de compétitions et d'épreuves cpi'elles ont à affronter, et qui 
commencent à l'internat pour se continuer sans relâche jusqu'aux 
concours qui livrent le titre d'agrégé et celui de médecin des hôpi- 
taux. Ce sont nos persévérantes études de science générale qui 
donnent à ces générations médicales le goût dominant des études 
cliniques. La médecine française, même celle qui aime et cultive 
l'expérimentation, reste essentiellement clinique; c'est sa marque 
propre. Nous aimons peu les études de laboratoire isolées, déta- 
chées de l'histoire des maladies et de la thérapeutique ; nous les 
faisons converger vers la connaissance des lésions et des actes mor- 
bides, nous les mettons le plus possible en comparaison avec les 
faits d'observation, et nous interrogeons ceux-ci avec une sorte de 
prédilection, car nous savons qu'ils réalisent l'expérimentation la 
plus délicate et la plus instructive, auprès de laquelle les expé- 
rimentations de laboratoire restent souvent douteuses et insuffi- 
santes. 

Telle est notre tradition ; elle sera notre honneur et notre force 
dans l'avenir, comme elle l'a été dans le passé. Que le spectacle des 
nations voisines ranime notre activité, mais qu'il ne nous jette pas 
hors de nos voies naturelles. Ne nous accusons pas de défauts qui 
sont nos qualités. Nous nous perdrions à vouloir acquérir certaines 
vertus qui nous sont antipathiques, et qui étoufferaient nos vertus 
de race. La médecine française aime la clarté, répugne aux explica- 
tions factices, tourne tout aux études cliniques qu'elle poursuit 
avec passion. Maintenons-la telle, et que nos réformes de l'ensei- 
gnement médical se conforment à son génie. 

Chauffard. 



LES COLONIES 



L'AFRIQUE AUSTRALE 



L 

LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE SODS LE RÉGIME MILITAIRE. 



I. South Africa, past and présent, by John Noble, Clerk of the bouse of assembly of tlie 
Cape colony, Cape-Town 1877, — II. Natal, a history and description of the colony, by 
H. Brooks. London 1876. 



Les colonies que les Anglais ont créées ou qu'ils ont conquises en 
toutes les régions du globe ont eti des fortunes diverses depuis la 
paix de 1815. Les unes sont restées des stations militaires, telles 
que Hong-Kong et Aden; d'autres sont des royaumes indigènes 
gouvernés par des Européens, comme l'Inde. Trois groupes d'é- 
tablissemens, favorisés par leur situation géographique ou par les 
circonstances, ont seuls acquis une toute autre importance. Les 
immigrans de l'ancien monde y sont venus en foule parce que le 
sol et le climat conviennent au tempérament de l'homme blanc. Ces 
nouveaux venus y ont réussi, ils s'y sont enrichis; alors ils ont ré- 
clamé de la mère patrie la jouissance des droits politiques aux- 
quels ne renoncent jamais volontiers les habitans d'un pays civilisé. 
Ceci gagné, l'Australie, le Canada, l'Afrique australe, se sont trou- 
vés être des états presque indépendans, alliés plutôt que vassaux 



168 REVUE DES DELX MONDES. 

cj la Grande-Bretagne. La couronne britannique n'a plus exercé 
sur ces dépendances d'outre-mer qu'une sorte de patronage béné- 
vole; elle a été non plus un maître qui dicte des lois, mais un ar- 
bitre que l'on invoque dans les cas embarrassans. Elle avait donné 
ses soldats, son argent, ses enfans les plus hardis, pour fonder des 
républiques qui, devenues grandes et régies par un gouvernement 
parlementaire, ne lui accordent plus qu'une déférence respectueuse. 
On le conçoit, ce n'est pas sans luttes ni débats que s'est accomplie 
cette émancipation; ce n'est pas sans tiraillemens que se sont or- 
ganisés une constitution, un parlement, un ministère responsable, 
dans une contrée où tout était neuf, à des milliers de lieues du 
foyer européen. Aussi l'histoire politique de ces jeunes états n'est- 
elle pas dépourvue d'intérêt, celle du cap de Bonne -Espérance sur- 
tout. Au Canada, il y avait des traditions déjà vieilles de deux cents 
ans et plus; en Austrahe, la terre étant à peu près déserte, la tâche 
était moins épineuse parce que nulle complication de politique 
étrangère n'embarrassait les immigrans. Dans l'Afrique australe au 
contraire, les colons étaient d'origine diverse, les uns Hollandais, 
d'autres Anglais, les uns et les autres fidèles aux mœurs, à la 
langue, à la religion de leurs patries respectives; il y avait en plus 
des tribus natives de force à se défendre contre les intrus. Après 
soixante et quelques années de discordes intestines, ces élémenst 
variés se sont si bien confondus que tous semblent être sur le poin 
de s'amalgamer en une confédération unique. 

Ce que l'on doit entendre sous le nom d'Afrique australe est l'im- 
mense territoire en forme de triangle qui, borné par l'Atlantique 
d'un côté et par l'Océan-Indien de l'autre, pénètre dans l'intérieur 
jusqu'au tropique du Capricorne, et qui mesure environ 2,000 kilo- 
mètres de l'est à l'ouest et 1,200 du sud au nord. Toute cette 
superficie n'est pas d'égale qualité. A l'extrême pointe, oij se fon- 
dèrent les premiers établissemens, le sol se prête aux cultures eu- 
ropéennes et à l'élevage des bestiaux; c'est là que la colonisation 
s'est le plus développée. Au nord du fleuve Orange, il y a sur le 
littoral de l'Atlantique la terre des Namaquas, encore peu connue; 
au centre, le désert stérile de Kalahari, sans eau ni verdure; puis 
le Griqualand, où les mines de diamant ont été découvertes il y a 
peu d'années, et la province d'Orange, où se réfugièrent en 1834 les 
Hollandais mécontens de la domination britannique. De l'autre côté 
du Drakenberg, sur le versant de l'Océan-Indien, un vaste district 
réservé aux Gafres sépare Natal des vieilles provinces du Cap; 
au-dessus de Natal est un territoire réservé à d'autres indigènes, 
les Zoulous, et sur la gauche, le Transvaal, plateau salubre et fer- 
tile dont l'annexion est un fait tout récent. Tout cet ensemble 



LES COLOMES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. 169 

appartient aux Anglais ou s'est sournis à leur influence. Seul, le 
Portugal conserve au nord-est, dans la baie de Lagoa, un petit port 
de médiocre importance. 

Dans cet espace qui est bien quatre ou cinq fois grand comme 
la France vivent environ /iOO,000 blancs, dont un tiers au plus 
d'origine anglaise, et 2 millions 1/2 ou 3 millions d'indigènes : ainsi 
les Anglais sont en minorité. Ce n'est point par l'émigration directe 
qu'ils ont acquis cette possession; c'est plutôt, comme on verra, 
par la conquête pacifique ou militaire. Quant aux indigènes si nom- 
breux, ils se partagent entre plusieurs races bien distinctes : les 
Cafres et les Zoulous, belliqueux, intelligens, chevaleresques même, 
qui ont, croit-on, du sang arabe dans les veines, — les Basoutos et 
les Bechuanas, qui, sans doute de moins noble origine, sont tout à 
la fois moins redoutables à la guerre et moins aptes à recevoir la 
civilisation, — les Griquas, issus des alliances accidentelles entre 
les Hollandais et leurs esclaves de couleur, — les Hottentots et 
les Bushmen, pauvres êtres dégradés qui disparaissent peu à peu, 
n'ayant ni la force physique ni les qualités morales de leurs voi- 
sins; enfin quelques nègres amenés de l'Afrique centrale par les 
marchands d'esclaves, des Malais, des Hindous, attirés par l'appât 
des salaires. Le point capital à observer est la disproportion énorme 
entre les blancs et les hommes de couleur. Ces derniers, s'ils étaient 
unis et résolus, n'auraient pas de peine à écraser les Européens. 
Les colons vivent constamment sous cette menace; ils ont su se con- 
duire en conséquence, ce qui prouve en faveur de leur habileté (1). 

I. — LES DÉBUTS d'uNE COLONIE. 

11 existait en Hollande au xvie* siècle, de même que chez toutes 
les nations maritimes de l'Europe, une compagnie des Indes. Un 
chirurgien de cette compagnie, Jan Anthony van Riebeck, reçut 
mission en 1652 de créer au cap de Bonne-Espérance une station 
de relâche, afin que les navires venant d'Asie ou s'y rendant pus- 
sent s'approvisionner de vivres frais et recevoir des secours en cas 
de besoin. Riebeck débarqua dans la baie de la Table avec une cen- 
taine d'employés ou de soldats; quelques-uns de ses compagnons 
entreprirent tout de suite de cultiver la terre. Gomme leur travail 
fut productif, d'autres se hâtèrent de les imiter. Toutefois le gou- 

(1) Les évéuemens graves dont l'Afrique australe a été récemment le théâtre ont 
appelé l'attention sur cette colonie. Sans compter les feuilles quotidiennes, presque 
tous les recueils périodiques de l'Angleterre s'en sont occupés en ces derniers mois. 
Citons surtout les articles de tendances diverses insérés dans la Quarterly Review, 
l'Edinburgh Beview, le Nineteenth Cenlunj, 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

vernement hollandais, dont le commerce était la grosse affaire, se 
gardait de les encourager; il n'accordait même point de terres à tous 
les hommes de bonne volonté. Pour devenir colon, il fallait être ma- 
rié, présenter un certificat de bonne conduite, appartenir à la reli- 
gion protestante. Par compensation de ces restrictions singulières, 
il était permis aux émigrans de se faire aider par des esclaves; mais 
il leur était interdit de trafiquer avec les natifs ou avec les marins 
d'autres nations: les fruits que le cultivateur ne consommait point 
en sa maison ne pouvaient être vendus qu'aux officiers de la com- 
pagnie. C'était un monopole absolu, non moins inique qu'absolu, 
car la compagnie se gardait bien de payer à proportion du béné- 
fice que cette vente lui apportait. Les habitudes commerciales 
ont du bon sans doute dans la gestion des affaires publiques ; ache- 
ter bon marché et revendre cher est un moyen assuré de s'enri- 
chir que les rois ont le droit d'employer aussi bien que de sim- 
ples négocians. Encore faat-il que cette façon d'agir ne soit pas 
établie par monopole. Au bout d'un certain temps, les colons s'en 
plaignirent avec amertume ; une pétition que tous signèrent, sans 
exception, fut adressée en Hollande aux directeurs de la compa- 
gnie qui n'y virent qu'une manifestation séditieuse : ils y répon- 
dirent par la menace de déporter ceux qui s'aviseraient à l'avenir 
de signer de telles élucubrations. Les gens paisibles se le tinrent 
pour dit, et ne recommencèrent pas; les plus mécontens s'embar- 
quèrent en fraude pour retourner en Europe, reniant cette nouvelle 
patrie où l'on n'était libre ni de gagner honnêtement sa vie ni de 
s'en aller lorsqu'on n'était pas satisfait. La loi coloniale imposait en 
effet aux concessionnaires de terrain une résidence de dix années et 
de vingt années à leurs enfans. 

Sur ces entrefaites, la révocation de l'édit de Nantes et la persécu- 
tion contre les Vaudois des Alpes amenèrent en Hollande quantité 
de malheureux, la plupart honnêtes paysans ou bons artisans, quel- 
ques-uns appartenant même aux classes riches et instruites de la 
société. La compagnie des Indes offrit à ces exilés de les conduire 
en Afrique; elle leur promettait des terres à titre gratuit, et, s'il 
en était besoin, du matériel agricole dont ils rembourseraient peu 
à peu la valeur par leur travail. Quelques-uns acceptèrent; grâce 
à cette circonstance, la population du cap de Bonne-Espérance s'ac- 
crut d'environ cent cinquante Français, hommes, femmes et enfans, 
tous gens laborieux qui ne tardèrent pas à prospérer. La république 
hollandaise s'honorait en donnant un asile à de malheureux exilés; 
elle était inconséquente en permettant qu'ils fussent soumis dans 
la colonie au moins tolérant des régimes politiques. Non-sgulement 
ils subissaient, comme leurs prédécesseurs, le rigoureux monopole 



I 



LES COLONIES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. 171 

commercial de la compagnie; bien plus, les autorités locales pre- 
naient à tâche de leur faire perdre leur nationalité. Peu de temps 
après qu'ils furent arrivés, l'usage de la langue française leur fut 
interdit dans leurs rapports avec le gouvernement; bientôt on dé- 
fendit même de prêcher en français dans l'église qui leur était ré- 
servée. Aussi cessèrent-ils peu à peu de se servir de la langue ma- 
ternelle. Le voyageur Levaillant, qui parcourait l'Afrique australe 
vers 1780, ne vit plus qu'un seul vieillard qui sût parler français. Il 
ne restait déjà plus de trace de cette émigration que dans les noms 
propres, ces fossiles de l'histoire. 

Français ou Hollandais d'origine, tous étaient fort m^écontens du 
pouvoir arbitraire que le gouvernement s'arrogeait sur eux. Récla- 
mer était inutile; retourner en Europe n'était pas facile, car la plus 
heureuse traversée ne durait guère moins de quatre mois à cette 
époque. Les plus entreprenans commencèrent dès lors à chercher 
vers l'intérieur du pays un refuge contre le despotisme dont ils 
étaient victimes. Sous prétexte que leurs troupeaux exigeaient de 
vastes pcàturages, ils allaient devant eux, s'arrêtaient lorsque le 
terrain semblait favorable, reprenaient leur marche en avant, com- 
battus parfois par les indigènes, bien accueillis le plus souvent par 
les tribus sauvages, dont le caractère naturel est doux et serviable. 
Celte existence nomade étendit démesurément les limites de la co- 
lonie ; mais la population européenne n'en reçut pas grand profit. 
S'habituant à vivre au hasard, écartés les uns des autres, sans 
autre culiure intellectuelle que la lecture de la Bible, les pionniers 
hollandais perdirent en civilisation ce qu'ils gagnaient en indépen- 
dance. On leur donna dès cette époque le nom de boers ou fermiers 
de la frontière, qu'ils portent encore. Le gouverneur faisait son pos- 
sible pour leur interdire tout commerce avec les natifs ; il n'y par- 
venait pas. Aux environs de la ville du Gap, les Hottentots s'étaient 
réduits de leur plein gré au rôle d'esclaves des hommes blancs, en 
compensa; ion de la nourriture et de la protection que la servitude 
leur assurait. Au-delà vivaient des tribus moins pacifiques, Boschi- 
mans au nord, Cafres à l'est, qui enlevaient les troupeaux, brûlaient 
ou pillaient les fermes isolées. 11 était donc périlleux de s'établir sur 
la frontière. Les boers s'habituèrent à se défendre eux-mêmes: le 
gouverneur ne put que donner une apparence d'organisation à ces 
escarmouches continuelles. En chacun des districts menacés, il insti- 
tuait un chef, veld-coimet, investi du droit de proclamer le coiti- 
mando, c'est-à-dire de convoquer les fermiers voisins et de se mettre 
à leur tête pour repousser les indigènes et pour leur reprendre avec 
usure le bétail pillé. Cette organisation défensive est bien primitive; 
cependant elle subsiste encore, comme on le verra plus loin par le 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

récit des événemens qui ont amené l'annexion du Transvaal. De 
même qu'aujourd'hui, le commando donnait lieu, il y a un siècle et 
demi, aux plus graves abus; les infortunés sauvages livrés, sans 
contrôle, aux représailles d'Européens bien armés, avaient toujours 
tort. Les récits de Levaillant ne laissent aucun doute à ce sujet; ce 
voyageur, voulant vivre en bonne intelligence avec les indigènes, se 
garde bien de prendre le parti des boers; il les évite; il laisse 
pousser sa barbe pour ne pas être confondu avec eux. A l'en croire, 
le commando se déclare sous le plus futile des prétextes, même 
sans prétexte aucun. Le fermier qui veut se procurer des bestiaux 
et des esclaves part en expédition contre les Cafres, avec ses voi- 
sins. Tous ces colons sont endurcis aux fatigues, bons chasseurs, 
bien armés; après la victoire, ils massacrent les prisonniers dont ils 
ne savent que faire et se partagent le butin. La ville du Cap est trop 
éloignée pour que l'on y sache tout ce qui se passe sur la frontière. 
Au surplus, quel moyen le gouverneur eût-il eu de punir ou de 
contraindre à venir s'expliquer les individus supposés coupables de 
ces méfaits ? 

Les établissemens de l'Afrique australe étaient en somme dans 
une situation peu satisfaisante à la veille de la révolution française. 
Bientôt la Hollande fut envahie, le stathouder dut se réfugier en 
Angleterre. Le cabinet britannique, qui surveillait d'ua œil jaloux 
toutes les étapes de la route de l'Inde, obtint du prince d'Orange la 
permission d'occuper le Gap pendant la durée de la guerre. L'ami- 
ral Elphinstone parut devant la ville, en juin 1795, avec une flotte 
et des troupes de débarquement sous les ordres du général Graig. 
Le gouverneur hollandais ne se souciait pas de les recevoir. 11 
devait obéissance non point au stathouder, mais à la compagnie des 
Indes dont il n'avait reçu nulle nouvelle. D'autre part il était hors 
d'état de se défendre. Un millier de soldats réguliers et quelques 
bataillons de miliciens, voilà tout ce qu'il pouvait opposer à l'en- 
nemi. Encore ces derniers, si adroits qu'ils fussent dans les chasses 
contre les bêtes féroces ou contre les Cafres, n'avaient pas assez 
de consistance pour tenir contre de vrais soldats. Après une courte 
lutte, la ville et les forts capitulèrent. Ici se termine le règne de 
la compagnie que personne ne regretta; elle avait exploité la co- 
lonie sans rien chercher que son profit, elle s'était fait détester de 
tous les résidans européens, qui la plupart acceptèrent volontiers 
ce changement de maîtres. On vit même quelques employés de la 
défunte compagnie passer au service du vainqueur. Le général Graig, 
devenu gouverneur pour la Grande-Bretagne, s'empressa d'abolir 
les monopoles et de déclarer que le commerce était libre avec les 
tribus de l'intérieur. De grands travaux de fortification furent exé- 



LES COLONIES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. 173 

eu tés afin de mettre le Cap à l'abri d'un coup de main. Toutefois 
cette occupation n'était que transitoire. La paix d'Amiens restitua 
la colonie aux Hollandais. Ce fut pour peu de temps. Dès 1806, 
les Anglais revenaient avec une flotte à laquelle il était impossible 
de résister. Depuis cette époque, le Cap n'a cessé d'être une colonie 
britannique. 

L'administration anglaise eut pour premier souci de se mettre 
en état de défense, puis d'assurer aux fermiers la paix et la pros- 
périté. La garnison était nombreuse, les dépenses militaires étaient 
considérables; les districts du littoral où vivait la majeure partie 
de la population blanche en profitèrent. Au-delà des montagnes qui 
bordent l'horizon, les boers sentirent aussi l'influence d'un gouver- 
nement plus actif. Des cours de justice ambulantes parcoururent le 
pays, des bureaux de poste furent établis, des colonnes mobiles in- 
spirèrent à tout le monde, hommes blancs ou indigènes, le respect 
de l'autorité. Le grand mal était qu'une population si dispersée, 
presque nomade, ne pouvait recevoir les bienfaits de l'instruction. 
Dans le district de Graaff-Reinet, qui faisait limite en ce temps, sur 
3,Zi00 enfans on n'en comptait que 160 vivant à portée des écoles; 
les enfans étaient nombreux sur ces frontières; il n'était pas rare 
d'en trouver douze et plus dans une famille. Au reste, il y avait tant 
de terres vacantes qu'un excès d'habitans n'était pas à craindre. 
Aussi le gouvernement attirait-il les étrangers. Justement à l'issue 
des grandes guerres de l'empire, les gens aventureux se mirent à 
la recherche de nouvelles entreprises; Zi,000 Anglais ou Écossais 
débarquèrent en 1820. Cette émigration modifiait le vieux fond hol- 
landais dans un sens favorable au maintien de la domination bri- 
tannique. Il est vrai que l'Anglais emporte au bout du monde ses 
mœurs, ses coutumes, et qu'il ne se soumet pas de bon cœur au gou- 
vernement despotique par lequel la colonie du Gap était alors régie. 
On ne s'étonnera pas que des difficultés se soient bientôt produites. 

Au nord du cap de Bonne-Espérance, le sol est peu fertile, la 
contrée presque déserte; les boers n'allaient guère de ce côté, ou 
s'ils s'y avançaient, les indigènes leur opposaient peu de résis- 
tance. Vers l'est au contraire, les Européens, attirés par la bonne 
qualité des terres, s'étaient étendus peu à peu jusqu'à plus de 
600 milles de Cape-Town. Les villes frontières de Graaff-Reinet et 
de Graham's-Town étaient environnées par les Cafres, tribus belli- 
queuses, remuantes, dont le voisinage était une menace perpétuelle. 
Le pire est que la politique du gouvernement anglais à l'égard de 
ces natifs variait sans cesse. Tantôt on permettait aux Européens et 
aux Cafres de se réunir dans des foires où le bétail s'échangeait 
contre les menus produits de nos manufactures; tantôt on remettait 



174 REVUE DES DEUX MONDES, 

en vigueur les ordonnances surannées de la compagnie hollandaise, 
qui prohibaient, sous peine de confiscation, toute rencontre entre les 
deux races. Une autre fois on exigeait que tout individu, qu'il fût 
blanc ou noir, circulant à l'intérieur de la colonie, fût muni d'un 
passeport, prescription tracassière dans un pays où le fermier le plus 
paisible se déplaçait du jour au lendemain, à la recherche de nou- 
velles pâtures pour ses troupeaux. Ou bien encore on expulsait par 
mesure générale tous les indigènes cantonnés dans tel ou tel district, 
au grand détriment des cultivateurs qui se voyaient privés de leurs 
plus fidèles serviteurs. Le parlement anglais s'émut des plaintes qu'on 
lid adressait. Une commission d'enquête vint par son ordre examiner 
sur place ce qu'il y avait à faire, et, sur son rapport, le ministre des 
colonies institua un commissaire général, résidant près de la fron- 
tière orientale, avec pouvoir de réviser les décisions des magistrats 
inférieurs. Ce haut fonctionnaire devait surveiller en outre les na- 
tifs, et, en un mot, trancher sans délai les questions pour lesquelles 
il y avait inconvénient à attendre la décision du gouverneur. Déjà 
des commissaires civils avaient remplacé dans chaque district les 
landdrosts et les heemraden^ magistrats locaux de l'ancienne admi- 
nistration hollandaise, auxquels on reprochait trop de partialité. 

Gela se passait en 1827. Le premier commissaire-général, Andries 
Stockenstrom, était l'un des hommes les plus remarquables de la 
colonie. Son père, landdrost de Graafï-Reinet, avait été assassiné par 
trahison dans une entrevue avec les Cafres. Lui-même avait d'abord 
servi dans une expédition au-delà de la frontière en qualité d'in- 
terprète; puis il avait été officier dans le régiment du Gap, magis- 
trat dans son district natal. Il connaissait les Cafres aussi bien que 
les boers, et il était connu d'eux comme un homme bienveillant, 
actif, intelligent. Son plus grave défaut, commun à tous les admi- 
nistrateurs qui connaissent bien les lieux et les hommes, était de 
posséder sur les divers sujets de sa compétence des opinions fort 
arrêtées qui ne plaisaient pas à tout le monde. Ainsi on avait tou- 
jours accordé aux boers le droit de représailles contre les Cafres. 
Un troupeau était-il volé par ceux-ci, une patrouille militaire, ap- 
puyée par un commando de colons, entrait sur le territoire ennemi, 
pillait le premier village venu, massacrait ou réduisait en esclavage 
les indigènes faits prisonniers. Les troupes régulières s'épuisaient 
dans ces courses peu glorieuses ; les boers y perdaient leur temps 
et quelquefois la vie, sans compter que ces luttes incessantes entre- 
tenaient de part et d'autre un état d'irritation menaçant pour la 
paix publique. 

Stockenstrom voulut abolir cette coutume barbare; n'y pouvant 
réussir, il donna sa démission et partit pour l'Angleterre. Peu 



LES COLONIES DE L AFRIQUE AUSTRALE. 175 

après, en ISSZi, un nouveau gouverneur, sir Benjamin Durban, ar- 
rivait, ayant pour instruction d'abolir l'esclavage et de traiter les 
natifs avec humanité. A peine éiait-il installé, que les Gafres se 
ruèrent, au nombre de 20,000, sur les districts occupés par les Eu- 
ropéens, brûlant les habitations, massacrant les colons, enlevant 
tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance. Le châtiment ne se fit 
pas attendre. Il n'y avait que 800 hommes de troupes de ce côté; 
mais on proclama la loi martiale, on arma les fermiers suivant 
l'ancien usage. Comme conséquence de la victoire, le gouverne- 
ment s'annexa une partie du territoire envahi, et par précaution 
il y appela des indigènes, les Fingoes, qui s'étaient montrés hos- 
tiles aux Gafres. Cependant de si graves désordres appeiaient l'at- 
tention du parlement. La philanthropie triomphait alors en An- 
gleterre. On avait aboli l'esclavage dans toutes les possessions de 
la Grande-Bretagne; le ministre des colonies, lord Glenelg, parta- 
geait les idées humanitaires de Wilberforce. Stockenstrom, inter- 
rogé par un nouveau comité d'enquête, n'avait pas dissimulé que 
la férocité des indigènes s'expliquait par les mauvais traitemens 
dont ils avaient été victimes. Sous cette impression, lord Glenelg 
écrivit à sir B. Durban une dépêche qui était la condamnation de la 
politique suivie jusqu'alors. « L'attitude que les colons et les auto- 
rités coloniales ont eue envers les indigènes depuis de longues an- 
nées justifie les Gafres de s'être lancés dans une guerre avec une si 
fatale imprudence. Ils peuvent avoir l'habitude, je n'en doute pas, 
de tracasser les Européens par leurs déprédations; mais, expulsés 
des terrains qu'ils possédaient légitimement de toute antiquité, cor.- 
fînés en de trop étroites limites où les pâturages manquent à leurs 
troupeaux, poussés au désespoir par les injustices systén;atiques 
dont ils ont été victimes, je conclus à regret qu'ils avaient parfaite- 
ment le droit d'essayer, même sans espoir, si la force leur |>rocure- 
rait les dédommagemens qu'ils ne pouvaient obtenir autrement. » 
On admire souvent le rapide essor des colonies anglaises. On 
doit convenir que, si les dépêches de ce genre sont fréquentes dans 
leur histoire administrative, il faut faire honneur de leurs progrès 
plutôt à l'intrépidité ou à l'intelligence des émigrans qu'à la sagesse 
du gouvernement métropolitain. Ces sentimentalités solennelles ne 
pouvaient tomber plus mal à propos. Les habitans de la frontière 
avaient beaucoup souffert, un grand nombre étaient ruinés soit par 
la guerre, soit par l'affranchissement de leurs esclaves ; ils s'atten- 
daient à recevoir sinon des secours pour relever leurs maisons en 
ruine, au moins quelques témoignages de sympathie. Le courrier 
d'Angleterre ne leur apportait que des reproches. Bien plus, M. Stoc- 
kenstroaj, après s'être fait eu cette circonstance l'avocat des natifs 



176 REVUE DES DEUX 3I0NDES. 

et l'accusateur de ses compatriotes devant la commission d'enquête, 
revenait au Cap investi du titre de lieutenant-gouverneur avec mis- 
sion de rétablir la concorde, de veiller à ce que lesGafres ne fussent 
plus molestés par les fermiers de descendance européenne. Le mé- 
contentement qu'en éprouvèrent les boers fut l'une des causes déter- 
minantes de l'exode auquel beaucoup d'entre eux se résolurent vers 
cette époque, comme on le verra plus loin. Le lieutenant-gouverneur, 
accueilli avec défiance, s'efforça de mieux régler les rapports quo- 
tidiens entre les deux races ennemies. Au lieu de traiter les Cafres 
en sauvages, il abolit le système des représailles, il conclut des con- 
ventions avec leurs chefs, qui furent dorénavant responsables des 
méfaits commis par des individus isolés. Des agens diplomatiques 
domiciliés au milieu des indigènes devinrent les interprètes néces- 
saires des réclamations formées par les colons. En même temps, tout 
Européen était déclaré justiciable des tribunaux en deçà du 25^ de- 
gré de latitude. C'était reporter bien loin vers le nord la limite 
idéale des établissemens anglais et introduire prématurément les 
formes de la vie civilisée dans une région qui n'avait connu jus- 
qu'alors que la loi du plus fort. 

Le gouverneur, sir B. Durban, revint en Europe, ne voulant pas 
se rendre complice d'une politique qui lui paraissait pleine d'illu- 
sions. Son successeur, sir George Napier, se trouva fort embar- 
rassé entre les fermiers, qui se prétendaient sacrifiés, et les Cafres, 
qui demandaient la restitution des territoires qu'on leur avait en- 
levés. D'ailleurs les boers ne pardonnaient pas à M. Stockenstrom 
de s'être prononcé contre eux. Cette hostilité devint telle qu'il dut 
se retirer encore une fois. Comme dédommagement de cette révo- 
cation nécessaire, il recevait le titre de baronnet. Le gouvernement 
britannique se plaît à conférer cette distinction très enviée aux 
membres les plus distingués de la grande famille coloniale ; c'est 
un lien qui les rattache, eux et leurs descendans, à la mère patrie. 

Les traités conclus avec les Cafres par sir Andries Stockenstrom 
ne restèrent pas longtemps en vigueur. A peine était-il parti que 
les indigènes reprenaient leurs habitudes de maraude. En 18Zi6,une 
seconde guerre éclata. Elle eut pour conséquence l'annexion aux 
possessions britanniques d'une large bande de terrain désignée de- 
puis sous le nom de Cafrerie britannique. Mais la leçon ne suffit 
pas. Les fermiers victimes de cette invasion des indigènes ve- 
naient de rentrer dans leurs domaines lorsqu'un nouveau soulève- 
ment se produisit en 1850. Cette fois les boers furent invités à se 
mettre en campagne dans les conditions admises pour les comman- 
dos de l'ancien temps : le gouverneur leur promettait de partager 
entre eux le butin capturé sur l'ennemi. Ce n'était pas un appât 



LES COLOMES DE l'aFRIQUE AUSTRALE. 177 

insignifiant : 15,000 têtes de bétail furent enlevées en une seule 
expédition. Si la punition fut sévère, du moins elle fut efficace. 
Depuis cette époque la frontière orientale de la oolonie a été pai- 
sible. Les gouverneurs qui se sont succédé à Gape-Town ont pris 
pour règle de conduite d'améliorer le sort des indigènes, de les 
amener par des efforts graduels à un meilleur état de civilisation. 
Ils y ont réussi; les Gafres sont devenus des voisins tranquilles; ils 
achètent les marchandises anglaises; ils fournissent à la colonie de 
bons ouvriers. Dans l'Afrique australe, de même qu'en d'autres 
points du globe, les populations indigènes semblent s'être récon- 
ciliées avec le gouvernement britannique. 

II. — l'exode des boers. 

Tandis que la frontière orientale était ravagée par de fréquentes 
Incursions des Gafres, vers le nord au contraire les colons jouis- 
saient d'une -sécurité relative. Au-delà du fleuve Orange, qui for- 
mait la limite naturelle, vivaient des tribus adonnées à la chasse, 
nomades, se battant souvent entre elles. C'étaient des Zoulous, 
des Bechouanas, des Basoutos, des Bushmen ou Boschimans. Vers 
le commencement du siècle, la place leur avait été disputée par 
les Griquas. Ges Griquas avaient été visités par les missionnaires; 
ils en avaient reçu les premières notions de la vie civilisée, ils s'é- 
taient presque fixés à demeure entre le fleuve Orange et son af- 
fluent la Modder, dans une région bien arrosée, riche en pâturages 
et en terres arables. En 1825, dans un été de sécheresse extrême, 
les fermiers franchirent l'Orange avec leurs troupeaux. Bien ac- 
cueillis par les Griquas, ils revinrent, et peu à peu quelques-uns y 
créèrent des établissemens durables. Le commissaire-général Stoc- 
kenstrom voulut s'y opposer; personne ne l'écouta. Au surplus le 
gouvernement britannique ne voyait aucun motif sérieux d'entraver 
ce mouvement d'expansion dont l'importance était vraiment insi- 
gnifiante. 

En 1833 et 183/i, un plus grand nombre passèrent la frontière, 
la plupart sans esprit de retour. Les boers étaient très mécontens. 
L'abolition de l'esclavage menaçait de leur enlever leurs meilleurs 
serviteurs. Les déprédations des Gafres décimaient leurs troupeaux. 
JN'était-il pas naturel de tenter fortune ailleurs? Le gouvernement 
du Gap leur déplaisait; n'étaient-ils pas libres d'en établir un autre 
à leur convenance dans les provinces vacantes de l'intérieur? Ils l'a- 
vouaient tout crûment : Nous allons, disaient-ils, chercher de l'herbe 
et la liberté. Sur la question qui lui en fut faite par sir B. Durban, 
le premier magistrat de la colonie déclara qu'aucun article de loi 

TOMB XXV, — 1878. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne s'y opposait. D'anciennes ordonnances de la compagnie hollan- 
daise défendaient, il est vrai, de dépasser la frontière ou d'entrer 
en négociation avec les natifs; mais ces prescriptions étaient tom- 
bées en désuétude. Quel moyen d'ailleurs de retenir des gens qui 
répudient la terre natale et renoncent à leur nationalité? 11 était 
aussi impossible d'arrêter les boers sur la rive gauche du fleuve 
Orange qu'il le serait d'empêcher leshabitans de la Grande-Bretagne 
de partir pour les États-Unis. 

Ces raisonnemens étaient irréfutables; cependant le nombre des 
fuyards augmentait chaque jour. L'évaluation que l'on en fit alors 
varie entre 5,000 et 10,000. C'était un entraînement général, une 
sorte de folie contagieuse, assez malfaisante au surplus, puisque 
les émigrans abandonnaient le certain pour l'inconnu, quittaient 
des habitations héréditaires pour se lancer avec femmes et enfans 
dans le désert. L'exaltation religieuse ne fut pas étrangère à ce 
singulier exode. Le bruit avait couru que le gouvernement préten- 
dait convertir la population du Cap à la religion catholique. Quel- 
ques-uns crurent, en se dirigeant vers le nord, s'approcher de.Jé- 
rusalem. Chaque groupe se choisissait un chef avant de se mettre 
en route. Bientôt ils se réunirent tous sous le commandement de 
l'un d'eux, Pieter Retief, de vieille famille huguenote, quir avait 
tenu un certain rang dans la colonie. Avant de passer la frontière, 
Retief avait lancé, au nom des fermiers réunis sous ses ordres, une 
déclaration dont il n'est pas sans intérêt de reproduire les princi- 
paux passages. « Nous quittons cette colonie avec la conviction que 
le gouvernement anglais n'a plus rien à exiger de nous et voudra 
bien à l'avenir ne pas s'occuper de nous. Pendant notre voyage et 
lorsque nous serons arrivés sur le lieu de notre résidence définitive, 
nous ferons connaître aux natifs notre intention de vivre en paix. 
Où que nous allions, nous maintiendrons le principe de la liberté. 
Il n'y aura plus d'esclaves; mais nous sommes déterminés à établir 
des relations convenables entre le maître et le serviteur. » Peut-être 
cette dernière phrase, dont le sens est ambigu, contient-elle la vraie 
pensée des émigrans. Leur principal motif de mécontentement était 
l'abolition de l'esclavage. Ils avaient si mal compris la loi votée à 
cet effet- par le parlement britannique qu'ils s'étaient crus spoliés 
sans dédommagement. La plupart vendirent à vil prix leurs bons 
d'indemnités ou même négligèrent d'en recevoir le montant avant 
de se mettre en route. 

Une fois au-delà du tleuve Orange, les boers marchèrent au nord 
afin d'éviter les Cafres. Ils traversaient le terrhoire qui forme au- 
jourd'hui l'état libre d'Orange, au milieu de tribus peu dange- 
reuses. Cependant, au voisinage de la rivière Vaal, un chef zoulou, 



LES COLONIES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. 179 

Moselekatze, les attaqua à l'improviste. Ils marchaient par petites 
bandes, chacune accompagnée de femmes, d'enfans, de troupeaux, 
de chariots. La première fut écrasée sans qu'âme vivante en pût 
réchapper. La seconde donna l'alarme. Aussitôt les émigrans se 
concentrèrent. Il est digne de remarque qu'ils combattaient comme 
l'on raconte que firent autrefois nos ancêtres les Gaulois. A l'in- 
térieur d'un retranchement formé par les chariots, hommes et 
femmes se défendaient avec le même courage. Ces braves boers 
avaient du moins l'avantage d'être mieux armés que leurs adver- 
saires, car ceux-ci n'avaient que des javelots, tandis que les Euro- 
péens possédaient des fusils dont ils se servaient avec beaucoup 
d'adresse, ayant été dressés à la chasse dès leur plus jeune âge. 
Cette attaque fut donc repoussée sans trop de pertes; ensuite une 
petite troupe des meilleurs guerriers franchit le Yaal sous la con- 
duite de Maritz et de Potgieter, pour poursuivre l'ennemi et lui en- 
lever les trophées qu'il avait obtenus par surprise. Ces incidens 
prouvaient combien il était imprudent de marcher à l'aventure. Re- 
lief en profita pour imposer une certaine discipline à son peuple. 
A cela près, l'exode se continuait sans trouble ni désordre, malgré 
l'assemblage incongru de tant de familles dont 4e lien social était 
purement volontaire. L'état sanitaire était bon. Soir et matin les 
prières étaient dites en commun. Le pays fournissait en abondance 
des pâturages, de l'eau, du poisson et du gibier; les indigènes ne 
refusaient pas de vendre des céréales en échange de porcs ou de 
moutons. Les lions étaient gènans; on en tua des centaines. Le but 
que les émigrans se proposaient d'atteindre était la terre de Natal, 
dont la chaîne du Drakenberg les séparait. 

Vasco de Gama, lors de son premier voyage dans l'Inde, avait dé- 
couvert le jour de Noël une baie de la côte orientale d'Afrique; il y 
avait débarqué et s'était donné le plaisir de baptiser ce pays nouveau 
du nom de Terra natalis. Trois siècles et demi plus tard, quelques 
Anglais s'y établirent , mais le gouverneur du Gap ayant refusé de 
les soutenir, cette tentative eut peu de succès. La côte dont il s'agit 
était alors presque déserte. Un Attila africain, Ghaka, chef d'une tribu 
de Zuulous, s'était rendu maître, de 1812 à 1828, de toute la ré- 
gion comprise entre la Cafrerie et le fleuve Limpopo. Sa cruauté ne 
le cédait en rien à ce que l'on connaît des plus affreux tyrans de 
l'x^frique centrale. On raconte qu'au retour d'une armée envoyée 
par lui contre le Mozambique, furieux que cette expédition eût 
échoué, il fit massacrer 2,000 femmes de ses soldats, à raison de 
300 par jour. Là-dessus, il y eut une sédition. Ghaka, trahi par ses 
frères, mourut en leur prédisant, avec une rare perspicacité, qu'ils 
ne seraient pas de force à lutter contre les hommes blancs qui al- 
laient bientôt arriver. Suivant l'usage des peuples barbares, son 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

tombeau devint un lieu de dévotion. Il eut pour successeur un de 
ses frères, Dingaan, aussi cruel, mais moins habile. Peu satisfait 
d'avoir sur le littoral une petite colonie d'Anglais, n'osant toutefois 
les expulser de vive force, il avait signé une convention avec eux. 
L'un des articles de ce traité autorisait les missionnaires à pénétrer 
dans l'intérieur. Il y en avait un, le révérend Owen, dans le camp 
de Dingaan, lorsque Relief et ses compagnons apparurent sur le 
versant oriental du Drakenberg. 

Les boers venaient demander à ce chef indigène la permission 
de s'établir sur le territoire dont il était alors le maître. Il leur fit 
bon accueil; les clauses du traité furent, après discussion, rédigées 
par le révérend Owen, qui assistait à ces négociations en qualité 
d'interprète. Avant de conclure, Dingaan voulut donner une grande 
fête à Retief et lui faire passer la revue de ses troupes. Ce n'était 
qu'un prétexte. Les Européens avaient eu l'imprudence de déposer 
leurs armes. Sur un signal donné, ils furent tous mis à mort, sans 
qu'un seul fût épargné. Les missionnaires, terrifiés par cet événe- 
ment, se réfugièrent en toute hâte près de la petite colonie de Port- 
Natal. Les boers, avertis de cette catastrophe qui leur enlevait l'é- 
lite de leurs combattans, se réunirent sous le commandement d'un 
nouveau chef, Hendrik Potgieter. Ils étaient alors à cheval sur le 
Drakenberg pour ainsi dire. Un grand nombre n'avaient pas encore 
franchi cette chaîne de montagnes. Néanmoins les 800 hommes, 
jeunes ou vieux, en état de tenir un fusil se sentaient de force à 
lutter contre des barbares mal armés, d'autant plus que les Anglais 
de Port-Natal étaient convenus d'attaquer au même moment pour 
faire diversion. Par malheur, des espions zoulous surveillaient tous 
leurs mouvemens. Dingaan repoussa tous ses ennemis avec succès. 
Les colons de Natal se réfugièrent, en compagnie des missionnaires, 
sur un navire qu'un heureux hasard avait amené dans la baie. Les 
boers revinrent dans la montagne, épuisés, réduits à la plus misé- 
rable condition, obligés de secourir sur le fonds commun quantité 
de femmes et d'enfans dont les maris ou les pères avaient suc- 
combé. Le gouverneur du Gap, sur le récit qui lui parvint de ces 
tristes événemens, fit dire aux fugitifs qu'il les invitait à rentrer 
dans la colonie. Quelques-uns y auraient consenti volontiers. Ce fu- 
rent les femmes, dit -on, qui refusèrent de quitter la place avant 
que les victimes eussent été vengées. On est tenté de croire au 
surplus qu'ils n'avaient éprouvé tant d'échecs que parce qu'il leur 
manquait un chef vigoureux. Il leur en arriva un sur ces entre- 
faites, Andries Pretorius, du district de GraafT Reinet, dont le nom 
reparaîtra souvent par la suite. La lutte recommença bientôt avec 
plus de succès. Dingaan, vaincu, fut abandonné par une partie de 
ses partisans. Un de ses frères, que les émigrans avaient eu l'a- 



LES COLONIES DE l'aFRIQUE AUSTRALE. 181 

dresse de se rendre favorable, fut proclamé roi des Zoulous. Les 
boers, maîtres enfin du territoire qu'ils avaient entrevu du haut du 
Drakenberg, fondèrent la ville de Pietermaritzburg, ainsi nommée 
en l'honneur de deux de leurs chefs , Pieter Retief et Gert Maritz, 
qui avaient succombé comme Moïse avant d'arriver sur la terre 
promise; leur gouvernement, dont Pretorius restait le chef, prenait 
le titre de Société sud-africaine de Port-Natal. 

Ceci se passait en iSliO. Depuis six ans, les boers erraient dans 
les régions inconnues de l'Afrique australe, semblables aux Hé- 
breux dont la lecture de la Bible leur rappelait chaque soir les pé- 
régrinations. Devenus possesseurs d'un territoire riche et fertile, 
étaient-ils enfin au terme de leurs aventures? Lorsqu'ils croyaient 
s'être affranchis de la souveraineté britannique, les autorités du Cap 
montrèrent que l'on pensait encore à eux. En apprenant les résul- 
tats de cet exode, le ministre des colonies à Londres fit savoir que 
le gouvernement ne tolérerait pas que ses sujets érigeassent un état 
indépendant sur la frontière. En conséquence, le gouverneur, sir 
George Napier, eut ordre d'envoyer une garnison à Natal. Quelques 
centaines d'hommes, sous le commandement d'un capitaine, y dé- 
barquèrent au mois de mai 1842. Les boers, fort mécontens de cette 
intervention, prétendant même qu'ils entendaient se constituer en 
république sous le protectorat du roi de Hollande, qui ne leur avait 
toutefois donné aucun encouragement, les boers reçurent à coups de 
fusil les soldats anglais, puis ils les bloquèrent dans leur camp. Un 
émissaire put en aller porter la nouvelle au Cap. Des renforts arri- 
vèrent bientôt; la ville de Pietermaritzburg fut occupée, et les 
émigrans, reconnaissant qu'ils n'étaient point les plus forts, accep- 
tèrent la suprématie du gouvernement britannique; mais cela ne 
faisait pas l'afl^aire de ceux qui avaient rêvé de devenir indépen- 
dans. Les insoumis, Pretorius entre autres, repassèrent le Draken- 
berg pour se répandre dans les régions qui forment aujourd'hui les 
états d'Orange et de Transvaal. 

L'esprit d'indépendance dont les boers étaient animés, la vie 
pastorale à laquelle ils s'adonnaient, étaient inconciliables avec 
l'idée d'un gouvernement unique. Chaque famille se dirigeait à sa 
fantaisie; tout au plus marchaient-ils par petites bandes, afin de se 
trouver en force contre les natifs. Quelques-uns s'avancèrent ainsi 
vers le nord où ils fondèrent la ville de Potchefstrom sur la rive 
gauche du Vaal. Ayant appris qu'une ordonnance du gouverneur du 
Cap prétendait assujettir aux lois de la colonie tous les Européens 
résidant en deçà du 25" degré de latitude, ils émigrèrent encore 
plus loin. Zoutspanberg et Leydenburg datent de cette époque. 
A cette distance de la côte méridionale, séparés des vieilles pro- 
vinces par d'immenses espaces presque déserts, ils comptaient vivre 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

enfin tranquilles. Bien plus, ils avaient l'espoir de s'ouvrir un dé- 
bouché vers l'est dans la direction de la baie de Lagoa où le Por- 
tugal possédait quelques comptoirs. Les Anglais ne s'occupèrent 
plus pour le moment de ces pionniers du Transvaal; ceux de la ri- 
vière Orange leur causaient déjà trop de souci. 

Il y avait entre l'Orange et le Vaal des tribus que l'Angleterre se 
croyait tenue de protéger; entre autres les Griquas et les Basoutos, 
qui, avec l'insouciance des peuplades sauvages, avaient vendu 
leurs terres à vil prix aux premiers Européens arrivés dans cette 
région. Le marché conclu, ces indigènes ne tardèrent pas à s'en re- 
pentir; ils se plaignirent d'avoir été dépouillés, d'être réduits à 
mourir de faim. Alors, tantôt ils essayaient de reprendre de vive 
force ce qu'ils avaient vendu; tantôt, s'ils se sentaient trop faibles, 
ils émigraient en masse vers les provinces où ils espéraient trouver 
des protecteurs. Grâce à la fertilité de son sol. Natal les avait tou- 
jours attirés. Ils y trouvaient de plus la sécurité depuis qu'une gar- 
nison anglaise s'y était établie. L'occupation de la côte orientale 
par les Anglais eut ainsi cette double conséquence assez curieuse 
de faire partir les boers que le joug administratif elfarouchait et 
d'attirer les natifs que la proximité des soldats européens garantis- 
sait contre les exactions de leurs voisins. Il y avait 3,000 Zoulous 
sur le territoire de Natal en 1844; il y en eut 80,000 trois ans après; 
on en compte A00,000 aujourd'hui. Par une décision impériale de 
1845, cette colonie reçut une existence indépendante avec un lieu- 
tenant-gouverneur pour chef et un conseil exécutif composé des 
principaux fonctionnaires de la résidence. Ceci ne répondait nulle- 
ment aux intentions des fermiers, qui avaient quitté leurs anciens 
domaines surtout parce qu'ils n'y jouissaient pas d'assez de liberté. 

L'ancien chef des insurgés Pretorius, qui était revenu dans cette 
province à la faveur d'une amnistie, reçut mission de ses compa- 
triotes de se rendre au Gap pour soumettre au représentant de la 
reine les réclamations de la com(nunauté. La répartition des terres 
par petits lots était, entre autres circonstances, une mesure vexa- 
toire que ces fermiers nomades ne pouvaient supporter. La création 
d'un gouvernement auquel aucun membre électif ne prenait part 
blessait ces hurghers, qui, lorsqu'ils s'étaient vus abandonnés à eux- 
mêmes, avaient établi tout de suite un volksraad ou chambre des 
représentatis. Le gouverneur était alors sir Henry Pottinger, qui 
portait en outre le titre de haut commissaire pour le règlement des 
affaires indigènes dans l'Afrique australe. La grosse préoccupation 
du moment était, non pas d'administrer la colonie du Gap où nulle 
diffiuiké intérieure ne se produisait, mais d'établir sur un bon 
pied les rapports entre Européens et indigènes dans les territoires 
adjacens. Sir H. Pottinger, que la révolte des Gafres avait amené 



LES COLONIES DE l'AFRIQUE AUSTRALE. J 83 

à Graham's-TowD, sur la frontière orientale, attendait son succes- 
seur. Il refusa d'écouter Pretorius ; bien plus il ne voulut pas lui 
accorder une entrevue. Celui-ci, blessé d'une telle marque de 
mépris, ne repartit qu'après avoir adressé ses plaintes à la presse 
locale. (( Où était le gouvernement, disait-il, lorsque nous avons 
été massacrés par des tribus barbares? iN'étions-nous pas déjà ses 
sujets lorsqu'il nous a opprimés au point que nous dûmes quitter 
la terre où nous étions nés? On nous objecte que nous l'avons fait 
de notre plein gré. C'est vrai, et les émigrans ne s'en seraient pas 
repentis s'ils étaient restés libres de se choisir eux-mêmes un pro- 
tecteur. Comment se fait-il que depuis l'arrivée des soldats an- 
glais à Natal la population ne se soit pas accrue d'un seul Hollan- 
dais? C'est que la protection telle que l'entend sa gracieuse majesté 
est synonyme d'oppression. J'ai fait inutilement un long voyage. Je 
retourne vers mes concitoyens sans avoir même entrevu le chef de 
la colonie. On ne verra le mal que lorsqu'il sera trop tard pour y 
porter remède. » 

Le successeur de sir H. Pottingerfut sir Harry Smith, bien connu 
des vieux colons grâce à l'énergie qu'il avait déployée pendant un 
premier séjour dans l'Afrique australe. Treize ans auparavant, lors- 
que éclatait l'insurrection cafre de 1834, — il était alors colonel et 
chef d'état-major du gouverneur, — il avait parcouru 600 milles à 
cheval en dix jours pour arriver l'un des premiers sur le théâtre des 
hostilités. Il était encore homme à ne pas traiter les affaires en son 
cabinet, et vraiment il fallait une activité rare pour visiter tour à 
tour les vastes provinces de l'Afrique australe où le cabinet britan- 
nique entendait maintenir son autorité. A peine débarqué, sir H. 
Smith part pour laCafrerie; de là, il passe le fleuve Orange et arrive 
à Bloemfontein au milieu des émigrans qui presque tous se rappe- 
laient l'avoir eu à leur tête en 183Zi. Prodigue de bonnes paroles, 
il leur promit tout ce qu'ils désiraient, à condition qu'ils se sou- 
missent de bon cœur à l'autorité de la reine d'Angleterre. Les im- 
pôts payés par eux ne devaient servir qu'à indemniser les indi- 
gènes dépossédés ou à construire des églises et des écoles. Aux 
chefs des Griquas et des Basoutos, il sut persuader que l'installation 
des Européens sur une partie de leur territoire ne porterait pas at- 
teinte à leurs droits héréditaires. Cela dit, il déclara que la région 
comprise entre l'Orange et le Vaal faisait désormais partie de l'em- 
pire britannique. Les fermiers devaient être soumis aux lois de la 
Grande-Bretagne. Au regard des populations indigènes, le gouver- 
nement n'agirait que comme arbitre, en particulier dans les que- 
relles relatives à des contestations de limites. 

A peine sir H. Smith, continuant son voyage, était-il entré sur le 
territoire de Natal qu'un triste spectacle s'offrit à lui. C'était la 



18A REVUE DES DEUX MONDES, 

bande de Pretorius et de ses compagnons en voie d'émigrer avec 
leurs troupeaux et leurs chariots au-delà de la rivière Vaal. Hommes, 
femmes et en fans de tous âges étaient entassés sous des tentes qui 
les préservaient à peine de la pluie. Trois ou quatre cents pères 
de famille s'assemblèrent autour du gouverneur, lui exposant les 
larmes aux yeux qu'ils se voyaient contraints d'abandonner leurs de- 
meures faute d'être protégés contre les natifs qui avaient envahi la 
province, et aussi parce que le gouvernement leur mesurait les con- 
cessions avec trop de parcimonie. Cette fois encore, sir H. Smith 
promit séance tenante de donner satisfaction à tout le monde. 11 eut 
même l'heureuse pensée dérégler leur situation civile et religieuse. 
Depuis que les fermiers étaient sortis des districts civilisés, bien 
des mariages avaient été conclus que ni la loi, ni la religion n'a- 
vaient consacrés. Un décret spécial en établit la légitimité, en sorte 
que les enfans qui en étaient issus reprenaient le droit de faire 
valoir leurs titres devant les tribunaux. Besoins moraux ou maté- 
riels, les boers n'avaient plus à se plaindre, semblait-il, que rien 
fût négligé de ce qui les intéressait. Après deux mois de courses 
rapides, le gouverneur rentrait dans sa capitale persuadé que la 
paix allait régner partout. Cet espoir fut bientôt déçu. Pretorius 
avait continué sa marche vers le Transvaal, prêchant la révolte 
à tous ceux qu'il rencontrait en chemin. En vain sir Harry adressa- 
t-il aux boers une proclamation pathétique pour les rappeler à 
l'obéissance; en vain le synode de l'église hollandaise leur en- 
voya- t-il des émissaires. Les fermiers voulaient être libres, ne 
dépendre que des autorités établies par eux-mêmes, ne pas être 
assujettis au service militaire des commandos, ne pas souffrir de 
tribus hostiles au voisinage de leurs domaines. Ils avaient jadis 
triomphé du farouche Dingaan. Que ne les laissait-on se régir et se 
défendre seuls? 

Ce n'était plus sur le versant oriental du Drakenberg envahi par 
les Cafres et les Zoulous, c'était vers les plaines qui s'étendent à 
perte de vue sur les deux rives du Yaal que Pretorius avait guidé 
les mécontens. Ce tribun peu connu, à qui l'on ne peut refuser de 
grandes qualités, eut la prétention d'affranchir tous ceux de ses 
compatriotes qui avaient quitté les vieilles provinces. On était en 
1848; le bruit courait que l'Angleterre, menacée par les révolutions 
de l'Europe, rappelait les garnisons d'outre -mer. Quelques cen- 
taines d'hommes armés s'avancèrent jusqu'à Bloemfontein, où rési- 
dait un officier anglais qui ne se sentit pas en mesure de résister; il 
accepta une capitulation en vertu de laquelle il se retirait sur la rive 
gauche de l'Orange avec tous les fonctionnaires britanniques; mais, 
sans perdre un instant, le gouverneur arriva suivi d'une petite armée 
de 600 è 700 fusils et de deux pièces de canon; les Griquas, sous la 



LES COLONIES DE l'aFRIQLE AUSTRALE. 185 

conduite de leurs chefs, Waterboer et Adam Kok, marchaient avec 
lui, ainsi qu'un certain nombre de boers restés fidèles. Le passage 
de la rivière ne fut pas défendu. Les insurgés, intimidés peut-être 
par une marche si prompte , se retirèrent avec lenteur. Enfin la 
rencontre eut lieu à Boomplaats, le 28 août; après une lutte qui ne 
fut ni longue ni sanglante, Pretorius s'enfuit dans le Transvaal, 
tandis que ses partisans se dispersaient en toutes directions. Il n'y 
eut plus d'autre résistance. Les officiers et les magistrats anglais 
rentrèrent en fonctions dans les divers districts d'où ils avaient été 
chassés six semaines auparavant. L'état d'Orange redevenait une 
province de l'empire britannique. Quant aux boers qui s'étaient ré- 
fugiés plus au nord , loin de les inquiéter, on leur envoya des mi- 
nistres de l'église hollandaise, qui, bien accueillis, maintinrent du 
moins quelques liens entre ces farouches émigrés et leur pays 
d'origine. 

La victoire des Anglais et le départ des rebelles vers les steppes 
de l'intérieur ne suffirent pas à rétablir la paix dans la province 
d'Orange. Diverses tribus y vivaient à l'état sauvage, en lutte le 
plus souvent les unes contre les autres. A l'époque dont il s'agit 
ici, la plus puissante qu'il y eût entre le Vaal et l'Orange était 
celle des Basoutos, dont le chef Moshesh avait eu l'adresse d'impo- 
ser sa suprématie aux autres indigènes de la région. 11 avait même 
repoussé avec succès les attaques du chef zoulou Moselekatze, dont 
les premiers émigrans boers avaient tant souffert. Moshesh héber- 
geait volontiers les missionnaires. A l'instar de bien d'autres po- 
tentats, il appréciait fort leur enseignement pour ses sujets, tout en 
déclarant qu'il n'en avait pas besoin pour lui-même. Les traficans 
avaient suivi les missionnaires, puis les fermiers s'étaient établis a 
l'entour du territoire des Basoutos , dont le nombre s'accroissait 
sans cesse, parce que Moshesh avait la réputation de protéger ses 
sujets contre les déprédations des autres tribus; mais il n'y a peut- 
être pas d'exemple que des Européens et des sauvages aient vécu 
côte à côte sans disputes. Au surplus, les Griquas, les Bastards et 
autres tribus du voisinage n'acceptaient pas l'autorité que Moshesh 
prétendait exercer sur eux tous. Enfin il y eut collision , pillage 
d'habitations isolées, vol de bestiaux. Le résident britannique de 
Bloemfontein s'aperçut un jour qu'il fallait mettre les Basoutos à 
la raison. Ceux-ci comptaient bien 10,000 combattans. Il n'y avait 
qu'un nombre insignifiant de soldats réguliers au nord de l'Orange. 
La guerre des Gafres absorbait toutes les ressources. A défaut d'au- 
tres troupes , le résident appela les boers aux armes, suivant l'an- 
tique usage du commando. Les fermiers , non contens de ne pas 
répondre à l'appel, laissèrent entendre qu'ils aimeraient mieux se 
retirer au-delà du Vaal que de s'engager dans de nouvelles que- 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

relies contre les natifs. Il devint nécessaire de demander des ren- 
forts en Angleterre. 

En ce temps (1852), on commençait à s'apercevoir à Londres que 
certaines colonies coûtent plus qu'elles ne valent. Conquérir de 
nouveaux territoires par la force des armes, quand on en possède 
déjà tant, c'est, pensait-on, épuiser sans profit le trésor et l'armée 
de la Grande-Bretagne. Protéger les races aborigènes contre les 
Européens, civiliser des barbares, ouvrir les pays inconnus au 
commerce et à la religion chrétienne, c'est excellent, encore faut-il 
ne pas poursuivre ceiie mission chevaleresque sur tous les points 
du globe à la fois. Lord Grey, qui était ministre des colonies, rap- 
pela au gouverneur du Gap que l'Angleterre se souciait peu de la 
province d'Orange, que d'ailleurs elle n'en avait accepté la sou- 
veraineté que sur l'assurance donnée par lui que les habitans, 
blancs ou noirs, le désiraient presque tous. Si le fait n'était pas 
exact, il valait mieux revenir en arrière. Gomme consécration de 
cette nouvelle doctrine, le gouverneur, sir H. Smith , fut rappelé 
par le motif qu'il se plaisait trop à guerroyer contre les Gafres et 
autres tribus natives. En môme temps, un traité conclu avec les 
fermiers du Transvaal prouvait que le cabinet britannique n'avait 
plus scrupule de laisser les sujets de la reine s'établir en nation 
autonome au dehors des frontières reconnues. Pretorius, amnistié 
pour la seconde fois, reparut à Bloemfontein pour s'entendre décla- 
rer que ses compagnons et lui étaient libres, que le gouvernement 
anglais ne se mêlerait plus désormais de leurs affaires. L'année 
d'après , au retour d'une expédition heureuse contre Moshesh , la 
même faveur fut accordée aux habitans de l'Orange. Le résident 
réunit les notables pour leur dire que, s'ils voulaient devenir indé- 
pendans, le gouvernement anglais était disposé à leur abandonner 
tous ses droits de souveraineté. Les boers n'hésitèrent point. Aus- 
sitôt une constitution républicaine fut mise en vigueur. Le pouvoir 
suprême fut dévolu à un volksraacl ou assemblée du peuple, élu par 
le suffrage universel. Tout individu de race blanche, né dans la 
province ou y étant propriétaire , devenait hurghei-, autrement dit 
citoyen. N'est-il pas curieux de voir un peuple, soumis jusqu'alors 
au pouvoir absolu d'un gouvernement lointain, reprendre avec si 
peu d'embarras, du jour au lendemain, la direction de ses propres 
affaires? Il ne devait y avoir rien de prêt, ni administration, ni ar- 
mée, ni fmances. Cependant, dès le début comme aussi plus tard, 
lorsque les difficultés surviennent, elles ne sont pas causées par des 
dissensions intestines. Ce sont les relations avec les indigènes qui, 
dans l'Orange de même que dans le Transvaal, sont l'écueil de ces 
gouvernemens improvisés. 



LES COLONIES DE l'aFRIQUE AUSTRALE. 187 



IIL — l'affranchissement de la colonie. 

Voflà donc la colonie du Cap débarrassée, par i'iniîiative du cabi- 
net britannique, des dépendances lointaines qui troublaient parfois 
sa sécurité. xNatal est pourvu fl'une administration séparée; l'Orange 
et le Transvaal sont des- états libres. A dire vrai, si les habitans des 
vieilles provinces regrettaient un peu cette sécession, qu'ils n'a- 
vaient point sollicitée et qui menaçait de rompre des relations de 
famille ou de commerce, ils s'inquiétaient bien plus de leurs af- 
faires intérieures. Issus, en leur qualité de sujets anglais, d'une 
contrée où la liberté politique est en vigueur, ils s'indignaient 
d'être encore privés d'institutions parlementaires. Le moment est 
venu d'exposer par quels incidens fut précédée la constitution qu'ils 
obtinrent enfin en 1853. Il convient à cet effet de remonter un peu 
plus haut, aux premiers symptômes de l'éveil de l'esprit politique 
dans les établissemens de l'xlfrique australe. Ce récit n'est peut- 
être pas sans intérêt, car il montre comment les émigrés anglais se 
préparent à l'exercice des droits de citoyens, avec quelle mesure le 
gouvernement résiste à leurs désirs, et comment ils se montrent di- 
gnes de devenir indépendans. 

Jusqu'en 1820, la population du Cap, qui ne se composait pres- 
que que de sujets hollandais et de natifs, était restée soumise au 
pouvoir absolu du gouverneur. Ce n'était pas étonnant. On était en 
état de guerre, et c'était un pays conquis. A la paix, des émigrans 
arrivèrent des îles britanniques. Dans le nombre se trouvaient un 
Écossais, Thomas Pringle, écrivain de quelque mérite, que la re- 
commandation de son compatriote Walter Scott fit choisir comme 
bibliothécaire de la ville (1), et un autre littérateur, John Fair- 
bairn. Tous deux s'associèrent pour ouvrir une école d'instruction 
supérieure, pour créer une société académique, en un mot pour 
développer sur cette terre d'adoption la culture intellectuelle. Bien- 
tôt ils prétendirent fonder deux journaux périodiques, l'un mensuel 
et l'autre hebdori.âdaire. Il y avait déjà une presse; mais elle n'a- 
vait servi jusqu'alors qu'à imprimer des almanachs et une sorte de 
journal officiel que remplissaient les actes du gouvernement et des 
annonces. Cette innovation déplut au gouverneur, lord Charles So- 
merset, qui signifia sa volonté de lire en épreuves ces deux feuilles 
suspectes. Pringle et Fairbairn déclarèrent avec beaucoup de calme 

(1) Il est utile de rappeler en passant que la bibliothèque du Cap est devenue la 
plus riche qu'il y ait au monde en li^Tes et manuscrits relatifs aux langues de TAfrique 
et de la Polynésie, grâce aux dons de sir George Grey, l'un des gouverneurs de la 
colonie, du révérend Moffat et d'autres voyageurs encore. Par malheur, les savans 
capables d'exploiter ces trésors sont encore rares dans l'Afrique australe. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'ils aimaient mieux suspendre leur publication que de se sou- 
mettre à la censure préventive. Le ministre des colonies leur donna 
raison. L'autorité du gouverneur restait toutefois omnipotente, puis- 
qu'un appel au ministre en était le seul frein. En 1825, fut institué 
un conseil exécutif, composé de fonctionnaires, il est vrai, que l'on 
devait consulter sur toutes les questions importantes. De 1827 da- 
tent la cour suprême et le jugement par jury. Enfin en 1834 survient 
l'abolition de l'esclavage, qui efface en théorie toute distinction so- 
ciale entre les hommes de races différentes; puis, la même année, 
le conseil exécutif est remplacé par un conseil législatif, investi du 
droit de légiférer en toutes les matières que le parlement de la mé- 
tropole a laissées indécises ou ne s'est pas réservées par un acte 
formel. En cet état, l'Afrique australe était ce que l'on appelle en- 
core aujourd'hui une colonie de la couronne, ce qui veut dire que 
les représentans de la reine y exercent une autorité prépondérante. 
Dans un tel conseil, les débats peuvent porter sur toutes les ques- 
tions d'intérêt public, la discussion est libre; mais les législateurs 
sont pour moitié des fonctionnaires et pour l'autre moitié des ci- 
toyens choisis par le gouverneur lui-même. Le rôle des assemblées 
de ce genre, dont les membres ne reçoivent pas leur mandat par 
le libre suffrage de leurs concitoyens, n'est pas toutefois aussi res- 
treint qu'on pourrait le supposer. Elles consacrent volontiers le 
produit des impôts à l'entretien des routes ou à d'autres entreprises 
d'une utilité générale; elles habituent l'esprit public aux formes du 
gouvernement parlementaire. 

A peine les colons eurent-ils éprouvé ce que c'est qu'une assem- 
blée délibérante qu'ils pétitionnèrent pour obtenir que les membres 
en fussent désormais nommés à l'élection. Le gouverneur, sir G. Na- 
pier, avait transmis ces pétitions à la reine en les appuyant d'un 
avis favoiable. A Londres, le ministre des colonies, lord Stanley 
(depuis lord Derby) fut moins facile à convaincre; non pas qu'il 
niât les avantages de l'élection, mais il y voyait de sérieux obsta- 
cles. D'une part en effet, le territoire était si vaste, les voyages si 
lents, les plus riches habitans si occupés par Iburs exploitations 
pastorales ou agricoles, ou si menacés par les déprédations des tri- 
bus limitrophes, que peu de gens semblaient en position d'accepter 
le mandat législatif avec l'obligation d'un séjour plus ou moins pro- 
longé à Gape-Town. D'autre part, comment assigner à chaque race 
la juste part d'influence qu'elle méritait? Il y avait alors dans la co- 
lonie des Anglais peu nombreux, mais les premiers sous le rapport 
de l'instruction et de l'activité; des Hollandais adonnés à la vie pa- 
triarcale des vastes solitudes, par conséquent réfractaires aux idées 
nouvelles; des indigènes ardens, comme les Gafres, ou déprimés, 
comme les Fingoes, par l'habitude d'une longue servitude. Que les 



LES COLONIES DE l' AFRIQUE AISTEALE. 189 

Européens ou les natifs fussent en majorité, n'était-il pas à craindre 
que les premiers aussi bien que les seconds abusassent du pouvoir 
au préjudice des autres classes de la société? 

Ce débat entre les colons et la métropole s'élevait pour la pre- 
mière fois en des circonstances peu encourageantes pour les parti- 
sans des libertés publiques. Les émigrés de Natal et de l'Orange 
affichaient leurs tendances séparatistes. Un gouverneur pouvait-il 
discuter de sang-froid des questions politiques alors qu'il guerroyait 
contre les dissidens? Quelques années plus tard, les colons revin- 
rent à la charge. Lord John Russell était devenu premier ministre, 
le portefeuille des colonies échéait à lord Grey, apôtre de la liberté 
civile et religieuse, comme l'avait été son père, l'auteur de la ré- 
forme parlementaire. Cette fois encore, des événemens graves vin- 
rent à la traverse, d'abord la guerre des Cafres, puis une tentative, 
fort mal accueillie par les habitans, de transformer l'Afrique aus- 
trale en colonie pénale. Ceci mérite d'être raconté avec quelques 
détails, car les colons s'y montrèrent dignes de gérer leurs propres 
affaires. 

En 1848, lord Grey rédigea une circulaire à l'adresse des gou- 
verneurs de toutes les colonies pour leur demander si la population 
recevrait volontiers des condamnés pourvus du ticket ofleave^ c'est- 
à-dire admis, en raison de leur bonne conduite, à jouir d'une li- 
berté provisoire. On lui avait dit, écrivait-il, que la main-d'œuvre 
était rare; il pensait que des criminels amendés par une détention 
plus ou moins longue et capables de gagner leur subsistance par le 
travail seraient une acquisition précieuse pour des pays où les bras 
faisaient défaut. Au Gap, il n'y eut pas d'hésitation; le refus fut im- 
médiat et unanime. On répondit au ministre que les mœurs du 
pays étaient simples et honnêtes, que le besoin d'une police vi- 
goureuse ne s'y était pas encore fait sentir. Dans les villages, à peine 
fermait-on sa porte; dans les habitations isolées, tout voyageur 
était accueilli comme un frère, hébergé, logé jusqu'au lendemain, 
sans avoir à donner son nom ni à montrer un passeport. Sur la 
frontière, il y avait des tribus sauvages à surveiller, dans l'inté- 
rieur s'en trouvaient quelques autres que le contact des Européens 
amenait de jour en jour à des habitudes civilisées. Était-il prudent 
de jeter au milieu de ces populations, où les crimes étaient rares 
jusqu'alors, des bindes de criminels que l'espoir d'une impunité 
presque certaine encouragerait à de nouveaux méfaits? Les natifs 
ne seraient-ils pas enclins à suivre les mauvais exemples que ces 
hommes suspects ne manqueraient pas de leur offrir? 

Tandis qu'on discutait, ou plutôt avant que la réponse négative 
des colons parvînt en Angleterre, la question y fut résolue à leur 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

préjudice. L'Irlande venait d'être cette année le théâtre de tels 
désordres que les prisons étaient pleines. Quantité de gens avaient 
été condamnés à la déportation. Les provinces australiennes refu- 
saient de recevoir de nouveaux convicts. Le dépôt pénitentiaire 
des Bermudes était eacombré. L'ordre fut donné d'expédier au Gap 
300 condamnés choisis parmi les moins coupables. En même temps, 
une ordonnance royale transformait l'Afrique australe en établisse- 
ment pénitentiaire, et lui assignait en particulier tous les condamnés 
militaires fournis par les garnisons de l'extrême Orient, Hindoustan, 
Ceylan, Maurice et la Chine. C'avait été une faute grave de consul- 
ter les colons puisque l'on se décidait avant de connaître leur sen- 
timent. 

En apprenant cette nouvelle, la ville du Cap fut dans une extrême 
agitation; le bruit s'en répandit avec promptitude jusqu'à la fron- 
tière orientale. De toutes parts arrivèrent des protestations. Les 
bourgeois de la capitale se constituèrent aussitôt en une ligue 
contre l'introduction des convicts, avec des t amifications dans les 
districts de l'intérieur; les habitans de Graham's-Town déclarèrent 
qu'ils ne recevraient pas les criminels annoncés, en aucun temps ni 
à aucune condition ; les négocians de Port-Elisabeth que le rebut 
des prisons de l'Angleterre leur inspirait la plus vive répugnance; 
les fermiers de Graalï-Reinet qu'ils aimeraient mieux émigrer vers 
les solitudes de l'intérieur que de vivre en compagnie de ces ré- 
prouvés. Le gouverneur de cette époque était sir H. Smith, un bon 
soldat comme le prouve sa conduite envers les Cafres, un médiocre 
administrateur à le juger par ses malentendus avec les boers. On 
le suppliait de renvoyer en Europe, de sa propre autorité, le navire 
qui devait amener les convicts. Il répondit qu'il ne pouvait désobéir 
aux ordres de la reine. La municipalité du Cap invitait le conseil 
législatif à voter une loi pour empêcher le débarquement ; l'attor- 
ney général, tout dévoué aux intérêts de ses concitoyens, fit savoir 
à regret qu'un vote du conseil ne pouvait annuler une ordonnance 
royale. Que faire donc? Les membres de la ligue engagèrent le 
public à mettre en quarantaine toute personne qui ferait débarquer, 
nourrirait ou procurerait du travail aux convicts annoncés. Des mil- 
liers de personnes adhérèrent à cette proposition. Les petits bour- 
tiquiers, bouchers, boulangers et autres fournisseurs, refusaient de 
vendre, les banquiers fermaient leur caisse, les compagnies d'assu- 
rances résiliaient leurs polices, les commissaires des routes, juges 
de paix, officiers de milice donnaient leur démission. Bien plus, on 
vit les membres du conseil législatif se retirer de la salle des 
séances, si bien que le gouverneur ne put faire régler le budget 
annuel. 



LES COLONIES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. 191 

Enfin le navire annoncé jeta l'ancre dans la baie de Simon. De- 
puis plus de six mois qae l'agitation se continuait, les esprits 
s'étaient un peu calmés. Au surplus les hommes de bon jugement 
s'étaient rendu compte qu'il ne valait rien de pousser à bout le 
gouverneur. Que les convicts restassent à bord en attendant une 
solution, c'était l'essentiel. Sir H. Smith y consentit. Après quelques 
mois d'incertitude, on apprit que lord Grey s'était laissé convaincre 
que la transformation de cette colonie en établissement péniten- 
tiaire risquait d'aliéner tout à fait les habitans. Le navire reçut 
ordre de repartir pour la Tasmanie avec son triste chargement. La 
ligue se réunit alors encore une fois, et, après s'être félicité du ré- 
sultat obtenu, elle se déclara dissoute. La crise avait duré deux ans, 
sans émeute, mais aussi sans faiblesse ; chacun avait fait son devoir, 
aussi bien le gouverneur en assurant dans la mesure de son pou- 
voir l'exécution d'une ordonnance qu'il désapprouvait, que les ha- 
bitans en se contentant de protester par des moyens que la loi les 
autorisait à employer. Le plus coupable en cette affaire était sans 
contredit le ministre des colonies, qui avoua du reste s'être trompé. 
Il avait espéré, déclara-t-il, que ses compatriotes du Gap tiendraient 
compte des intérêts généraux de l'empire plus que de leurs préjugés 
personnels. Demander à des colons de s'immoler au profit de la 
métropole est une illusion qu'un homme d'état prévoyant ne de- 
vrait jamais éprouver. Les dépendances lointaines en faveur des- 
quelles la mère patrie a fait les plus grands sacrifices ne sont-elles 
pas celles qui réclament le plus vite leur autonomie? Il ne sert à 
rien de le méconnaître ou de s'en lamenter. 

L'heureuse issue de cette campagne contre la déportation était 
un encouragement à réclamer de nouveau le gouvernement parle- 
mentaire. Que la colonie du Gap fût en état de s'administrer elle- 
même, personne ne le mettait plus en doute. En Angleterre même, 
les partis politiques s'accordaient à peu près tous à reconnaître que 
les établissemens créés en diverses régions du globe n'acquièrent 
un entier développement, bien plus qu'ils ne restent fidèles à la 
patrie commune, qu'à la condition de posséder les institutions dont 
tout Anglais est fier. La constitution du Gap fut élaborée par le 
conseil privé de la reine, après examen des projets présentés par 
les autorités locales. Deux points furent admis sans difficulté, à 
savoir qu'il n'y aurait qu'une seule législature pour la colonie et 
qu'elle se composerait de trois pouvoirs, le gouverneur représen- 
tant de la reine, le conseil législatif et une assemblée élue. Quel- 
ques personnes avaient proposé qu'il y eût deux législatures, l'une 
à l'est et l'autre à l'ouest; mais les provinces orientales étaient si 
peu peuplées qu'on craignit de n'y pas trouver les élémens d'un 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

corps représentatif; par compensation, il était recommandé d'al- 
louer aux députés une indemnité de voyage et des frais de séjour, 
et de laisser de larges attributions aux municipalités. On admettait 
que les deux chambres seraient élues, sauf que la première serait 
nommée par d'autres électeurs que la seconde et pour un temps 
plus long. Les fonctionnaires du gouvernement ne pouvaient faire 
partie des chambres ; toutefois ils avaient le droit d'y prendre la 
parole. Ce type de constitution est bien connu; c'est la copie ré- 
duite, mutatis mutandis^ des institutions que la Grande-Bretagne 
met en pratique depuis bientôt deux siècles. 

Telle fut la charte octroyée aux habitans de l'Afrique australe 
par lettres patentes de la reine en date du mois de mai 1850. Un 
article final autorisait le gouverneur à régler par décret, avec l'as- 
sistance de l'ancien conseil législatif, les points accessoires, tels 
que le partage du territoire en circonscriptions électorales, la qua- 
lification des électeurs et des éligibles, toutes questions qu'il pa- 
raissait impossible de régler à distance. Une grave difiiculté surgit 
à ce propos. Ce conseil législatif, quoique virtuellement en exis- 
tence, ne se réunissait plus depuis que las membres non fonction- 
naires s'en étaient retirés à l'époque du débat sur l'introduction 
des convicts. A vrai dire, il n'avait jamais obtenu la faveur publique, 
parce qu'on lui en voulait de ne se composer que des élus de la 
couronne. En prévision sans doute des élections futures, les hommes 
marquans ne se souciaient plus d'en faire partie. Il était indispen- 
sable néanmoins de le faire revivre encore une fois, puisque, bien 
que jugé incapable de voter les actes de la législation courante, il 
recevait mission d'achever l'œuvre constitutionnelle. Sir H. Smith 
s'avisa de faire désigner les cinq membres manquans par une sorte 
de suffrage restreint; il invita les municipalités de la colonie à dé- 
signer cinq personnes. Les noms qui obtinrent la majorité étaient 
bien choisis ; il y avait en tète de la liste l'avocat Brand, qui est 
devenu depuis président de l'assemblée, MM. Stockenstrom et Fair- 
bairn, dont il a déjà été question. Mais le gouverneur ne les accepta 
pas tous. Par dérogation à l'engagement qu'il avait paru prendre, 
il élimina celui qui avait eu le moins de voix pour mettre en place 
un habitant de Graham's-Town, sous prétexte que les provinces 
orientales n'auraient pas eu sans cela leur juste mesure de repré- 
sentation. 

Dès les premières séances du conseil ainsi reconstitué, il devint 
évident que l'accord était impossible. Les quatre membres élus vou- 
laient, entre autres dispositions, établir l'éligibilité à la chambre 
haute sur la base d'un cens très réduit; les autres voulaient au con- 
traire n'admettre que des candidats possesseurs d'une fortune no- 



LES COLONIES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. 193 

table. La discussion s'allongeait, l'année allait finir, le gouverneur 
pria le conseil de voter le budget qui depuis plus d'un an n'avait 
été réglé que par voie administrative. Là- dessus la scission fut 
complète. Les quatre élus se retirèrent en déclarant qu'ils étaient 
venus pour préparer la constitution et non pour autre chose. Eux 
partis, le conseil n'était plus en nombre. La machine gouvernemen- 
tale se trouvait encore désorganisée. 

Pour sortir d'embarras, sir H. Smith engagea les huit membres 
qui lui restaient fidèles à terminer l'examen du projet, avec l'espoir 
que le ministre des colonies s'en contenterait faute de mieux. De 
leur côté, les dissidens, soutenus par les sympathies que la popu- 
lation leur témoignait, rédigèrent un contre-projet appuyé par les 
pétitions de nombreux adhérens. La ligue contre les convicts, ré- 
cemment dissoute, avait eu dans tous les districts des correspon- 
dans qui se remuèrent une fois encore, mais dans un but politique. 
Des meetings, auxquels prirent part les neuf dixièmes de la popu- 
lation, firent bon accueil au contre-projet. Bien plus, on y décida 
de déléguer MM. Stockenstrom et Fairbairn pour en prendre la dé- 
fense devant le parlement impérial. Cette agitation ne se comprend 
qu'à moitié, à considérer le sujet du débat. Dans le programme du 
gouvernement, les membres de la chambre haute devaient payer 
un cens élevé et être élus par circonscription. Dans le programme 
populaire, le cens était plus faible, et l'élection avait lieu par scru- 
tin de liste pour la colonie. Il n'y aurait pas eu de quoi se brouiller, 
si les habitans n'avaient été aigris par le retard de cette constitu- 
tion qu'on leur montrait en perspective depuis longtemps, et qui 
n'arrivait jamais. 

Peut-être le parlement n'y eût-il pas fait attention sans la nou- 
velle guerre des Cafres qui éclata vers cette époque. Ce fut l'oc- 
casion d'une enquête dans laquelle toutes les affaires en suspens 
dans les établissemens de l'Afrique australe furent introduites. 
M. Fairbairn y fit valoir avec adresse que les troubles de la fron- 
tière, troubles sans cesse renaissans, étaient entretenus par les in- 
certitudes du gouvernement actuel ; qu'on ne connaîtrait point la 
vérité sur ce qui s'y passait aussi longtemps que l'on n'aurait que 
des informations administratives, et qu'un gouvernement parlemen- 
taire auquel prendraient part tous les citoyens aurait pour consé- 
quence d'éteindre les antipathies de race, de mettre en lumière les 
abus commis par les habitans de la frontière. A la chambre des 
lords, le cabinet s'entendit reprocher avec amertume par les tories 
l'ensemble de la politique coloniale inaugurée par lord Grey et en 
particulier l'ajournement de la constitution promise. Sous l'influence 
de ces événemens, le gouverneur du Cap reçut ordre de réorgani- 

TOME XXV. — 1878. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

ser une fois encore l'ancien conseil législatif. De quoi s'agissait-il 
en réalité? De donner un avis que le gouvernement métropolitain 
était libre de ne pas suivre. Quatre nouveaux membres acceptèrent 
d'entrer dans ce conseil. Rien ne s'opposait plus à l'ouverture d'un 
débat qui promettait de n'être qu'affaire de forme puisque tous les 
conseillers, qu'ils fussent ou non sous la dépendance immédiate du 
gouverneur, avaient été choisis par lui. Cependant l'opinion pu- 
blique avait fait des progrès depuis trois ans.Xa querelle s'était en- 
venimée avec le temps. Le peuple, aigri par une longue attente, se 
persuadait que les représentans de la reine ajournaient la solu- 
tion attendue de propos délibéré afin de maintenir aussi longtemps 
que possible le régime bureaucratique dont ils avaient tout le profit. 
Dans le parti opposé, l'on soutenait que cette agitation prolongée 
menaçait la paix publique. Gomme il arrive d'habitude en pareille 
occurrence, les convictions en s'afTirmant s'étaient poussées à l'exès 
de part et d'autre. Déjà les réformateurs les plus décidés ne se con- 
tentaient plus du contre-projet de MM. Fairbairn et Stockenstrom, 
il leur fallait le régime fédéral avec quatre provinces investies du 
droit de s'administrer elles-mêmes. Port-Élisabeth ne voulait point 
dépendre de Gape-Town. Les colons de la frontière orientale se 
croyaient le droit de réclamer leur autonomie. Il est curieux en 
effet que les tendances séparatistes n'eussent pas eu jusqu'alors 
plus de retentissement. En Australie, par exemple, outre qu'il y a 
déjà cinq provinces qui sont autant d'états indépendans, chaque 
ville aspire à jouer le rôle de capitale. Il n'est donc pas étonnant 
que le conseil législatif fût moins libéral lorsqu'il s'assembla en 
février 1852 qu'il l'avait été un an auparavant. Quelques-uns de 
ses membres auraient même voulu ajourner la réforme annoncée 
sous le double prétexte que la guerre des Gafres était une cause suffi- 
sante de trouble et que la ligue conti e l'introduction des convicts 
avait réveillé des sentimens hostiles à la Grande-Bretagne. G'était 
notamment l'avis du secrétaire colonial et des membres non fonc- 
tionnaires que l'on pouvait supposer avoir été choisis pour cela. Sir 
H. Smith fit preuve en cette circonstance d'une perspicacité poli- 
tique rare chez un soldat. Il vivait , en sa qualité de commandant 
en chef, au quartier-général, dans la Gafrerie britannique, aban- 
donnant au secrétaire colonial le soin d'instruire les questions ad- 
ministratives; mais on prenait son avis dans les circonstances im- 
portantes. Il répondit sur-le-champ, en apprenant qu'il s'agissait 
d'un nouvel ajournement, que rien dans la situation présente ne 
s'opposait à l'installation d'un gouvernement parlementaire. 

Le conseil, mis en demeure de délibérer, voulut au moins s'en 
dédommager en amendant le projet en discussion dans un sens 



LEi COLONIES DE l' AFRIQUE AUSTRALE. It5 

contraire aux désirs populaires. On avait admis précédemment que 
le droit de vote appartiendrait à tout individu justifiant d'un re- 
venu annuel de 25 livres sterling. Gela ne parut plus suffisant. 
L'attorney-général Porter, animé des intentions les plus libérales, 
eut beau faire valoir qu'il importait d'accorder la franchise non- 
seulement aux capitalistes, mais encore aux petites gens qui vivent 
de leur travail, que les hommes de couleur surtout ne devaient pas 
être mis de côté parce qu'il était à craindre qu'ils ne fussent oppri- 
més par l'aristocratie des Européens. La liberté du travail, disait-il, 
n'existe que pour les citoyens en possession de se défendre par un 
vote contre l'oppression des hommes plus riches qu'eux. II est as- 
sez bizarre de trouver l'expression d'un libéralisme si ouvert chez 
un magistrat colonial. La majorité ne se laissa pas convaincre. Le 
projet revint en Angleterre modifié de la façon la plus désavanta- 
geuse à l'égard de ceux qui ne possédaient pas de grandes propriétés 
ou un emploi bien rétribué. 

A Londres, un changement ministériel était survenu. Bien que 
les whigs eussent abandonné le pouvoir, l'esprit de réforme préva- 
lait encore dans le gouvernement. Le duc de Newcastle, à qui était 
échu le portefeuille des colonies, pensa que le conseil législatif de 
Gape-Town avait obéi sans mesure à des tendances réactionnaires. 
L'ordonnance que la reine signa sur son avis était plus libérale. Le 
droit de suffrage était concédé décidément aux citoyens pourvus de 
25 livres sterling de rente. De simples ouvriers, vivant de leur sa- 
laire, figuraient à de certaines conditions sur les listes électorales, 
et cette résolution avait été prise avec le but avoué d'intéresser à 
la chose publique tous les citoyens, sans distinction de classe ni 
de couleur. On déclarait hautement que rien n'était plus propre à 
maintenir entre les habitans de l'Afrique australe, à quelque race 
qu'ils appartinssent, un même sentiment de loyauté envers la pa- 
trie commune. Quant à la sécession sollicitée entre les régions est 
et ouest de la colonie du Gap, le duc de Newcastle la repoussait, 
par le motif qu'il paraissait impossible de trouver dans les districts 
de la frontière orientale les élémens d'un gouvernement représen- 
tatif. Au gouverneur était accordé d'ailleurs la faculté de réunir 
les chambres dans une autre ville que la capitale dans le cas où 
l'intérêt public paraîtrait l'exiger. 

Lorsque arriva le moment de mettre cette constitution en vi- 
gueur, sir H. Smith avait été rappelé par une sorte de disgrâce. Le 
cabinet britannique lui reprochait d'avoir, par une administration 
imprévoyante, poussé les Cafres à la révolte. Son successeur, le 
général Gathcart, après un séjour d'à peu près deux ans, était re- 
venu en Angleterre juste à temps pour prendre une part glorieuse 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

à la guerre de Crimée où il fut l'une des victimes de la bataille 
d'Inkermann. Sir Charles Darling était, à titre provisoire, chargé du 
gouvernement. Ce fut lui qui ouvrit, le 1"' juillet 1854, la première 
session du premier parlement à Cape-Town. La bienvenue qu'il 
souhaita aux députés se résume en un mot : il se félicitait de voir 
en eux de fidèles sujets de la reine. Il était bon en effet de con- 
stater à ce moment que, malgré la diversité d'origine, en dépit du 
mélange de races, ce peuple d'Anglais, de Hollandais, de Hottentots 
et de Cafres, ne manifestait nulle envie d'échapper à la domination 
britannique. 

Cette première période de l'histoire de l'Afrique australe qui nous 
fait assister à l'enfantement d'une colonie et à ses premiers déve- 
loppemens est pleine de faits. Guerres contre les indigènes, guerres 
intestines, migration en masse; on serait tenté de croire que tant 
d'événemens n'ont dû produire que l'anarchie, la ruine, la dépopu- 
lation. Pour comble de m.alheur, le gouvernement méfropolitain hé- 
site sans cesse, adopte à tour de rôle, pour une même question, des 
solutions opposées. Cependant le progrès est constant; les citoyens 
travaillent avec persévérance, toujours dans la direction d'un seul 
et même but. Tandis que les autorités prétendent isoler les tribus 
natives, les cantonner en des régions réservées, les colons acceptent 
le mélange de races. Lorsqu'on veut leur imposer des lois arbi- 
traires ou leur envoyer des convicts, ils réclament avec instance le 
droit de s'administrer eux-mêmes. Notons cependant que la consti- 
tution qu'ils finissent par obtenir n'est pas la reproduction exacte 
du statut qui régit les îles britanniques. La différence est insigni- 
fiante en apparence; elle est considérable en réalité. Elle consiste 
simplement en ceci que les hauts fonctionnaires de la colonie ne 
peuvent siéger dans les chambres électives. Il en résulte qu'ils ne 
représentent pas la politique du parlement, mais bien celle du gou- 
verneur. Celui-ci reste maître de diriger la politique de chaque 
jour suivant les instructions que lui expédie de Londres le ministre 
dont il dépend. Il conserve, avec le commandement des troupes que 
la métropole met en garnison dans les villes de l'Afrique australe, 
le titre de commissaire royal pour le règlement des affaires indi- 
gènes. La colonie n'est qu'à moitié émancipée, ce qui est équitable, 
puisqu'elle n'est en état ni de payer toutes ses dépenses ni de se 
défendre elle-même contre de turbulens voisins. Cette situation 
n'était pas pour durer. On verra que les colons, à peine en posses- 
sion de ces premières libertés, demandent avec instance un com- 
plet affranchissement, et qu'ils ne tardent pas à l'obtenir. 

H. Blerzy. 



LA 



QUESTION DES SOUS-OFFICIERS 



ETUDE MILITAIRE 



Ceux qui comprennent le rôle des cadres dans'la constitution des 
armées ont toujours apprécié la haute importance de la question des 
sous-officiers et les difficultés qui se pressent autour d'elle dans 
tous les états militaires de l'Europe. 

En France, on a cru trouver la solution du problème dans la 
concession aux sous-officiers d'avantages pécuniaires très impor- 
tans que la loi du 10 juillet 187/i a consacrés. Elle attribue aux 
rengagés des hautes paies considérables et leur assure, à trente- 
cinq ans, le bénéfice d'une pension de retraite proportionnelle, 
éventuellement cumulée avec le traitement de l'un des emplois ci- 
vils (loi du 24 juillet 1873) qui leur sont réservés par les différens 
services publics. Mais les effets de cette loi ne paraissent pas ré- 
pondre aux espérances qu'elle avait fait naître, et de nouveaux sys- 
tèmes, autour desquels la controverse est très active, se sont pro- 
duits, en compliquant la question au point d'en rendre l'étude 
difficile aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec les détails 
spéciaux. Je m'efforcerai de la simplifier pour tout le monde, en la 
dégageant de la plupart de ces détails, dans un court exposé de 
principes qui montrera clairement 1° le but qu'il faut atteindre, 
2" les moyens qu'il convient d'employer pour l'atteindre. 

I. 

Le but est un, par conséquent facile à définir. Il s'agit de retenir 
sous le drapeau, par voie de libre contrat, une part des sous-offi- 
ciers que les libérations périodiques lui enlèvent. Mais cette défini- 



1©S RIVUK DES DEUX MONDES. 

tion si simple révèle une difficulté qui ne l'est pas. Comment com- 
pléter la loi de recrutement, dont toutes les prescriptions sont 
d'obligation rigoureuse, par des dispositions réglant et faisant pré- 
valoir dans la tradition des sous-officiers le rengagement qui naît 
d'une convention nécessairement volontaire? 

Je crois qu'il y a deux moyens, qu'il n'y en a que deux, et que 
leur emploi doit être combiné ; ils consistent dans un ensemble de 
mesures qui rattacheraient les sous-officiers à leur état : 1° par 
l'intérêt^ à la condition que cet intérêt reçût une satisfaction immé- 
diate, effective, palpable, pour tout dire, indépendante des accrois- 
semens de solde et de tous les autres avantages (la pension pro- 
portionnelle comprise) qui sont actuellement offerts par la loi aux 
rengagés ; 2° par la considération et le prestige particuliers dont 
serait entouré l'état des sous -officiers devant l'armée, devant le 
monde, et, par suite, aux yeux des intéressés. 

Avant de développer ces propositions, je sens que j'ai à dire la 
raison du classement que je leur assigne, ou, si l'on veut, la raison 
de l'ordre d'importance dans lequel je les présente. Il peut sem- 
bler extraordinaire en effet qu'au point de vue des principes de mo- 
rale militaire, de patriotisme, d'esprit de sacrifice, je n'aie pas donné 
le premier rang à l'honneur, le second à l'intérêt. C'est qu'il s'agit 
ici d'une question vitale pour l'armée, dont aucune propagande, dans 
le sens du dévoûment militaire considéré isolément, n'a pu amener 
la solution, parce que la propagande contraire, incessamment faite 
par le commerce, l'industrie et toutes les carrières productives li- 
bres, en a annulé les eff'ets. Il faut en venir, comme je l'ai dit, à 
l'emploi combiné des deux procédés, en commençant pratiquement 
par celui qui répond le mieux aux difficultés du temps, qui combat 
le plus directement aussi, et le plus efficacement, les séductions 
par lesquelles les professions civiles enlèvent nos sous-officiers à 
l'armée. Presque tous, au moment où la loi les libère, ont des be- 
soins pécuniaires, des engagemens, des embarras qu'expliquent la 
modicité de la solde, l'insuffisance des secours de la famille, les en- 
traînemens auxquels cèdent presque immanquablement de jeunes 
sous-officiers qui sont tous aujourd'hui, — à la guerre on en re- 
cueillera les avantages, et ils doivent faire passer sur les inconvé- 
niens de la paix, — dans l'âge des passions qui agitent les débuts 
de toutes les carrières. 

On a pressenti que, pour réaliser le premier moyen, — celui qui 
s'adresse à l'intérêt, — j'allais sans hésitation conseiller l'adoption 
du principe de l'indemnité (1) de rengagement. Pourquoi la loi du 

(t) C'est prime de rengagement qu'il faudrait dire; mais je montrerai plus loin que 
ce mot de prime éveillerait les susceptibilités ou les scrupules des casuistes. 



LA QUESTION DES SOUS-OFFICIERS. 199 

10 juillet 187/i, rendue pour ramélioration de la situation des sous- 
oflîciers, en vue de favoriser le rengagement, et qui n'a reculé de- 
vant aucun sacrifice budgétaire pour assurer ce résultat, ne l'a-t-elle 
pas atteint? C'est que les avantages des hautes paies successive- 
ment cumulées et de la retraite proportionnelle elle-même, com- 
plétés par la concession d'un emploi civil, — si considérables qu'ils 
soient, — ne satisfont que des besoins d'avenir. Ces besoins-là fai- 
saient peut-être autrefois le fond des soucis et des calculs des vieux 
sous-officiers, très nombreux dans l'armée. Ils ne préoccupent que 
médiocrement aujourd'hui déjeunes hommes de vingt-deux à vingt- 
cinq ans, pour qui le présent est presque tout, en qui la pensée des 
besoins du moment prédomine. Je tiens pour certain qu'à leurs 
yeux aucun avantage à distance ne peut être l'équivalent de celui 
que leur offrirait le paiement, à V heure même du rengagement, 
d'un capital dont la libre disposition leur serait acquise. Toutefois, 
comme l'attraction à laquelle ils céderaient dans ce cas serait bien 
plus le résultat de leur imprévoyance et de leur inexpérience que 
d'un calcul raisonné de leurs intérêts, il faut que la sagesse de 
l'état et sa sollicitude pour eux y suppléent : 1°" en leur continuant 
le bénéfice des hautes paies graduées et de la retraite proportion- 
nelle, sous les conditions fixées par la loi; 2° en subordonnant le 
paiement de l'indemnité de rengagement à des règles qui garanti- 
raient d'un côté aux rengagés l'entrée en jouissance immédiate 
d'une première portion, qui sauvegarderaient d'un autre côté leurs 
intérêts futurs par le placement en rentes sur l'état d'une deuxième 
portion réservée. 

Voilà le principe. Je n'en réglerai pas ici tous les détails d'appli- 
cation. Je me borne à exprimer l'opinion : 

Que les rengagemens devraient être reçus pour trois ans au 
moins, — non pas pour deux ans, minimum trop réduit qu'a fixé la 
loi du 27 juillet 1872, — pour cinq ans au plus; 

Que le taux de l'indemnité de rengagement devrait s'élever à 
800 francs par année, soit 2,/400 francs pour trois ans, 4,000 francs 
pour cinq ans, sous la condition du paiement immédiat aux inté- 
ressés du tiers de la somme fixée par le contrat, soit 800 francs 
pour trois ans, 1,300 francs (nombre rond) pour cinq ans, le sur- 
plus placé en rentes dont les titres leur seraient délivrés au mo- 
ment de leur libération; 

Qu'enfin les fonds destinés au service des indemnités seraient 
faits par une caisse dite caisse de rengagement , qui serait ali- 
mentée : 1° par la portion des versemens exigés des volontaires d'un 
an, qui dépasse le coût de leur entretien dans les corps de troupes; 
2° par une taxe minime et une fois payée, qui atteindrait, d'a- 
près des règles qu'il appartiendrait au pouvoir législatif de fixer 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

les différentes catégories d'exemptés et de dispensés du service 
d'activité que la loi exonère, en temps de paix, de toutes les charges 
du service obligatoire. De solides raisons de justice distributive et 
d'éclatantes raisons d'intérêt public légitiment cette proposition, et 
je n'ai pas, je pense, à y insister. Elle produirait annuellement à 
elle seule, même en faisant une part exagérée à la prévision des 
taxes irrecouvrables, une somme considérable ; 3° par des dons vo- 
lontaires qui associeraient le libre patriotisme des citoyens aux ef- 
forts que le pays fait pour la constitution de ses forces militaires, 
c'est-à-dire pour l'œuvre du salut commun. 

Enfin cet ensemble d'avantages serait complété, comme il a été 
dit, par les hautes paies graduées et par la concession, après 
quinze ans de service, dont cinq ans dans le grade de sous-officier, 
d'une pension proportionnelle de retraite éventuellement cumulée 
avec le traitement d'un emploi civil. 

Aux prescriptions de la loi que je viens d'énumérer, il convien- 
drait d'ajouter celle-ci, que les sous-officiers sortis de l'armée active 
avec un bon dossier pourraient, au cours de leurs deux premières 
années d'inscription dans la réserve, demander et obtenir leur re- 
tour à l'activité, aux conditions ci-dessus spécifiées pour les renga- 
gemens. Si, réadmis, ils faisaient d'excellentes preuves d'aptitude, 
de zèle et de conduite, ils pourraient être autorisés par exception 
à compléter sous le drapeau les quinze ans de service d'activité 
exigés pour l'obtention de la pension de retraite, atteignant ainsi 
au maximum l'âge de trente-sept ans. 

A ces vues, je sais que les théoriciens qui aperçoivent la consti- 
tution des armées à travers des spéculations de principes et des 
partis-pris de sentiment ne manqueront pas d'opposer l'autorité mo- 
rale et patriotique de l'art. 2 de la loi de recrutement, qui est ainsi 
conçu : « // n'y a dans les troiqjes françaises ni prime en argent^ ni 
prime quelconque d'engagement. » Je leur répondrai que, dans leur 
zèle pour les principes, ils en confondent deux qui sont absolument 
distincts. Le premier, celui que consacre l'art. 2 rappelé ci-dessus, 
s'applique expressément et exclusivement aux soldats, c'est-à-dire 
aux jeunes Français qui entrent dans l'armée en vertu de l'obliga- 
tion fondamentale édictée par l'art. 1"' de la même loi : « Tout 
Français doit le service militaire personnel. » Mais, quand cette 
obligation supérieure a été remplie, — c'est le cas de tous les 
sous-officiers libérés, et qu'il est d'intérêt national d'assurer à 
l'armée la continuation de leurs services devenus volontaires, le 
second principe apparaît, et il est du même ordre que celui qui pré- 
side à la formation et à l'entretien des cadres supérieurs, des ca- 
dres d'officiers retenus sous le drapeau par un ensemble d'avantages 
qui répondent à des sacrifices proportionnels consentis par le pays, 



LA QUESTION DES SOUS-OFFICIERS. 201 

et un ensemble de droits consacrés par la loi ou concédés par l'état. 
C'est ce principe rémunérateur, qui n'exclut à aucun degré celui 
du devoir patriotique, qu'il s'agit d'appliquer aux jeunes sous-offi- 
ciers rengagés des armées constituées par le service obligatoire, si 
différens par leur origine, par leur âge, par leurs aspirations, des 
vieux sous-officiers rengagés des armées constituées par le rempla- 
cement ou l'exonération. 

L'armée italienne, dont l'organisation si bien étudiée est à pré- 
sent si remarquablement avancée, et qui sera, je crois pouvoir l'an- 
noncer, incommode aux adversaires qu'elle rencontrera dans les 
guerres à venir, a résolu le problème de la constitution de ses ca- 
dres inférieurs. Elle l'a résolu par le principe dont je montre le 
bien jugé, et par des moyens qui se rapprochent de ceux que je 
propose ici (1). La prime graduée de rengagement (en attribution 
de rentes), les hautes paies, la pension proportionnelle après 
quinze ans de service (représentée par des titres de rentes), excep- 
tionnellement la pension de retraite définitive après vingt-cinq ans 
de service, telles sont les bases du système, envisagé du point de 
vue où je me suis placé dans cette première partie de la discussion, 
pour assurer aux intérêts les satisfactions reconnues nécessaires. 
Je ne puis croire qu'en France l'opinion et les assemblées délibé- 
rantes se refusent à l'accepter. Comment les sénateurs et les dé- 
putés, dont le mandat si longtemps gratuit est à présent si libérale- 
ment rémunéré, écarteraient-ils, en invoquant le désintéressement 
patriotique, le principe de l'indemnité de rengagement? Quoi de 
plus légitime que d'encourager et d'assister les sous-officiers ratta- 
chés au service du pays par un contrat dont tous les gros risques, 
— j'entends les risques de la guerre possible, — sont pour eux? 
N'est-ce pas à eux, au fond, quand on considère cette éventualité, 
que reste le mérite du désintéressement? 

A titre subsidiaire, je demande l'abrogation de la clause limita- 
tive introduite dans la loi du 10 juillet 1874 (art. 3), ainsi con- 
çue : « Les sous-officiers, à l'âge de trente-cinq ans accomplis, ont 
droit à une pension proportionnelle. Elle pourra se cumuler jus- 
qu'à concurrence de i^200 francs avec le traitement afférent à l'em- 
ploi qu'ils obtiendraient en vertu des dispositions de la loi du 
24 juillet 1873. » ( Loi sur la concession des emplois civils. ) Le 
législateur, en admettant cette restriction, ne pouvait être plus 

(I) Dans l'armée italienne, nul ne peut être promu sous-officler sans avoir au préa- 
lable contracté l'engagement de huit ans (ferma permanente), disposition excellente, 
mais que les habitudes françaises accepteraient difficilement quant à présent. La plu- 
part des sous-officiers proviennent des corps d'instruction (écoles de sous-officiers pour 
toutes les armes) recrutés par des engagés et des appelés qui doivent, au moment de 
leur admission, contracter l'engagement de huit ans. 



202 BEVUE DES DEUX MONDES- 

mal inspiré. Elle est sans doute explicable au point de vue des in- 
térêts du trésor, qu'elle protège sans les protéger beaucoup. Elle 
est inexplicable au point de vue des intérêts du rengagement, qu'a- 
vant tout la loi a entendu servir. Elle détruit l'économie spéciale 
de cette loi ; elle en compromet les effets aux yeux des sous-ofïi- 
ciers. Ils l'interprètent comme une disposition étroitement fiscale 
dont le but est d'éluder les engagemens pris, au moins d'en réduire 
le coût pour l'état, qui semble retirer d'une main une part de ce 
qu'il a donné de l'autre, quand, par fortune, le traitement de l'em- 
ploi civil obtenu a quelque importance. 
Petite vue et grande erreur. 

II. 

Il me reste à discuter le second moyen, qui consiste, je l'ai dit, 
en une série de mesures spéciales propres à relever la condition 
des sous-officiers devant l'armée, devant le monde et à leurs propres 
yeux. Toute la théorie que je vais exposer est expérimentale, c'est- 
à-dire qu'elle dérive d'observations pratiques faites sur le vif, et que 
je résume ainsi : « Le goût qu'un agent du pouvoir, revêtu d'une 
certaine part d'autorité déléguée, quelle qu'elle soit, a pour son 
office, est directement proportionnel au degré de considération 
qu'il lui vaut 1" de la part de ses chefs, 2° de la part de ses sous- 
ordres, S° de la part du public, qui a ou qu'il suppose avoir, — ce 
qui est tout un, — les yeux sur lui. » 

J'ai constaté la justesse de cette observation, qui mérite, je 
pense, d'avoir une place dans les maximes de gouvernement, par- 
tout et dans toutes les situations où la conduite des affaires exige 
l'emploi d'un personnel hiérarchisé. Les Arabes d'Algérie eux- 
mêmes, dont l'état social est si différent du nôtre, nous montraient, 
dès les débuts de la conquête, qu'ils en avaient au plus haut point 
le sentiment. La première demande que nous adressait ou la pre- 
mière condition que nous faisait celui d'entre eux à qui nous don- 
nions l'investiture par le burnous rouge était invariablement 
celle-ci : « Atini horma (donne-moi la considération), » c'est-à-- 
dire : montre par des actes publics que tu me considères. 

Quelle est aujourd'hui, avec quelques modifications récentes à 
peine sensibles, la situation des sous-officiers dans l'armée? Elle 
est traditionnellement très effacée dans l'infanterie, un peu plus 
relevée dans la cavalerie, un peu plus relevée encore dans les 
armes spéciales de l'artillerie et du génie, très médiocre et trop 
subalterne dans toutes, eu égard à la valeur des garanties de sa- 
voir professionnel, de moralité et d'autorité qu'exige l'accomplisse- 
ment de leurs devoirs respectifs. Il ne faut pas perdre de vue que 
la mission des sous-officiers dans la paix et dans la guerre est au- 



LA QUESTION DES SOUS-OFFICIERS. 203 

jourd'hui bien plus difficile et bien plus importante qu'autrefois. 
Dans la paix , parce qu'ils ont à faire le dressage de soldats plus 
jeunes appartenant à toutes les classes de la société, se succédant 
sous le drapeau avec une rapidité, — elle s'augmentera encore à 
l'avenir (1), — qui ne laisse ni paix ni trêve à leurs éducateurs. 
Dans la guerre, parce que les lignes de bataille condensées et rela- 
tivement immobiles, que suiTeillait efficacement autrefois le cadre 
des officiers et des sous-officiers, sont remplacées, — en ce qui con- 
cerne l'infanterie spécialement, — par les lignes brisées, incessam- 
ment mobiles, trop souvent confuses, du combat moderne éparpillé 
où les sous-officiers, mêlés aux tirailleurs, ont un rôle individuel, 
même isolé, d'encouragement et de direction, qui est principal et 
que j'aurai l'occasion de définir avec plus de précision. 

Pour élever l'esprit et les habitudes des sous-officiers à la hauteur 
de ce double rôle, il faut que leurs officiers, — dont le zèle doit 
être incessamment appliqué à les en pénétrer, — leur témoignent 
en toute occasion, spécialement et expressément devant la troupe, 
une considération marquée par beaucoup de confiance pour les af- 
faires de service, par beaucoup de ménagemens et même de courtoi- 
sie dans les rapports quotidiens. C'est par l'application de ces pro- 
cédés de commandement que les officiers de marine entretiennent 
la forte et traditionnelle autorité de la maistrance sur les équi- 
pages des vaisseaux. Ce principe essentiel, à présent perdu, était 
réglementé et rigoureusement suivi dans l'armée de l'ancien régime 
où jamais les officiers, tous d'origine nobiliaire, ne s'adressaient à 
un bas officier (le sous-officier d'aujourd'hui) sans l'appeler « mon- 
sieur. » Aux officiers de l'armée moderne, en si grand nombre par- 
venus de la démocratie, cette règle-là semblerait aujourd'hui très 
peu militaire, comme ils disent, et très mal séante. Elle avait, ne 
leur en déplaise, une haute signification : elle accoutumait l'officier 
à la considération, le soldat au respect du bas officier et le bas 
officier lui-même au sentiment de la dignité de son état. 

Nos sous-officiers n'ont pas hérité, sous ce rapport, de la fortune 
des bas officiers. Ils sont généralement traités par leurs chefs avec 
un laisser-aller dont on doit attendre et qui produit des effets op- 
posés à ceux que je viens de définir. Il arrive qu'ils sont vivement 
interpellés, quelquefois réprimandés, quelquefois même punis de- 
vant la troupe. Et j'ai fait cette observation singulière, que les of- 
ficiers originaires du rang sont plus coutumiers du sans- façon à 
l'égard du sous-offiicier, dont pourtant ils ont autrefois porté les ga- 
lons, que les officiers sortis des écoles militaires, qui entrent de 
plain-pied dans l'armée avec l'épaulette. 

(1) Quand la durée du service, comme il est nécessaire et inévitable, sera réduite de 
«nq ans à trois ans. 



20h REVUE DES DEUX MONDES. 

Qui pourrait croire que nos règles et nos procédés de répression 
disciplinaire, immuables depuis trois quarts de siècles et qui ré- 
clament aujourd'hui de si profondes réformes de principes et de 
fait, sont applicables et appliqués aux sous - officiers comme aux 
soldats dans nos régimens ! Les manquemens des uns et des autres 
motivent des punitions de même nature, et il n'est pas rare que la 
porte de la salle de police se referme sur des sous-officiers, — de la 
salle de police, dont je pourrais montrer l'abus traditionnel et mal- 
habile, aussi bien que les effets d'altération sur l'esprit et sur la mo- 
ralité des soldats eux-mêmes ! Pour les sous-officiers qui comman- 
dent et pour la foule militaire qui est commandée par eux, ne 
faudrait-il pas des modes et des degrés différens de répression ? 
Comment, par exemple, les premiers ne seraient-ils pas sensibles à 
la réprimande devant les souvS-offîciers de leur compagnie, de leur 
bataillon, du régiment tout entier? Comment cette répression gra- 
duée n'agirait-elle pas plus sûrement, plus honorablement sur leur 
esprit, que cet emprisonnement où, pour des fautes souvent vé- 
nielles, ils s'abrutissent dans l'obscurité et dans l'oisiveté? Si à 
cette question les admirateurs de nos vieilles règles de service in- 
térieur répondent négativement : Comment ! leur dirai-je, un homme 
ainsi fait est-il ou reste-t-il sous-officier, c'est-à-dire associé au 
commandement et l'exerçant pour une part avec toutes les respon- 
sabilités qui s'y rattachent? Ne voyez-vous pas que si, dans l'état 
présent de nos habitudes et de nos règles créées pour d'autres 
temps, le sous-ofTicier de l'armée française tend à échapper par son 
caractère ou par son éducation à la condition subalterne qu'elles 
lui font, vous l'y ramenez presque infailliblement par les procédés 
de direction que vous lui appliquez? 

Je crois que, pour la consécration de quelques-uns des principes 
que j'ai exposés jusqu'à présent, une loi sur l'état des sous- offi- 
ciers est aussi nécessaire aujourd'hui que le fut autrefois la loi sur 
l'état des officiers, qui a marqué, dans la constitution des cadres 
supérieurs jusque-là troublés par l'arbitraire, un progrès si con- 
sidérable; mais ce serait tomber dans une erreur grave, peut-être 
dangereuse, que de croire à l'analogie des deux principes, des deux 
situations, et de chercher à la faire prévaloir par la loi. En effet, la 
loi sur l'état des officiers a pour but de fixer les règles d'u?ie car- 
rière qui est définitive et de statuer sur les droits d'un personnel 
qu'elle considère comme voué au service du pays jusqu'aux appro- 
ches de la décadence intellectuelle et de l'invalidité physique ; la 
loi sur l'état des sous-officiers vise au contraire u?ie carrière qui 
n'est que provisoire, et qui statue sur les droits d'un personnel que 
le service du pays ne retient que pour un temps très limité. Elle 
rend aux sous-©fficiers, dans la force de l'âge, la liberté de suivre 



LA QLESXIOA DES SOCS-OFFI(,lERS. 205 

une profession nouvelle, et, par une exception bienveillante, elle 
leur concède à cet âge le bénéfice d'une pension viagère que les 
officiers n'obtiennent qu'au seuil de la vieillesse. Enfin elle se 
charge conditionnellement de leur trouver cette profession nou- 
velle et de leur en ouvrir l'accès. De cette différence considérable 
dans les obligations et dans les mérites dérive une différence cor- 
rélative dans les droits et dans la garantie des droits. L'équité le 
veut, la discipline le veut aussi, et j'exprime ici le sentiment fondé 
sur l'expérience, convaincu par conséquent que les sous-officiers 
doivent être tenus, vis-à-vis du chef de corps, dans une dépen- 
dance beaucoup plus étroite que les officiers. Une loi sur l'état des 
sous-officiers qui négligerait d'assurer à leurs intérêts moraux et 
matériels, entendus comme je l'ai dit, les amples satisfactions que 
la situation réclame, qui s'ingénierait au contraire à leur créer de 
nouveaux droits d'état, offrant quelque analogie par exemple avec 
ceux qui garantissent aux officiels la propriété de leur grade, man- 
querait doublement le but. 

D'une part, les sous-officiers n'ont aucun souci de ces droits, 
car, servant pour un temps limité, ils ne sentent pas le besoin 
d'être protégés contre l'arbitraire, auquel ils peuvent toujours 
échapper en s'en allant, et qui n'existe d'ailleurs à aucun degré 
dans nos régimens, où il n'est au contraire sorte d'efibrts de sé- 
duction qu'on ne fasse pour les retenir. Par conséquent, cette con- 
cession de droits d'état ne suffn-ait pas à réveiller leur tiédeur pour 
le rengagement. D'autre part, l'excès malentendu de ces droits ne 
manquerait pas d'exagérer dans l'esprit de beaucoup de sous-offi- 
ciers le sentiment de leur importance, de leur suggérer des pré- 
tentions, de les rendre par conséquent moins maniables devant leurs 
officiers et devant le chef de corps. Or il est d'intérêt disciplinaire 
supérieur de conserver à ceux-ci sur les destinées du cadre immé- 
diatement en contact avec les troupes qu'ils commandent, par con- 
séquent sur ce cadre lui-même, 7uw autorité jjennancntc, immé- 
diate, ahsolwment indiscutée. 

J'énumère ci-après les garanties d'état dont il serait, à mon avis, 
nécessaire et suffisant d'entourer la carrière des sous-officiers : 

1° Un registre du personnel des sous-officiers , semblable au re- 
gistre du personnel des officiers, et soumis au même contrôle, serait 
tenu dans tous les corps de troupes et dans tous les établissemens 
militaires. Il renfermerait, successivement inscrites et nominative- 
ment détaillées, toutes les indications propres à faire connaître leurs 
mérites et leurs démérites avec leurs aptitudes. Ce registre serait 
l'un des principaux élémens d'information pour servir à la confec- 
tion des tableaux d'avancement et des listes d'aptitude aux emplois 
civils conditionnellement réservés aux sous-officiers libérés. 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

2° Les divers grades et emplois des cadres inférieurs resteraient 
à la nomination des chefs de corps, qui délivreraient aux promus 
un titre formant brevet. Et à ce sujet je fais ici une réflexion : 
dans l'armée française, l'institution très ancienne, et à mon avis 
très utile, des brevets, — titres consécrateurs de la collation du 
grade, a disparu. Ils étaient attribués aux officiers nommés 
ou promus, qui ne reçoivent aujourd'hui qu'une lettre d'avis ma- 
nuscrite. Les sous-officiers, en dehors de leur feuille de congé de 
libération, en tous points semblable à celle des soldats, où sont 
mentionnés très sommairement les services du titulaire, ne reçoi- 
vent aucun titre spécial de promotion qu'ils puissent tenir à hon- 
neur de faire entrer dans les archives de la famille. 

3° La cassation ne pourrait plus être prononcée que sur l'avis 
d'un conseil de discipline, par le chef de corps pour les sous-offl- 
ciers servant à titre d'appelés, par le général de division pour les 
sous-officiers servant à titre de rengagés. 

Enfin je demanderais expressément que la rétrogradation dispa- 
rut de la nomenclature des procédés de répression applicables aux 
sous-officiers. Ce principe est l'une des erreurs de nos vieux règle- 
mens. Un sous-officier à demi cassé ne sert qu'avec dégoût dans la 
condition diminuée à laquelle il est publiquement réduit, et, vis- 
à-vis de ses sous-ordres, cette diminution lui retire trop d'autorité 
morale pour qu'il puisse commander utilement. 

De ces dernières propositions, une seule, celle qui institue des 
conseils de discipline appelés à connaître des manquemens graves 
qui peuvent entraîner la perte du grade, trouverait sa place dans 
une loi sur l'état des sous-officiers. Les autres sont d'ordre admi- 
nistratif, et c'est au ministre de la guerre qu'il apppartient de les 
introduire dans la pratique de l'armée par la voie des règlemens. 

Dans ma pensée, la loi sur l'état des sous-officiers, résumant les 
dispositions de la législation très décousue qui prévaut aujourd'hui, 
comprendrait : 1° celles qui concernent le rengagement (droit aux 
indemnités de rengagement, aux hautes paies graduées , à la pen- 
sion proportionnelle de retraite, — loi du 10 juillet 1874); 2» l'in- 
stitution des conseils de discipline, statuant par voie d'avis préa- 
lable sur tous les cas de démérite grave ou d'indignité (cassation); 
3" le règlement des droits des sous-officiers libérés à des emplois 
civils. On voit que la loi sur l'état des sous -officiers, ainsi enten- 
due, serait à la fois claire et simple. 

J'envisage à présent la condition des sous-officiers sous l'aspect 
particulier, très important, des moyens à employer pour rétablir 
entre eux et les soldats, dans les différentes circonstances de leur 
vie commune, les lignes de démarcation que le temps, l'indiffé- 
rence et le laisser-aller ont presque effacées. 



LA QUESTIOIN DES SOUS-OFFICIERS. 207 

Le logement. — Tous les sous-officiers, — les adjudans jouis- 
sent seuls aujourd'hui de ce privilège , — devraient avoir en 
propre (1) une petite chambre pourvue d'un modeste ameuble- 
ment, où chacun d'eux trouverait le repos de la nuit et du jour 
avec la libre disposition de ses heures de chômage militaire pour 
le travail personnel. 

Service de table et lieu de réunion. — Il est indispensable que 
les sous-officiers aient une organisation de service de table mieux 
entendue sous les rapports du confort, de la propreté, des soins, 
que celle qu'ils rencontrent aujourd'hui dans les cantines régi- 
mentaires; indispensable aussi qu'ils aient au quartier un lieu de 
réunion convenablement meublé, chauffé pendant l'hiver, éclairé, 
pourvu de livres et de journaux spéciaux (2). 

Si cette dernière création était convenablement réglementée et 
surveillée, les effets en pourraient être très importans. Dans la 
composition des corps de sous- officiers d'aujourd'hui entrent de 
jeunes hommes qui ne sont pas sans quelque éducation, et les autres 
sont à l'âge où les habitudes acquises sont encore susceptibles de 
modification par le contact et par l'exemple. Ces' réunions dévelop- 
peraient parmi eux l'esprit de sociabilité, de camaraderie, avec un 
certain degré de culture pour ceux qui s'appliqueraient à l'étude 
des publications mises à leur disposition. Quelques conférences 
faites à propos par des officiers capables, sur les devoirs profes- 
sionnels, sur la guerre, sur les découvertes nouvelles, sur les évé- 
nemens mihtaires qui se passent à l'étranger, ne manqueraient pas 
de fixer leur attention et d'exciter leur intérêt. 

Par cet ensemble de moyens, on arriverait à faire des sous-offi- 
ciers d'un régiment, qui vivent aujourd'hui dans l'isolement, l'aban- 
don, l'ennui et la subalternité, une corporation respectable et res- 
pectée, dont les membres auraient entre eux des liens de solidarité 
et le sentiment de l'importance de leur mandat dans l'institution 
militaire. 

Habillement et armement. — Les sous-officiers des troupes à che- 
val ont à peu près sous ce rapport la situation qui convient. Il en 
est autrement de ceux des troupes à pied. Je ne demande pour eux 
aucune addition aux ornemens qui sont les marques distinctives 
traditionnelles de leur rang dans la hiérarchie, estimant que les 
« armées à plumets, » c'est-à-dire qui s'écartent de la simplicité, 
s'écartent en même temps de la réalité militaire moderne. Mais 
j'attacherais beaucoup de prix à ce que leur uniforme, dans son 
ensemble, se distinguât plus nettement de celui du soldat. Tous, 
par exemple, devraient porter la demi-botte, et pour tous la capote 

(1) Cette disposition a été introduite dans Tarmée italienne. 

(2) Cette disposition a été introduite dans l'armée italienne. 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

du drap dit de sous-officier devrait avoir la couleur bleu foncé de 
celle des officiers. 

Leur armement comporterait des modifications plus profondes, et 
j'entre à cet égard dans quelques explications nécessaires. Au temps 
passé, la préoccupation de l'éclat, dans les choses de l'armée, l'em- 
portait trop souvent sur la préoccupation de l'utilité. C'est ainsi 
que, pour les officiers des troupes à pied, le sabre léger de cavalerie, 
fixé au ceinturon par un crochet, flottant, bruyant, incommode au 
plus haut point dans les mouvemens de vitesse, fut substitué à 
l'arme vraie de l'infanterie, l'épée à fourreau de cuir tombant aplat 
et fixée sur la cuisse par le baudrier. Pour le soldat, la baïonnette 
légère et courte, très suffisante à l'offensive et à la défensive du 
fantassin dans la mêlée, silencieuse dans son fourreau de cuir 
quand, à la guerre, l'infanterie tente la nuit une opération de sur- 
prise, fut remplacée par le monstrueux appareil qu'on appela la 
baïonnette-sabre (1) à fourreau massif de métal. Il accablait de son 
poids le soldat déjà surchargé, gênait ses allures rapides, et son 
tintement métallique, dénonçant de loin à l'ennemi les mouvemens 
des troupes en marche, rendait les surprises impossibles. Enfin il 
transformait le fusil, l'arme de jet par excellence, l'arme du com- 
bat à distance, en une arme de main redoutable surtout dans la 
lutte corps à corps, dans ce combat à la baïonnette que la légende 
française a rendu fameux et qui est cependant si rare que des offi- 
ciers vieillis dans la guerre ne l'ont jamais vu. 

Cette courte digression technique sur l'armement de l'infanterie 
n'a pas d'autre but que de compléter la justification du vœu que 
j'émets ici : l'épée sera rendue aux officiers des troupes à pied. 
Tous les sous-officiers la porteront, et le port de l'épée sera la li- 
gne de démarcation spéciale et caractéristique qui séparera désor- 
mais leur rôle dans l'armée du rôle des hommes de troupes (capo- 
raux et soldats) (2). J'insiste expressément sur cette proposition, qui 
n'est pas importante seulement au point de vue particulier où je 
me suis placé jusqu'ici. Elle l'est sous un autre rapport qui n'a pas 
été, que je sache, encore étudié et qui méritait de l'être : que 
pour les exercices de la paix, ceux qui ont pour objet l'instruction 
dont les sous-officiers sont chargés et les manœuvres où ils ont les 
fonctions de guides déterminant les alignemens, les sous-officiers 
des troupes à pied portent par exception le fusil, rien de plus na- 
turel et de plus nécessaire. Mais qu'à la guerre, dans le combat 

(1) Elle vient d'être remplacée à son tour par une baïonnette beaucoup plus légère 
et plus maniable, à laquelle par malheur on a conservé le fourreau métallique. 

(2) Les sous-officiers de l'arme du génie, si dignement fidèle aux bonnes traditions 
militaires, l'ont conservée. Si on leur retirait l'épée, on ne trouverait plus de sous- 
officiers pour ce corps d'élite. 



LA QUESTION DES SOUS-OFFICIERS, 209 

moderne éparpillé où ils ont aujourd'hui, je l'ai dit, au milieu des 
tirailleurs, un rôle capital de direction et d'encouragement, ils 
aient V impedimentum du fusil et tiraillent eux-mêmes, c'est un 
contre-sens militaire qui s'ajoute à beaucoup d'autres que le temps 
et l'expérience révéleront dans la nouvelle organisation de l'armée. 
Les sous-officiers commandent là, dans une crise redoutable, sous 
le feu le plus vif, le plus rapproché, le plus assourdissant, un petit 
groupe d'hommes qui combattent à la portée de leurs yeux et de 
leurs voix. Par des efforts incessans d'activité, ils vont de l'un à 
l'autre, dii'igeant leur feu, leur montrant les abris (troncs d'ar- 
bres, fossés, monticules, etc,) oii ils peuvent trouver la sécurité 
relative à laquelle ils devront la faculté de réflexion qui leur per- 
mettra d'ajuster (1). En un mot, — un mot de soldat, — ils embus- 
quent leurs hommes. Et quand l'heure est venue de marcher en 
avant, ou à droite, ou à gauche, il faut arracher les tirailleurs à ces 
abris, entreprise qui n'est pas aussi simple qu'on croit et qui exige 
de la part du cadre un redoublement d'énergie. 

Voilà l'esquisse, à grands traits, du combat d'à présent. Et les 
hommes qui ont la mission de le conduire y entreraient par l'ac- 
tion personnelle! Ils s'embusqueraient eux aussi, chargeant leurs 
armes, faisant le coup de feu, abandonnant enfm l'eflort de direc- 
tion pour l'effort d'exécution ! Je crois avoir démontré que les 
sous-officiers, à la guerre, ne doivent pas plus que les officiers 
être armés du fusil. L'épée avec le revolver, voilà les en-cas dont 
ils doivent être pourvus, à titre d'armes exclusivement destinées à 
la défense personnelle. 

Je n'irai pas plus loin dans cette discussion. J'affirme de nou- 
veau que ces questions d'organisation intérieure (logement, régime 
de table, habillement, armement) ont aux yeux de nos jeunes sous- 
officiers une importance égale, peut-être supérieure, aux droits 
d'état dont, avec plus de zèle patriotique que d'expérience compé- 
tente, on voudrait les doter. Ils ne cesseront d'être des hommes de 
troupe^ dénomination sous laquelle la tradition française les confond 
avec les caporaux, les brigadiers et les soldats, leur individualité ne 
sera reconnue dans le régiment et ils n'y croiront eux-mêmes, 
que lorsque les modestes, mais nécessaires et enviés privilèges 
que j'ai énumérés dans cette deuxième partie, leur seront acquis. 

En considérant l'ensemble des propositions que j'ai faites pour 
résoudre la question des sous-officiers, on voit que je l'ai d'abord. 

(1) Sous le feu meurtrier des premières lignes, les tirailleurs, exposés en plein 
eorps, sont agités par des émotions qui leur permettent rarement d'ajuster. Ils tirent 
devant eux, à coups perdus, quelques-uns si précipitamment qu'ils ne prennent pas 
le temps d'épauler la nouvelle arme, qui a peu de recul. 

TOME XXV, — 1878. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

envisagée du point de vue de bon sens et d'expérience pratique où 
se place l'écrivain militaire allemand qui dit avec autant de jus- 
tesse que de rudesse : a Vous voulez de bons cadres? La main à la 
poche! )) Mais je ne me suis pas borné à recommander ce moyen, 
qui sert efficacement, dans tous les temps et dans tous les pays, 
toutes les institutions; j'ai vivement recommandé un moyen com- 
plémentaire que je crois particulièrement puissant en France, et 
j'ai dit : Vous voulez de bons cadres? Élevez -les à la hauteur 
d'une institution. Sachez y intéresser l'opinion et y associer V effort 
public. Surtout grandissez vos sous-officiers devant le pays, devant 
l'armée et devant eux-mêmes. 



La publication, sous la forme d'une monographie, de cette étude 
extraite d'un travail inédit beaucoup plus étendu sur les institu- 
tions militaires en général, sur l'armée française en particulier, m'a 
paru opportune, — à titre de document à consulter, — au moment 
où le gouvernement et le parlement vont résoudre le problème si 
considérable et si longtemps ajourné de la constitution des cadres. 
Je n'ai traité que la question des sous- officiers, qui va être le 
thème isolé de la discussion des pouvoirs publics ; mais assurément, 
ils ne perdront pas de vue que, si fonder l'existence des cadres ré- 
gimentaires suffit pour en faire un organisme d'armée, il faut beau- 
coup plus pour en faire une institution militaire. 

Pour en faire une institution, il faut leur assurer la solidité et la 
durée par la création, largement conçue, de pépinières destinées à 
les pourvoir incessamment de sujets préparés d'abord par l'éduca- 
tion primaire militaire, ensuite par l'éducation spéciale. C'est l'ob- 
jet des écoles d'enfans de troupe (pour les fils des sous-officiersi 
des soldats, des douaniers, des forestiers, etc.,) et des écoles de 
sous-officiers, établissemens d'éducation militaire qui se font suite 
les uns aux autres et se complètent ceux-là par ceux-ci. Ils seront 
pour les familles militaires pauvres, dont l'existence est disputée, 
un inappréciable moyen d'assistance, et ils multiplieront ces fa- 
milles, les seules où la vocation des armes, de plus en plus effacée 
dans le pays, puisse rester à l'état de tradition héréditaire. Ces 
grands centres de préparation pour la jeunesse militaire sont créés 
et déjà en plein exercice chez quelques puissances militaires de 
l'Europe. Ils seront dans l'avenir à l'encadrement des années ce que 
la semence est à la récolte. 



UNE 



CORRESPONDANCE INÉDITE 

DE FRÉDÉRIC RASTIAT 



Après la mort de Bastiat, on publia un demi-volume de sa corres- 
pondance. D'autres lettres, encore inédites, qu'on a bien voulu nous 
communiquer, ajoutent quelques traits à cette figure intéressante et 
originale. Ce sont des lettres intimes, écrites d'une plume rapide, con- 
fiante et facile. L'amitié est un talent; pour qu'elle atteigne à la per- 
fection, pour qu'elle soit dans la vie une garantie de bonheur, il faut 
que le cœur et l'esprit s'entr'aident, et trop souvent l'esprit est l'en- 
nemi du cœur. Bastiat était un virtuose dans l'art difficile et savant de 
l'amitié. Cet homme de polémique, ardent à l'attaque, terrible dans la 
riposte, cet écrivain de combat, dont les pamphlets sont des chefs- 
d'œuvre, était né pour la douceur des longs attachemens qui acquièrent 
en vieillissant tout leur bouquet. Aussi les excellens amis qu'il méritait 
d'avoir ne lui firent-ils jamais défaut; ils ont jusqu'à la fin encouragé 
ses espérances, conseillé ses incertitudes, adouci ses tristesses. Dans 
une des lettres que nous avons sous les yeux, il dit, parlant de lui- 
même : « Les organisations un peu éthériques ont le malheur d'être 
fort sensibles aux contrariétés et aux déceptions; mais combien elles le 
sont aussi aux joies inattendues qui leur arrivent! » L'auteur des So- 
phismes et des Harmonies économiques était doué d'une sensibilité viye 
et délicate, il y avait un peu d'éther dans son organisation, et il éprou- 
vait le besoin de causer avec ceux qu'il aimait de ses déceptions et de 
ses joies, de leur raconter tout ce qui se passait dans son esprit et dans 
ses nerfs. Il s'en acquittait à merveille; il avait l'abandon, la grâce, 
le charme ; il avait su conserver à Paris la qualité qui s'y perd le plus 
facilement, ce je ne sais quoi qu'on appelle la fraîcheur. Les ormeaux 
à petites feuilles et les vernis du Japon qui décorent nos boulevards ont 



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leur mérite; mais, passé le milieu de mai, qui oserait parler de leur 
fraîcheur? Les moineaux francs, les pierrots, font semblant d'y croire; 
jamais fauvette, jamais rossignol ne s'y est trompé. 

Né près des bords de l'Ado^r, ce juge de paix, enraciné dans son 
village, atteignit l'âge de quarante-cinq ans sans avoir vu la capitale. 
Il eut peine à s'arracher à sa solitude pour se fixer dans « cette Baby- 
lone, qui l'attirait, l'effrayait, l'épuisait et devait le tuer en moins de 
quatre années. » Il y resta toujours provincial, joignant à l'atticisme le 
plus délié une sorte de bonhomie landaise, plus sujette à l'étonnement 
qu'à l'admiration. On nous le dépeint nouvellement débarqué des 
grandes Landes, se présentant pour la première fois rue Boursault, 
chez M. Horace Say. Sa tournure un peu exotique, son costume pitto- 
resque et bariolé, la coupe de ses vêtemens, oîi se trahissaient les ci- 
seaux et la fantaisie d'un artiste de Mugron, attiraient les regards. 
{( Sur des mains gantées de filoselle noire se jouaient de longues man- 
chettes blanches; un col de chemise aux pointes menaçantes renfermait 
la moitié de son visage; un petit chapeau, de grands cheveux, tout cet 
ensemble eût paru burlesque, si la physionomie malicieuse du nou- 
veau venu, son regard lumineux et le charme de sa parole n'avaient 
fait vite oublier le reste. » L'habitant des Landes n'avait pas prêté un 
serment d'éternelle fidélité à ses gants de filoselle et aux pointes me- 
naçantes de son col; mais il garda toujours un goût de terroir, sa sa- 
veur native, sa droiture rebelle aux compromis, une certaine raideur 
d'épaules, une indépendance d'esprit et de caractère qui causait quel- 
que dépit aux ministres du temps et fit dire un jour au Limousin Léon 
Faucher, avec un superbe haussement d'épaules : — Que peut-il venir 
de bon des grandes Landes? — Le Paris officiel, le Paris où tout le 
monde se ressemble, le Paris des liaisons éphémères et des oublis fa- 
ciles, le Paris des poignées de main qui promettent tout et des sourires 
qui n'engagent à rien, fut toujours pour lui une terre étrangère; il 
ne pouvait s'accoutumer « aux rapports sociaux purement mondains, à 
l'indifférence aimable cachée sous les formes banales d'une extrême 
politesse. » Heureusement il avait ses grandes et ses petites entrées 
dans deux de ces maisons où l'on s'entend à mettre les esprits à l'aise 
et les âmes au large; il en devint l'hôte assidu, il s'y sentait comme 
chez lui. Là il pouvait aimer ses amis comme on les aime à Mugron, 
et son premier soin à son réveil était de s'informer des santés qui lui 
étaient chères: «Madame, permettez-moi de faire demander comment 
vous vous portez. A Mugron, dès neuf heures du matin, nous savions 
des nouvelles de tous nos amis. » Vous entendez, dès neuf heures du 
matin I Ah ! que les grandes Landes sont loin de Paris ! 

Bastiat retournait volontiers dans son pays natal; il était heureux de 
s'y retrouver, de s'y reposer, de s'y détendre ; il était de ces hommes 
qui aiment à s'asseoir pour laisser mieux courir leur pensée. Il revoyait 



UNE CORRESPONDANCE DE FREDERIC BASTIAT. 213 

d'un œil charmé le clocher de son village, l'unique rue déserte de 
Mugron, des murailles enfumées, « des maisons aux appartemens im- 
menses, qui n'ont de meubles que les souvenirs, » et de longues ave- 
nues de vieux chênes. « Vraiment , madame , je voudrais que vous 
pussiez voir derrière le rideau ces scènes de la vie de province. Le 
matin, nous nous promenons dans ma chambre, Félix et moi, lisant 
quelques pages de M"* de Staël ou un psaume de David; à la nuit 
tombante, je vais chercher au cimetière une tombe, mon pied la sait, 
la voilà ! Le soir, quatre heures de tête-à-tête avec ma bonne tante. 
Pendant que je suis enfoncé dans mon Shakspeare, elle parle avec l'a- 
nimation la plus sincère, ayant la complaisance de faire les demandes 
et les réponses. Mais voici que la femme de chambre, qui se doute que 
les heures sont longues, se croit obligée de les varier; elle survient 
et nous raconte ses tribulations électorales. La pauvre fille a fait de 
la propagande pour moi... Enfin l'heure du souper arrive; chiens et 
chats font irruption dans la salle, escortant la garbure. Ma tante entre 
en fureur. — Maudites bêtes, s'écrie-t-elle ; voyez comme elles s'en- 
hardissent dès que monsieur arrive. — Pauvre tante! cette grande co- 
lère n'est qu'une ruse de sa tendresse ; traduisez : voyez comme Fré- 
déric est bon. » Fort bien ; mais on n'a pas habité impunément Paris, 
cette ville qu'on maudit, qu'on adore, d'où l'on s'échappe avec joie 
comme d'une prison, mais en l'emportant dans son cœur. Bastiat ne 
tardait pas à regretter sa galère et son boulet ; Babylone lui manquait. 
Vivre à Mugron et y jouir de Paris, vivre à Paris et s'y sentir aussi libre 
qu'à Mugron, posséder Laïs sans être possédé par elle, ce grand creu- 
seur de problèmes n'est jamais parvenu à résoudre celui-là. 

Le genre épistolaire est bien malade, on prétend même qu'il s'en va. 
Une femme d'esprit qui a été longtemps en correspondance avec beau- 
coup d'hommes distingués de notre époque se plaignait à nous qu'elle 
avait vu leurs lettres décroître d'année en année ; elle s'en prenait au 
télégraphe. La dépêche a tué la lettre et a fait inventer la carte pos- 
tale à l'usage des hommes qui ont encore du style. La femme dont 
nous parlons se plaignait aussi que, depuis l'avènement du télégraphe 
les mœurs de l'amitié ont changé. Que sera-ce quand le téléphone, 
fonctionnera d'un bout de l'Europe à l'autre? «Nous aimons nos amis 
autant qu'autrefois, disait-elle; mais aujourd'hui on s'aime en gros, 
autrefois on s'aimait en détail. » Bastiat était un homme des temps anté- 
télégraphiques; il aimait ses amis dans le plus grand détail. Il n'é- 
tait pas content, s'ils ne lui disaient : « A telle heure j'étais là, telle 
chose m'avint. » Il avait toutes les petites curiosités du cœur, il était 
tourmenté de cette douce inquiétude qui est l'âme du commerce épis- 
tolaire. « Si je parviens, comme je l'espère, à arriver à Paris samedi, 
je prendrai la liberté d'aller dimanche à la Jonchère; n'y trouverai-je 
rien de changé? M"* Louise sera-t-elle en pleine possession de sa santé 



21 A REVUE DES DEUX MONDES. * 

et de sa voix? C'est une bien douce, mais bien impérieuse habitude 
que celle d'être informé jour par jour de ce qui intéresse; elle rend 
pénible la plus courte absence. » 

Il est vrai qu'elle était charmante, M"« Louise , et bien digne d'oc- 
cuper d'elle un homme supérieur. Ses lettres témoignaient de sa malice 
et de sa bonté; elle avait une âme « qui ne demandait qu'à s'épanouir 
au bonheur, qui se mettait à l'unisson de tout ce qui est beau, gra- 
cieux, aimable, qui avait de l'affinité avec tout ce qu'il y a d'harmo- 
nieux dans la lumière, les couleurs, les sons, la vie. » Elle était musi- 
cienne, elle possédait une voix admirable, et Bastiat aimait mieux « une 
romance chantée par elle qu'un concert tout entier renforcé de voca- 
lises et de tours de force. » — « Quand votre enfant chante, tous les 
cœurs sont attentifs, toutes les haleines suspendues, d'où je conclus que 
c'est la vraie musique... Une note ou plutôt un cri de l'âme que j'ai 
entendu samedi a fait avec moi deux cents lieues; il vibre encore dans 
mon oreille, pour ne pas dire plus... Pauvre chère enfant, je crois bien 
avoir deviné la pensée dont elle a empreint le triste chant de Pergo- 
lèse; cette voix touchante, dont les derniers accens semblaient se 
perdre dans une larme, ne disait-elle pas adieu aux illusions du jeune 
âge, aux beaux rêves d'une félicité idéale? Oui, il semblait que votre 
chère Louise se sentait amenée par les circonstances à cette limite fa- 
tale et solennelle qui sépare la région des songes du monde de la réa- 
lité. Puisse la vie réelle lui apporter au moins un bonheur calme, so- 
lide, quoique un peu grave; pour cela, que faut-il? un bon cœur et du 
bon sens dans celui qui sera chargé de ses destinées. » Hélas! ses des- 
tinées furent bien courtes, et, comme s'il en avait eu le pressentiment, 
Bastiat était plein d'une anxieuse et paternelle sollicitude pour celle 
qu'on appelait Louisette. Lui écrivant de Lyon, il lui recommandait de 
se défier des fraîcheurs de l'automne, de ne pas chanter trop long- 
temps avec les fenêtres ouvertes, «de redouter les retours de Chatou 
à onze heures de la nuit.» Par la même occasion, il lui raconte qu'allant 
de Paris à Tonnerre , il a tenu ses yeux fixés « sur un nuage probable- 
ment visible à la Jonchère. » — « Je me rappelai que vous étiez peu 
satisfaite des paroles qu'on a mises à la jolie mélodie de Félicien Da- 
vid; j'en adressai d'autres à mon nuage. » Les temps sont bien chan- 
gés. Il se peut qu'il y ait encore quelque part une jeune fille char- 
mante et musicienne, qui soit en correspondance réglée avec un 
Bastiat; mais assurément les Louisettes d'aujourd'hui ne rêvent plus à 
la félicité idéale en chantant du Pergolèse; elles tiennent davantage au 
positif, leurs songes courent plus près de terre ; elles les mènent au 
bois, elles les en ramènent, et quand ils ont fait le tour du lac, ils sont 
au bout de leur voyage; l'oiseau ne s'envolera pas, on a eu soin de lui 
rogner les ailes. A la vérité, certaines jeunesses de ce temps se pi- 
quent d'avoir l'imagination exaltée; elles s'écrient : — De deux choses 



UNE CORRESPONDANCE DE FREDERIC BASTIAT. 215 

Tune, ou un mari avec deux cent mille livres de rente, ou le couvent! 
— et ne trouvant pas Fhomme ni les rentes, elles épousent une grille; 
voilà le dernier mot du romantisme contemporain. Quant aux écono- 
mistes, en est-il un seul capable de confesser à M^'« Louise que, le 
cœur plein d'elle , il a employé une grande heure à causer avec un 
nuage? Les nuages sont terriblement passés de mode, il n'est plus per- 
mis de leur adresser des harangues sans avoir l'air de se moquer 
d'eux et de soi-même. L'esprit romanesque est mort; on ne s'avise 
plus de coudre un peu de roman aux sentimens honnêtes. Ne semble- 
t-il pas que ces lettres de Bastiat aient été écrites il y a cent ans? Ce 
Landais s'en tenait au vieux jeu; mais c'est une question de savoir si, 
en définitive, le vieux jeu ne valait pas le nouveau. 

Chamfort disait : « J'avais deux amis, et je me suis brouillé avec le 
premier parce qu'il ne m'avait jamais parlé de moi, avec le second 
parce qu'il ne m'avait jamais parlé de lui. » Bastiat savait entrer dans 
les affaires des autres, et il savait aussi leur parler de lui ; c'est pour 
cela qu'il écrivait bien les lettres. Savoir parler de soi sans en fatiguer 
son prochain est un don rare; le moi devient facilement odieux; c'est une 
vérité que tout le monde ne comprend pas. Bastiat, l'homme de Mu- 
gron, n'a jamais appartenu à la clique des penseurs et des politiques qui 
aspirent à la dignité pontificale. Les pontifes sont des hommes à part, 
et ils se drapent toujours, même dans le tête-à-tête ; ils ont le geste 
immense et solennel ; ils sont persuadés qu'à toute heure l'univers a 
les yeux braqués^ sur eux, et quand ils causent avec leur valet de 
chambre, ils causent encore avec l'univers; ils se flattent de porter à 
leur front l'auguste lueur de Vidée, et cela est vrai, si on entend par là 
ridée prodigieuse qu'ils se font d'eux-mêmes. L'homme de Mugron 
n'était ni un pontife ni un homme immense; il ne battait pas le tam- 
bour pour attirer la foule dans sa baraque, il n'avait ni baraque ni 
tambour. Quand il parlait de lui, c'était avec grâce et avec un fin sou- 
rire, à quoi on reconnaissait qu'il n'était pas né pour le métier d'au- 
gure, car s'il est vrai que du temps de Cicéron les augures souriaient 
quelquefois, aujourd'hui ils tiennent toujours leur sérieux; impossible 
de les démonter. Certes Bastiat n'ignorait pas ce qu'il valait; mais, 
par une faveur particulière du ciel et peut-être par la vertu de l'air 
qu'on respire sur les bords de l'Adour, cet écrivain de grand mérite 
était exempt de toute fatuité. « Sans doute, comme à André Ghé- 
nier, comme à tous les auteurs, écrivait-il, il me semble que /ai quel- 
que chose là; mais cette bouffée d'orgueil ne dure guère. Que j'envoie 
à la postérité deux volumes ou un seul, la marche des affaires hu- 
maines n'en sera pas changée. » Et il écrivait encore, se sentant déjà 
gravement malade : « Autrefois j'aimais la solitude ; je savais la peu- 
pler de lectures, de travaux capricieux, de rêves politiques, avec inter- 
mèdes de violoncelle ; momentanément tous ces vieux amis me délais- 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

sent, même cette fidèle compagne de l'isolement, la méditation. Ce 
n'est pas que ma pensée sommeille, elle n'a jamais été si active; à 
chaque instant elle saisit de nouvelles harmonies, et il semble que le 
livre de l'humanité s'ouvre devant elle ; mais c'est un tourment de 
plus, puisque je ne puis continuer à transcrire les pages de ce livre 
intérieur sur un livre plus palpable, édité par Guillaumin, Je chasse 
donc ces chers fantômes, et comme ce tambour-major grognard qui di- 
sait : « Je donne ma démission; que le gouvernement s'arrange comme 
il pourra! » moi aussi, je donne ma démission d'économiste, et que 
la postérité s'en tire comme elle pourra! » Cette cruelle maladie dont 
il sentait déjà les atteintes et qui devait l'emporter dans toute la force 
et la maturité du talent, sans lui permettre d'achever son plus beau 
livre, ne lui laissa bientôt plus de relâche; il en constatait de jour en 
jour les funestes progrès. Il dut s'arracher à ses travaux, à ses amis, 
partir pour l'Italie où la mort lui avait donné rendez-vous, et il s'é- 
criait en chemin : (( Oh! combien est profonde la fragilité humaine! 
Me voici le jouet d'un petit bouton naissant dans mon larynx; c'est lui 
qui me pousse du midi au nord et du nord au midi, c'est lui qui ploie 
mes genoux et vide ma tête. Bientôt je n'aurai plus de pensées et d'at- 
tention que pour lui, comme ces vieux infirmes qui remplissent toutes 
leurs conversations et toutes leurs lettres d'une seule idée ! » 

Bastiat se calomniait; la maladie pouvait bien lui ôter ses forces et 
sa gaîté, elle ne put se rendre maîtresse de ses pensées. Quelques 
minutes avant sa mort, on l'entendit murmurer : « Je suis heureux 
de ce que mon esprit m'appartient. » Pour ce penseur intrépide, ne 
plus penser, c'était ne plus être, et ce travailleur de l'esprit creusa 
jusqu'à la fin son sillon. Les doctrines qui lui étaient chères lui fai- 
saient oublier ses souffrances et la rapidité de sa destinée, et, ce qui 
est digne de remarque, jusqu'à la fin il demeura fidèle à son optimisme 
que ses adversaires traitaient de romanesque. Certaine école d'écono- 
mistes considère les lois qui régissent les sociétés humaines comme 
une dérivation des lois fatales et implacables qui gouvernent les étoiles 
et les cristaux ; ces économistes disent aux petits et aux infirmes, à 
ceux dont le sort est de souffrir et de se plaindre : « Les choses sont 
ainsi faites, et il ne faut pas se fâcher contre les choses; résignez-vous 
à votre néant. La grâce n'est donnée qu'aux élus, et il n'y a que peu 
d'élus parmi beaucoup d'appelés. Il en va de même du bonheur; il n'y 
en a pas pour tout le monde. Criez à l'injustice, si cela vous soulage ; 
la nature ne vous entend pas, elle est sourde et sans entrailles. Elle ne 
s'occupe que de la conservation des espèces et n'a aucun souci des in- 
dividus ; les forts se font une destinée, les faibles la subissent. » — A 
quoi les faibles répondent : Nous vous en croyons, et nous allons tâ- 
cher d'être un jour les plus forts; quand vous serez sous nos pieds, 
nous saurons vous prouver que nous avons retenu vos leçons. 



UNE CORRESPONDANCE DE FREDERIC BASTIAT. 217 

Bastiat ne pouvait se résigner à considérer les théories sociales 
comme un chapitre de l'histoire naturelle, ni admettre que l'humanité 
soit à jamais livrée à la brutalité des faits accomplis et aux insolences 
de la force. Quoiqu'il ait souvent raillé ce qu'il appelait « le démon du 
sentimentalisme, n il avait une chaude sympathie pour les classes 
souffrantes, une foi profonde dans l'amélioration progressive de leur 
sort. Le 14 septembre 1850, il écrivait dans une heure de mélancolie: 
« Si vous passez à Lyon, ne manquez pas de gravir Fourvières. C'est 
un horizon admirable d'oij l'on embrasse d'un coup d'oeil les Alpes, les 
Gévennes, les montagnes du Forez et celles de l'Auvergne. Quelle 
image du monde que Fourvières ! En bas, le travail et ses insurrec- 
tions; au milieu, des canons et des soldats; en haut, la religion avec 
ses tristes excroissances. N'est-ce pas l'histoire de l'humanité? » Mais il 
croyait fermement à un avenir meilleur, au progrès indéfini de la so- 
ciété, qui est perfectible, bien qu'elle soit condamnée à n'être jamais 
parfaite, malheur dont il prenait aisément son parti : il craignait que 
la perfection suprême ne s'ennuyât, n'ayant plus rien à chercher. Il ne 
faut pas dire trop de mal de l'optimisme. Que deviendrait le monde 
s'il ne rêvait plus? Que deviendrait l'homme sans les saintes obstina- 
tions de l'espérance? Tous ceux qui ont inventé ou perfectionné quelque 
chose ici-bas croyaient au mieux; toutes les grandes actions comme 
toutes les grandes pensées sont des défis jetés à l'immuable destin, à 
je ne sais quoi de sourd, d'immobile et de triste qui pèse sur nous. 
Sans doute, il est ridicule de se fâcher contre les choses ; mais il y a 
dans le regard de l'homme qui sait vouloir un mystère qui les étonne 
et les fait obéir. Nous respectons infiniment Çakya-Mouni; nous respec- 
tons un peu moins les modernes bouddhistes, bien buvans et bien 
mangeans, qui nous enseignent le désespoir. Le beau profit, si, per- 
suadé par leur éloquence, l'univers, se croisant les bras, n'avait plus 
d'autre occupation que de méditer sur les moyens de hâter sa fin. 

Croyant le monde perfectible, Bastiat n'avait garde de se plaindre 
que les socialistes s'occupassent de le perfectionner; il leur reprochait 
au contraire d'entendre le progrès à rebours , de vouloir ramener 
l'association humaine à ses formes rudimentaires et primitives. Il leur 
reprochait aussi de consulter leur raison moins que leurs rêves, d'ima- 
giner une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à 
leur chimère. Mais leur plus grand crime à ses yeux était de vouloir 
fonder leur société idéale sur la contrainte et d'emprisonner le genre 
humain dans une camisole de force. Il détestait la contrainte, il n'en 
voulait ni pour lui-même ni pour le genre humain. Il admettait qu'il y 
a un problème social, et il se fâchait contre les sceptiques qui refu- 
saient d'en convenir ou qui se permettaient d'en rire ; mais, partant 
de ce principe que tous les intérêts légitimes sont harmoniques, il es- 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

timait qu'il faut les laisser s'arranger, se débrouiller, transiger en- 
semble, sans prétendre s'en mêler, et que les gens qui prétendent 

s'en mêler gâtent tout. Il pensait que, s'il est utile de faire de bonnes 
lois, il est plus utile encore de supprimer toutes les lois inutiles ou 
pernicieuses, et qu'en somme, pour améliorer l'état social, il y a moins 
à faire qu'à défaire, que l'essentiel est de lever les interdictions, de 
détruire les murs de clôture et les barrières, qui tôt ou tard se chan- 
gent en barricades. « Laissons les hommes, disait-il, travailler, échan- 
ger, apprendre, s'asswîier, agir et réagir les uns sur les autres; c'est 
la condition de l'ordre, du progrès, du bien, du mieux à l'infini. Gomme 
la mécanique céleste, la mécanique sociale révèle la sagesse divine et 
raconte sa gloire ! » Il considérait comme le fléau de l'humanité et des 
bons musiciens les chefs d'orchestre qui abusent de leur bâton et bat- 
tent la mesure à contre-temps. Personne n'a cru plus passionnément 

que lui à la liberté et à ses bienfaits. Il était persuadé qu'elle répond 
à tous les besoins, qu'elle suffit à toutes les entreprises, qu'elle répare 
tous les dommages, qu'elle est le secret de tout le bien qui se fait 
dans le monde et de tout le mal qui ne s'y fait pas. Il avait la sainte 
horreur des règlemens, des prohibitions et de ceux qui en profitent, 
« de ces hommes de spoliation qui, au mépris des lois ou par l'inter- 
médiaire des lois, s'engraissent de la substance des peuples, vivent 
des erreurs qu'ils répandent, de l'ignorance qu'ils entretiennent, des 
entraves qu'ils imposent aux transactions, des guerres qu'ils allu- 
ment, » et il leur disait : « Vous faites perdre au travail plus de gerbes 
que vous ne lui arrachez d'épis. » Il disait aussi : « Quand nous remar- 
quons un défaut d'harmonie dans le monde, imputons ce malheur à 
un défaut de liberté, à une justice absente. » Il voyait poindre un âge 
nouveau où les hommes d'état n'auraient plus besoin d'étudier la 
science de la force et la science de la ruse, où la ruse et la force ne 
présideraient plus au gouvernement intérieur des sociétés ni aux rela- 
tions des peuples entre eux. Ses espérances allaient bien vite. Que 
penserait-il de l'état présent de l'Europe? Les événemens qui se sont 
accomplis depuis dix ans sont-ils propres à mettre en joie l'âme d'un 
philosophe? La force et la ruse ont-elles abdiqué? Le temps des grandes 
injustices et des grands mensonges est-il passé? Les arbitres de qui 
dépendent nos destinées ont-ils des cœurs de colombes et les mains 
nettes ? Il y avait jadis à Faënza un pauvre homme qui était en procès 
avec un riche voisin; il avait pour lui la raison, le bon droit, mais le 
riche voisin avait l'oreille des juges, et le pauvre homme perdit tout son 

patrimoine. Fou de chagrin, il se prit à courir les rues, allant d'église 
en église et faisant partout sonner les cloches. Les passans étonnés 
s'arrêtaient, disant : « Qui donc est mort? » Et le pauvre homme leur 
répondait : « C'est la justice qui est morte, priez pour son âme, la ra- 



UNE CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC BASTIAT. 219 

gione e morta, per V anima délia ragione cKh morta ! n L'homme de 
Faënza se trompait; la justice ne peut pas mourir, elle est d'essence 
immortelle. La justice est pareille à ces dieux d'Homère qui, s'avisant 
de quitter le ciel pour la terre, recevaient de sanglantes blessures 
dans la mêlée des batailles humaines. Les dieux blessés se taisent et 
se vengent. Le malheur est que l'histoire est infiniment patiente, et 
que nous sommes impatiens; elle compte par siècles, et nous avons 
bientôt fait de compter nos jours. 

Les lettres de Bastiat qui nous occupent ont toutes été écrites entre 
I8/18 et 1850. Après avoir siégé à la constituante, il fut nommé une 
seconde fois représentant du département des Landes, et il prit une 
part active aux travaux de l'assemblée législative. Les débats auxquels 
il assistait lui inspiraient de mélancoliques réflexions : « La discussion 
sur le socialisme a été très belle, Charles Dupin fort au-dessus de ce 
qu'on pouvait attendre, Dufaure admirable, la montagne violente, in- 
sensée, ignorante. Quelle triste aliène que cette chambre ! Combien 
elle est au-dessous, pour les intentions, de la constituante ! Alors l'im- 
mense majorité avait la passion du bien; à présent chacun ne rêve 
que révolution, et l'on n'est retenu que par le choix. » Bastiat con- 
servait au milieu de ces luttes orageuses l'indépendance de son ju- 
gement et de son vote. Cœur chaud, mais esprit libre, il ne voulait 
être ni le prisonnier d'un parti ni le complice des ambitieux qui font 
servir à leur fortune les convictions des autres, et il se tenait en garde 
contre les calculs des habiles et contre les exagérations de la haine. Il 
disait tour à tour leur fait aux socialistes et à la bourgeoisie. S'il re- 
prochait au peuple de se livrer aveuglément aux sophistes, aux dé- 
çlamateurs de bas étage, aux fous rusés ou candides qui abusaient de 
sa crédulité, il remontrait à la bourgeoisie qu'elle avait aussi ses dé- 
fauts, ses ignorances et ses meneurs dont elle était la dupe : a La 
bourgeoisie a gouverné ce pays; comment s'est-elle conduite? Le pe- 
tit nombre a fait le mal, le grand nombre l'a laissé faire, non sans en 
profiter à l'occasion. » 

Il demandait aux classes dirigeantes d'élargir leur esprit et leur 
cœur, d'étudier le peuple, de ne pas répondre à ses doléances par de 
hautains refus et par le mot du riche : Qui se permet d'avoir faim 
quand j'ai dîné? « Il n'est pas de besoin plus impérieux chez l'homme, 
écrivait-il trois mois avant sa mort, que celui de la confiance dans un 
avenir qui offre quelque fixité. Ce qui trouble les ouvriers, ce n'est 
pas tant la modicité des salaires que leur incertitude, et si les hommes 
qui sont arrivés à la fortune voulaient faire un retour sur eux-mêmes, 
en voyant avec quelle ardeur ils aiment la sécurité, ils auraient peut- 
être un peu plus d'indulgence pour les classes qui ont toujours, pour 
une cause ou pour une autre, le chômage en perspective. » 11 se plai- 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

gnait enfin que tout en prêchant aux petits la justice, l'égalité devant 
le droit commun, et en leur représentant que la société n'est pas 
chargée de les nourrir, les heureux de ce monde demandent à l'état 
pour eux-mêmes des privilèges, des exemptions et des monopoles. 
<c II est déplorable, lisons-nous dans une de ses lettres, que les classes 
qui font la loi ne veuillent pas être justes quoi qu'il en coûte ; car 
alors chaque classe veut faire la loi. Fabricant, agriculteur, armateur, 
père de famille, contribuable, artiste, ouvrier, chacun est socialiste 
pour lui-même et sollicite une part d'injustice... Tant qu'on regardera 
ainsi l'état comme une source de faveurs, notre histoire ne présentera 
que deux phases : les temps de luttes à qui s'emparera de l'état, et 
les temps de trêve qui seront le règne éphémère d'une oppression 
triomphante, présage d'une lutte nouvelle. » 

A certains égards la situation n'est plus la même. Depuis le temps 
où écrivait Bastiat, tout le monde a fait ses réflexions. Le socialisme a 
opéré un mouvement de retraite, et s'il n'a pas abjuré ses espérances, 
il a modifié son programme. Les systèmes qu'a si vivement combattus 
l'auteur des Sophismes économiques ont disparu de la scène; qui se sou- 
cie encore de l'utopie de Cabct et des phalanges de Fourrier? Mais il 
y a plus d'une espèce d'utopistes, et les têtes à chimères ne sont pas 
toutes dans le camp des novateurs. Ceux qui prétendent ressusciter le 
passé ou appliquer à une démocratie les vieux moyens de gouverne- 
ment sont des rêveurs comme ceux qui prêchent Van-archie, avec ou 
sans tiret, et c'est ainsi qu'en jugeait Bastiat. La république de /j8 
avait pour son malheur des ennemis très dangereux et des amis très 
compromettans. Il est difficile de décider si ses ennemis lui ont fait 
plus de mal que ses amis; qui dira si tel malade est mort de sa ma- 
ladie ou de son médecin? Bastiat condamnait également l'impertur- 
bable confiance des républicains de droit divin et les entreprises d'un 
royalisme impénitent; il se défiait des coteries autant que des clubs. 

En politique, il professait un scepticisme tranquille et bienveillant. 
« Tenant très peu et croyant encore moins aux formes politiques, di- 
sait-il, irai-je consumer mes efforts et déclamer contre la république 
ou la monarchie? » Il avait étudié l'histoire, et l'histoire est tout à la 
fois une école de scepticisme et de foi, de croyance et de doute; elle 
nous dégrise de tous les dogmes, mais elle nous enseigne qu'il y a des 
vérités nécessaires, lesquelles se vengent des hommes d'état qui les 
méconnaissent, et qu'il est des règles de conduite supérieures à tous 
les systèmes. L'histoire avait appris à Bastiat que la liberté comme la 
tyrannie, la tyrannie comme la liberté peuvent revêtir bien des formes, 
et que la différence n'est pas grande entre un despote couronné et un 
tyran coiffé d'un bonnet rouge. Elle lui avait appris aussi qu'en ma- 
tière de gouvernement, les préférences des hommes sont peu de chose, 



UNE CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC BASTIAT. 221 

qu'il faut savoir sacrifier ses théories à 1 évidence des faits et à la lo- 
gique des événeraens. Il accordait à Bonald et à Joseph de Maistre 
qu'on ne fait pas les constitutions, qu'elles se font, qu'elles ne sont 
point un ouvrage d'esprit comme une ode ou une tragédie, qu'on ne 
fabrique pas une république par décret ni des républicains sur com- 
mande, que le monde n'est pas livré au hasard des inventions, à la 
fantaisie des inventeurs, que l'abus de l'écritoire, le règne du papier 
ne font pas le bonheur des peuples. Enfin Bastiat était avant tout un 
économiste libéral, et il donnait à sa chère économie politique le pas 
sur tout le reste. Ayant fait au mois de juin 1849 une excursion en 
Belgique, il prétendait avoir passé d'une république dans une monar- 
chie, être revenu d'une monarchie dans une république sans s'être 
aperçu de la transition : « Le dernier mot que j'ai entendu de l'autre 
côté de la frontière est justement le même qu'on m'a adressé de celui- 
ci : votre passeport! Hélas! je n'en avais pas. » Bastiat préférait une 
monarchie libre-échangiste aux républiques qui ont la manie des rè- 
glemens, des mesures prohibitives, des minuties de bureaux et des 
gros tarifs; il estimait qu'abolir les passeports est une opération plus 
nécessaire et plus urgente qu'abolir les rois. 

Mais il estimait aussi que, dans les pays où la force des choses a aboli 
les rois, on a tort de perdre son temps à les regretter et ses peines à 
les faire remonter sur leur trône, qu'il est mieux d'apprendre à s'en 
passer et de se mettre dans la tête qu'un roi ou un empereur n'est pas 
un article de première nécessité. Il avait l'esprit trop ouvert pour ne 
pas s'accommoder aux événemens, pour condamner toute innovation 
comme une folle imprudence. Le monde a déjà fait bien des essais, 
mis à l'épreuve bien des institutions politiques; en est-il une seule 
qu'à ses débuts on n'ait traitée d'impossible? Impossible est le mot des 
femmes; elles goûtent peu les gouvernemens nouveaux, seul genre de 
nouveautés qui leur déplaise. « Après le dîner, je m'approche de la 
belle-sœur de M. D..., et, sachant qu'elle arrivait de Belgique, je lui 
demande si ce voyage lui avait été agréable. Voici sa réponse : — Mon- 
sieur, j'ai éprouvé l'indicible bonheur de ne voir la figure d'aucun ré- 
publicain, parce que je les déteste. — La conversation ne pouvait se 
soutenir longtemps sur ce texte; je m'adresse donc à sa voisine, qui se 
met à me parler des douces impressions que lui avait fait éprouver le 
royaUsme belge : — Quand le roi passe, disait-elle, tout est fête, cris 
de joie, devises, banderoles, rubans et lampions. — Je vois bien, ajou- 
tait Bastiat, que pour ne pas trop déplaire aux dames, il faut se hâter 
d'élire un roi. L'embarras est de savoir lequel, car nous en avons trois 
en perspective; qui l'emportera, après une guerre civile? » 

Le malheur d'une jeune république n'est pas seulement de déplaire 
aux femmes; il lui faut des chefs pour diriger ses premiers pas. Où les 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

prendra-t-elle? Si elle les cherche parmi ses amis, les républicains de 
la veille, à qui manque la pratique, elle ne recrutera qu'un personnel 
de gouvernement plein de bonnes intentions, mais novice au métier et 
peut-être maladroit. Si elle veut des ministres expérimentés, elle doit 
s'adresser aux serviteurs du régime déchu. Peut-elle leur confier sans 
péril le soin de son avenir? Lui est-il permis de compter sur leur 
bonne foi, sur leur dévoùment? Réussiront-ils à s'affranchir de leurs 
préjugés et de leurs regrets? Il se peut qu'instruits par les leçons de 
l'histoire, éclairés par l'événement, ils se réconcilient sans restriction 
et sans réserve avec le nouvel état de choses ; il se peut aussi qu'il 
n'en soit rien, le vieil Adam ne meurt pas en un jour. Comme nous le 
disait un vieux parlementaire espagnol, qui a beaucoup réfléchi sur les 
choses humaines, il faut être sincère pour profiter de l'expérience, et 
à l'âge de l'expérience la plupart des hommes ont perdu leur sincérité. 
Après avoir été administrée cahin-caha par ses amis, consciencieuse- 
ment malhabiles et maladroits avec délices, la république de ZjS était 
tombée dans les mains d'hommes d'expérience très peu sincères, qui 
conspiraient sa perte, et à la date du 15 juin 1850, Bastiat caractéri- 
sait cette triste aventure par quelques mots frappans, dignes de notre 
attention : « Il avait été convenu qu'on essaierait loyalement la forme 
républicaine, pour laquelle je n'ai, quant à moi, aucun engouement. 
Peut-être n'eût-elle pas résisté à l'expérience même loyale; alors elle 
serait tombée naturellement, sans secousse, de bon accord, sous le 
poids de l'opinion publique. Au lieu de cela on essaie de la renverser 
par l'intrigue, le mensonge, l'injustice, les frayeurs organisées, calcu- 
lées, le discrédit; on l'empêche de marcher, on lui impute ce qui n'est 
pas son fait, et on agit ainsi contrairement aux conventions, sans avoir, 
rien à mettre à la place. » 

Ne semble-t-il pas que ces lignes ont été écrites hier ou plutô t avant- 
hier? Et pourtant, si Bastiat revenait au monde, il retrouverait la 
France en meilleur point qu'il ne l'avait laissée. La république de 1870 
a eu des chances plus heureuses que celle de 18^8; aujourd'hui ses des- 
tinées sont aux mains d'hommes nouveaux, qui ont la ferme intention 
d'être sages, et d'hommes d'expérience, qui sont des hommes sincères 
et ne songent pas à s'en faire un mérite. Les républicains de raison 
sont le plus solide espoir de la France; n'oublions pas que le premier 
en date fut Bastiat; cela fait honneur à son bon sens, à sa lumineuse 
intelligence, à la droiture de son esprit, à la générosité de son patrio- 
tisme. M. Léon Faucher s'abusait; nous ne répéterons pas après lui : 
Que peut-il venir de bon des grandes Landes? 

G. Valbert. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 décembre 1877 

Saluons cette année expirante d'un souvenir qui n'est point exempt 
d'amertume, saluons l'année nouvelle d'un acte de confiance modeste 
comme notre fortune, d'un simple et patriotique souhait de paix inté- 
rieure! Certes les événemens qui se sont succédé auraient pu ne pas 
nous laisser cette liberté d'un jour paisible. Depuis quelques mois tout 
a été étrangement bouleversé dans notre pays. Cette année même qui 
finit n'a été qu'une longue crise ; elle avait commencé au lendemain 
d'une crise, elle s'achève au lendemain d'une autre crise bien plus 
grave, et si avant de disparaître elle n'a pas légué à la France un hé- 
ritage de convulsions et de perturbations nouvelles, c'est qu'au moment 
voulu, à l'heure décisive, le sentiment de la nécessité et du péril a pé- 
nétré, a prévalu partout. L'idée d'une lutte dont la paix publique devait 
fatalement être le prix a été la grande et salutaire inspiratrice. Les 
défis de la témérité aventureuse sont tombés d'eux-mêmes devant la 
réalité, les combinaisons de hasard se sont évanouies; les solutions 
impossibles, chimériques ou coupables, ont cédé la place à la seule 
solution naturelle et possible, celle qui devait remettre d'accord les 
pouvoirs publics, celle qui a été consacrée par la formation du nouveau 
ministère et par le message présidentiel du Ik décembre. C'est ce qui 
fait qu'à ce dernier souvenir encore pénible dont on peut accompagner 
un passé d'hier vient se mêler sans effort une confiance instinctive 
dans l'avenir de demain, dans ce récent dénoûment de nos crises, qui 
n'est après tout qu'une œuvre de raison, de patriotisme et de nécessité. 

Tout est bien qui finit bien, c'est la sagesse des nations qui l'a depuis 
longtemps déclaré. On peut même dire, avec un peu de bonne volonté, 
que cette année étrange finit plus heureusement qu'on ne pouvait l'es- 
pérer, et à beaucoup d'égards mieux qu'elle n'avait commencé. Lors- 
qu'il y a un an nous entrions dans une période nouvelle sous le coup 
d'une bourrasque parlementaire qui avait enlevé M. Dufaure à la pré- 
sidence du conseil et mis à sa place M. Jules Simon, la situation était 
loin d'être simple et claire. L'avènement de M. Jules Simon à la direc- 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

tion des affaires n'avait pas tranché toutes les difficultés. Il y avait 
dans la chambre des députés des velléités, des impatiences faites pour 
pendre la vie laborieuse à un ministère ; il y avait aussi sans doute 
dans d'autres pouvoirs, sinon des ambitions, du moins des illusions et- 
des arrière -pensées. On sentait partout l'équivoque dans le jeu des 
institutions; on semblait assister à une expérience à travers laquelle se 
dessinait un conflit inavoué entre des interprétations constitutionnelles, 
des prétentions, des responsabilités, des prérogatives toujours prêtes à 
se heurter, et c'est ce qui faisait du gouvernement une négociation 
perpétuelle menacée d'incessantes ruptures. Aujourd'hui le conflit a 
éclaté; depuis le 16 mai, il a parcouru toutes ses phases. Il a été porté 
devant le pays, et même après le vote du pays vainement soumis à la 
plus violente pression, même après la réunion de la chambre nouvelle 
sortie du scrutin du H octobre, il a persisté encore devant l'opinion 
étonnée, émue et profondément troublée. Il a été poussé jusqu'au bout, 
c'est-à-dire jusqu'au point où il ne pouvait aller plus loin sans devenir 
une collision meurtrière, irréparable, entre des pouvoirs que les insti- 
tutions ont créés pour s'entendre, non pour se faire la guerre. Qu'y 
avait-il dans ce conflit poussé à bout? Il y avait évidemment une dan- 
gereuse méprise du chef de l'état sur ses droits constitutionnels ; il y 
avait l'erreur d'un esprit sincère, abusé par les passions et les so- 
phismes des partis, entraîné dans une campagne désastreuse et conduit, 
sans le savoir, sans le vouloir, au seuil |d'un coup d'état contre la con- 
stitution, contre le parlement, contre le pays. 

C'est alors que par une inspiration de patriotisme, comme vient de 
le dire noblement le nouveau ministre de l'instruction publique, M. le 
maréchal de Mac-Mahon s'est arrêté simplement, courageusement, 
pour rentrer « dans la vérité parlementaire, dans la pratique assurée 
des institutions. » S'il a pu se faire illusion sur ce qu'on n'a cessé 
de lui représenter comme l'intérêt conservateur, et si cette confusion 
entretenue dans son esprit a été la cause première du 16 mai, il ne 
s'est plus trompé dès qu'il a vu où le conduisait la logique de cette 
triste crise poussée à outrance par des volontés passionnées. Il est resté 
avec le pays, avec le parlement, par la formation d'un ministère abso- 
lument constitutionnel, par le message du ih décembre, qui est comme 
l'expression et le gage d'une situation toute nouvelle. Et sait-on bien 
pourquoi l'opinion, après avoir été pendant quelques jours si violem- 
ment émue, a éprouvé tout à coup, du soir au lendemain, une sorte de 
soulagement et de tranquillité bienfaisante, pourquoi il y a eu partout 
comme un mouvement instinctif et spontané de confiance renaissante ? 
C'est qu'à tout prendre ce dénoûment, qui était devenu presque im- 
prévu qui est pourtant si naturel et si simple, n'est qu'une victoire de 
la loi, du bon sens, de la paix publique, un retour à la vie régulière. 

L'opinion s'est sentie délivrée du poids d'un inconnu redoutable. 



REVUE. — CHRONIQUE. 225 

d'un péril obscur et oppressif, en se retrouvant soudainement dans des 
conditions où toutes les difiBcultés ne sont point sans doute épuisées, 
mais où les institutions viennent de montrer leur efiQcacité et leur force. 
Il a fallu depuis six mois tous les déchaînemens des partis surexcités 
ou déçus pour rendre un instant si difficile, presque impossible , une 
solution qui a justement l'avantage de tout sauvegarder et de ne rien 
compromettre. Telle qu'elle est en effet, cette solution, elle est tout 
simplement la légalité régulièrement raffermie. Elle ne touche nulle- 
ment à la constitution, elle la consacre de nouveau, au contraire. M. le 
maréchal de Mac-Mahon a pu avoir à sacrifier quelques préférences ou 
quelques goûts personnels; il reste dans l'intégrité de sa position, dans 
son irresponsabilité, avec ses prérogatives et ses droits, qui ne sont 
point atteints. Président de la république, il n'a eu qu'à se replacer 
dans la république, avec son rôle de pouvoir respecté et paisible. Qu'a- 
vaient donc à lui offrir d'un autre côté ces habiles conseillers de résis- 
tance, qui l'ont entouré jusqu'au bout et dont la constitution était le 
moindre souci? Le premier acte eût été de percevoir arbitrairement 
les impôts, d'organiser à la surface de la nation un vaste réseau 
d'illégalités, d'engager par une dissolution nouvelle, si on avait pu 
l'arracher au sénat, une lutte corps à corps contre le pays, avec 
l'aide de l'état de siège et des moyens militaires de circonstance. C'est 
là ce qu'on appela une solution conservatrice, — et ce que M. le pré- 
sident de la république a fait en se rendant à un vote du pays, en se 
conformant aux plus simples règles du régime parlementaire, c'est ce 
que d'étranges conservateurs appellent une capitulation devant l'en- 
nemi, devant la révolution ! On se faisait de l'autorité du chef de l'état 
et de l'honneur d'un maréchal de France une telle idée qu'on ne crai- 
gnait pas de lui proposer comme un objet digne de son ambition une 
série d'attentats, un bouleversement de la France dont aurait profité au 
bout du compte qui aurait pu, le plus audacieux! M. le président de la 
république peut voir maintenant ce qu'on attendait de lui, ce qu'il pou- 
vait attendre à son tour de ces singuliers fonctionnaires dont quelques- 
uns, après avoir abusé de son nom, se croient permis de l'outrager, de 
lui parler de manquement à la foi jurée, parce qu'il n'a pas voulu être 
le violateur de toutes les lois. Si M. le maréchal de Mac-Mahon a 
éprouvé jusqu'au dernier moment des anxiétés d'esprit, s'il a eu quel- 
ques scrupules, il peut vraiment se consoler de se séparer d'une si bril- 
lante compagnie, d'avoir préféré s'en tenir à un dénoûment régulier 
qui rend la paix au pays par le respect des institutions, qui met fin 
correctement, loyalement, à ce grand trouble stérile du 16 mai. 

Le mérite de cette longue crise heureusement dénouée aujourd'hui, 
c'est d'avoir été une épreuve utile et de rester une lumière pour tout 
le monde, pour tous les partis, pour les vainqueurs comme pour les 

TOMB XXV. — 1878. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

vaincus, c'est d'avoir dégagé la situation de l'équivoque qui pesait il y 
a un an encore sur la nature des institutions, sur les rapports des pou- 
voirs, qui a rendu jusqu'à un certain point les 16 mai possibles. Elle a 
créé en quelque sorte un ordre nouveau, où, si on le veut, tout peut 
être simpliûé, où, la république n'étant plus en question, un gouver- 
nement régulier, sensé, sérieusement constitutionnel, peut remplir 
plus à l'aise tout son devoir libéral et conservateur. C'est là précisément 
le caractère et c'est à coup sûr la pensée du cabinet formé sous les 
auspices de M. Dufaure, de ce vieux serviteur public qui a eu la bonne 
fortune de se trouver au moment voulu l'homme le mieux fait pour ré- 
concilier les pouvoirs, pour représenter aux yeux du pays la légalité 
raffermie, la paix intérieure assurée. Tel qu'il est, avec M. de Marcère, 
M. Bardoux, M. Waddington, M. Léon Say, M. Teisserenc de Bort, M, le 
général Borel, sous la présidence de M. Dufaure, ce ministère est évi- 
demment l'œuvre des circonstances et de la situation. Il a été créé pour 
être au pouvoir la concentration vivante, l'expression modérée et sé- 
rieuse de toutes les nuances régulières d'une majorité attachée à la 
république. Le ministère, dans la pensée bien naturelle d'étendre son 
action parlementaire, a même tenu à se compléter par tout un en- 
semble de sous-secrétaires d'état choisis dans la chambre. Ainsi, auprès 
de M. Léon Say, aux finances, on a placé M. Cochery, qui a été plu- 
sieurs fois rapporteur du budget. Auprès de M. Bardoux, à l'instruction 
publique, est entré M. Jean Casimir-Perier, que son nom désigne aux 
affaires, qui a d'illustres traces à suivre. Le lieutenant de M. de Marcère 
au ministère de l'intérieur est un député de l'union républicaine, M. Le- 
père, que l'administration éclairera. M. le garde des sceaux, M. Dufaure 
lui-même, s'est attaché comme sous-secrétaire d'état M. Savary, un des 
jeunes constitutionnels qui n'ont point hésité à chercher dans une répu- 
blique conservatrice la garantie des libertés parlementaires et un abri 
contre les réactions césariennes. Jusqu'à quel point l'esprit qui a dicté 
tous ces choix répondra-t-il à la destination utile des sous-secrétaireries 
d'état, c'est une autre question. Il est évident que, pour le moment, 
c'est encore une combinaison toute parlementaire qui peut avoir une 
certaine incohérence, mais qui peut aussi par l'expérience prendre une 
cohésion sérieuse, devenir un élément de consistance et de force. 

L'essentiel maintenant pour le ministère créé et complété, c'est de 
vivre, de marcher, de montrer qu'avec la bonne volonté il a la résolu- 
tion, la vue ferme des choses et l'autorité. Il le peut d'autant plus aisé- 
ment qu'il a désormais une complète liberté d'action, qu'il est maître 
de ses mouvemens, de ses choix, de la direction qu'il croit utile d'im- 
primer à la politique et à l'administration du pays. Ce n'est pas M. le 
maréchal de Mac-Mahon qui paraît le gêner; le chef de l'état semble- 
rait plutôt, dit-on, se désintéresser un peu trop des affaires, et l'irres- 
ponsabilité constitutionnelle n'exclut point certainement pour lui le 



REVUE. — CIIROMQLE. 2-27 

droit d'avoir une opinion dans les délibérations du conseil. La question 
pour le cabinet est d'intéresser M. le président de la république lui- 
même au succès d'une entreprise oij il doit rester désormais l"hom,me du 
pays, non d"un parti. Que le ministère ne craigne donc pas d"agir avec 
une fermeté mesurée, avec suite, sans se hâter, mais sans s'arrêter, et 
en conciliant ce qui n'est pas inconciliable. A vrai dire, il s'est déjà mis 
à lœuwe par ses instructions, par ses circulaires. Il n'a point hésité à 
renouveler l'administration des départemens ; il a eu en même temps 
à pourvoir à quelques grandes fonctions publiques, et certes un de ses 
actes les plus heureux est celui par lequel il vient d'élever M. le procu- 
reur-général Petitjean à la première présidence de la cour des comptes, 
que la mort de M. de Rover a laissée vacante. M. Petitjean a été un des 
nôtres, il ne nous en voudrait pas de le revendiquer. Il a écrit à cette 
place même, dans un autre temps, il y a bien des années, et depuis, 
dans la longue carrière qu'il a parcourue à la cour des comptes, il est 
resté toujours l'homme des traditions parlementaires, de la haute et sé- 
vère rectitude qui fait l'honneur de ce grand corps gardien de la probité 
financière. La nomination du nouveau premier président de la cour des 
comptes a l'avantage d'être le prix de sérieux sei'vices, de répondre à 
toutes les convenances de hiérarchie et de rester dans l'esprit des insti- 
tutions. M. Petitjean est lui-même remplacé comme procureur-général par 
un sénateur républicain de Toulouse, M. Humbert, professeur de droit, 
jurisconsulte estimé. Rien de mieux; c'est la réalisation impartiale et 
intelligente de ces aimables et rassurantes paroles que M. le ministre 
de l'instruction publique prononçait récemment à son conseil-général 
de Clermont, qu'il prenait pour mot d'ordre : o Notre république par- 
lementaire est comme la France, généreuse et ouverte à tous; elle n'ex- 
clut aucune bonne volonté... Elle a pour but de pacifier et d'élever, 
d'apprendre le culte de la légalité, le respect des uns pour les autres. » 
Le gouvernement ne peut certes mieux faire que de s'inspirer fle ces 
paroles dans ses choix comme dans ses actes, procédant sans exclu- 
sion et sans complaisance de parti, prenant l'initiative des réparations 
nécessaires sans esprit de représaille et de réaction. C^est une politique 
digne de réussir, faite pour tenter des hommes qui se proposent de 
montrer à tous que, s'il y a une république désavouée par le sentiment 
national, il y a aussi une république libérale et protectrice qui peut 
devenir un régime sérieux et durable. 

Oui, sans doute, c'est ainsi. Le ministère est bien intentionné; il a 
fait la paix entre les pouvoirs, et cette paix a été scellée, avant la sé- 
paration récente et momentanée des chambres, par le vote de deux 
douzièmes provisoires, qui a délivré le pays de ce cauchemar d'un re- 
fus du budget. On nomme des préfets, des sous-préfets 't des juges de 
paix, on écrit des circulaires réparatrices, on tâche d'effacer un passé 
de combat! M. Bardoux offre le grand cordon de la Légion d'honneur 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

à M. Victor Hugo, qui n'a dit encore ni oui, ni non. Tout est pour le 
mieux! C'est l'histoire d'aujourd'hui : sera-ce l'histoire de demain, 
quand le ministère va se trouver devant les chambres, en présence de 
cette majorité républicaine assez nuancée , avec laquelle il faudra s'en- 
tendre en la dirigeant, en la contenant au besoin, en lui faisant sentir 
que l'opposition n'est pas le gouvernement? Voilà la question nou- 
velle ! Elle s'élèvera dans quelques jours, à l'ouverture de la session 
qui commencera le 8 janvier; elle ne laisse pas d'être sérieuse. Si 
la majorité républicaine suit des conseils sages, si elle sait se souvenir 
que, dans ce passé si récent, elle n'a pas été elle-même exempte de 
fautes, que par des agitations stériles elle a donné tout au moins des 
prétextes aux coups qui l"ont frappée, si elle sait enfin se pénétrer des 
circonstances nouvelles, elle tâchera d'éviter les discussions irritantes 
et les discussions inutiles. Et d'abord on ne laissera pas au ministère 
cette apparence de provisoire en lui mesurant le budget douzièmes 
par douzièmes; le budget complet, c'est le signe des situations régu- 
lières. Ce qui n'est pas moins nécessaire, c'est de ne plus garder dans 
une chambre cette image d'un temps de crise, ce comité des dix- 
huit, qui a été formé pour le combat et qui n'est plus qu'un pouvoir 
irrégulier, sans mandat, sans responsabilité, disputant ou mesurant la 
majorité au gouvernement. On se hâtera enfin d'écarter toutes ces 
controverses périlleuses sur l'armée, sur la discipline militaire, qui 
doivent être closes par la note suffisamment explicite que vient de pu- 
blier M. le ministre de la guerre. Oui, on évitera cela et bien d'autres 
choses encore pour laisser à l'exposition universelle qui s'approche la 
première place au milieu d'une situation pacifiée. 

Pour nous, pour la France, elle finit donc mieux qu'elle n'a vécu, 
cette année étrange qui vient de se traîner dans les troubles et les ver- 
tiges. Avant de s'évanouir pour jamais, elle nous a rendu la paix, le 
calme des esprits, en laissant aux conseils favorables le temps de re- 
prendre leur empire. Qu'en est-il du continent, de tous ces états qui 
forment la grande et puissante agglomération européenne? A part les 
difficultés et les malaises intérieurs de chaque jour qui ne sont épar- 
gnés à aucun pays, ni aux grands, ni aux petits, l'année qui s'en va 
lègue à tous pour l'année qui commence cette éternelle crise orientale, 
cette guerre aux péripéties sanglantes, aux proportions inconnues d'où 
dépend encore la sécurité universelle. 

A pareille époque, il y a déjà un an, si l'on s'en souvient, une con- 
férence européenne était réunie à Constantinople pour mettre un terme 
à la guerre de Serbie, surtout pour prévenir un choc déjà imminent 
entre la Russie et la Turquie, en un mot pour sauvegarder la paix en 
retenant cette terrible question d'Orient sous la juridiction souveraine 
de sa diplomatie. La conférence de Constantinople n'a rien empêché, 
pas plus qu'une autre conférence réunie peu après à Londres. L'impa- 



REVUE. — CHRONIQUE. 229 

tience de la Russie a précipité et déchaîné les événemens, la lutte a 
éclaté dans toute sa violence, et depuis plus de six mois, en Asie comme 
en Europe, les armées sont aux prises; elles se sont mesurées dans vingt 
batailles sanglantes, à Zevin, à Bajazid, à Aladjadagh, à Kars, autour 
de Plevna, sur le Lom, à Chipka, à EUena. Cette première et rude cam- 
pagne a duré assez pour montrer que la Russie avait une intrépide 
armée au service de son ambition et que la Turquie de son côté 
gardait une force de vitalité, de résistance , à laquelle on avait pres- 
que cessé de croire. La guerre est-elle arrivée à ce point où la paix 
redevient possible dans l'intérêt des belligérans eux-mêmes et pour le 
bien de l'Europe? C'est la question qui se dégage de toute une situation 
militaire et politique. 

Ce qui se passe en Asie n'a plus la même importance, au moins pour 
le moment. La question est sur les Balkans, dans la Bulgarie inondée 
de Russes victorieux, et de cette guerre des Balkans ou du Danube l'é- 
pisode le plus saisissant, le plus caractéristique, le plus décisif, est à 
coup sûr cette chute de Plevna par laquelle Osman-Pacha vient de s'il- 
lustrer presque autant que par sa défense. Pendant cinq mois, Osman- 
Pacha a montré ce que peut un chef militaire vigoureux et intelligent, 
résolu à faire son devoir jusqu'au bout. Enfermé dans des positions 
qu'il n'avait pas créées sans doute, mais qu'il avait su choisir et for- 
tifier sous les yeux de l'ennemi, il est resté inébranlable tant qu'il 
a eu une ressource ou l'espoir d'un secours extérieur. Ce n'est qu'à la 
dernière extrémité qu'il s'est décidé à un effort violent et désespéré 
sur les lignes des assiégeans. 11 avait habilement organisé sa sortie 
de manière à déjouer les soupçons. 11 s'est jeté un matin avec le gros 
de son armée sur des corps d'élite russes contre lesquels il a soutenu 
pendant plusieurs heures un combat acharné au-delà du Vid, et peut- 
être aurait-il fini par échapper, si à l'extrémité opposée des lignes 
les Russes, prévenus par un espion de son départ et de l'abandon des 
principales redoutes, ne s'étaient précipités sur Plevna, courant à sa 
suite. Assailli de tous côtés, Osman-Pacha n'a cédé qu'après avoir tout 
épuisé, après être tombé lui-même blessé à la tête de ses troupes, et 
alors il s'est rendu sans conditions, sans plier l'orgueil musulman à 
une capitulation écrite qu'il aurait fallu signer avec le chef nominal de 
l'armée de siège, le prince de Roumanie, un vassal révolté du sultan. 

Ce qu'il y a d'extraordinaire, ce que la reddition seule a dévoilé, c'est 
le peu de moyens dont disposait réellement le chef turc. L'armée qu'il 
a dû livrer n'atteignait pas 30,000 hommes, les officiers qu'il avait avec 
lui étaient presque tous fort jeunes, quelques-uns adolescens; son artil- 
lerie ne s'élevait pas à 100 bouches à feu. Et c'est avec cela qu'il a orga- 
nisé la plus formidable défense, qu'il a tenu tête cinq mois durant à 
une armée puissante et courageuse, à des chefs audacieux, à un ingé- 
nieur éminent ! Les Russes se sont honorés eux-mêmes en honorant le 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

malheur de ce soldat vaincu. Le grand-duc Nicolas, rencontrant Osman- 
Pacha blessé et couché sur un mauvais chariot, est allé aussitôt vers 
lui et lui a serré la main en le complimentant de ce qu'il a justement 
appelé u un des plus brillans faits d'armes des annales militaires. » Le 
tsar lui-même a reçu et traité le général turc avec la plus sérieuse 
courtoisie. Les officiers de l'état-major russe se sont plu à témoigner 
leur estime pour un tel adversaire. Le respect des vainqueurs accom- 
pagne le fier et valeureux soldat qui s'est battu pendant cinq mois 
sans rien dire, qui est tombé simplement, héroïquement l'épée à la 
main, et qui, aujourd'hui captif, laisse à son pays le lustre d'une dé- 
faite glorieuse, l'honneur des armes intact. 

La cliute de Plevna peut certainement marquer une phase décisive 
dans cette guerre d'Orient. Elle ne résout rien par elle-même,' il est 
vrai, et, à tout événement, des deux côtés on se prépare à des luttes 
nouvelles. Les Russes, avec les masses dont ils disposent et dont une 
partie n'est plus immobilisée sur un seul point, peuvent tout à la fois 
masquer les places du nord des Balkans et se tenir prêts à descendre 
au premier signal dans la Pioumélie. Le gouvernement ottoman, à son 
tour, semble n'avoir d'autre pensée que de laisser des garnisons suffi- 
santes dans les citadelles du quadrilatère et de concentrer ses forces 
au sud des Balkans, autour d'Andrinople, dont il organise sérieusement 
la défense. Il est obligé de toute façon à cette demi-retraite, puisqu'il 
n'a plus seulement sur les bras les Russes et les Roumains. Voici les 
Serbes qui, battus l'an dernier et épargnés par les Turcs, finissent par 
croire le moment opportun pour rentrer en campagne, se figurant ob- 
tenir quelques faciles avantages et avoir leur part de butin dans la cu- 
rée de l'empire ottoman ! La situation se complique et se resserre. Les 
rigueurs de l'hiver, qui ont coïncidé avec la chute de Plevna et qui sus- 
pendent à demi les opérations militaires, peuvent cependant offrir une 
dernière chance en laissant quelques semaines à un travail pacifique. 
La Porte, quant à elle, n'a point hésité à saisir cette occasion de se 
tourner vers les puissances européennes et de provoquer de leur part 
quelque tentative de médiation. Le divan, sans trop préciser ses propo- 
sitions ou ses idées, semble reprendre la situation au point où elle était 
au moment de la conférence de Constantinople, lorsque le tsar désa- 
vouait toute pensée de conquête, lorsqu'on ne parlait que de réformes 
intérieures en Turquie, et à coup sûr, si les intentions répondaient tou- 
jours aux déclarations, on pourrait encore s'entendre. Malheureuse- 
ment depuis la conférence de Constantinople tout a changé. Plus de 
100,000 hommes ont péri; les soldats du tsar sont au-delà du Danube, 
sur les Balkans, les Turcs sont à Andrinople au lieu d'être encore à 
Plevna. La guerre a accumulé les complications et les difficultés, 11 s'a- 
git aujourd'hui de savoir quelles conditions nouvelles la Russie entend 
mettre à la paix, dans quelle mesure elle serait disposée à accepter une 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

médiation, jusqu'à quel point elle est ou elle n'est pas encouragée par 
certaines puissances, d'où peut venir enfin, sous quelle forme peut se 
produire, une sérieuse et efficace initiative de paciûcation. 

liien n'apparaît jusquici bien distinctement. Tandis que la Russie 
s'enfonce de plus en plus dans son aventure et a tout l'air de ne plus 
admettre aucun intermédiaire entre elle et la Turquie, l'Allemagne 
semble la couvrir, sans dire, il est vrai, jusqu'où iront ses encourage- 
mens et sa tolérance. L'Autriche, serrée entre l'Allemagne et la Russie, 
se réserve pour la défense des u intérêts autrichiens, » que le comte 
Andrassy se fait toujours fort de garantir à la paix, et en attendant elle 
laisse aller les événemens militaires. L'Angleterre seule parait mainte- 
nant s'émouvoir à demi, prendre au sérieux la proposition de média- 
tion turque, et si jusqu'à présent dans le ministère il y a eu deux 
partis, l'un plus résolu à l'action, l'autre plus réservé, plus attaché à 
une neutralité absolue, les deux opinions se sont trouvées d'accord 
pour convoquer le parlement d'une manière un peu extraordinaire au 
17 janvier. D'ici à trois semaines, la situation sera peut-être à demi 
éclaircie. Le cabinet de Londres aura vu ce qu'il peut 'ou ce que les cir- 
constances lui imposent. 

Le malheur est qu'à l'heure où nous sommes, dans cette grande af- 
faire d'Orient, comme en bien d'autres choses, la force seule semble 
régner. On dirait parfois qu'il n'y a plus ni tradition de solidarité, ni 
règles protectrices de l'équilibre de l'Europe et des intérêts géné- 
raux. Le droit des gens, on ne sait ce qu'il devient, il se perd dans la 
confusion. La Russie se déguise visiblement à elle-même la nature de 
son entreprise sous le voile de cette régénération orientale qu'elle 
poursuit toujours. Elle a l'air de croire que, par la guerre qu'elle a dé- 
clarée, elle est affranchie de ses obligations dans les affaires d'Orient, 
et que, les hostilités une fois ouvertes, elle est libre vis-à-vis de l'em- 
pire ottoman, elle peut aller jusqu'au bout. La Russie oublie que ce 
n'est pas vis-à-vis de la Turquie seule qu'elle est liée; c'est avec l'Eu- 
rope tout entière qu'elle est engagée par cet article d'un traité solen- 
nel : (( Les parties contractantes s'engagent, chacune de son côté, à 
respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman, 
garantissent en commun la stricte observation de cet engagement, et con- 
sidèrent en conséquence toat acte de nature à y porter atteinte comme 
une question d'intérêt général... » 11 y a mieux : lorsque la Russie a 
voulu se libérer de quelques-unes des obligations de ce traité de Pa- 
ris relatives à la neutralisation de la Mer -Noire, elle s'est adressée 
elle-même aux puissances; elle a provoqué la réunion d'une confé- 
rence à Londres, elle a précisé les points sur lesquels elle réclamait 
une révision, confirmant de nouveau et librement tout le reste du 
traité, et elle a signé de sou nom cette déclaration, qui date de 1871, 
d'un moment où la France n'était rien : « Les plénipotentiaires de 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'Allemagne du nord, de l'Autriche-Hongrie, de la Grande-Bretagne, 
de ritalie, de la Russie et de la Turquie, réunis aujourd'hui en confé- 
rence, reconnaissent que c'est un principe essentiel du droit des gens 
qu'aucune puissance ne peut se délier des engagemens d'un traité ni 
en modifier les stipulations qu'à la suite de l'assentiment des parties 
contractantes au moyen d'une entente amiable... » 

Que faut-il de plus? C'est ce droit reconnu, sanctionné, qui domine 
tout, qui est le seul point de départ possible dans les complications de 
l'Orient. Hors de là, encore une fois, il n'y a plus que la souveraineté 
du but et de la force. Nous rentrons dans une ère de fer où chacun, s'il 
en a les moyens, peut prendre sa Silésie ou son Arménie, ou sa Bul- 
garie ou autre chose. A voir par instans l'état de l'Europe, nous paraî- 
trions revenus à cette période du dernier siècle où Frédéric II, après 
l'entrevue de Neisse, justement à propos d'une guerre d'Orient, jouait 
si bien son rôle entre la Russie et l'Autriche, se servant de l'une et de 
l'autre, pour finir par le partage de la Pologne. 

Assurément, c'est un rôle digne de l'Angleterre de ne pas laisser 
prescrire le droit européen, d'exercer une action modératrice, et il est 
trop clair qu'elle ne remplirait pas ce rôle si, comme certains politi- 
ques le lui suggèrent, elle se bornait à prendre sa part du butin orien- 
tal, sous le nom de gage ou de garantie; elle ne serait qu'un acteur de 
plus dans le drame de la force. Si elle se dispose à appuyer les con- 
seils .d'une certaine démonstration de puissance, elle n'a point sans 
doute uniquement en vue une occupation de l'Egypte, qui ne pourrait 
que précipiter ou aggraver la confusion. L'Angleterre aura d'autant 
plus d'autorité qu'en défendant l'intérêt anglais elle reste la gardienne 
de l'intérêt général de l'Europe. En proposant ou en préparant une mé- 
diation utile, elle ne fera que prendre une initiative prévue, prescrite 
par les traités. Elle aura exprimé un sentiment universel, elle aura 
donné un signal qui, malgré tout, sera entendu dans le camp des bel- 
ligérans comme parmi ceux qui redoutent le développement de la 
guerre. C'est un commencement. Et la France, dira-t-on, n'a-t-elle rien 
à faire? De toutes les puissances aujourd'hui, la France, on peut le 
dire, est la plus désintéressée, et c'est parce qu'elle est désintéressée, 
ou, en d'autres termes, parce qu'elle ne voit aucune nécessité de s'en- 
gager dans l'inconnu, dans l'obscurité, qu'elle est tenue à une extrême 
réserve de diplomatie. Elle peut avoir son opinion, elle a ses tradi- 
tions, elle a pour le moment avant tout à s'occuper d'elle-même, sans 
se livrer à des diversions périlleuses, sans se laisser détourner du but 
que ses malheurs lui ont fixé. S'il est des cabinets qui veulentt ravailler 
à la paix par des transactions équitables, qui s'efforcent de maintenir les 
principes, les garanties du droit européen, la France sera certainement 
avec eux. Elle joindra sa voix à leur voix dans l'intérêt de la paix et de 
l'ordre général. Si on prétend rester ou s'engager de plus en plus dans 



REVUE. — CHRONIQUE. 233 

les aventures de l'arbitraire, de la conquête et des partages, la France 
n-a point à s'en mêler; elle n'a aujourd'hui qu'à demeurer une spectatrice 
discrète, attentive, pas aussi indifférente qu'on le croit, mais patiente 
avec la conviction intime que les œuvres violentes sont sans durée ' 
^ L année, qui a vu bien des crises de toute sorte dans plus d'un pavs 
n aura point passé pour l'Italie sans lui laisser, à elle aussi, une crise 
ministérielle de plus qui ne vient de se dénouer que pour recommen- 
cer peut-être bientôt. Voici neuf mois à peine qu'est venu au monde 
un ministère de la gauche entièrement composé de représentans d'une 
majorité sortie des élections. Le pays s'était prononcé; le roi Victor- 
Emmanuel n'avait point hésité à se séparer du cabinet de M. Minghetti 
pour appeler au pouvoir le chef de la gauche, M. Depretis, personnage 
considère et fort modéré d'ailleurs, vieux Piémontais très dévoué à la 
monarchie constitutionnelle. Le roi Victor-Emmanuel n'avait pas seule- 
ment appelé au ministère M. Depretis, il avait accepté des hommes 
dune couleur bien plus tranchée, M. Nicotera, qui, tout ancien gari- 
baldien qu 11 est, ne s'est pas montré moins bon monarchiste au pou- 
voir, M. Zanardelli, un Vénitien aux opinions assez vives, M Mancini 
un avocat éloquent aux idées humanitaires. La majorité sur laquelle 
s appuyait ce ministère était immense, puisque la droite ne comptait 
pms dans le parlement qu'une centaine de représentans conduits par 
un homme habile, M. Quintino Sella. 

Ou'est-il arrivé? C'est l'histoire éternelle. La majorité s'est divisée, 
et II y a quelques jours, à la reprise de la session, la division a éclaté à 
propos d un incident presque puéril, quelques télégrammes interceptés 
par le ministre de l'intérieur. Le cabinet n'a pas été mis en minorité 
mais 11 n a eu au scrutin qu'une vingtaine de voix de majorité. La ve- 
nte est que le ministre de l'intérieur, M. Nicotera, a soulevé contre lui 
une forte opposition, et, d'un autre côté, il y a dans la majorité ita- 
lienne d assez vifs dissentimens au sujet des chemins de fer que les 
uns, M. Depretis en tête, veulent laisser à l'industrie privée que les 
autres veulent réseiw à l'exploitation de l'état. De là ce partage de 
voix de l'autre jour, dont la première conséquence a été la retraite de 
M. INicotera. Reconstituer le ministère au milieu de toutes les prétentions 
personnelles et des conflits d'opinions au sujet des chemins de fer n'é- 
tait pas chose facile. M. Depretis paraît y être arrivé en conservant 
quelques-uns de ses collègues, en appelant M. Crispi au ministère de 
Imterieur et en gardant pour lui-même le ministère des affaires étran- 
gères, que quitte M. Melegari. C'est le dénoûment de la crise; mais le 
ministère de Rome va-t-il se trouver plus fort? C'est la question que 
année nouvelle résoudra sans que la paix intérieure et extérieure de 
1 Italie en soit troublée, sans que la nature de ses relations avec les 
autres pays en soit altérée ou modifiée. 

CH. DE MAZADE. 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

ESSAIS ET NOTICES. 

LES TÉLÉGRAPHES TÉLÉPHONIQUES. 

L'homme qni le premier réunit ses deux mains en forme d'entonnoir 
autour de ses lèvres, pour augmenter la portée de sa voix, réalisa sans 
contredit le premier des téléphones dans l'ordre historique. Les tubes 
acoustiques, que tout le monde connaît, ne sont qu'une modification des 
anciens porte-voix; ils ne conduisent pas le son à une distance beau- 
coup plus grande, mais ils offrent l'avantage de le diriger en tel 
endroit qu'on désire par des chemins détournés. Un tube acoustique 
permet en effet de correspondre entre des points qui, pratiquement, 
ne doivent pas être éloignés de plus de 150 mètres, et de propager la 
voix avec la vitesse du son dans l'air, c'est-à-dire avec une vitesse de 
SZiO mètres par seconde. Nous allons voir que, grâce aux nouveaux tè- 
léphones , il deviendra possible de correspondre avec une bien plus 
gi'ande rapidité, puisqu'ils utilisent comme transmetteur le fluide élec- 
trique, dont la vitesse est pour ainsi dire infinie par rapport à celle du 
son dans l'air. 

Il y a deux ans à peine qu'un jouet d'enfant qui n'a peut-être pas 
produit l'étonnement qu'il méritait s'est répandu dans Paris. Deux pe- 
tits cornets, dont le fond était constitué par une membrane de peau 
ou de parchemin, étaient réunis entre eux par un cordon de 7 à 8 mè- 
tres de longueur, les extrémités de ce cordon étant fixées aux centres 
respectifs de chacune des membranes. Une personne parlant à voïk 
basse, chuchotant même dans l'un des cornets , pouvait se faire en- 
tendre très distinctement d'une autre personne tenant le second cor- 
net appliqué contre son oreille. La seule condition indispensable à la 
réussite de cette expérience consiste à soumettre le cordon qui réunit 
les deux interlocuteurs à une certaine tension et de lui éviter le con- 
tact d'un support quelconque. C'est à coup sûr le meilleur et le plus 
fidèle des téléphones, mais on comprend facilement ce qui l'empêche 
de devenir pratique. Puisqu'en effet le fil doit se supporter lui-même 
et ne rien toucher sur son parcours, la transmission ne doit se faire 
qu'en ligne droite; de plus, la tension du fil ne peut dépasser une cer- 
taine limite, sans quoi les membranes ne seraient plus susceptibles de 
vibrer; mais, si le fil est très long, son propre poids finira par produire 
cette tension trop forte, et par conséquent empêchera Tappareil de 
donner aucun bon résultat. 

Pour concevoir comment fonctionne ce télégraphe acoustique, il suffît 
de remarquer que, sitôt qu'un son est émis dans l'un des cornets, la 
membrane de ce cornet entre aussitôt en vibration, et le fil solidaire 
de cette membrane est dès lors amené à vibrer lui-même longitudina- 



REVUî;. — CHROÎNIQUE. 235 

lement. L'autre extrémité du fil agira donc sur la membrane du second 
appareil de façon à la faire vibrer identiquement comme la première 
Cette dernière membrane ébranlera synchroniquement la masse dair 
du cornet, masse d'air en contact direct avec le système auditif de la 
personne qui écoute. Cette personne éprouvera donc la même sensa- 
tion que si on lui parlait à l'oreille, et distinguera nettement tout ce 
qui sera prononcé dans le premier appareil. On voit qu'ici ce n'est 
plus la transmission du son dans l'air qui est en jeu, mais bien la 
transmission du son dans un solide, puisque nous pouvons considérer 
comme tel un fil tendu. La vitesse de propagation y est donc déjà 
beaucoup plus grande que dans les tubes acoustiques; mais la dis- 
tance qui peut séparer les deux interlocuteurs est limitée dans la pra- 
tique à une centaine de mètres au plus, avec la condition accessoire 
que cette transmission s'effectue en ligne droite. 

Nous arrivons maintenant aux téléphones électriques, qui permettent 
de porter la voix, avec toutes ses finesses, à des distances quelconques 
Dans ces appareils, ce ne sont plus les vibrations elles-mêmes qui sont 
transmises par le fil conducteur. Chaque vibration élémentaire donne 
naissance a un courant électrique, et ce courant a pour effet de repro- 
duire, dans l'appareil récepteur, une vibration identique à celle qui l'a 
crée. L'un des appareils fait l'analyse des vibrations, et l'autre en fait 
la synthèse. L'appareil récepteur peut donc être comparé à une per- 
sonne douée d'une ouïe extrêmement fine qui perce^Tait des sons émis 
a plusieurs centaines de kilomètres et qui répéterait ce qu'elle a en- 
tendu a l'oreille de la personne qui écoute. 

Parmi ces remarquables instrumens, le téléphone inventé par M Gra- 
ham Bell, professeur de physiologie vocale à l'université de Bo=^ton est 
le premier en date, et .aussi le seul qui, actuellement, ait atteint un 
degré de perfection satisfaisant. La simplicité des organes et du fonction- 
nement ajoute encore à l'impression profonde que l'on éprouve lorsqu'à 
la distance de plusieurs lieues on distingue non-seulement les phrases 
prononcées, mais encore le son de voix de tel ou te! interlocuteur. Le 
téléphone de Bell est un appareil de petit volume, affectant comme 
forme générale celle d'un champignon dont le pied aurait environ 
15 centimètres de longueur, et le chapeau 7 ou 8 centimètres de dia- 
mètre. Le pied renferme un barreau d'acier aimanté, de la grosseur 
d un fort crayon. Autour du sommet de ce barreau, c'est-à-dire de l'un 
des pôles de l'aimant, se trouve une petite bobine de fil de cuivre fin et 
isole, dont le nombre de spires est de près d'un mille. Les deux extré- 
mités de ce fil correspondent l'une avec une ligne télégraphique ordi- 
naire, l'autre avec le sol. Au-dessus de cette bobine et du pôle de l'ai- 
mant qui lui sert de noyau, dans la partie que nous avons comparée aa 
chapeau d un champignon, une plaque mince et circulaire de fer-blanc 
présente son centre à une très faible distance de l'aimant, tandis que 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses bords reposent sur la circonférence d'un anneau de bois. C'est la 
membrane destinée à vibrer sous l'influence du son, et une sorte d'en- 
tonnoir, également en bois, dirige justement le son sur la partie cen- 
trale de la plaque, qui, étant la plus éloignée des points d'appui, est 
celle où les vibrations auront le plus d'amplitude. Ajoutons que le télé- 
phone récepteur est identique au téléphone transmetteur. Vient-on à 
parler dans l"un de ces appareils, la plaque de fer-blanc se mettra à vi- 
brer synchroniquement avec la masse d'air adjacente. Or, les vibrations 
de cette plaque modifiant à chaque instant sa distance au barreau ai- 
manté, l'état magnétique de ce barreau change à chaque instant, et 
chaque fois aussi un courant électrique , d'intensité proportionnelle à 
la vitesse de déplacement, prendra naissance dans le fil de la bobine. 
Ce courant franchira sur le conducteur télégraphique la distance qui 
sépare le premier téléphone du second, et arrivera dans la bobine de 
l'appareil récepteur. Là, selon que ce courant sera positif ou négatif, il 
exagérera ou annulera les propriétés attractives du barreau, et la pla- 
que de fer-blanc en présence subira des alternatives d'attraction et 
de non-attraction dont chacune correspondra à la vibration génératrice 
du courant. Cette plaque répétant avec une fidélité rigoureuse les vi- 
brations du premier appareil, celles-ci ébranleront le système auditif 
de la personne qui écoute, comme le ferait directement la voix de la 
personne qui parle. 

Les expériences que nous avons faites en laboratoire nous ont per- 
mis de constater que le son de la voix commence seulement à s'affai- 
blir lorsqu'on dépasse des longueurs de lignes représentant 800 à 
1,000 kilomètres de fil de fer de k millimètres de diamètre. Des essais 
tentés entre Paris et Saint-Germain et entre Paris et Mantes ( 58 kilo- 
mètres) ont parfaitement réussi. Nous entendions à cette distance, avec 
une grande netteté, les voix de deux personnes chantant un duo. 
Mais il ne faudrait pas croire que les différens sons arrivent à destina- 
tion avec l'intensité qu'ils possèdent au départ. Les transformations 
successives des vibrations en courans électriques et inversement, la 
résistance opposée à ces courans par le circuit conducteur, absorbent 
une notable partie de la force vive première. Ce sont les résistances 
passives de la télégraphie, et, comme on peut le prévoir, elles dimi- 
nuent dans une forte proportion l'effet utile, le rendement. Il faut 
donc, si l'on veut percevoir le son avec quelque netteté, s'appliquer 
l'orifice circulaire de l'instrument sur l'oreille, de façon à l'envelopper 
de toutes parts. La masse d'air en vibration communique alors son état 
vibratoire au tympan, sans qu'il s'en diffuse inutilement une trop grande 
partie. Sans un court exercice, on ne parvient pas à distinguer très net- 
tement les phrases transmises, de même que, pénétrant dans un mi- 
lieu obscur, on ne distingue pas du premier coup des objets peu éclai- 
rés; mais au bout de quelques minutes l'oreille s'est accommodée aux 



I 



REVUE. — CHRONIQUE. 237 

nouvelles conditions, et saisit alors, dans la voix , des relations qui lui 
avaient échappé tout d'abord. 

L'obligation où l'on se trouve de coller contre son oreillle le télé- 
phone par lequel on reçoit une correspondance montre qu'il faut re- 
courir à des moyens spéciaux pour avertir son interlocuteur. Le plus 
simple consiste à compléter l'installation d'un téléphone par celle d'une 
sonnerie électrique ordinaire fonctionnant à l'aide d'une pile. Il suffit 
alors de prévenir par un coup de timbre la personne avec laquelle on 
désire correspondre ; celle-ci porte aussitôt l'instrument à son oreille, 
et la conversation commence. 

Comme deux et même trois ou quatre téléphones peuvent fonction- 
ner simultanément sous l'influence d'un seul appareil transmetteur, il 
est également convenable d'établir deux téléphones par station. Au 
moment de communiquer, chaque interlocuteur porte un des appareils 
devant sa bouche et l'autre à son oreille; il est ainsi assuré de recevoir 
sans exception tous les mots qui lui sont adressés, puisqu'il évite de 
cette manière la perte de temps causée par le transport d'un seul in- 
strument de la bouche à l'oreille. 

Le principal défaut du téléphone de Bell consiste dans son extrême 
sensibilité. Il subit l'influence de courans si faibles que les dépêches 
passant sur des fils télégraphiques voisins de celui qui le dessert sont 
toutes ensemble répétées par le téléphone. On sait en effet que les 
courans électriques font naître dans des circuits voisins du leur ce 
qu'on appelle des courans induits. Ces courans induits sont en général 
trop peu intenses pour exercer un trouble appréciable sur les appareils 
de la télégraphie ordinaire; mais il n'en est pas de même avec l'in- 
strument de Bell. Quand le fil conducteur du téléphone n'est pas dis- 
tant de plusieurs mètres des autres fils de ligne, chaque courant émis 
dans ces fils étrangers donne naissance à un son très net dans l'appa- 
reil. Cette propriété, nuisible la plupart ;du temps, pourrait dans cer- 
tains cas devenir très précieuse. Supposons qu'en temps de guerre 
l'ennemi se serve pour ses communications télégraphiques d'un fil pas- 
sant à proximité d'un autre fil dont on puisse disposer ; il suffira d'in- 
staller un téléphone sur ce dernier, et l'on pourra entendre distincte- 
ment quels sont les signes de l'alphabet Morse envoyés sur la première 
ligne. Comme le personnel de la télégraphie militaire sait parfaitement 
comprendre une dépêche au seul bruit de la manipulation, la corres- 
pondance ennemie sera ainsi surprise. On pourrait d'ailleurs opérer 
sur une ligne occupée par les communications ordinaires pour corres- 
pondre au moyen du téléphone, puisque les courans qu'il émet sont 
beaucoup trop faibles pour exercer une perturbation quelconque sur 
les autres appareils en service. La perturbation agirait au contraire 
dans l'autre sens, si bien qu'on serait obligé pour se parler de profiter 
des périodes de repos du service courant. 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

Puisque nous avons exposé quelles difficultés fait naître la trop 
grande sensibilité du téléphone, nous devons aussi indiquer quels sont 
les moyens qui permettent d'obvier à ces difficultés dans une certaine 
mesure. Il suffit en effet, pour détruire les actions perturbatrices des 
lignes étrangères, de fermer le circuit téléphonique par un fil spécial 
de retour, parallèle au premier sur toute sa longueur, au lieu de le 
fermer par une communication à la terre, comme on le fait toujours 
en télégraphie. De la sorte, les courans induits prennent naissance à 
la fois sur deux fils dont les modes d'action sont inverses, et le résultat 
final est le même que si ces courans n'existaient pas. 

Le rôle pratique du téléphone de Bell peut facilement se déduire des 
considérations qui précèdent. Pour toutes les distances n'excédant pas 
150 mètres, le tube acoustique ordinaire sera toujours préférable, 
puisqu'il permettra d'entendre la voix avec une bien plus grande in- 
tensité. Pour toutes les distances excédant 150 mètres, si les appareils 
extrêmes peuvent se placer dans des lieux où règne un certain silence, 
le téléphone présentera sur les anciens appareils électriques l'avantage 
immense de pouvoir être manié par tout le monde, puisqu'il suffit en 
effet d'écouter ou de parler pour recevoir ou transmettre. Il permettra 
en outre de reconnaître un interlocuteur au timbre de sa voix, ce qui 
constitue la qualité la plus précieuse et la plus étonnante du nouvel 
appareil. Disons pourtant que ce timbre est quelque peu modifié et que 
les sons paraissent légèrement éteints et nasillards. Ils sont comme un 
reflet des sons véritables, et l'on peut justement les comparer à limage 
d'une personne vue dans une glace sans tain. Les contours sont mal 
définis et mêlés de figures étrangères, mais on ne peut hésiter néan- 
moins à reconnaître que c'est de telle ou telle personne qu'on aperçoit 
le reflet. 

Il serait injuste de reprocher à l'invention du professeur Bell de ne 
pas reproduire la voix avec toute la puissance qui serait désirable pour 
que son instrument pût rivaliser avec le tube acoustique. Le but at- 
teint semblait, il y a peu de mois encore, tellement insaisissable, tel- 
lement au-dessus des espérances les plus hardies, que notre admira- 
tion ne doit pas rester moins profonde ; il est pourtant permis de croire 
que c'est là seulement un premier pas pour la téléphonie. 

Lorsque deux diapasons identiques sont reliés entre eux par un fil 
tendu et fixé par chacune de ses extrémités à une de leurs branches, 
si l'on vient à faire vibrer l'un d'eux, l'autre entre également en vibra- 
tion. C'est là un téléphone musical, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un 
cas particulier de celui qui se compose de deux cornets, dont il a été 
parlé au début de cette notice. Comme ce dernier, et pour les mêmes 
raisons, il est limité dans sa portée effective. Mais, si au lieu de se servir 
d'un fil rigide pour transmettre les vibrations, on se sert de procédés 
électriques, la portée du son n'a plus de limites. 



REVUE. — CHRONIQUE. 239 

II y a plus de quinze ans en effet que nous connaissons la possibi- 
lité de transmettre à de grandes distances, par l'électricité, des sons 
musicaux simples comme ceux des diapasons. L'appareil du professeur 
Reis, de Hombourg, permit, dès 1860, d'atteindre à ce résultat; d'au- 
tres dispositions imaginées par Cromwell Warley, par Paul Lacour, par 
Elisha Gray, donnent aussi le moyen d'entendre télégraphiquement un 
motif musical. Mais toute autre chose est de transmettre une note ou 
même un accord et de transmettre une syllabe, une voyelle, une con- 
sonne, prononcées sur cette note. Nous pouvons remarquer, lorsque nous 
écoutons un chanteur dans un opéra, combien nous avons de peine à 
saisir les paroles qu'il prononce. Les notes nous arrivent bien, mais 
les syllabes restent en route. C'est donc un témoignage que les mots 
sont d'une nature plus complexe que les sons qu'ils accompagnent. Si 
nous considérons un édifice, les détails de sculpture nous échappent 
sitôt que nous nous éloignons, mais l'ensemble nous frappe toujours. 
Il en est tout à fait de même d'un chant. Le chant pour nous est un 
ensemble relativement simple, mais les phrases, les timbres des di- 
vers instrumens, les nuances sont des détails qui ne nous parviennent 
plus quand une distance suffisante nous sépare du chanteur. Dans les 
téléphones de Reis et de Warley, ce n'est jamais que la note seule qui 
arrive à destination; la syllabe qui l'accompagne n'influence même 
pas l'appareil d'envoi. En un mot, ces instrumens ne sont capables de 
transmettre qu'une seule qualité du son, la hauteur: Vintensité, le 
timbre, n'existent pas pour eux. C'est que les difficultés à résoudre pour 
reproduire ces deux importantes qualités sont très considérables lorsque 
l'on se sert du courant d'une pile voltaïque, comme cela a lieu dans 
ces derniers appareils. Le professeur Bell a ingénieusement tourné 
l'obstacle en employant des courans d'induction. Mais il a par cela 
même imposé une limite à la puissance de ces courans, puisque c'est la 
voix elle-même qui leur donne naissance. 

Si le problème de la téléphonie était résolu avec des courans de 
pile, l'intensité de la voix pourrait être bien supérieure à celle que 
permettent d'obtenir les courans induits. En effet, une pile est un ré- 
servoir de travail électrique aussi énergique qu'on le désire, et il suffit 
d'ouvrir une porte d'accès à cette force pour la mettre en jeu. Dans le 
téléphone de Bell, la personne qui parle est l'analogue d'un manœuvre 
qui ferait, par ses propres forces, avancer un véhicule ; dans un télé- 
phone qui fonctionnerait à l'aide de la pile, cette personne serait l'a- 
nalogue du mécanicien qui, sur une locomotive, n'a qu'à faire l'effort 
nécessaire à l'ouverture d'une valve pour permettre à la vapeur, tou- 
jours prête, d'actionner le piston. C'est dans cette direction que doi- 
vent se porter maintenant les efforts de ceux qui prétendent faire 
avancer la question qui nous occupe. La téléphonie voltaïque cloit rem- 
placer, dans un avenir plus ou moins éloigné, la téléphonie magnéto- 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

électrique. Un Américain, M. Edison, est un des premiers qui se soient 
engagés dans cette voie; d'autres chercheurs l'y suivent déjà, et les 
premiers essais sont loin d'être décourageans. 

La découverte de la téléphonie a comblé la seule lacune qui subsistât 
encore dans la correspondance rapide du télégraphe. Les appareils au- 
tographiques de Caselli, de d'Arlincourt, donnent depuis bien des an- 
nées déjà le moyen de transmettre, à distance, l'image exacte d'une 
écriture, le portrait ressemblant d'une personne. Le téléphone repro- 
duit la voix. On est donc aujourd'hui à même de communiquer avec le 
monde entier, de la même façon et dans le même délai qu'il est pos- 
sible de le faire entre habitans d'une même ville. 

Deux ingénieurs français, MM. Napoli et Marcel Depretz, viennent 
tout récemment d'imaginer un appareil qui se rattache d'une manière 
toute naturelle à ceux que nous venons d'étudier. Leur invention per- 
met non-seulement de porter la voix à distance, mais elle rend encore 
possible d'en conserver la trace pendant un laps de temps quelconque, 
de sorte qu'un discours prononcé aujourd'hui peut être prononcé de 
nouveau demain, mais cette fois mécaniquement. La sténographie de- 
viendrait dès lors inutile, puisqu'on aurait le moyen d'emmagasiner la 
voix humaine avec toutes ses nuances de timbre et d'intonation. 

L'esprit se perd quand on pense qu'à l'aide d'une semblable machine, 
suffisamment perfectionnée, il eût été possible de conserver fidèlement 
la manière des grands orateurs, et qu'on pourrait entendre à volonté 
Démosthène, Cicéron, Bossuet,.. sans voir toutefois leurs gestes, leur 
physionomie, puisque l'appareil qui pourrait conserver la trace d'une 
scène vivante n'est pas encore réalisé. Mais avons-nous le droit d'affir- 
mer a priori l'impossibilité d'une pareille invention, en présence de 
miracles auxquels notre siècle a déjà donné le jour? Nous ne le pen- 
sons pas. Si demain on trouvait le moyen de ne tenir aucun compte 
de l'opacité des corps, si un télescope d'un nouveau genre permettait 
de voir au loin à travers les murs et les montagnes, et de conserver 
aux objets d'un tableau la mobilité qu'ils ont possédée pendant une 
minute, une seconde même, nous nous accoutumerions bien vite à ces 
prodiges. Nos petits-fils les considéreraient comme des choses toutes 
simples et concevraient avec peine comment leurs pères ont pu vivre 
dans un tel état de barbarie. Nier d'abord, espérer, s'étonner et ou- 
blier ; telle est en effet la série des impressions par lesquelles passera 
toujours l'esprit humain. antoine breguet. 



Le directeur-gérant, C. Buloz. 



LES SOUVENIRS 



DU 



CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA 



DERNIÈRE PARTIE (1). 



LE_JUBILÉ DU ROI DES BELGES. — LA MORT DU PR'NCE ALBERT. 
— LES NOVISSIMA VERBA DU BARON DE STOCKMAR. 



I. 

« Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu, d'avoir jamais en- 
tendu raconter, cœteris paribus, un triomphe semblable à celui-là. 
Voilà une récompense laborieusement et péniblement obtenue, 
loyalement et consciencieusement méritée. S'il y a une part de la 
moisson dont le triomphateur ne jouisse pas encore, elle mûrira 
infailliblement dans l'avenir pour son pays et pour sa famille. L'ap- 
pui le plus solide, le plus inébranlable ici-bas, c'est la certitude in- 
time d'avoir rempli en conscience les devoirs de sa mission et de 
sa destinée spéciale en ce monde. Le roi a ce témoignage de sa 
conscience, il le gardera intact, et nous prions Dieu de vouloir 
bien le maintenir à son poste longtemps, longtemps encore. » 

Cette prière, où éclate un devoûment si tendre, une admiration 
si vive, un respect si profond pour celui qu'il appelle simplement 
le roi, Stockmar l'écrivait à propos des grandes fêtes célébrées à 

(1) Voyez la Revue du !'='■ janvier, du 1" février, du 1" mars, du 1" mai, du 
15 août, du 1" novembre, du 1" décembre 1876, du 15 mars, du 1'^'^ novembre et du 
1" décembre 1877. 

TOME XXV, — 15 JANVIER 1878, 16 



242 REVUE DES DEUX MONDES. 

Bruxelles au mois de juillet 1856. La Belgique venait de consacrer 
avec un élan et une cordialité sans exemple le vingt-cinquième 
anniversaire de la fondation du royaume. Stockmar avait raison : 
l'histoire des temps modernes n'avait jamais eu à raconter pareil 
triomphe. Il ne s'agissait pas de l'une de ces démonstrations en- 
thousiastes qui saluent un événement particulier, si grand et si 
heureux qu'il puisse être, par exemple une victoire nationale, le 
retour d'une paix bienfaisante, le début d'un régime auquel on a 
foi, bref une aurore, un lever de soleil, une promesse de concorde 
et de félicités que suivront bientôt peut-être les désillusions et les 
colères. Non, il ne s'agissait pas cette fois d'une journée, et ce n'é- 
tait pas une espérance fortuite qui excitait ces transports. Les 
mêmes hommes qui en juillet 1831 avaient reçu au nom du peuple 
le serment d'un roi librement élu venaient lui dire en juillet 1856, 
aux yeux de l'Europe et du monde : Vous avez loyalement tenu 
votre parole, la nation est heureuse et fière, après un quart de 
siècle, d'exprimer sa reconnaissance au roi des Belges. 

Ce mouvement tout spontané répondait véritablement à un be- 
soin de la conscience publique. Peut-on dire que tel ou tel person- 
nage en ait pris l'initiative? Était-ce M. de Decker, chef du cabinet 
et ministre de l'intérieur? Était-ce le président de la chambre ou 
le président de la chambre des représentans? Ce n'était aucun des 
dignitaires officiels, bien que chacun d'eux ait droit d'y réclamer 
sa part. Le véritable auteur, c'était le sentiment général. La vie des 
peuples offre quelquefois de ces heures merveilleuses où une idée 
s'empare de tous les esprits, tant elle est naturelle et venue à point. 
Nulle discussion, nulle hésitation, aucune formalité d'aucune sorte. 
Il n'y a ni demande ni réponse. Une même inspiration s'est fait 
jour en des milliers d'âmes, et les hommes d'état qui doivent no- 
ter tous les symptômes de la vie publique, deviner ce qui se pré- 
pare, saisir ce qui se dérobe, les hommes d'état qui sont tenus, 
pour ainsi dire, d'entendi^e pousser l'herbe dans les sillons, seraient 
bien au-dessous de leur tâche, s'ils méconnaissaient un de ces sen- 
timens unanimes, ou bien si, n'en tenant pas compte, parce qu'il 
n'a parlé qu'à demi-voLx, ils ne l'aidaient à se manifester. M. de 
Decker n'était pas homme à commettre une telle faute, les prési- 
dens des deux chambres se gardèrent bien aussi de rester en 
arrière. Du haut en bas de la siociété belge, chacun fit simplement 
son devoir, et de là le mouvement si vrai, si profond, qui aboutit 
à la grande manifestation nationale du 21 juillet 1856. 

Il faut dire que les circonstances extérieures avaient favorisé cet 
élan de reconnaissance. Si grand que soit le mérite d'un gouverne- 
ment, il y a bien des chances pour que le pays en soit peu frappé 



lE CONSEIUER DE lA REINE VICTORIA. 2J3 

S'il a-a eu l'occasioa de sentir un danger immédiat, an dan-er très 
gi-ave. -es pressant, dont il a été préservé par ses chefs. Depuis le 
a^^np detat de 1851, la Belgique se croyait menacée par la Cce 
Quelles que fussent les déclarations du princ^prés dent pendant 
^dtctatutx,, quelles que fussent plus tarf les promesses TeT^t 
pereur et de ses ministres, il restait toujours entre la Belgique M 

Toutes"'ît,^'"' '"'^'"' '«nière d'appréhensions ténéblses 
Toutes le crises européennes faisaient reparaître aux veux du 
peuple belge les fantômes qui l'inquiétaient. Depuis le commence 
mem de la guerre de Crimée, le gouvernement français avaT ml 
une te le position en Europejqu'il paraissait difficile de compter'sir 
sa modei-ation. Il avait réussi ;du moins et jxmr lon«emps à éc^ 
ter des surveillances incommodes. Après les service' qu'i ™daU 
a Angleterre, n'obtiendrai.-il pas carte blanche pour cltaii mo^ 
jets d agrandissement? La presse radicale de Londres ne disait elk 
pas deja qu'il convenait de donner la Belgique à la France? Lesta! 
dicaux de Londres, et avec eux une grande partie de l'opiràon sur- 
tout depuis le désastre de Sinope (30 novembre.l853),'^etai";,t feu 
esse d";r": " «7™'™7»,' -S'-^- On l'accusL de inoï 
dTus tard é ;ri '^f ™ ■"' '""' ^^'"«'^'on. quelques semaines 
plus tard, se étirer du ministère, ce fut une explosion de fureurs 
Si le vra, mmis.re, le seul ministre, ne voulait plus être confondu 

e traitreM e^""' "'Vn '""' ''^"^'^'^"'^ '^'^« "'"'<'• E' quel é ait 
le tiaitre? Le prince Albert. 

Ippm-t en d'u ff f P""'"" ""'' ^ ''"" "J"""^' ^^'' «^ ^'«i 
aufoù dh n Tn ■ °"'' P"-'"^""^^'' «" «Wet qui nous occupe 

la ri e ™ 'se ufs . "T '="""■" '^ P™"^''' « P»^ ^""e contre 
la reine qui se laissait amsi détourner de ses devoirs de lovale An- 
glaise 1 opposition, voulant frapper la reine et le prince proLa t 
de s attaquer au chef de la famille, à l'oncle royal soû^m é d^tre 

tiLrnê'r '"""\ "t ""'"'^^^ ^' '- cours'absolulS "sducoi! 

nen . De la ce en de la presse radicale au mois de janvier 1854 • 

Il faut donner la Belgique à la France. ' 

vélé'nar ni!; 1^ *' générations contemporaines, nous es. ré- 

Dorte latracp 4 1» r, J' °i' "'sent mot de 1 événement dont elle 
cho es dÔ ,t on n! ' *' '"''' 'I™ """«"«n^ rassemblés, les 

taponanc R Hs„ fr™"?'" '* ™'<^"'- '■«P>-™ne„t toute leur 
■mpoi tance. Rehsez cette page du roi Léopold publiée par M. Théo- 

(1) Voyez la Revue du 1" décembre 1877 



2/iZl REVUE DES DEUX 3I0NDES. 

dore Juste (1), vous verrez si elle ne confirme pas tout ce que nous 
avons dit et de la question du prince Albert et des périls qui pou- 
vaient en résulter. Cette crise du mois de janvier 185Zi a failli être 
aussi funeste à la nation belge qu'au neveu du roi Léopold. Il faut 
peser chaque mot, car chaque mot est plein de sens. Yoici donc ce 
que le roi des Belges écrivait le 18 février 1854 à M. le baron iNo- 
thomb, ministre plénipotentiaire de Belgique à Berlin : u Mon cher 
ministre, nous nous trouvons dans une crise bien dangereuse... Ce 
qui s'est passé en Angleterre depuis le mois de janvier a dû in- 
fluencer notre politique. Nous ne pouvions pas tolérer d'être repré- 
sentés comme im obstacle à la politique anglaise. Les feuilles radi- 
cales ont été phis loin-, elles ont recommandé de donner la Belgique 
à la France. Dans les pays oii la presse égare Vojyinion^ il faut s'at- 
tendre aux plus grandes folies. Mon rôle est, comme depuis 1831, 
fort simple ; je fais faire au navire la manœuvre qui est indispen- 
sable pour le préserver. Bientôt vingt-trois ans de navigation don- 
nent des titres à la confiance. » 

Ainsi le roi Léopold s'attendait aux plus grandes folies de la 
part de l'Angleterre en ce premier affolement causé par le désastre 
de Sinope; il craignait que l'opinion, égarée parla presse radicale, 
ne forçât les ministres à se venger du prince Albert sur le roi son 
oncle, complice, disait-on, de ses sympathies moscovites. Tout lui 
semblait possible dans ces heures d'exaspération et de démence. Il 
avait beau se dire que l'abandon de la Belgique à la France, c'était 
le contraire de la politique traditionnelle de la Grande-Bretagne, le 
contraire de la politique personnelle de Palmerston, ces réflexions 
ne le rassuraient point. Il croyait sérieusement que le danger était 
là. S'il concevait de pareilles craintes, lui, le pilote expérimenté, 
l'homme au regard perçant et sûr accoutumé à suivre sa route entre 
les écueils, que devait donc penser l'équipage? Après la crise hol- 
landaise, c'est-à-dire prussienne et russe, de l'année 1832, après la 
crise française de 18^8 et de 1851, allait-on voir la crise anglaise 
de 1854 détruire ou ébranler l'œuvre si laborieusement édifiée? 
Non, le souverain avait manœuvré avec une extrême prudence et 
conjuré le péril. Si les détails nous manquent sur ce point, les con- 
jectures sont permises; et comment ne pas croire que le roi Léo- 
pold avait contribué pour sa part à la victoire des politiques an- 
glais, Avhigs et tories, je veux dire à cette nuit du 31 janvier qui 
dissipa les tempêtes? Nous avons raconté la bataille, nous avons 
rappelé les discours de lord Derby et de M. Walpole, de lord Aber- 

(1) Voyez Léopold /", roi des Belges, par M. Théodore Juste, 2« partie, appendice, 
p. 3G9-370. Bruxelles, 1868. 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 245 

deen et de lord John Russell ; le roi des Belges n'a-t-il pu soute- 
nir le zèle de ses amis de Westminster? Et n'est-ce pas à cette cir- 
constance qu'il fait allusion quand il dit : « Ce qui s'est passé en 
Angleterre depuis le mois de janvier a dû influencer notre politique; 
nous ne pouvions pas tolérer d'être représentés comme un obstacle 
à la politique anglaise. » 

On se souvenait de ce péril si heureusement écarté, on se sou- 
venait de tant d'autres crises où la personne de Léopold P'' avait 
été la sauvegarde de la nation, quand aux approches du mois de 
juillet 1856, vingt-cinq ans après la fondation du royaume, la re- 
connaissance populaire voulut célébrer le jubilé du roi. 

Le 21 juillet 1856, vers midi, le roi Léopold sortit à cheval du 
château de Laeken, ayant à ses côtés ses deux fils, le duc de Bra- 
bant et le comte de Flandre. Un brillant état-major l'accompagnait. 
Dès que le cortège royal se montra dans l'avenue, des acclamations 
enthousiastes retentirent. Une foule immense se pressait sur les 
routes qui conduisent du château à la ville. Pas à pas, simplement, 
royalement, comme un pasteur de peuples au milieu de son trou- 
peau, comme un père au milieu de ses fils, le roi, salué de vivats 
sans fin , traverse la multitude amie et se dirige vers l'arc de 
triomphe où l'attendent les représentans de la cité. Le programme 
est celui du mois de juillet 1831. C'est ici, à cette place, que les 
clés de Bruxelles lui ont été remises, le jour de la fondation du 
royaume. Aujourd'hui encore, comme il y a vingt-cinq ans, le 
bourgmestre, assisté des échevins et du conseil communal, est à 
son poste pour recevoir le magistrat souverain. En ce temps-là, il lui 
souhaitait la bienvenue ; cette fois il lui exprime la reconnaissance 
publique. On saluait alors une espérance, on salue désormais et le 
présent ei le passé, garanties certaines de l'avenir. Aux cordiales 
paroles du bourgmestre, le roi répond d'une voix émue, puis il 
entre dans la ville. Que de souvenirs magnifiquement évoqués! 
Cette foule, ces bannières, ces cris de joie, ce triomphe d'où les 
insulteurs sont absens, c'est l'image agrandie de ce qui s'était 
passé il y a un quart de siècle tout le long de ce même parcours. 
On dirait que l'allégresse publique est plus radieuse encore et le 
soleil plus éblouissant; la nature s'associe aux joies de la cité. 
Enfin, à une heure, le cortège royal arrive sur la place où Léopold, 
en 1831, a prêté serment à la constitution. Voici l'église Saint- 
Jacques devant laquelle était dressée l'estrade. Quels sont ces 
hommes debout sur les marches de l'église? Hélas ! une seule chose 
a changé dans la cérémonie. Ici même, sur cette place, le congrès 
national avait assisté tout entier au baptême de la royauté belge. 
Depuis ces vingt-cinq années, dans ce grande mortalis œvi spatium, 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

combien d'hommes ont disparu! Au moins tous ceux qui restent 
sont là. Dès que le roi les aperçoit, moins nombreux, mais toujours 
fidèles et représentant ceux qui ne sont plus, une émotion pro- 
fonde le saisit. Il se découvre, les larmes dans les yeux, comme s'il 
saluait la patrie elle-même. Tous les témoins affirment qu'il y avait 
quelque chose d'antique dans la simplicité de ce tableau. Ce groupe 
de bourgeois, c'était bien à la lettre les patres patriœ. A la tête de 
ces vétérans du droit national reparaissait M. de Gerlache, celui-là 
même qui, le 21 juillet 1831, après avoir reçu le serment du roi, 
lui avait dit au nom du congrès : « Sire, montez au trône 1 » C'est 
lui encore qui va saluer le souverain et exprimer la signification de 
cette grande scène. Le roi s'est approché des marches de l'église. 
Un silence profond s'établit. M. deGerlache prononce ces paroles : 

« Sire, il y a vingt-cinq ans qu"à cette même place, en ce même 
jour, le congrès belge reçut au nom de la nation le serment de votre 
majesté « d'observer la constitution et les lois du peuple belge, et de 
maintenir findépendance nationale. » Les hommes qui furent alors 
témoins de ce solennel engagement viennent affirmer aujourd'hui à la 
face du ciel que votre majesté a rempli toutes ces promesses et dé- 
passé toutes nos espérances. Et la nation tout entière, sire, vient l'af- 
firmer avec nous. Elle vient attester que, pendant ce règne de vingt- 
cinq ans, son roi n'a ni violé une seule de ses lois, ni porté atteinte à 
une seule .de ses libertés, ni donné cause légitime de plainte à un seul 
de nos concitoyens. Ici tous les dissentimens disparaissent; ici nous 
sommes tous d'accord, nous n'avons tous qu'un même cœur pour asso- 
cier dans un commun amour et notre roi et notre patrie ! 

« Au milieu des commotions qui ont ébranlé tant de gouvernemens, 
la Belgique est restée fidèlement attachée à son prince et aux institu- 
tions qu'elle s'est données. Cette sorte de phénomène, rare dans notre 
siècle, ne peut s'expUquer que par fheureux accord du roi et du 
peuple, cimenté par leur mutuel respect pour la foi jurée et pour la 
constitution nationale. Une constitution qui suffit à un peuple avide de 
liberté; un peuple qui aime assez cette constitution pour la supporter 
avec ses inévitables inconvéniens, un peuple sensé, religieux et moral, 
qui se souvient de son passé, qui ne demande qu'à vivre en repos 
sous la protection de ses lois; un prince si sage, si habile, si conciliant, 
qu'au milieu d'opinions divergentes il a su conquérir festime et le res- 
pect de tous en Belgique et à l'étranger; — tel a été, sire, le concours 
de circonstances vraiment providentielles qui a maintenu et consolidé 
ce nouvel état, qui l'a rendu paisible, prospère, et, nous osons l'espé- 
rer, c'est notre dernier vœu, stable à tout jamais ! 

« Sire, l'histoire un jour, après avoir rappelé nos vieilles gloires na- 



LE CONSEILLER DE LA REIXE TICTORIA. 2^7 

tionales, aura quelques belles pages à consacrer à la fondation de ce 
royaume et au règne de Léopold I", règne d'autant plus fertile en en- 
seignemens que Dieu, tout en protégeant visiblement la Belgique, ne 
lui a pas épargné les jours d'épreuve, 

« C'est à l'histoire à remémorer ce qu'il ne nous est même pas per- 
mis d'indiquer ici, c'est à elle à dire cet élan des esprits dans toutes 
les caiTières, dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, et ce 
rapide développement de l'industrie qui a pour ainsi dire transformé 
cette nation, rendue à elle-même depuis à peine un quart de siècle. 

« Sire, les membres du congrès national sont profondément émus et 
touchés du sentiment délicat et bienveillant qui ramène à cette même 
place où nous la reçûmes jadis votre majesté, au milieu de cette vieille 
phalange de patriotes ardens, dévoués, courageux, qui ont posé les 
premiers fondemens de notre édifice social, qui ont fait la Belgique 
que nous voyons, constitué les assemblées et les pouvoirs qui la gou- 
vernent. 

« Votre présence ici, sire, nous rappelle le souvenir de cette grande 
journée de juillet 1831, qu'aucune démonstration ne saurait rendre; 
où les cœurs, ivres de joie et d'espérance, saluaient en Léopold I" 
l'aurore d'une Belgique nouvelle se réveillant enfin après deux siècles 
d'un long sommeil sous la domination de l'étranger. Les mêmes accla- 
mations l'attendent aujourd'hui dans chacune de nos villes, car l'idée 
de cette fête est toute populaire : oui, sire, c'est la voix du peuple qui 
sent le besoin d'exprimer sa gratitude à celui qui, après Dieu, a le plus 
contribué à le rendre heureux. 

(( Il ne nous reste maintenant, sire,, qu'à remercier le ciel au nom 
de la patrie, en lui demandant de prolonger bien longtemps encore les 
jours précieux et le règne glorieux de votre majesté, pour rassurer de 
plus en plus l'avenir de notre pays, pour servir de conseil, d'exemple 
et de guide à ces jeunes princes, véritalales enfans de la Belgique, qui 
sont appelés à continuer un jour les sages et nobles traditions du beau 
règne de Léopold I". d 

Le roi, surmontant son émotion, répond en nobles termes à ce 
patriotique langage. Cette fête, c'est celle du congrès national de 
1831. Glorifier le congrès national, c'est glorifier la Belgique elle- 
même représentée si largement dans cette illustre assemblée. Au 
milieu des plus grandes difficultés, elle n'a jamais renoncé à sa foi, 
en face des plus grands périls elle n'a jamais reculé. « C'est vous, 
messieurs, qui avez fondé l'œuvre dont nous poursuivons l'accom- 
plissement ; vous avez donné au pays le courage nécessaire pour la 
mener à bonne fin. » 

Après ce discours, et au milieu des applaudissemens, le roi entre 



248 KEVUE DES DEUX MONDES. 

dans le palais, il y reçoit le duc régnant de Saxe-Gobourg-Gotha, le 
prince George de la Saxe royale, l'envoyé extraordinaire de la reine 
Victoria, puis, après avoir prié ses illustres hôtes de se joindre au 
cortège, il remonte à cheval et se dirige vers le nouveau quartier 
qui porte son nom. C'est là, sur une vaste place magnifiquement 
décorée, qu'il va être complimenté par le sénat, par la chambre des 
représentans, par les députations communales. De nobles paroles 
sont encore échangées. Le roi répond en une seule fois au président 
du sénat et au président de la chambre, il rappelle à quel sentiment 
il a obéi en acceptant la couronne. Se dévouer à une tâche aussi 
noble qu'utile, consolider les institutions d'un peuple généreux et 
maintenir son indépendance, telle était sa seule ambition. C'est 
ainsi qu'il s'exprimait le 21 juillet 1831 et ce langage contenait 
tout un programme; a-t-il eu le bonheur de le réaliser? Les vingt- 
cinq années de la royauté belge répondent à cette question. Le roi 
résume alors les principaux traits de cette histoire, il peint en 
quelques mots la situation incertaine du début, les défiances de 
l'Europe, la confusion de l'état, la nécessité de tout improviser, les 
esprits divisés par des opinions passionnées et des influences ja- 
louses, les intérêts matériels brusquement troublés et alarmés de 
l'avenir, puis bientôt, grâce au bon sens du pays, l'ordre et l'unité 
apparaissant au mili-eu du tumulte, la confiance succédant au doute 
et la sécurité à l'inquiétude, l'administration organisée, la constitu- 
tion respectée, la paix conquise, l'existence nationale garantie par 
des traités solennels, toutes les sources de la prospérité rouvertes, 
le commerce et l'industrie prenant un large essor, l'agriculture, 
cette vieille et précieuse industrie du pays belge, associée au mou- 
vement général par des innovations fécondes, les sciences, les 
lettres, les arts, « brillant, dit le roi national, comme aux plus 
beaux jours de notre histoire, » enfin, pour tout résumer d'un mot, 
la Belgique se sentant vivre. A ce grand labeur, une dernière épreuve 
manquait; de sinistres événemens la lui fournirent. Les révolutions 
de 1848 ébranlèrent une moitié de l'Europe. Battue au sud et à 
l'est par les flots soulevés, la Belgique était-elle en mesure de ré- 
sister à ce formidable choc? Oui, dans cette commotion qui a fait 
tant de ruines, « la Belgique a su trouver de nouvelles forces, 
donner de nouvelles preuves de sa vitalité, acquérir de nouveaux 
titres à l'estime du monde. » A qui appartient l'honneur de ces 
merveilleux résultats? A la nation elle-même. Il faut entendre le 
souverain glorifiant « l'antique moraUté des populations belges, 
leur profond sentiment du devoir, leur bon sens, leur esprit pra- 
tique, leur déférence pour les vues paternelles de leur roi. » Grâce 
à toutes ces qualités réunies, le peuple belge a compris instinctive- 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 249 

ment les conditions de son existence politique. Après l'éloge cor- 
dial, il ne faut oublier ni les conseils, ni les avertissemens. C'est 
l'union qui a fait la force de la Belgique dans les triomphes comme 
dans les épreuves; qu'elle garde cette tradition, qu'elle l'entre- 
tienne et la fortifie! u Scellons de nouveau l'alliance entre la na- 
tion et la dynastie de son choix. Raffermissons l'union de tous les 
membres de la grande famille belge dans une commune pensée de 
dévoûment à notre belle patrie. Inclinons-nous devant la Provi- 
dence divine qui tient dans ses mains les destinées des nations, et 
qui, dans ses desseins impénétrables, a rappelé à elle une reine 
chérie dont l'absence peut seule rendre incomplètes les joies de 
cette mémorable journée ! » 

Avez-vous remarqué avec quelle modestie le roi s'efface devant la 
nation? Pas un mot de son rôle personnel, pas une allusion à ce 
qu'il a fait pour désarmer peu à peu les défiances d'une partie de 
l'Europe. Le président du conseil, M. de Decker, qui avait préparé 
ce discours avec Léopold, y avait inséré un passage où les services 
patriotiques du monarque libéral étaient rappelés dans les termes 
les plus dignes. Voici ce qu'aurait dit le roi s'il avait accepté la ré- 
daction de son ministre : « J'ose me rendre ce témoignage que j'ai 
eu le bonheur de comprendre mon peuple. J'ai respecté ses 
croyances et ses traditions, j'ai défendu ses droits et ses intérêts. 
Médiateur entre la Belgique et l'Europe, j'ai su faire à mon gouver- 
nement une place honorable dans les conseils des nations et en- 
tourer le nom belge d'universelles et légitimes sympathies. Média- 
teur entre tous les Belges, j'ai laissé la nation développer librement 
toutes ses forces vives, ne cherchant, au milieu de ses luttes paci- 
fiques, qu'à dégager constamment la véritable pensée nationale. En 
un mot, j'ai tenu loyalement les engagemens que j'ai pris en 1831 : 
Belge par votre adoption, je me suis fait une loi de l'être toujours 
par ma politique. » Assurément rien n'était plus exact, et soit en 
Belgique, soit en Europe, aucune voix sérieuse n'eût contesté ces 
paroles ; le roi en remercia le ministre, mais il refusa de les rendre 
siennes. Tout ce passage fut supprimé. Le roi voulait que cette fête 
du 21 juillet 1856 fût avant tout la fête de la nation. Ce discours 
devait se résumer en deux points : hommages au patriotisme du 
peuple belge, actions de grâces à la Providence. Il resta donc sur 
ce dernier sentiment, et le cardinal-archevêque de Malines, assisté 
de tous les prélats du royaume, entonna le Te Deurn laud(nmis, te 
dominum ijrofitemur. C'était la vraie conclusion du discours royal. 

La noble fête se prolongea pendant trois jours, et ce n'est pas 
seulement à Bruxelles qu'elle fut célébrée; il n'y a pas une ville, 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas une commune, pas un bourg de la Belgique qui n'ait considéré 
comme un devoir de s'associer à cette manifestation nationale. Le 
roi ne pouvait aller partout ; il voulut du moins se rendre avec sa 
famille dans tous les chefs-lieux des provinces. Chacune des grandes 
villes eut ses solennités, et dans toutes les zones du pays, chez les 
Flamands comme chez les. Wallons, on vit le même empressement 
loyal, la même cordialité enthousiaste. On peut dire que ce fut un 
spectacle à étonner l'Europe; tous les esprits attentifs en furent 
singulièrement frappés. Le Moniteur wiiversel n'était que l'inter- 
prète d'un sentiment unanime lorsqu'il résumait en ces termes le 
récit du jubilé belge : « L'Europe a applaudi sincèrement à ces 
félicitations que le peuple belge et le roi Léopold se sont mutuelle- 
ment adressées... Le peuple belge s'est montré noblement recon- 
naissant, et il a donné un exemple bien rare dans l'histoire de l'hu- 
manité en rendant à son souverain vivant cette justice que presque 
toujours la reconnaissance des peuples n'accorde aux rois qu'après 
leur mort, » 

Stockmar n'avait pu assister aux fêtes de Bruxelles. Cette année 
même, au printemps de 1857, il avait pris congé pour toujours de 
ses augustes hôtes de Windsor. Sa tâche était finie. Atteint de ma- 
ladies graves, fléchissant sous le poids de l'âge et sentant venir 
l'heure suprême, il avait demandé à la reine et au prince la grâce 
d'aller mourir dans son pays natal. Avant de quitter la royale 
famille dont il semblait faire partie, il avait écrit à son premier 
maître une lettre bien touchante. Il y avait quarante ans qu'il était 
l'ami du roi Léopold, il y avait vingt ans que le roi Léopold l'avait 
placé comme un conseiller auprès de sa nièce la reine Victoria. 
C'est donc à son premier maître et ami qu'il rendait ses comptes, 
pour ainsi dire, en lui annonçant d'une voix émue sa résolution 
d'aller mourir à Cobourg au milieu des siens : 

(( C'est au printemps de 1837, voilà juste vingt ans, que je suis venu 
pour la seconde fois en Angleterre aûn d'y assister la princesse Victoria, 
aujourd'hui la reine. Je vais avoir cette année soixante-dix ans, et 
d'esprit comme de corps je me sens désormais trop faible pour conti- 
nuer plus longtemps ce laborieux office, cet office accablant d'ami pa- 
ternel, de confesseur éprouvé. II faut absolument que je prenne congé 
de mes fonctions et cette fois pour toujours. Ainsi le veut la loi de la 
nature. Je suis heureux du moins de pouvoir le faire avec la conscience 
la plus pure, car j'ai exercé mon action à l'abri de tout reproche, aussi 
longtemps que mes forces me l'ont permis. Le sentiment que j'ai de ce 
devoir accompU est la seule récompense à laquelle j'aie prétendu; or 
je sais que mon bien aimé seigneur et ami, dans sa pleine connaissance 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 251 

des choses comme des personnes d'Angleterre, me donne librement et 
avec joie, du plus profond de son cœur, le témoignage que je la mé- 
rite. » 

Au fond de sa retraite de Cobourg, Stockmar n'était pas telle- 
ment affaibli par la souffrance qu'il ne put encore prendre sa part 
de tout ce qui intéressait les hôtes de Laeken et de Windsor. Le 
triomphe du 21 juillet 1856 fut un des grands bonheurs de sa vie. 
Nous avons déjà recueilli son cri de joie : k Jamais on ne vit pareil 
triomphe. » En écrivant ces mots dans son journal, il y ajoutait des 
remarques philosophiques sur la royauté au xlx* siècle. Léopold était 
à ses yeux le vrai roi, le modèle, le type, le maître; et pourquoi cela? 
Parce qu'il avait toujours eu en vue la loi souveraine des affaires 
de ce monde et qu'il s'y était toujours conformé, au lieu de ne 
suivre que sa volonté propre. « La volonté propre, disait-il, les désirs 
et les imaginations de l'individu ne comptent absolument pour rien 
dans la direction des choses humaines; il y a de grandes lois, des 
lois éternelles, des lois d'airain qui dominent tout. Assurément, 
hélas ! l'homme ne peut obéir à ces lois que dans la mesure où il 
les connaît; il lui est accordé toutefois d'en avoir une certaine no- 
tion approximative. Celui qui est tenu de s'y conformer avant tous, 
c'est l'homme appelé aux fonctions de souverain. Son devoir est de 
se mettre en harmonie avec ces lois, d'agir toujours avec elles et 
par elles, semblable à un maître-ingénieur chargé de conduire, 
d'approprier à un but déterminé la puissance des élémens, de telle 
façon que les forces vives arrivent dans la juste mesure à la juste 
place exigée par l'œuvre dont il s'agit (œuvre matérielle ou mo- 
rale, il n'importe), soit qu'il faille la créer, la développer ou la 
maintenir. » Stockmar ajoute que la plupart des souverains de son 
temps ignorent ce principe, car ils en suivent un autre et précisé- 
ment le plus opposé. Ils ne servent pas le grand ordre, ils ne s'ap- 
pliquent pas à l'aider, à l'assister, à le soutenir; ils prétendent y 
substituer arbitrairement leurs idées personnelles, leurs inclinations 
particulières, leurs caprices et leurs passions. « Pauvres aveugles! 
ils s'amusent à ce jeu comme des enfans et s'y épuisent. Ils op- 
posent aux forces irrésistibles des lois d'en haut je ne sais quelles 
barrières de sable que renversera le premier choc de la marée mon- 
tante, lequel choc a toujours lieu au détriment manifeste, bien que 
temporaire, de la culture, de la moralité et du bien-être du genre 
humain. C'est pourquoi je prends la liberté de refuser le titi'e de 
régens, d'hommes d'état, à la plupart des souverains de nos jours; 
je les appelle des faiseurs de crises, » 

Voilà comment le vieux maître, du fond de sa reti'aite, s'associait 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

au jubilé du roi son ami. En face des faiseurs de crises, il plaçait 
avec admiration Léopold I", roi des Belges, saluant en lui le vrai 
chef d'état, l'homme qui connaissait le mieux les parties divines de 
Vart de gouverner, le souverain qui s'appliquait sans cesse à se con- 
former aux lois éternelles. 



II. 

Y avait-il de l'exagération dans ces paroles? Stockmar s'était-il 
trop hâté de célébrer à sa manière le triomphe du roi des Belges? 
« Attendons la fm, » a dit notre La Fontaine, et bien avant le fabu- 
liste toute l'antiquité avait tenu le même langage. Tous les lettrés 
connaissent la belle sentence du poète latin si bien commentée par 
Montaigne : 

Ultima semper 
Expectanda dies homini est, dicique beatus 
Ante obitum nemo supremaque funera débet. 

Ovide, quand il écrit ces vers, ne fait que traduire Sophocle, qui 
lui-même répétait Solon. Le dernier mot de YOEdijje-roi est juste- 
ment cette moralité à la fois si simple et si grave que M. Jules La- 
croix nous a rendue à son tour avec une précision antique ; 

Ne proclamons heureux nul homme avant sa mort! 

Ces vérités aussi vieilles que le monde, quoique toujours oubliées, 
se présentent tout naturellement à l'esprit, ou plutôt elles s'impo- 
sent à nous, bon gré, mal gré, le jour où ce triomphe du mois de 
juillet 1850 est comme effacé par l'émeute violente qui excita dans 
l'âme du roi de si généreuses colères. 

C'est le 27 mai 1857. Une foule hostile occupe les abords du 
Palais de la Nation. La chambre des représentans discute une loi 
qui divise les catholiques et ,les libéraux. Il y a quatre semaines 
que le débat est ouvert, et les vieux dissentimens sont devenus des 
passions haineuses. La majorité, favorable aux catholiques, a déjà 
voté trois articles de la loi, il est probable que la loi passera tout 
entière. C'est alors qu'une partie de la population se soulève. Le 
désordre est au dedans comme au dehors de la salle des séances. 
Le sanctuaire de la législation, toujours si respecté jusque-là, est 
souillé par des violences qui rappellent les plus mauvais jours des 
pays révolutionnaires. Tandis que le plus grand nombre des mé- 
contens, dans une attitude menaçante, assiège et bloque le palais, 
les autres ont pénétré dans les tribunes, où le tumulte va croissant 
d'heure en heure. Quand les députés sortent, les principaux ora- 



\ 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 253 

leurs catholiques sont hués par la foule. Le lendemain, mêmes vio- 
lences et plus graves encore ; les ministres sont accueillis par des 
murmures, le nonce du pape est insulté. L'émeute est maîtresse de la 
ville, et déjà l'agitation gagne rapidement les provinces. Le roi avait 
pu croire que les scènes du 27 étaient une échaufTourée dont la po- 
lice aurait aisément raison; la persistance et l'audace des manifes- 
tans pendant la journée du 28 lui montrèrent que le danger était 
sérieux. Le soir, à neuf heures, il quitta le château de Laeken pour 
venir présider à Bruxelles le conseil des ministres. La même foule 
qui huait la majorité de la chambre eut beau faire une ovation au 
roi, le roi était profondément irrité. Il ne s'agissait pas de sa per- 
sonne, il s'agissait de l'honneur de la Belgique. Le conseil réuni, 
Léopold déclara qu'il fallait s'occuper avant tout du rétablissement 
de l'ordre, dùt-on employer les moyens les plus énergiques. Il ne 
reculerait devant aucune mesure. Si l'état de siège était nécessaire, 
il décréterait l'état de siège. S'il fallait qu'il payât de sa personne, 
on le verrait marcher sur l'émeute. « Je monterai à cheval, disait-il, 
je ne laisserai pas opprimer la représentation nationale, je ne lais- 
serai pas outrager la majorité. » Qui aurait pu se défendre d'une 
émotion poignante en voyant ce roi, toujours si maître de lui, si 
grave, si digne, s'exprimer avec une telle vigueur? Pendant qu'il 
parlait, nous dit son historien (1), a sa voix, son geste, son regard, 
tout révélait une indignation profonde. » Noble indignation, ajou- 
terons-nous, noble et sainte colère, car il n'y avait là aucun retour 
sur lui-même, aucun sentiment égoïste, il n'y avait que la douleur 
d'une belle âme atteinte dans sa foi, humiliée dans son œuvre. Puis 
tout à coup, comme si l'idée d'intervenir directement et de sa per- 
sonne pouvait sembler contraire aux vrais principes constitution- 
nels, allant au-devant de l'objection qu'il lisait peut-être dans les 
yeux de ses conseillers, il s'écriait : « Il n'y a plus ici de ré"-ime 
parlementaire, le régime parlementaire est mort. Vous comprenez 
cela, messieurs; vous comprenez qu'aujourd'hui 28 mai on a mis 
fm au régime parlementaire, on a violé la constitution ! » Et il re- 
prenait avec plus de force : « Oui, on a violé la constitution. J'ai 
tenu mon serment depuis vingt-six ans. On vient de m'en dégager. 
Qu'on ne l'oublie pas. » 

Le roi, dans son irritation, se croyait si dégagé des règles con- 
stitutionnelles qu'il était décidé à se découvrir, à intervenir de sa 
personne au milieu de la lutte, à s'exposer aux coups des partis. Il 
avait commencé , c'était son devoir, par assurer l'ordre dans les 
rues. Il avait fait diriger sur Bruxelles les troupes disponibles des 
cités voisines. Ce n'était point assez; il annonça au conseil des mi- 

(1) M. Théodore Juste. Voyez Léopold I", roi des Belges, 2« partie, p. 176. 



2&ir REVUE »ES DEUX. MONDES. 

lustres son intention de réunir le lendemains les principaux mem- 
bres de l'opposition et de leur exprimer la peine profonde que lui 
causait l'agitation du pays. Assurément, rien n'était moins paiie- 
mentaire, mais., puisqu'on ne restait pas dans la constitution, n'é- 
tait-ce pas lui donner le droit d'en sortir? C'est ainsi que le roi 
justifiait à ses propres yeux cette^ démarche extraordinaire. Heu- 
reusement la nuit porte conseil. Le lendemain 29 naai, le roi con- 
çut un autre projet; il proposa^que^les trois premiers articles votés 
le 27 fussent convertis en une loi spéciale, et que la discussion 
fût arrêtée. Le gouveraiement, sans recule^- devant la violence, 
eût évité ainsi de poursuivre un débat qui excitait les passions. 
Pendant qu'on délibérait sur ce point, les nouvelles du mouve- 
ment des proviinces exigèrent de la part du gouvernement une 
résolution plus décisive,, et de k part de la majorité un sacri- 
fice plus considiérable. La session législative fut close. Le roi aiuarait 
préféré que les articles déjà votés demeurnssent définitivement ac- 
quis à la majorité delà chambre, au moyen de cette conversion en 
loi spéciale dont il avait conçu l'idée; ainsi le voulait k pirincipe 
suprême de la vie constitutionnelle, je veux dire le respect d'une 
discussion régulière et d'un vote Hbrement émis. La clôture sou- 
daine de k session avait l'inconvénient très grave d'être une recu- 
lade devant l'émeute, en même temps qu'elle ajournait et remet- 
tait en question les avantages obtenus par k. majorité du parlement. 
11 y a des cas pourtant où la raison d'état domine tout. Puisque le 
salut public voulait que la loi fût retirée jusqu'à l'apaisement des 
passions, le roi signa le décret qui prononçait la clôture. Il fut con- 
venu seulement, pour tenir compte des scrupules, du roi, que le 
ministère s'engagerait à représenter la. loi dès l'ouverture de k 
session suivante. Nous ne rappelons ce fait que pour l'honneur du 
roi Léopold ; la suite des événemens devait changer totalement la 
face des choses. La clôture de k session une fois prononcée, le 
roi, qui n'avait pas renoncé à dire personnellement son mot dans le 
conflit, écrivit à M., de Decker, mmistre de l'intérieur et président 
du conseil, cette letti^e ou plutôt ce message, beaucoup' moins des- 
tiné au ministre qu'à toute k nation, belge. Nous le reproduisojas en 
entier, pour que le lecteur ait sous les yeux le document auquei se 
rapportent les réflexions de Stockmar : 

« Mon cher miu'istre, 

« Je reçois le rapport du cabinet, en date d'hier, et jf®- m'eM-presse 
d'Y doni!ier moa appcobatioa. Ea proposant l'ajournement de k discus- 
sion, vous prendrez, une- initiative que les circonstances vous indiquent 
et que le pays comprendra. 

(( Je profile de cette occasion pour adresser, par' votre intermédiaire, 



LE CONSEILLER DE LA REI3S"E VICTORIA. 255 

•quelques paroles au pays qui m'a donné tant de preuves de son atta- 
chement. 

« Une discussion longue et animée, suivie d"incidens que je déplore, 
a eu lieu dans la chambre des représentans sur un projet de loi pré- 
senté par vous. 

<( Pour la première fois, depuis vingt-sLt ans que je me suis dévoué 
à la Belgique, les débats parlementaires ont fait naître des difficultés 
dont la solution ne s'est pas immédiatement révélée. 

« Vous avez agi avec la plus grande loyauté et la plus entière bonne 
foi. Vous êtes fermement persuadé que le projet de loi, mis à exécu- 
tion , ne produirait pas les conséquences fâcheuses que Ton y a attri- 
buées. Je ne porterai pas de jugement sur le projet; je n'aurais jamais 
consenti à donner place dans notre législation à une loi qui aurait pu 
avoir les funestes effets qu'on redoute; mais, sans me li\Ter à l"examen 
de la loi en elle-même, je tiens compte, comme vous, dune impression 
qui s'est produite à cette occasion chez une partie considérable de la 
population. Il y a dans les pays qui s'occupent eux-mêmes de leurs 
affaires de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une 
intensité qui se constate plus facilement qu'elle ne s'explique, et avec 
lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner. 

« Les libres institutions de la Belgique ont été pratiquées pendant 
vingt-six ans ave-c une admirable régularité. Que faut-il pour qu'elles 
continuent à fonctionner dans lavenir avec le même ordre, le même 
succès ? 

« Je n'hésite pas à le dire, il faut ehez les partis de la modération et 
de la réserve. Je crois que nous devons nous abstenir d'agiter toute 
question qui peut allumer la guerre dans les esprits. Je suis convaincu 
que la Belgique peut vivre heureuse et respectée en suivant les voies 
de la modération, mais je suis également convaincu, et je le dis à tout 
le monde, que toute mesure qui peut être interprétée comme tendant 
à fixer la suprématie d'une opinion sur l'autre est un danger. La liberté 
ne nous manque pas, et notre constitution sagement et modérément 
pratiquée présente un heureux équilibre. 

« Mon attachement sincère et profond aux destinées du pays a fait 
naître chez moi ces gi-aves réflexions. Je les communique au pays, à 
vous-même, à la majorité de la représentation nationale. 

« Dans les circonstances où nous sommes, la majorité de la chambre, 
dont les vœux comme majorité sont et doivent être mon guide, a une 
noble position à prendre, position digne d'un grand parti. 

(c Je lui donne le conseil de renoncer, comme vous le lui proposerez, 
à continuer la discussion de la loi. Cest à la majorité qu'il appartient 
de remplir ce rôle généreux. En l'acceptant tout entier, elle donnera 
au monde une haute idée de sa sagesse et de son patriotisme. Elle con- 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

servera dans ses rangs l'étroite union qui pour tous les partis est le 
premier fruit et la première récompense d'une noble et bonne action 
pratiquée en commun. 

« L'année dernière, le pays me remerciait de mon dévoûment; je le 
remercie aujourd'hui de sa confiance. 

« Cette lettre vous fera voir combien je suis heureux de me trouver 
d'accord avec vous, combien j'approuve votre conduite. 

« Mon désir est de continuer à veiller avec vous et avec vos collègues 
aux intérêts de ce beau et bien-aimé pays. 

« Veuillez croire, mon cher ministre, aux sentimens affectueux que 
je vous porte. « Léopold. » 

Il est à peine nécessaire de dire que Stockmar suivait ces événe- 
niens de la Belgique avec un redoublement d'attention. Sans par- 
ler de son dévoûment à la personne du roi, on sait quel prix il at- 
tachait au succès de V expérience belge. Ce terme, qu'il employait 
souvent, exprimait bien sa double sollicitude. Stockmar se préoc- 
cupait à la fois et de l'existence de la nation belge et de l'honneur 
de la monarchie constitutionnelle. Cette monarchie était-elle le 
meilleur moyen de garantir l'indépendance de la Belgique? La Bel- 
gique saurait-elle comprendre cette raison d'état et respecter l'abri 
qui assurait ses destinées? Sur ces deux points, Stockmar avait la foi 
et l'espérance. 11 croyait à l'efficacité de la monarchie constitution- 
nelle, il espérait dans la sagesse politique de la nation belge, mais 
enfin c'était là une expérience à faire. Au milieu des divisions reli- 
gieuses, au milieu des antagonismes cachés et des défiances opi- 
niâtres, n'y avait-il pas lieu de craindre à tout instant qu'un conflit 
imprévu ne mît le feu aux poudres? 

Le conflit venait d'éclater, la loi de bienfaisance^ comme l'appe- 
lait le gouvernement, la loi des couvens^ comme l'appelait l'oppo- 
sition, avait éveillé tout à coup des appréhensions sinistres. Toutes 
les agitations dont nous avons parlé peuvent être expliquées en 
deux mots : le parti catholique, en revendiquant la liberté des in- 
stitutions charitables, avait paru démasquer un plan qu'il pour- 
suivait depuis longues années ; l'église belge, disait-on, essayait de 
se soustraire au droit commun et de créer un état dans l'état. 
C'était l'éternelle question des temps modernes. Au point de vue des 
principes, cette question est bien simple, il est clair pour tout es- 
prit philosophique et vraiment libéral que l'état ne doit pas asser- 
vir l'église ni l'église méconnaître l'autorité de l'état. Chacun de 
ces deux pouvoirs a son domaine propre, et cependant, ayant grandi 
ensemble, ayant contribué ensemble à former la nation, attachés 
l'un à l'autre par les mille liens d'une destinée commune, ils sont 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 257 

obligés de trouver à chaque phase nouvelle du développement so- 
cial le modus vivendi qui leur convient. Voilà comment la question, 
si simple en théorie, offre de si grandes difficultés dans la pratique. 
A juger le problème de haut, l'état représente des choses variables, 
l'église représente des choses éternelles ; l'état est soumis à la loi 
du progrès, l'église est liée par une loi de fixité; l'état se meut dans 
la science, l'église se meut dans la foi ; l'état se déplace sans cesse, 
l'église, qui marche aussi à sa manière, paraît^^toujours immobile. 
De là, selon les temps, des inégalités de développement, des écarts 
de direction, inévitable cause de malentendus et de défiances. Or 
une crise de défiance est] une crise de guerre; à tout moment, à 
tout propos, les explosions sont possibles, comme on l'a vu en Bel- 
gique au mois de mai 1857. 

On pense bien que nous n'avons pas à juger ici la loi de bienfai- 
sance présentée aux chambres belges par le ministère Decker; nous 
ferons remarquer seulement le langage tenu à cette occasion par 
le roi Léopold. u Jamais, dit-il dans sa lettre à M. de Decker, ja- 
mais je n'aurais consenti à donner place dans notre législation à 
une loi qui aurait pu avoir les funestes effets qu'on redoute. » Puis- 
qu'un souverain si sage, si attentif, le vrai maître du droit consti- 
tutionnel, a jugé ainsi la loi de bienfaisance, il est probable que les 
appréhensions des adversaires de la loi n'avaient rien de fondé. 
D'autre part cependant le roi déclare qu'il doit tenir compte de 
l'impression produite sur une grande partie du peuple belge. « Il y 
a, dit-il, dans les pays qui s'occupent eux-mêmes de leurs affaires, 
de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une in- 
tensité qui se constate plus facilement qu'elle ne s'explique, et avec 
lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner. » Ces deux 
sentimens du roi présentent le résumé fidèle de la question : inno- 
cence de la loi, si on l'examine au point de vue de la justice, né- 
cessité de la retirer ou de l'ajourner, puisque l'opinion publique l'a 
mal comprise. Volontiers j'appliquerais ici le langage de Kant et je 
conclurais en ces termes : La raison pure dit oui, la raison pratique 
dit non. 

C'est aussi la pensée de Stockmar. Lorsqu'il apprend à Gobourg 
les émeutes qui agitent Bruxelles et la Belgique entière, si violente 
que soit la crise, il n'éprouve aucune inquiétude. Il a confiance 
dans la monarchie constitutionnelle, il croit que cette forme de gou- 
vernement, par sa vigueur et sa souplesse, est plus en mesure que 
nulle autre de dominer les circonstances, d'apaiser les passions, 
de rétablir l'équilibre entre les partis. Cette foi dans l'institution 
est rehaussée encore par la haute opinion qu'il a du prince chargé 
d'en assurer la marche. Il compte sur la raison supérieure du roi 

TOMB XXV. — 1878. 17 



258 RETUE DES DEUX MONDES. 

Léopold, car jamais cette raison n'a été plus nécessaire, u Vous 
savez, écrit-il à son correspondant (1), quel prix j'attache à la réus- 
site de l'expérience belge; le grand expérimentateur de qui dépend 
cette réussite, c'est le roi lui-même. Or, voici le moment le plus im- 
portant de son règne; voici l'heure où il est obligé de prouver que 
ceux qui ont confiance dans sa sagesse, dans sa justice, dans sa 
loyauté, ne se trompent pas. » 

Au sujet de cette crise que doit dominer la raison impartiale 
du souverain, Stockmar est d'avis que tous les combattans ont 
tort, il pense que libéraux et catholiques visent à la domination 
exclusive, que la Belgique est perdue, si l'une des armées écrase 
l'autre, que les deux partis représentent deux principes destinés 
à vivre ensemble, — la liberté, l'autorité, — et que l'autorité sans 
mesure ne, serait pas moins funeste que la liberté sans frein. La 
victoire absolue du parti libéral aurait des conséquences perni- 
cieuses; la victoire absolue du parti catholique serait tout aussi 
préjudiciable à l'état. Il faut retenir de l'un et de l'autre ce qui 
est bienfaisant et fécond. La liberté est le plus sûr fondement de 
l'autorité, l'autorité est le plus sûr abri de la liberté. Le roi Léo- 
pold, convaincu autant que personne de la vertu de ces grands 
principes, est peut-être un peu plus disposé qu'il ne faudrait à 
incliner vers le parti catholique. C'est le seul doute que lui in- 
spire l'attitude du roi. « Le roi, écrit-il, m'a dit bien des fois : Chez 
nous, le parti catholique est le seul qui offre un point d'appui; le 
parti libéral est un banc de sable. » Stockmar, homme d'autorité 
assurément, mais très libéral, et imbu d'ailleurs de préventions 
protestantes, craint que les paroles de son royal ami, si elles ne 
sont expliquées, ne renferment une erreur. « Oui, sans doute, 
ajoute-t-il, et j'en juge parce que j'ai vu moi-même, cette opinion 
prise en soi est parfaitement exacte. Dès qu'on l'applique à la réa- 
lité politique, la vérité générale qu'elle exprime n'est plus qu'une 
vérité relative et sous condition. » Le parti catholique belge, sui- 
vant Stockmar, n'offre le point d'appui signalé par le roi qu'à la 
condition d'avoir en face de lui une minorité intelligente et énergi- 
que, laquelle, en le contenant, lui donne la cohésion. Ainsi la va- 
leur que le roi des Belges attribue aux fractions catholiques des 
deux chambres tient surtout à l'opposition qu'elles rencontrent, 
opposition qui en fait à la fois la limite et la force. Si elles deve- 
naient assez puissantes dans le pays pour n'avoir plus à s'inquiéter 
de ce contrôle, le roi s'apercevrait bientôt que les catholiques, en 
tant que parti, sont aussi difficiles à gouverner que les démocrates, 



(1) Voyez Denkwurdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn Christian Friedrich 
von Stockmar, p. 697, 



LE CONSEnXER DE LA RELN'E VICTORIA. 259 

la tendance de chacun de ces partis en Belgique étant de tirer tout 
à soi, et de s'arroger une domination absolue. 

Tel est l'ensemble des idées de Stockmar sur cette grave ques- 
tion de l'année 1857. On y retrouve l'élévation de ses vues et la 
précision de son jugement, avec une disposition très marquée à se 
préoccuper des dangers de la droite beaucoup plus que des dangers 
de la gauche. Quant à la question de savoir si le roi avait eu raison 
de se mêler à la lutte par sa lettre publique au rainisti-e de l'inté- 
rieur, Stockmar exprime une opinion intéressante qui mérite d'être 
conservée. Voici ce passage dans le texte même, il est extrait d'une 
lettre que le vieux politique a rédigée en français : 

« La lettre du roi est, comme vous me le dites, un acte un peu irré- 
gulier; mais un roi qui, à juste titre, peut se nommer le principal fon- 
dateur d'une constitution, occupe pendant toute sa vie une position ex- 
ceptionnelle. L'histoire de l'Angleterre sous Guillaume III fournit les 
preuves de cette assertion. Le roi Léopold, mulatis' mutandis , est pour 
la Belgique ce que Guillaume était pour l'Angleterre. Voilà pourquoi, 
dans des crises où il y va du salut public, et tant que la constitution 
belge n'a pas encore pris l'aplomb et la consistance que ne lui donne- 
ront que le temps et l'hal^itude delà marche, le roi peut et doit même, 
pour le fond comme pour la forme, exercer l'autorité royale d'une ma- 
nière qui ne conviendrait plus à une époque postérieure dont elle cli- 
querait le sentiment et le jugement. 

(c Puisque la lettre du roi est publiée, inutile de demander si elle 
aurait pu être mieux faite... » 

11 est certain que Stockmar l'eût faite autrement. N'importe; 
dans cette lettre qu'il n'approuve qu'à moitié, il y a un passage 
qui sauve tout à ses yeux. Le roi a dit avec son grand instinct du 
juste : (c Toute mesure qui peut être interprétée comme tendant à 
fixer la suprématie d'une opinion sur l'autre est un danger. » 
Stockmar s'attache à cette pensée, il est persuadé que le salut est 
là, et, craignant que le roi n'ait trop de prédilection pour les ca- 
tholiques de son royaume, trop de répugnance contre les libéraux, 
il supplie son correspondant de faire tout son possible pour le main- 
tenir dans l'esprit de cette maxime. Le rôle du roi est un rôle d'ar- 
bitre ; sous peine d'altérer sa puissance, il doit garder au-dessus 
des partis cette position suprême. 

'i Quel est ce correspondant à qui Stockmar confie le soin d'en- 
courager et d'avertir un souverain comme le roi Léopold? L'édi- 
teur des Souvenirs n'en dit rien, nous en sommes réduits ici à des 
conjectures. C'était probablement un des amis du roi, un des po- 
litiques belges qui, retirés de la vie active, étaient restés les té- 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

moins désintéressés et les loyaux confidens de ses efforts. Une chose 
digne de remarque, c'est que le roi, appréciant mieux que per- 
sonne la sagesse du conseiller donné par lui au prince Albert et à 
la reine Victoria, n'ait pas eu l'idée de le consulter sur la crise de 
1857. Il craignait sans doute de sa part les préventions que nous 
avons indiquées. Il aima mieux demander cette consultation à deux 
hommes d'état qui avaient gouverné un pays exposé aux mêmes 
passions, aux mêmes défiances, aux mêmes luttes, par conséquent 
sujet à des maladies analogues et bien plus graves encore : il inter- 
rogea M. Thiers et M. Guizot. 

Nous n'avons pas la réponse de M. Thiers à la lettre du roi Léo- 
pold, nous en connaissons seulement quelques passages rapportés 
par Stockmar, car cette lettre fut certainement communiquée au 
baron, qui, tout heureux d'y retrouver'ses propres sentimens, prit 
plaisir à en détacher les parties les plus vives. « C'est vraiment, 
dit-il, une chose à signaler que deux hommes comme Thiers et 
moi, si différons de nature, d'éducation, de^carrière, d'expérience, 
nous ayons vu ce sujet exactement de la même façon. Les pensées 
que j'ai exprimées en allemand, je les retrouve en français dans 
ces maximes de Thiers. » Et il cite en effet des maximes absolu- 
ment identiques aux siennes, celles-ci par exemple : « Les hommes 
qui auraient voulu un combat à outrance sont insensés... Sans 
doute il ne faut pas céder à l'émeute, mais dans tous les pays libres 
il y a des agitations populaires dont il faut tenir compte, comme 
en médecine on tient compte de tous les symptômes, sans avoir 
l'orgueilleuse prétention d'en négliger aucun. Quand le sentiment 
public est excité à un haut degré, qu'il ait tort ou raison, il faut 
savoir s'arrêter... Il faut ajouter que cette excitation des esprits 
n'était pas sans quelque fondement... Les élections immédiates au- 
raient peut-être amené une victoire décidée des uns sur les autres, 
et c'eût été plus fâcheux encore. Le secret pour réussir en Bel- 
gique consiste à empêcher les entreprises violentes des uns contre 
les autres... Quant à la royauté, son art doit être de ne pas se lais- 
ser compromettre dans la querelle, d'être modératrice, jamais par- 
tie dans le débat, de s'attacher surtout à n'être jamais classée dans 
l'un des deux partis. » 

Voilà tout ce que nous connaissons de la réponse de M. Thiers 
au roi Léopold, et c'est bien assez pour en concevoir l'esprit et la 
portée. Stockmar avait raison d'y reconnaître ses sentimens et ses 
doctrines, — ses doctrines en ce qui concerne les principes, ses 
sentimens en ce qui touche les personnes. Nous devons ajouter en 
effet qu'à ces maximes générales se joignaient des appréciations 
particulières sur les partis ; M. Thiers est animé comme Stockmar 
d'une profonde défiance à l'égard du catholicisme belge, il voit le 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 261 

clergé belge devenu l'avanl-garde du clergé catholique dans toute 
l'Europe, lequel « veut absolument redevenir propriétaire et s'atti- 
rera des revers cruels. » Il est donc porté à croire, comme Stock- 
mar toujours, mais sans le dire avec la même liberté, « que le roi 
a trop de prédilection pour les catholiques et trop de répugnance 
à l'égard des libéraux. » 

La réponse de M. Guizot est plus complète, plus large, plus vrai- 
ment libérale. Nous la possédons tout entière. Elle a été publiée 
ici même pendant la crise qui nous occupe. C'est la puissante et 
noble étude intitulée : La Belgique et le roi Léopold en 1857 (1). 

Si nous avons été obligé, au sujet du 24 février iSliS, de donner 
tort à M. Guizot et de lui opposer la science constitutionnelle du 
conseiller de la reine Victoria, nous saisissons avec joie l'occasion 
de montrer comme ce grand esprit sait reprendre l'avantage. 
L'homme d'état s'est trompé bien des fois, et qui donc ne se trompe 
à l'heure de l'action, dans un pays comme Iç nôtre, au milieu de 
tant de problèmes redoutables? Le penseur du moins, le philosophe 
politique a été toujours sans reproche. Quand on vient d'étudier à 
distance cette crise de 1857, quand on a lu attentivement la loi de 
bienfaisance, les discussions du parlement belge, la lettre du roi à 
M. de Decker, les lettres allemandes et françaises de Stockmar, la 
consultation de M. Thiers ou du moins les fragmens que Stockmar 
en a cités, l'étude de M. Guizot apparaît comme un jugement où 
chaque droit est reconnu et chaque chose remise en sa place. 

M. Guizot n'a pas besoin comme Stockmar de justifier l'interven- 
tion du roi Léopold par l'exemple de Guillaume III, il n'a pas 
besoin d'écarter un doute, un scrupule, car il n'a éprouvé ni scru- 
pule ni doute, il déclare que la conduite du roi a été parfaitement 
conforme à son devoir, a Le roi Léopold, dit-il, a fait cesser le 
combat sans rendre les armes, il a protégé la paix du pays troublé 
en restant en mesure d'en appeler au pays à jeun, il a maintenu la 
question sans la pousser à bout : vraie conduite de roi constitu- 
tionnel et de roi, » Il examine ensuite la loi de bienfaisance, et la 
trouvant parfaitement juste, sensée, prudente, conforme aux prin- 
cipes d'humanité ainsi qu'aux règles d'état, il s'étonne qu'elle ait 
pu causer une telle émotion. Cependant les adversaires de la loi 
dans la chambre des représentans ne sont pas des hommes de dé- 
sordre, des emiemis de la monarchie et de la constitution, c'est 
M. Lebeau, M. Charles Rogier, M. Henri de Brouckère, M. Tesch, 
M. Verhaegen, M. Frere-Orban, d'anciens ministres, des libéraux 
sincères, des esprits dévoués au roi Léopold. Il les écoute, et son 
étonnement cesse. De tels hommes peuvent se tromper, ils se trom- 

(1) Voyez la F.evu3 du i" août 1857. 



262 RETUE DES DEUX MONDES. 

pent certainement, mais ils ne se trompent que sur des motifs 
graves et plausibles. Ces motifs, il les résume, il les pèse, il les 
juge ; aucun des argumens employés contre la loi ne lui paraît de 
nature à justifier les colères publiques. C'est qu'il y a ici bien autre 
chose que la loi des fondations charitables. Cette menace de 
guerre civile tient à la situation même des partis, a Étrange situa- 
tion ! écrit-il. Ce ne sont plus des droits ni des idées, ce sont des 
craintes qui se combattent. Les libéraux craignent la religion, les 
croyans craignent la liberté. Ni les uns ni les autres n'ont dans 
leur cause et dans leur force assez de confiance pour accepter la 
liberté de leurs adversaires; personne aujourd'hui ne se croit en 
état et n'a envie de résister. Personne ne se juge en sûreté qu'à la 
condition de dominer, et de dominer seul : déplorable affaiblisse- 
ment, dans tous les partis, de la foi, des caractères et des mœurs! » 
Les alarmes des libéraux sont-elles justifiées? M. Guizot a déjà dit 
que l'examen de la loi les condamnait, il complète sa preuve par 
l'examen des hommes qui l'ont présentée et de la conduite qu'ils 
ont tenue jusqu'à ce jour, soit au ministère, soit dans l'opposition. 
Là encore, il ne voit qu'une seule chose, l'exercice régulier de la 
vie parlementaire. Tant que les opinions luttent Hbrement, légale- 
ment, il n'y a point de place pour ces appréhensions ténébreuses 
qui soulèvent les foules irritées. D'où vient donc cette explosion 
du mois de mai 1857, si ce n'est point du parlement qu'elle est 
sortie? M. Guizot interroge à ce sujet des hommes qui connaissent 
bien le pays, et on lui apprend qu'en effet la machine infernale est 
ailleurs. Un esprit d'anarchie prenant surtout la forme de l'esprit 
d'impiété travaille ardemment la^Belgique. De cette Belgique ainsi 
travaillée, l'illustre écrivain nous trace d'après ses correspondans 
un tableau sinistre. Voyez cette nuée de journaux obscurs, gros- 
siers, ayant chacun peu d'abonnés, mais assez pour vivre, qui pro- 
pagent dans la population les idées dissolvantes ; « ils ne poussent 
pas directement à une révolution politique prochaine, ils fomentent 
une révolution morale qui prépare et amènera toutes les autres. » 
Ce travail de perversion générale, aidé par des sociétés secrètes, 
même des sociétés avouées, se répand de proche en proche. Les 
villes surtout en sont le foyer. <( Comment expliquer autrement 
les spectacles que nous a donnés la dernière émeute ? D'une part, 
le nonce du pape, de l'autre des sœurs de charité, des frères des 
écoles chrétiennes, des petites sœurs des pauvres, les plus élevés 
et les plus modestes représentans de l'église catholique insultés 
dans les murs de Bruxelles par des hommes du peuple belge, en 
présence de bourgeois belges, spectateurs indifférens ou ricaneurs! 
Les séditions et les brutalités politiques ont été fréquentes en Bel- 
gique; les outrages religieux y sont un fait nouveau et la plus 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 263 

inquiétante des manifestations populaires, car c'est celle qui révèle 
la plus grave altération des mœurs nationales. » 

M. Guizot éprouve bien quelques doutes au sujet de ce tableau. 
S'il faut se défier de l'imprévoyance des honnêtes gens, il faut se 
défier aussi de leur crédulité. Ils aiment « à s'aveugler sur les pé- 
rils de la situation et les chances de défaite, pour s'épargner les 
fatigues du combat; » mais quelquefois aussi on les voit « s'exa- 
gérer le danger pour se donner le droit de recourir aux moyens ex- 
trêmes qui rassurent un moment, s'ils ne sauvent pas. » L'heure 
est critique pourtant, nul ne peut le nier; c'est donc le moment de 
rappeler à tous les Belges, particulièrement aux libéraux, le grand 
principe trop oublié qui est par-dessus tout la garantie des peuples 
libres. M. Guizot se souvient alors des doctrines qu'un autre noble 
esprit, Alexis de Tocqueville, a exprimées avec force dans son livre 
de la Démocratie aux Etats-Unis: sans croyances religieuses, point 
de liberté poHtique. Quels sont les peuples qui ont le mieux réussi 
à établir chez eux cette liberté? Les peuples ^d'Angleterre, de Hol- 
lande, et des États-Unis d'Amérique, c'est-à-dire les peuples qui, 
malgré leurs misères morales, ont conservé en définitive un grand 
fonds de christianisme. M. Guizot applique ces hautes pensées aux 
libéraux belges, à ceux qui sont vraiment dignes de ce titre, et il 
leur dit avec l'autorité de sa grande parole : « Vous avez eu cette 
bonne fortune que l'élément religieux, chrétien, catholique, a mar- 
ché avec vous à la première conquête de la liberté; vous avez en- 
core plus besoin de son concours pour l'affermir et la conserver. Il 
vous en coirtera souvent des déplaisirs à surmonter, des ménage- 
mens à garder, des sacrifices à faire ; n'hésitez pas, ne perdez pas 
de gaité de cœur l'heureuse chance que vous avez obtenue à l'en- 
trée de la carrière; l'alliance chrétienne est pour vous la condition 
du bon et durable succès libéral. » 

Stockmar, Thiers, Guizot, il suffit de rappeler de tels noms pour 
faire comprendre tout l'intérêt qui s'attachait à Vcdpcrienre belge 
et toute la gravité de l'épreuve que traversait le roi Léopold. En 
somme, malgré la diversité des points de vue, les conseils prati- 
ques aboutissaient à une même conclusion : le roi avait eu raison 
de suspendre un débat qui soulevait bien à tort les passions popu- 
laires. On connaît le cri de Mirabeau emprunté à une jolie comédie 
en vers du poète La Chaussée : 

Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. 

Ici, assurément, ce n'était pas tout le monde qui avait tort, mais 
c'était un parti nombreux, considérable, qui sur ces questions brû- 
lantes pouvait du jour au lendemain se trouver en majorité. 

Ce changement ne tarda pas à se produire. La clôture de la ses- 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

sion législative avait été prononcée le 13 juin. Avant l'ouverture de 
la session nouvelle, le renouvellement des conseils communaux eut 
lieu dans toute la Belgique, et les candidats de l'opposition rempor- 
tèrent une éclatante victoire. C'était le 27 octobre 1857; trois jours 
après, le ministère offrit sa démission au roi. Bien qu'ils eussent en- 
core la majorité dans le parlement, les ministres ou du moins la 
plupart d'entre eux avaient senti que l'esprit public ne les soutenait 
plus. M. Henri de Brouckère, qui représentait dans le parti libéral 
les mêmes tendances que M. de Decker dans le parti catholique, 
c'est-à-dire une politique de conciliation et presque de neutralité, 
tenta vainement de constituer une administration nouvelle. Averti 
par la gauche qu'il n'aurait pas son appui, il dut renoncer à la 
mission que lui avait donnée le roi. Ce soin fut confié à M. Charles 
Rogier, qui forma enfin le cabinet du 10 novembre. M. Rogier avait 
l'intérieur, M. Frere-Orban les finances, M. Tesch la justice. Tous 
les trois, après avoir tenu autrefois les mêmes portefeuilles, étaient 
tombés ensemble en 1852. Les nouveaux ministres étaient M. le 
baron de Vrière, nommé aux affaires étrangères, M. le général 
Berten à la guerre, M. Partoes aux travaux publics. Le premier acte 
de ce cabinet fut de dissoudre la chambre des représentans. Les 
élections générales se firent le 10 décembre et donnèrent l'avan- 
tage aux libéraux. La majorité s'était complètement déplacée et 
pour longtemps. 

Léopold n'avait donc plus qu'à suivre les conseils de Stockmar, 
de M. Thiers, de M. Guizot, ou plutôt à reprendre l'ancienne pratique 
de sou royal office troublée un instant par les violences de l'année 
1857. Il rentrait dans les sphères sereines, attentif à tous les symp- 
tômes, laissant la vie politique se développer librement, donnant 
aux partis des exemples de haute sagesse, préoccupé avant tout de 
la prospérité commune, s'appliquant enfin, au milieu des luttes les 
plus ardentes, à demeurer le magistrat suprême, l'arbitre respecté, 
disons tout d'un seul mot, le vrai roi constitutionnel, non pas le 
chef d'un parti, mais le cœur et l'âme d'une nation. 

IIL 

Ces événemens de l'année 1857 en Belgique sont les derniers 
auxquels le baron de Stockmar ait été mêlé, les derniers dont on 
retrouve la trace dans sa correspondance. Il ne devait plus revoir 
son vieux maître, son ami si tendrement aimé, Léopold P'', roi des 
Belges, et s'il lui était réservé encore de rencontrer la famille royale 
d'Angleterre, ce ne devait être ni à Londres ni à Windsor. Le neveu 
du roi Frédéric-Guillaume IV, le prince royal de Prusse Frédéric- 
Guillaume, avait épousé, le 25 janvier 1858, la fille de la reine d'An- 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 265 

gleterre, Victoria, duchesse de Saxe, princesse royale de Grande- 
Bretagne et d'Irlande. Confiné dans sa retraite par la maladie, le 
vieux conseiller de la reine n'avait pu se rendre à Londres pour 
les fêtes du mariage. Ce fut un chagrin pour la jeune princesse. Le 
vieux baron avait été l'ami de son grand-oncle, le précepteur de 
son père, le confident et le conseiller de sa mère. Dans l'intimité 
de Windsor, les enfans de la reine le regardaient comme un aïeul. 
Que de fois, toute petite, elle était allée trouver dans sa chambre le 
vieil ami de la famille ! Était-ce simplement un ami ? ^Était-ce un 
maître, un parent? Elle n'aurait su le dire, tant cette autorité aussi 
grave que douce, aussi digne que familière, avait un caractère 
charmant, et tant l'hôte de Windsor se sentait comme chez lui dans 
le château de la royauté britannique. L'absence du baron au ma- 
riage de la princesse avait donc causé de vifs regrets. Aussi, lorsque 
le jeune couple royal alla s'installer en Prusse, on devine quelles 
invitations furent adressées au solitaire de Cobourg. Le prince 
Albert et la reine Victoria devaient prochainement' rendre visite à 
leur fille, qui habitait alors le château de Babelsberg, près de Pots- 
dam. Babelsberg était la résidence du prince Guillaume, celui-là 
même qui allait être bientôt régent du royaume pendant la maladie 
de son frère, puis roi de Prusse après sa mort, et à qui la guerre 
de 1870 devait donner l'empire d'Allemagne. C'est là que le prince 
Guillaume de Prusse et sa femme la princesse Augusta, assistés du 
jeune couple, se préparaient à recevoir le prince Albert et la reine 
Victoria. Il ne fallut pas moins que ces instances et le désir de 
revoir la famille royale d'Angleterre pour décider le vieillard à 
quitter sa retraite. Il aurait pu dire comme Voltaire au comte Lally : 
« Le mourant ressuscite en apprenant cette bonne nouvelle. » Le 
mourant ressuscita et se rendit à Potsdam. Est-il besoin de dire 
avec quelle joie, avec quelle tendresse il y fut accueilli? 

Un autre motif, quoique moins pressant, l'avait attiré en Prusse. 
Le roi Frédéric-Guillaume IV s'affaissait de jour en jour sous les 
atteintes de la maladie la plus grave. Cette belle âme de rêveur, 
cette brillante imagination d'artiste s'éteignait dans une sorte de 
paralysie, la raison du souverain s'était voilée. Le moment était 
proche où il faudrait se décider à ne pas attendre sa mort pour le 
remplacer sur le trône. Le régent était désigné d'avance : c'était son 
successeur légitime, son frère, le prince Guillaume, puisque Frédé- 
ric-Guillaume IV n'avait pas d'enfans. Il n'y avait sous ce rapport 
aucune difficulté, mais à quel moment précis, dans quelles condi- 
tions, sous l'influence de quelles idées politiques se ferait cette 
transmission de l'autorité suprême? C'étaient là des questions qui 
devaient réveiller Stockmar. Malgré ses déceptions de 1849, malgré 
ses douleurs et ses colères de 1850, il ne s'était pas tellement dé- 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

sintéressé des affaires d'Allemagne que l'approche d'un changement 
de règne pût le laisser indifférent. En vue des détroits périlleux, 
aux abords des plages inconnues, le vieux pilote endormi se redres- 
sait tout à coup. 

C'était surtout curiosité de sa part, curiosité patriotique, et aussi, 
selon l'occasion, vague espérance de donner une indication utile, 
de faire accepter un bon conseil. Il avait connu intimement quel- 
ques-uns des premiers personnages de la Prusse ; lorsque Frédé- 
ric-Guillaume IV s'était rendu à Londres en 18/il pour y être le 
parrain du prince de Galles, Alexandi-e de Humboldt, qui l'accom- 
pagnait, avait reçu de Stockmar l'accueil le plus empressé. Stock- 
mar était aussi en relations de longue date avec M. Rodolphe 
d'Auerswald, qui avait joué un rôle en 18/i8, et qui allait bientôt 
présider le premier ministère du prince régent. Ils échangeaient de 
longues visites, et naturellement les directions futures de la poli- 
tique prussienne étaient le principal sujet de leurs entretiens. N'al- 
lez pas croire pourtant qu'il exerçât une'^influence active. Il eût été 
obligé pour cela de soutenir bien des luttes, et il n'en avait plus 
ni le goût ni la force. S'il avait annoncé dix-sept ans auparavant 
l'intention de répondre, s'il le fallait, aux attaques de l'aristocratie 
anglaise, il ne se sentait aucune envie d'engager la bataille avec 
l'aristocratie prussienne. Ces adversaires-là, il faut le reconnaître, 
n'étaient pas dignes de lui. Le fils de Stockmar nous donne à ce su- 
jet les détails les plus incroyables. On a peine à se représenter dans 
une société de haut parage autant d'ignorance et de brutalité. 
Pour certains héros du parti qu'on appelait alors le parti féodal, 
le vieux baron était un espion anglais, un intrigant belge, un 
agent de la maison de Cobourg, en tout cas un homme mystérieux 
et funeste qui poursuivait dans l'ombre des desseins révolution- 
naires. On le savait arrivé à Potsdam, on le voyait ensuite à Ber- 
lin, car il y avait suivi le jeune couple princier, qui avait quitté Ba- 
belsberg; pourquoi ces allées et venues? Tout cela ne disait rien 
de bon. Ces prétendues amitiés personnelles pour de jeunes princes 
n'étaient que des prétextes. Au fond, il y avait une intrigue. Les 
révolutionnaires tramaient leur complot pour le jour où Frédéric- 
Guillaume lY ne régnerait plus. Un soir, chez la comtesse de Bl..., 
un homme du plus grand monde affirmait que Stockmar se cachait 
dans Berlin pour intriguer tout à son aise. L'espion changeait sans 
cesse de logement afin de dépister les recherches. On ne savait où 
le prendre. Lui-même l'avait inutilement poursuivi dans cinq de- 
meures différentes. Or, il se trouvait que la comtesse Bl..., à qui 
ce détective malheureux racontait de si belles choses, était une 
des amies de Stockmar. « Mais vous vous trompez, lui-cUt-elle, le 
baron n'a pas besoin de se cacher. Il vit au grand jour. Yoilà plu- 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 267 

sieurs semaines qu'il est à Berlin. Il est descendu dans un hôtel 
qui n'a rien de mystérieux et où je lui ai rendu visite plus d'une 
fois. » La réponse était péremptoire, mais le donneur de nouvelles 
n'en voulut pas démordre. On eut beau lui indiquer le nom de 
l'hôtel, il maintint obstinément son dire. Stockmar se dérobait, 
Stockmar conspirait dans l'ombre. 

Ces défiances du parti féodal prirent un tel caractère que le vieux 
conseiller de Windsor apparut à certaines gens comme un danger 
public. Celui qui l'eût supprimé eût rendu service au pays. Un jour 
que Stockmar causait avec un de ses amis sur le pont qui conduit 
de Potsdam au château, un personnage de la cour, le comte K., 
les croisa en passant. Ce personnage ne connaissait pas Stockmar, 
mais il connaissait son interlocuteur. Le lendemain, rencontrant ce 
dernier, il lui demande : « Avec qui donc causiez-vous hier sur le 
pont? — Avec le baron de Stockmar. — Ah! reprend le comte vi- 
vement, que ne l'avez-vous jeté à l'eau! » 

Tandis qu'on tenait de tels propos, qu'on débitait de pareilles 
sottises, que faisait le paisible vieillard? 11 passait de longues heures 
avec la jeune princesse dont il avait guidé les premiers pas, il lui 
rappelait les choses de son enfance, il parlait de Windsor avec le 
prince son époux, ou bien visitant ses amis, M. de Bunsen, M. d'U- 
sedom, M. Henri d'Arnim, il s'entretenait avec eux de la situation 
de la Prusse. La maladie du pauvre roi préoccupait tous les esprits. 
Stockmar, dès qu'il apprenait quelque nouvelle, la consignait dans 
son jom'nal. Nous avons plusieurs de ses notes. Ce sont de simples 
crayons, un mot, un trait, quelquefois une scène rapide tracée au 
courant de la plume, celle-ci par exemple : 

H 16 septembre. — Huraboldt a vu le roi. Il l'a trouvé plus pâle, plus 
maigre, plus somnolent, la physionomie plus éteinte. Il a voulu lui 
faire savoir que j'étais ici, il a prononcé mon nom. Le roi : « Qui est 
cela? Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu. » La reine : « C'est 
l'homme que tu as toujours tant aimé, qui a toujours été si amical pour 
Bunsen en Angleterre, » On lui écrit le nom, on l'épelle. Le roi: « Non, 
je ne puis me souvenir de l'avoir jamais connu. Ah! ma pauvi'e tête ! 
Je n'ai plus de mémoire. » 

« Manteuffel complimente Humboldt pour l'anniversaire de sa nais- 
sance, et signe comme il suit : « Votre harassé et bientôt aussi terrassé, 
Manteuffel (1). » 

« Humboldt pense qu'au prochain revirement les lettrés pourraient 
bien reprendre leur place d'honneur. Raumer est le plus funeste de 

(1) II y a ici un jeu de mots difficile à traduire : « Ihr abgehetzter, nun bald auch 
abgesetzter. » Pour rendre la physionomie de la phrase, il fallait essayer de trouver en 
français l'allitération que présentent les termes allemands. 



268 REVUE DES DEUX 3I0NDES. 

tous les ministres, car il méprise la science. Westphalen est le plus 
cauteleux et le plus redoutable. Manteuffel du moins sait bien le grec 
et lit les classiques. » 

« 3 octobre. — Humboldt me donne des nouvelles de Sans-Souci. 
Lundi dernier, le roi s'éveilla avec des étourdissemens et des vertiges. 
La comtesse D. raconte qu'il est resté quelque temps sans pouvoir dire 
un mot. C'était à peu près l'anniversaire du début de la maladie. Le 
roi s'est plaint à Humboldt d'être bien plus souffrant que par le passé. 
Il avait terriblenient mal à la tête, disait-il ; cependant il allait se pro- 
mener, parce qu'il se sentait alors la tête plus libre. » 

C'est une semaine après cette dernière note que le prince de 
Prusse fut appelé à la régence. Le roi lui-même, le mystique et 
bienveillant roi Frédéric-Guillaume IV, se reconnaissant désormais 
incapable de remplir ses devoirs de souverain, avait décidé, par un 
décret daté du 9 octobre 1858, que son frère, le prince Guillaume 
de Prusse, « dirigerait les affaires avec une complète indépendance 
et selon ses vues personnelles en qualité de régent. » Le même 
jour, par une série d'ordonnances insérées au journal officiel, le 
prince Guillaume prenait possession de la régence et convoquait les 
deux chambres pour le 20 octobre. Le ton de ces ordonnances in- 
diquait dans le gouvernement un esprit tout nouveau. Les idées 
féodales et patriarcales, rêve bizarre de Frédéric^Guillaume IV, 
disparaissaient comme des fantômes. On voyait se lever, non pas 
une royauté parlementaire à la façon anglaise, mais une monarchie 
qui proclamait pourtant le respect de la constitution, qui condam- 
nait l'arbitraire, parlait des besoins de l'époque et des réformes 
utiles. Cette session extraordinaire ne dura que six jours. Le 26 oc- 
tobre, après que la nécessité de la régence eut été affirmée dans 
une adresse votée par tous les suffrages, le régent prêta serment à 
la constitution au milieu de l'enthousiasme général et la session fut 
close. Le 6 novembre, un ministère nouveau remplaçait le minis- 
tère Manteuffel. Dans ce cabinet, que présidait le prince de Hohen- 
zollern-Sigmaringen, à côté de plusieurs personnages plus ou moins 
libéraux, mais tous également hostiles à la politique de 1850 et 
impatiens d'en faire oublier la honte, un des amis de Stockmar, 
M. d'Auerswald, avait été chargé du ministère d'état. 

C'était presqu'une révolution, c'était du moins un changement 
complet de direction et de manœuvre. Bien que le parti féodal ^dût 
s'y attendre, il en poussa des cris de fureur. Sans entrer plus avant 
dans cette histoire, il est bon de se rappeler le caractère des débuts 
de la régence, si l'on veut comprendre les soupçons auxquels 
Stockmar fut en butte pendant son séjour à Berlin, aux mois de 
septembre et octobre 1858. Il voyait souvent M. d'Auerswald, M. de 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 269 

Bunsen, Alexandre de Humboldt, les hommes qui avaient le plus 
souffert de la convention d'Olmiitz; pouvait-il ne pas s'intéresser à 
un changement de politique, lui qui en 1850 avait poussé un cri 
de désespoir? Échanger des vues, concevoir des espérances, oui, 
assurément, c'est ce qu'il faisait; mais prendre une part quel- 
conque, la part même la plus discrète, aux événemens qui se pré- 
paraient, rien n'était plus éloigné de sa pensée. De ces affaires 
d'Allemagne, il n'était plus qu'un spectateur, très sympathique tou- 
jours, mais impuissant. N'importe; les féodaux tenaient bon. Nul 
ne put leur ôter de l'esprit que Stockmar avait dirigé à sa manière 
l'organisation de la régence. Le premier ministère du prince Guil- 
laume, ce ministère qui paraissait (bien à tort) devoir introduire 
en Prusse les règles de la politique anglaise, c'était Stockmar, di- 
saient-ils, qui, arrivant d'Angleterre, l'avait apporté tout fait dans 
sa poche (1). 

Revenu à Cobourg vers la fin de l'automne, Stockmar ne sortit 
plus de sa retraite. D'augustes messages venaient sans cesse l'y 
trouver. Une fois même ce fut une royale visite. En 1860, la reine 
Victoria et le prince Albert, s'étant rendus en Allemagne, firent tout 
exprès le voyage de Cobourg afin de passer quelques jours auprès 
de leur vieil ami. Les détails nous manquent sur ces journées qui 
furent comme la récompense suprême du sage conseiller; mais à 
quoi bon les détails précis ? L'imagination y supplée sans peine. Il 
ne s'agissait plus de politique, on refeuilletait ensemble dans le 
livre de la vie les pages les plus douces, on ne parlait que de sou- 
venirs et d'espérances. Un seul fait nous est rapporté par le fils de 
Stockmar. Pendant ce séjour de la reine à Cobourg, comme le 
prince se promenait en voiture, ses chevaux prirent le mors aux 
dents et sa vie fut sérieusement menacée. M. Ernest de Stockmar 
ajoute avec une simplicité poignante : « Dans la manière dont il 
échappa au péril, mon père, comme d'autres personnes, vit alors 
pour ainsi dire la garantie d'une existence de longue durée. L'année 
suivante, une maladie subite emportait le noble prince. » 

Qui donc en effet aurait pu s'attendre à un coup si violent et si 
brusque? C'était au mois de décembre 1861. Le prince avait passé 
une partie de la journée à la chasse. Au retour, il se sentit mal à 
l'aise et se mit au lit. Une fièvre, légère d'abord, s'accrut avec une 
rapidité foudroyante. Tous les soins furent impuissans à conjurer 
le mal. Quelques jours après, le lli décembre, il était mort. 

Le monde sait quel fut le désespoir de la reine et comme toute 
l'Angleterre s'associa de cœur et d'âme à ce grand deuil. Ce fut 

(1) « ... Stockmar habe das Ministerium der neuen Acra fertig m der Tasche mit 
aus England gebracht. » 



270 REVUE DES DEUX MOXDES. 

aussi un coup terrible pour le vieux solitaire de Cobourg. Stockmar 
aimait le prince comme l'élève de ses plus intimes pensées. La fu- 
neste nouvelle parut l'atteindre aux sources mêmes de la vie. Il 
s'accusait de vivre encore après que ce fils de son esprit avait dis- 
paru si jeune, il accusait la méchanceté de son destin qui l'avait 
conservé assez longtemps ici-bas pour lui infliger un tel supplice. 
Quand on lit dans son journal ces lamentations déchii'antes, on se 
rappelle les beaux vers où Antoni Deschamps nous représente au- 
près d'un jeune homme 

Ce père au désespoir dont les vieilles paupières. 
Suivant l'ordre, auraient dû se fermer les premières. 

Depuis ce jour, il ne songeait lui-même qu'à la mort. En 1862, la 
reine Victoria fit encore une fois le voyage de Cobourg , voulant 
revoir la famille de son époux et s'entretenir de lui avec le fidèle 
témoin des années heureuses. Un soir, assise auprès de Stockmar, 
elle lui montrait des images, des portraits, des photographies du 
prince bien-aimé. Tous deux pleuraient à chaudes larmes. Tout à 
coup, c'est la reine qui l'a raconté dans une page des Early years, 
elle entendit le vieillard jeter ces mots comme un soupir : « Ah ! 
mon cher prince, mon bon prince ! Combien je serai heureux de le 
revoir ! Cela ne tardera pas longtemps. » 

Les dernières années de Stockmar ne sont plus que le tableau 
d'une grande vie qui s'éteint. Condamné à l'immobilité par l'épui- 
sement de ses forces, le sage vieillard s'acheminait en pensée au- 
devant de la mort. Les souffrances cruelles qui le séparaient du 
monde lui laissaient encore de temps à autre des intervalles de re- 
pos. Alors il pouvait recevoir un petit nombre d'amis. « Plus d'une 
fois, dit un écrivain célèbre, on vit le prince royal de Prusse, Fré- 
déric-Guillaume, accompagné de sa jeune femme, se diriger à pied 
vers une paisible maison de la Webergasse et frapper à la porte du 
vieillard. « Celui qui s'exprime ainsi, M. Gustave Freytag, l'auteur 
de plusieurs beaux romans et de nobles pages d'histoire, était lui- 
même un de ces hôtes dont la conversation lui était douce. Le 
poète Riickert, un de ses amis de jeunesse, un de ses camarades 
d'université, ne pouvait venir que de loin en loin, car il n'habitait 
pas la même ville, mais, chaque fois que le brillant chanteur met- 
tait le pied dans la chambre du malade, un rayon de soleil y entrait 
avec lui. A voir le vieux politique se ranimer à la voix du vieux 
poète, à le voir aussi redevenir jeune auprès d'amis plus jeunes, 
Freytag, Meyer, Roggenbach, Samwer, on aurait pu le croire moins 
gravement menacé. Il arrivait même parfois qu'on mettait ses 
plaintes sur le compte d'une certaine hypocondrie. Riickert l'en 
plaisantait en des vers pleins de bonhomie et de grâce. La souf- 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 271 

france pourtant n'était que trop sérieuse. Après que les entretiens, 
les souvenii's évoqués, les revues cVun passé lointain, les récits de 
Belgique, de Grèce, de Londres, de Windsor, avaient réveillé pen- 
dant une heure ou deux la flamme de son esprit, la nuit se faisait 
plus noire dans le cerveau du malade. La douleur physique, écartée 
un instant, revenait à la charge, 

Comme un poids soulevé qui retomie plus lourd. 

Ces souffrances ne pouvaient l'arracher aux cruelles préoccu- 
pations que lui causaient ses amis de Windsor et du château de 
Laeken. Il s'associait silencieusement à l'affliction inconsolable de 
la reine Victoria. En 1863, le roi des Belges ayant ressenti les pre- 
mières atteintes du mal qui devait l'emporter, ce fut pour Stockmar 
mi nouveau tourment. Il avait été le médecin de Léopold avant 
d'être son confident et son ami. Allait-il survivre à son vieux maîti-e, 
comme il avait le malheur de survi\Te au jeune? Un magistrat de 
Cobourg étant parti pour la Belgique au mois de mars 1863, Stock- 
mar, qui lui enviait cette consolation, écrivit au roi cette lettre si 
tendre, si douloureusement tendre : 

« Le brave et intelligent Forkel se rend à Bruxelles : il aura, je l'es- 
père, le bonheur de voir le bon et vénéré roi, si durement éprouvé. Il 
y a longtemps que je n"ai eu de lui aucune nouvelle directe; au reste, 
quand je napprends rien du tout, je suis plus tranquille, je suis moins 
troublé dans les vœux quotidiens de ma pieuse affection, que les jours 
où de mauvaises nouvelles viennent se railler de ma foi et de mon es- 
pérance. J"avoue que je n'étais pas préparé à une vieillesse au^i dé- 
nuée de consolations. Souvent, très souvent, je l'avoue, je me sens près 
du désespoir. Les mystères de cette vie me deviennent d'heiu-e en heure 
plus accablans. Et cependant il est clair que nous sommes ses en fans et 
que le père doit avoir pour nous un cœur. C'est à ce cœur que je m'a- 
dresse toujours, C'est le cœur divin que je conjure de vouloir bien, dans 
sa toute-puissance et sa miséricorde, adoucir les souffrances du bon et 
bien-aimé roi. Amen. » 

Wous n'avons pas la réponse de Léopold aux effusions de son 
^^eil ami; nous savons seulement, touchant détail, que le bon roi 
n'était pas en retard dans sa correspondance; il avait écrit la der- 
nière leitre, c'était Stockmar qui lui en devait une. Stockmar s'em- 
presse de s'acquitter en retirant bien vite l'espèce de reproche 
amical insinué dans son billet : 

c Le bon roi a tout à fait raison. Il m'avait écrit le dernier, et je n'a- 
vais pae répondu. C'est l'effet d'une souffrance profonde et continuelle 
d'enieyer aux vieilles gens, aux vieux infirmes, l'usage de leurs facultés. 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

Chez eux, l'esprit et le cœur se troublent, quand une sorte de mélan- 
colie est devenue le caractère fondamental de leurs réflexions. 

« Le roi se plaint de la médecine. Ce n'est pas moi qui en écrirai l'a- 
pologie, moi qui n'ai que trop connu les bornes de la science. Les mé- 
decins eux-mêmes, la plupart du temps, ne savent pas ce qu'ils de- 
vraient savoir, et ce n'est que dans un très petit nombre de cas qu'ils 
peuvent ce dont le malade a besoin. Alors on dissimule ou on ment de 
parti-pris. C'est seulement en prévenant les maladies que le bon et 
grand médecin peut se rendre réellement utile. 

(c Que Dieu adoucisse les souffrances du bon roi, qu'il le fortifie et le 
conserve! » 

Ce fut la dernière lettre de Stockmar au roi Léopold. Elle est 
datée du 18 mai 1863. Le vieillard n'avait plus qu'un petit nombre 
de jours à passer sur la terre. Quand il a parlé de la mélancolie de- 
venue le caractère fondamental de ses pensées, il nous révèle un 
des traits les plus vifs de sa nature, le besoin de vivre, d'agir, de 
pouvoir quelque chose, et d'exercer ce pouvoir en vue du vi'ai et du 
bien. Il souffrait plus qu'un autre de l'impuissance de l'âge. Après 
tant d'années consacrées dans l'ombre au service de ses amis, l'inu- 
tilité de son existence l'accablait. Qu'est-ce donc que l'homme, 
qu'est-ce donc que la vie humaine? se demandait-il avec découra- 
gement. Il triomphait pourtant de ces lugubres idées. Sa grande 
consolation était dans le culte des lois suprêmes. Il était de la reli- 
gion de Kant : le sentiment du devoir au fond de son cœur recon- 
struisait pour lui toutes les magnificences du monde moral. Il avait 
noté dans les poésies de Goethe certains accens où éclate une foi 
sereine et victorieuse, la foi en la dignité morale de l'homme, la 
foi à ses destinées immortelles. Il y a quelques strophes dans les- 
quelles le poète de Weimar développe à sa manière les grandes 
paroles de l'apôtre : In Dco vivimus, movemur et smniis. C'étaient 
celles-là que préférait Stockmar. Il les récitait comme des oraisons. 
Il s'en était composé une sorte de liturgie dont il fit usage au lit de 
mort de sa fille, M™^ Hermann Hettner, et qui demeura son bré- 
viaire à lui-même jusqu'à la dernière heure. C'est dans ces senti- 
mens qu'il expira le 9 juillet 1863. Il avait près de soixante-seize ans. 

Stockmar fut enterré dans un caveau de famille au cimetière de 
Cobourg. Quelques années plus tard, la fille aînée de la reine Vic- 
toria, princesse royale de Prusse, fit décorer ce caveau avec beau- 
coup d'art, d'après un plan qu'elle avait tracé elle-même. Le sé- 
pulcre est de marbre gris. Derrière, contre la muraille du fond, 
s'élève un autel en marbre de Carrare avec deux anges sculptés 
par un maître. Au-dessus est une peinture à fresque repré.s#ntant 
la scène évangélique du Samaritain. Sous la fresque, une plaque de 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 273 

marbre porte cette inscription : « A la mémoire du baron Christian- 
Frédéric de Stockmar, né le 22 août 1787, mort le 9 juillet 1863, 
dédié par ses amis des maisons régnantes de Belgique, de Gobourg, 
d'Angleterre et de Prusse. » Plus bas on lit ces paroles tirées des 
Proverbes de Salomon^ chapitre xviii, verset 1h : « L'ami fidèle 
aime mieux qu'un frère, mieux qu'un frère il est un ferme appui. » 

IV. 

Quand on essaie de résumer cette existence à la fois si mystérieuse 
et si pleine, la première chose qui frappe l'attention, c'est précisé- 
ment ce contraste : un homme à peine connu de quelques-uns pen- 
dant sa vie, un esprit réservé, discret, timide, prompt à se dérober, 
un personnage muet qui traverse la scène sur la pointe des pieds 
et tout doucement se réfugie dans l'ombre, un tel homme, dis-je, 
mêlé d'une façon constante à tous les événemens considérables de 
son époque, voilà certes un des contrastes les plus singuliers que 
puisse rêver l'imagination. C'est pour cela qu'un politique de haute 
et juste renommée, un des doyens du corps diplomatique européen, 
M. le baron Nothomb, ministre de Belgique à Berlin depuis plus de 
\àngt années, lui disait un jour : « Vous avez eu une destinée sou- 
terraine, une destinée anonyme. » Il n'avait pas besoin d'achever 
sa pensée, lui qui savait quelle part d'action revenait à Stockmar 
dans maintes décisions royales. Cela voulait dire : Tandis que vous 
viviez sous terre, que de choses sur la terre ont grâce à vous changé 
de face ! 

Mais le point le plus important dans cette vie de méditation assi- 
due et d'activité silencieuse, c'est l'étude que Stockmar avait faite 
de la monarchie constitutionnelle, étude complète, où la pratique 
soutenait toujours la théorie, où la théorie cherchait toujours à dé- 
gager de la réalité vivante un principe de vie. A lire superficielle- 
ment les notes ou les dissertations de Stockmar, on le prendrait 
volontiers pour un doctrinaire; ce serait se tromper du tout au 
tout. Le procédé doctrinaire est absolument contraire au sien. Les 
doctrinaires ont un certain nombre de maximes qu'ils appliquent ou 
plutôt qu'ils imposent aux faits, bon gré, mal gré. Aussi, entraînés 
par cette habitude despotique de leur esprit, finissent-ils d'ordinaire 
par transformer en maximes tous les incidens de leur conduite, au 
lieu de conformer cette conduite à leurs maximes. Voilà comment 
les doctrinaires, avec la plus belle philosophie du monde, en vien- 
nent toujours à se perdre infailliblement. Tout autre est la méthode 
de Stockmar. C'est la méthode anglaise par excellence, bien qu'il 
l'expose quelquefois sous forme germanique. Il n'a pas de maximes 

TOMB XXV. — 1878. 18 



^7k BEVUE DES CEUJt MOl^DÉS. 

préconçues, sauf lê^ maximes géiiétèiléÉ du bdiî sens. A la lu- 
ifiière de ce bon sens, il ifttetrôge les événeftiefts de la vie poli-^ 
tique, il rapproche les efîets des causes, il met l'expérience atï^ 
dessus de toutes les théot^ies, il ^'accoutume à cette idée que là 
politique est l'opposé de l'algèbre, et que, si les maîtres des vé- 
i^ités sublimes ont pu dire : « Il n'y a pas de science de ce qlli 
passe, » la politique, bien au contraire, est la science de ce qui 
passe, de ce qui change, de ce qui se modifie sans cesse, la 
science des choses opportunes. Cette philosophie, Stockmar la doit 
h l'observation constante des vicissitudes parlementaires chez la 
nation anglaise, aux exemples de Canning et de Melbourne, de Ro- 
bert Peel et de Palmerston, de John Russell et de Stanley, de Glad-^ 
stone et de Disraeli, à l'étude attentive, impartiale, de ceux qu'il 
contredit comme de ceux qu'il approuve. Étudiant pour apprendre, 
non pour combattre, cherchant la térlté, noïî le SUCCès, il puise 
également chez les uns et les autres. Il n'est ni Avhig ni tory, dans 
l'ancienne signification de ces deUx termes, il est simplement uîi 
Constitutionnel, un admirateur de la législation vivante, qui est 
sortie, non pas du cerVeaù d'un homme, niais de l'eXpérience des 
générations^ vrai capital d'idées et de principes accumulé par un 
labeur séculaire. Cette constitution qui n'est écrite dans auCtiii 
code, mais qui est gravée aii cteut* des Anglais, il la connaît si bien, 
il l'aime d'une façon si désintéressée, il la défend avec tant de zèle 
et de vigilance qu'en Angleterre rtiême de très bons juges com- 
inencent à le considérer comme une autorité en matière de droit 
public. C'est là manifestement la véritable originalité de sa vie. 

Stockmar a traversé une grande période de la politique euro- 
péenne; parmi les homnies qui ont été ses amis oU ses adversaires, 
ses collaborateurs ou ses contradicteurs, que deviennent Ceux qui 
lui survivent? Celui qu'il aimait le moine, C'était lord Palmerston, 
si longtemps l'ennemi sournois et acharné du prince Albert ; celui 
qu'il aimait le plus tendrement, c'était le roi des Belges. Tous les 
deux le suivirent de pi'ès dans la tombe. Le 18 octobre 1865, lord 
Palmerston, qui Occupait pour la seconde fois le poste de premief 
ministre, mourut etl pleine activité. Comme un soldat sur la brèche. 
Il était âgé de quatre-vingt-un ans, et il avait eXercé le pouvoir 
pendant plUs d'un demi-siècle. Un refroidissement gagné dans une 
coursé en voituté âïheriâ Une inflammation pulmonaire qui l'em- 
porta en quelques heures. Des lettres de lui publiées par M. Âshley 
attestent Jusqu'au dernier instant sa vigilance et son énergie dans 
l'accomplissement de ses devoirs. Le jour où il fut frappé, il travail- 
lait encore. On peut se demander pourtant si ce puissant homme 
d'état, avec toute sa vigueur d'esprit et ses étonnantes ressourcée, 
a laissé autre chose qu'un grand nom parlementaire. Un de nos 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA. 275 

collaborateurs a répondu à cette question dans une page excellente 
où il compare lord Palmerston à lord John Russell. Lord John Rus-r 
sell, homme de principes, s'inquiète peu de plaire ou de déplaivôi 
il va droit devapt lui, et, dans l'erreur comme dans la vérité, il ne 
s'inspire que de sa conscience. Lord Palmerston, Anglais par-dessus 
tout, s'attache constamment à flatter les passions anglaises; autant 
il est rude et altier dans ses rapports avec les puissances étran^ 
gères, autant il est souple, insinuant, séduisant dans le parlement 
et dans le monde. Les esprits qui lui résistent, il réussit à les ga- 
gner ; les blessures qu'il a faites dans l'entraînement de la lutte, il 
les guérit à force d'adresse et de bonne grâce. Il s'était réconcilié 
complètement avec le prince Albert, et la reine, qui avait tant de 
griefs contre lui, a fini par lui conférer l'ordre de la Jarretière. C'est 
qu'il aimait le pouvoir pour le pouvoir, et que dit haut en bas de 
la société britannique, par la courtoisie, par l'agrément, par le sans^ 
façon des manières, par mille ressources de langage et d'allure ap- 
propriées aux lieux et aux personnes, il s'emparait des intelligences 
sans trop se soucier des partis. Dans un temps d'évolutions parle-r 
mentaires qui avaient décomposé tous les groupes, son grand art 
était de pressentir les changemens de l'opinion et de s'y accommo- 
der à propos. De là cette popularité qui fit surtout sa force dans les 
vingt dernières années de sa vie. Eh bien ! que reste-t-il de ce long 
règne parlementaire? un brillant souvenir destiné à s'éteindre. Lord 
Palmerston n'a enrichi le statute-book d'aucun^bill important, d'au-r 
cun bill vraiment libéral et humain, « tandis que le nom du comte 
Russell restera éternellement gravé sur les tables de la loi comme 
celui du patriote libéral qui, dans la chambre des communes, con- 
tribua pliis que personne à faire voter le bill de 1832, » Ainsi 
conclut M. Xavier Raymond, et cette sentence nous paraît la vérité 
Riême (1). On essaierait en vain de la réformer. 

Deux mois plus tard, le 1^ décembre 1865, le roi Léopold dis^r 
paraissait à son tour. Ce n'est pas lui qui sera jugé comme lord 
Palmerston. Après ce règne de trente-quatre ans, l'auguste souve- 
rain laissait autre chose que le souvenir d'une personne éminente : 
il laissait des actes, et le plus grand de tous les actes, la fondation 
d'un état, la régénération d'un peuple assuré désormais de sa vi- 
t£^lité propre et de son indépendance. Aussi, lorsque le 2 décembre 
1865 le Moniteur hçlgc annonça ofliciellement la maladie du roi, 
si la tristesse fut profonde, le patriotisme ne ressentit aucune in- 
qiliétude- L'esprit de Léopold I" était assuré de lui survivre dans 
son œuvre. Vainement la presse étrangère exprimait-elle des ap- 
préhensions sur l'avenir de la Belgique, la Belgique se sentait forte, 

(1) Annuaire des Deux fondes, t. 5i;m, p, 349-3p0, Pwa, 18Ç,6. 



27(3 REVUE DES DEUX MONDES. 

et cette sécmité virile était déjà la plus éloquente des oraisons 
funèbres. Avant de quitter le théâtre de son activité, le roi fonda- 
teur put jouir de cette victoire suprême. Il y avait droit, certes, 
par sa fidélité aux devoirs de sa charge, par une modération et une 
sagesse qui ne furent jamais en défaut. Depuis la terrible crise de 
1857, il avait eu à traverser encore plus d'une épreuve périlleuse; 
il s'était montré toujours le même. Il avait constamment déféré 
aux vœux du pays, sans permettre jamais que la constitution fût 
viciée, ni les prérogatives du souverain méconnues. Sa bienfai- 
sante initiative avait accru la richesse publique; dans toutes les 
questions qui intéressaient l'agriculture, le commerce, la naviga- 
tion, il avait sans cesse tenu à jouer le premier rôle. Un de ses 
anciens ministres, M. Faider, a pu lui rendre ce témoignage avec 
l'assentiment universel : « Il avait infiniment d'esprit, et je puis 
répéter ce qu'on a dit souvent, qu'il a toujours eu plus d'esprit 
que les plus spirituels de ses conseillers. » Mais qu'est-ce que l'es- 
prit sans la bonté? M. Faider ajoute : « Il n'a jamais fait de mal à 
personne, il n'a de sa vie infligé ni blessure ni offense. » Ne croyez 
pas cependant que ce fût une bonté banale, une douceur indiffé- 
rente. « Certes, nous dit encore ce ministre qui l'a vu de près aux 
heures de crise, il n'a pas aimé tous ceux qui l'ont servi, et il n'a 
pas régné trente-cinq ans sans éprouver un ressentiment ou une 
colère; je puis même dire que sa colère était terrible, et alors son 
œil fin, profond, un peu voilé, se remplissait d'un éclair pénétrant; 
mais il revenait promptement, et l'idée^d'une vengeance n'était pas 
entrée dans son esprit... Il était naturellement indulgent, il aimait 
à exercer le droit de grâce... Il ne voulait point de poursuites 
contre les écrivains de bas étage qui osaient l'outrager. Il se sen- 
tait trop aimé et trop fort pour accepter contre eux une réparation 
légale; il était sûr d'être assez vengé d'insolens folliculaires par le 
jugement du pays (1). » 

Ce jugement, qui avait déjà cours du vivant du roi, fut confirmé 
après sa mort et répété par l'Europe entière. Tous les souverains 
s'honorèrent en lui rendant hommage. Le jour même où Léopold 
venait de s'éteindre au milieu de ses enfans agenouillés, en pré- 
sence des ministres et des présidons des deux chambres, dès que la 
funeste nouvelle parvint à Gompiègne, l'empereur Napoléon III écri- 
vit au duc de Brabant une lettre de condoléance où se trouvent ces 
mots : « C'est avec le sentiment du plus sincère regret que l'impé- 
ratrice et moi nous venons d'apprendre la mort du roi votre père. 
Par sa sagesse et sa haute intelligence, il s'était placé au premier 

(1) Le roi Léopold 1" et la royauté belge, par M. Ch. Faider, ancien ministre de la 
ustice. Bulletin de la Société royale de Belgique, 2" série, t. XXI. 



LE CONSEILLER DE LA REINE YICTORIA. 277 

rang des souverains de l'Europe... » Quelques mois plus tard, à la 
tribune du corps législatif, M. Thiers, développant ces paroles de 
l'empereur et les appliquant à ses propres sentimens politiques, 
en tirait cette leçon éloquente : « On a dit quelquefois qu'un prince 
supérieur ne pourrait pas supporter le simple rôle de monarque 
constitutionnel. Je renvoie à des souvenirs bien récens et bien frap- 
pans. Il y a eu pendant trente-cinq ans à côté de nous un prince 
incontestablement supérieur... qui a pu, avec un caractère ferme 
et un esprit très arrêté, remplir dignement le rôle que lui assi-, 
gnaient les institutions constitutionnelles de son pays, et personne 
n'osera dire qu'il y ait en Europe aujourd'hui une considération 
plus grande que celle dont jouissait ce prince, chef d'une nation 
de h millions d'hommes ! » 

Mais c'est en Angleterre surtout que la douleur, l'admiration, la 
reconnaissance étaient particulièrement touchantes. Pendant que la 
grande aristocratie libérale regardait la mort du roi des Belges 
comme un malheur européen, la reine Victoria' pleurait un oncle, 
un tuteur, le tuteur de ses jeunes années, le tuteur et le maître du 
prince Albert. Elle se rappelait que l'Angleterre avait été le berceau 
politique de sa destinée, elle se rappelait ces lettres de sa cousine, 
la princesse Charlotte, qu'elle conservait comme des reliques, elle 
se représentait ces jours d'autrefois dont le roi des Belges avait 
tracé pour elle une vive image en ses Early years, et, dans le 
même sentiment de piété domestique, elle voulait que tous ces sou- 
venirs fussent rassemblés sous ses yeux. Si vous allez visiter le châ- 
teau de Windsor, quand vous aurez admiré les merveilles de la 
chapelle de Saint-George, la nef gothique, le jubé, le chœur, les 
stalles des chevaliers de la Jarretière, parmi tant de tombes royales 
et seigneuriales, parmi tant de souvenirs qui vont du xv* siècle au 
XIX-, n'oubliez pas de vous arrêter devant le cénotaphe de la prin- 
cesse Charlotte; vous verrez tout auprès le monument funéraire 
élevé par la reine Victoria au prince qui , avant de devenir le roi 
des Belges, avait été le mari de la jeune princesse de Galles, et qui, 
si la destinée l'eût permis, aurait été comme prince consort Yalter 
ego de la reine Charlotte. Le lion belge y supporte l'effigie du roi. 
Au-dessous sont fixées deux plaques de marbre blanc. Sur l'une on 
lit cette inscription : « Léopold, prince de Saxe-Cobourg-et-Gotha, 
élu premier roi des Belges. Marié d'abord à la princesse Charlotte 
de Galles, secondement à la princesse Louise d'Orléans, à côté de 
laquelle il repose à Laeken, en Belgique. Né le 16 décembre 1790, 
mort le 10 décembre 1865, après un règne prospère de trente- 
quatre années. » La seconde porte ces mots : « Ce monument a été 
élevé par la reine Victoria à la mémoire de l'oncle qui tint la place 
d'un père dans ses affections. » 



27S REYUE, DES ©BUX, MOJNDES» 

Ainsi les voilà tous morts, ceux qui à des titres divers ont joué 
les premiers rôles dans cette longue histoire ; après le prince Al- 
bert, le baron de Stockmar, après le baron de Stockmar lord Pal- 
merston, après lord Palmerston le roi des Belges. De tant de per- 
sonnes illustres, une seule demeure encore, la plus illustre et la 
plus vénérée, la reine d'Angleterre» et il semble que tous les 
rayons épars dans ces récits d'histoire contemporaine se concen- 
trent désormais sur le trône qu'elle occupe. Le lien de ces études, 
en effet, nos lecteurs ont pu le remarquer, c'est l'histoire de la mo- 
narchie constitutionnelle au xix* siècle, cette histoire, non pas 
suivie, détaillée, mais vue de haut et dans ses phases principales, 
Qu'il s'agisse d'Angleterre, de Grèce, de Belgique, de France, d'Al- 
lemagne, qu'il soit question des dernières années de George III, de 
la régence du prince de Galles, du mariage de la princesse Char- 
lotte, de l'avènement de George IV, du procès de la reine Caroline, 
du prince Léopold et du comte Capodistrias, de la fondation du 
royaume de Belgique, du mariage de la reine Victoria, des rapports 
de l'Angleterre et de la France, des visites du roi de Prusse, du 
tsar Nicolas et du roi Louis-Philippe à Windsor, de la formation et 
de la rupture de l'entente cordiale, des révolutions de I8/18, de 
l'humiliation de la Prusse en 1850, de la lutte de Palmerston avec 
le prince iUbert, enfin du jubilé du roi des Belges, l'affaire qui do- 
mine tout, c'est le tableau des épreuves, .des crises, des vicissi- 
tudes, des transformations de la monarchie constitutionnelle pendant 
ces soixante dernières années. Grâce à la destinée de Stockmar, 
grâce aux notes qu'il a laissées et qui nous invitaient à de nouvelles 
recherches, la lumière nous arrivait de tous côtés, lumière bienfai- 
sante, car elle monti'e où est le droit, et, avec le droit, le salut. 
Soit qu'il loue, soit qu'il blâme, et alors môme que nous avons 
été obhgé de le contredire, il est impossible de ne pas reconnaître 
en lui un maître de droit constitutionnel, un grand casuiste par- 
lementake, un esprit aussi éloigné des doctrinaires que des ra- 
dicaux, aussi hostile à la dictature du nombre qu'à la dictature 
d'un seul. C'est encore ce maître de droit public que nous rencon- 
trons au terme de nos études, et c'est la reine Victoria qui nous y 
ramène. La dernière pensée de Stockmar a été consacrée à la con- 
stitution anglaise, son idéal de la vie politique, et aux périls dont il 
la croyait menacée. Voici la page la plus importante qu'il ait écrite 
dans hds années qui précédèrent sa mort : 

« Depuis que le bill de réforme a introduit brusquement dans la 
chambre des communes une masse d'élémens démocratiques beaucoup 
plus considérable que ne le comportait la pratique antérieure du régime 
gouvernemental, on a vu se former un parti dont le but est l'omnipo- 



LE CONSEILLER DE LA REINE TICTORIA. 279 

tence de cette chambre. Le but auquel tendent tous les efforts de ce 
parti est l'anéantissement de la constitution anglaise dans la théorie 
comme dans la pratique. Tant que les whigs depuis la réforme ont 
exercé le pouvoir, ils se sont alliés à ce parti, ont gouverné avec son 
aide, ont vécu de sa faveur. Dans les courts intervalles où ceux qu'on 
nomme encore les tories sont revenus aux affaires, ils ont imité la con- 
duite de leurs prédécesseurs, quelle que fût d'ailleurs leur profession 
de foi théorique. J'ose affirmer qu'à la seule exception de Robert Peel 
tous les ministres que j'ai connus depuis 1830 ont travaillé avec ou 
sans dessein à la ruine de la constitution antérieure à 1830. Ce parti de 
l'omnipotence des communes a présentement les organes les plus nom- 
breux et les plus retentissans. Sa voix domine toutes les voix dans les 
journaux, dans lesmeetmgs, dans la chambre. Il y a trente ans, mes amis 
me parlaient du self acljustîng principle of the constitution, c'est-à-dire 
de cette vertu intérieure qui fait que la constitution écarte elle-même 
peu à peu tout ce qui pourrait troubler sa marche ; ils m'en ont parlé 
tant et si bien que j'ai fini par y croire. II me semble en effet que, de- 
puis dix ou quinze ans, commence à grandir une opinion publique, la- 
quelle, si elle prend un corps et une voix, pourrait être une ancre de 
salut pour l'Angleterre. Cependant les actes des partisans de l'omnipo- 
tence démocratique ont jeté un grand trouble chez les esprits sages, 
intelligens, expérimentés. Le nombre de ces derniers n'est pas mé- 
diocre, et, si Ion songe aux personnes dont ce parti se compose, il est 
singulièrement respectable et important. Malheureusement, comme il 
est formé de spectateurs beaucoup plus que de politiques actifs, il n'a 
point de corps et point de voix. Il faudrait qu'il fût rassemblé comme 
un grand parti politique sous une bannière où seraient inscrits ces mots: 
L'omnipotence de la chambre des communes est la révolution même et la 
mort de la vieille constitution nationale. Un tel parti politique pourrait 
seul donner au gouvernement le moyen d'agir dans le véritable esprit 
de la constitution, par l'équilibre des trois estâtes, des trois facteurs, la 
reine et les deux chambres, et non selon le bon plaisir d'un seul des 
trois. Je ne désespère pas, mais il y a lieu d'être inquiet et tourmenté, 
quand on voit à quels ministres et à quelle chambre des communes 
absurdement usurpatrice est livré aujourd'hui le sort de l'Angleterre. 
L'Angleterre ne périra point, mais elle a déjà perdu beaucoup de son 
ancienne position dans le monde et cette perte peut s'aggraver encore 
dans un prochain avenir. » 

Nous ne pensons pas à l'Angleterre de nos jours en reproduisant 
ces novissima verba du baron de Stockmar. Si le sage conseiller 
vivait encore, s'il avait vu la reine Victoria entrer dans la qua- 
rante et unième année de son règne, s'il voyait les tories se main- 
tenir au pouvoir depuis le 20 février 1874, il modifierait sans doute 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

le langage que nous venons de citer. Ce qui s'est passé en Angle- 
terre depuis la mort de Palmerston, les vicissitudes parlementaires 
qui firent succéder le ministère du comte Derby au ministère de 
lord John Russell, qui ramenèrent ensuite les whigs avec M. Glad- 
stone, puis les tories avec M. Disraeli, tout cela n'est point de notre 
sujet. Nous ne retenons des paroles de Stockmar que ce qui inté- 
resse le régime constitutionnel dans tous les pays libres. C'est par 
là que les dernières pensées du solitaire de Cobourg nous appa- 
raissent comme son testament et couronnent les leçons de droit pu- 
blic consignées dans ses Mémoires. 

L'inspiration de ces paroles suprêmes, c'est la crainte que le 
vrai régime constitutionnel ne soit vicié par l'usurpation de l'un 
des trois pouvoirs. Sur ce point comme sur tant d'autres, Stockmar 
avait bien vu et bien prévu. N'est-ce pas là précisément un des dan- 
gers de l'heure présente, partout où la liberté est en lutte avec la 
démocratie? Nous ne cherchons pas à faire intervenir ici les ques- 
tions qui nous harcèlent; mais si les rapprochemens naissent du 
sujet même, nous tenterions en vain de les écarter. Les remarques 
de Stockmar s'appliquent à tous les régimes politiques, à la répu- 
blique comme à la monarchie, à la république parlementaire comme 
à la monarchie constitutionnelle ; c'est l'éternel problème de la 
liberté régulière et de la tyrannie. Vraie question de sphinx; si on 
ne trouve pas le mot de l'énigme, on est dévoré par le despotisme 
d'un homme ou par le despotisme de la foule. 

Dans nos pays de race latine, à quoi se réduit le plus sou- 
vent l'action des esprits d'élite que tourmente le noble souci de 
la liberté? Quand la démocratie violente ramène le césarisme, ils 
s'attachent à ce qui peut rendre le césarisme libéral; quand le 
césarisme ramène la démocratie violente, ils s'attachent à ce qui 
peut rendre la démocratie libérale et respectueuse de tous les 
droits. Telle était, par exemple, l'inspiration d'Alexis de Tocqueville, 
telle est encore la tradition de ceux qui l'admirent et qui le suivent. 
Stockmar était un Tocqueville britannique ; plus heureux pourtant, 
il s'adressait à une race d'hommes qui a le sens politique plus 
avisé, une raison plus souple, et qui ne poursuit pas de solutions à 
outrance. 

Au mois de juillet 1791, tandis que l'assemblée constituante 
achevait la transformation de la monarchie, on vit paraître un 
pamphlet très vif dirigé contre le régime constitutionnel. Cette bro- 
chure, écrite avec esprit, était intitulée : Lettre d'un jeune mécani- 
cien. Ce jeune mécanicien s'adressait à l'assemblée nationale et lui 
offrait de fabriquer, pour une somme modique, un roi constitution- 
nel réunissant toutes les conditions désirables. Il ne vous coûtera 
pas cher, disait-il, et il fonctionnera imperturbablement. Ne crai- 



LE CONSEILLER DE LA REINE VICTORLA.. 281 

gnez pas qu'il prenne la fuite ni qu'il conspire avec l'étranger; il 
s'acquittera de tous ses devoirs avec la plus parfaite exactitude. Il 
tiendra son rang dans les cérémonies, siégera convenablement sur 
son trône, et même, au moyen de certains ressorts, prendra des 
mains du président de l'assemblée la liste des ministres que dési- 
gnera la majorité. Mon roi, ajoutait le pamphlétaire, ne serait pas 
dangereux pour la liberté du pays, et cependant, en le réparant 
avec soin, il serait éternel, ce qui est encore plus beau que d'être 
héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable, sans injus- 
tice, et infaillible, sans absurdité. — Tel était le programme du 
jeune mécanicien. Rien de plus ^spirituel et de plus impolitique, 
j'allais dire. Dieu me pardonne! rien de plus français; disons sim- 
plement : rien de moins conforme à l'expérience des pays libres. 
Était-ce un partisan de la démocratie ou un partisan de la mo- 
narchie absolue qui avait imaginé cette boutade? Plus d'un lecteur 
a dû s'y tromper. On sut bientôt que l'auteur était Gondorcet, ce 
pouvait être tout aussi bien l'un des rédacteu'rs des Actes des 
Apôtres. Oh! que la doctrine des pays libres est éloignée de cette 
logique révolutionnaire! En Angleterre, en Belgique, aux États- 
Unis, — car il ne s'agit ici en particulier ni de monarchie ni de ré- 
publique, il ne s'agit que d'un état libre, quelle qu'en soit la 
forme, — l'expérience a montré que le rôle du chef de l'état ne de- 
vait pas être celui dont parle le mécanicien de 1791. En face de la 
puissance démocratique , les pays libres veulent un pouvoir qui, 
héréditaire ou électif, représente des intérêts d'un ordre plus élevé, 
la raison au-dessus du nombre , le droit au-dessus de la force, ils 
veulent un pouvoir qui soit le centre, le point fixe, l'axe inébran- 
lable autour duquel ont lieu les évolutions de la vie publique. Plus 
ces évolutions doivent être tumultueuses, plus ils assurent la soli- 
dité de l'axe. C'est ainsi que le président de la république des 
États-Unis est plus indépendant des chambres que le souverain de 
la Grande-Bretagne. Sans cela, l'usurpation de la multitude amène- 
rait bientôt la domination d'un maître. L'histoire ne connaît pas 
encore une démocratie qui , s' abandonnant au despotisme du 
nombre, n'ait préparé la dictature. Le conseiller de la reine Vic- 
toria, le grave et sage Stockmar, après avoir si bien servi la mo- 
narchie libérale d'Angleterre, était digne de léguer cet avertisse- 
ment à l'avenir. 

SAiNr-RENiî Taillandier, 



ELLA WILSON 



PREMiejRB PAKTIB, 



« Plantation de "Hilo, 20 août 1874. 

« Mon neveu, 

« J'ai soixante-douze ans. Mon vieil ami Mac-Leod me dit que 
c'est l'âge du repos; mais Mac-Leod est dans l'erreur, et je n'ai 
nulle envie de me reposer. Je sais cependant bien que je ne vivrai 
pas toujours, et j'ai pensé à vous. Vous devez avoir vingt- quatre 
ans. Votre père m'a écrit en 1850, pour m'ayiser de votre nais- 
sance. Je ne lui ai pas répondu. A quoi bon? Il avait compromis 
par ses folles dépenses le patrimoine qui lui revenait comme étant 
l'aîné de la famille, et je ne pouvais pas en bonne conscience le fé- 
liciter de la naissance de son second fds. Si encore il s'en était 
tenu là. Vous aviez un frère de quatre ans plus âgé que vous. S'il 
eût vécu, c',est à lui que j'écrirais. Votre père est mort, vous êtes 
donc le seul qui portiez mon nom, car vos sœurs en changeront si 
l'occasion se trouve. Heureusement pour vous, peut-être, et bien 
certainement pour moi, je ne me suis pas marié. Légalement vous 
êtes mon héritier ; en fait, je ne vous dois rien, et comme il ne me 
conviendrait pas qu'après moi ma fortune fût gaspillée, j'en ai dis- 
posé par testament en faveur d'œuvres que je crois utiles et bonnes. 
Pourtant il m'est venu certains doutes, et je désire vous connaître. 
Au reçu de ma lettre, faites vos préparatifs de départ. Vous vous 
embarquerez à Southampton pour New-York. De là, par le chemin 
de fer du Pacifique, vous gagnerez San-Francisco, où vous prendrez 
passage sur le steamer d'Australie qui part le 2 et le 16 de chaque 
mois. Il vous es débarquera aux îlSandwich, àHonolulu; mes agens, 
MM. Brewer et G'*, vous achemineront ici sur une de mes goélettes. 
Vous recevrez ma lettre vers le 15 octobre, partez le 1"" novembre, 



ELLA WILSÔÎ*. 55^13 

t©iis arriverez à la fin de décembre. Mes baïKjuiers à Londres, 
MM. Schultz, Srothers et G'% vous avanceront cent livres sterling 
pour les dépenses de votre voyage. A dater du jour de votre départ, 
pareille somme sera remise à votre mère tous les ans, par paiemems 
trimestriels de vingt-cinq livres. Dites-lui que je ne lui garde au- 
cune rancune d'avoir épousé mon frère. Après tout il était écrit que 
l'un de nous deux devait se marier, et j'aime mieux que ce soit lui 
que moi. Adieu, mon neveu, ou à bientôt, si cela vous convient. « 

« Stephen Mac-Garthy. )> 

— Écoutez, Mac-Leod, et dites-moi si c'est clair. 

La lecture achevée, Mac-Leod ne disant mot, il se tourna vers 
l'ai avec impatience : — Eh bien ? 

— ... Clair... oui, c'est clair, mais c'est sec. 

— Ah ! vous trouvez cela sec, vous? Et que voulez-vous que je 
lui dise, à mon neveu Herbert? Je ne le connais pas. C'est tout au 
plus s'il sait que j'existe. Je lui dis qui je suis, où je suis, ce que je 
désire, l'itinéraire à suivre. Il me semble qu'il ne manque rien. 

— Oh ! rien absolument. Mais un neveu n'est pas précisément 
une machine à vapeur que l'on commande dans les ateliers de 
Glasgow et que l'on donne ordre d'expédier, port payé. Le vôtre a 
sa mère, ses sœurs, des amis, peut-être une fiancée, on ne quitte 
pas tout cela pour les antipodes en quinze jours. 

— Une fiancée,... dit Mac-Carthy. II ne manquerait plus que cela. 
Est-ce que j'ai eu une fiancée, moi, et j'ai soixante-douze ans. 
Voyez où cela a mené mon frère. Mac-Leod, vous êtes sentimental 
comme une vieille fille anglaise. S'il a une fiancée, il ne viendra 
pas., voilà tout, et mes millions iront aux hôpitaux. 

Il ferma sa lettre, la cacheta et, sonnant un domestique, donna 
ordre qu'on la portât avec nombre d'autres à bord de la goélette la 
Nettie, qui devait partir le soir même pour Honolulu. 

Stephen Mac-Carthy appartenait à une famille noble d'Ecosse. En 
sa qualité de cadet, il n'avait rien hérité de son père qu'une consti- 
tution robuste, une grande force de volonté et le désir de faire 
fortune pour réparer l'injustice du sort qui l'avait gratifié d'un 
frère aîné. Les cadets de famille sont une des forces vives de l'An- 
gleterre. Colons hardis, explorateurs infatigables, ils peuplent les 
Indes, l'Australie, le Canada, où ils transportent avec eux le culte 
des traditions de la famille et de la mère patrie. Mac-Carthy avait 
mené une existence aventureuse. Il avait quitté l'Angleterre à vingt 
ans et vainement poursuivi la fortune à Melbourne, puis à Sydney. 
Chaque fois qu'il semblait prêt à la saisir au passage, elle lui échap- 
pait sans qu'on pût dire pourquoi, car il était actif, probe, intelli- 
gent et dur au travail. A Bombay, à Calcutta, même insuccès; il se 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

rabattit sur le Pérou sans plus de chance. Enfin il la rencontra au 
Mexique, et, instruit par l'expérience, il ne la laissa pas glisser 
entre ses mains. En 1849, il arrivait à Honolulu à bord d'un brick 
qui lui appartenait. Il se défit avantageusement de son chargement, 
acheta à vil prix une cargaison de bois de sandal, expédia son na- 
vire à Hong-Kong avec ordre de venir le rejoindre, et resta à Hono- 
lulu pour continuer ses achats de sandal et étudier les ressources 
du pays. 

Deux choses le frappèrent. La terre était à bon marché et la 
main-d'œuvre à bas prix. Il eut le premier l'idée de cultiver la 
canne à sucre et le coton. Pour cela il lui fallait de grands terrains, 
faciles à irriguer, à proximité d'un port et d'un centre de population 
où il pût recruter des travailleurs. Hilo, dans l'île de Havaï, lui parut 
réunir les conditions voulues. Il acheta une grande concession de 
terre, importa des machines, fit défricher et planter, et en 1874 il 
était un des plus riches propriétaires de l'Archipel. L'âge était venu 
avec la fortune. Alors seulement il avait jeté les yeux en arrière, 
mesuré le chemin parcouru et le temps écoulé, et s'était décidé à 
écrire à son neveu. 

• Au moral, il était ce que sa naissance, les circonstances et les 
luttes de sa vie aventureuse l'avaient fait. Rude à lui-même et aux 
autres, il voyait dans l'argent la consécration matérielle du succès 
et rien de plus. Généreux à ses heures, se croyant philanthrope 
parce qu'il était quelque peu philosophe, tenace dans ses amitiés 
comme dans ses antipathies, il était craint, estimé, peu aimé, et ne 
se souciait guère de l'être. Sur cette nature vigoureuse, l'influence 
féminine n'avait pas eu de prise. Peut-être était-ce faute de temps. 
Quoi qu'il en soit, il tenait le mariage pour un mal, nécessaire par- 
fois, mais un mal, l'amour pour une maladie, et disait volontiers 
qu'il fallait la prendre jeune, comme la rougeole, parce qu'on en 
guérissait mieux. Selon lui, la femme était l'ennemie née de 
l'homme : jeune et belle, elle l'absorbait; plus tard, elle le para- 
lysait. Volontiers il citait Pope et Byron, les deux poètes anglais 
qui ont le plus médit des femmes et auxquels les femmes ont le 
plus pardonné. 

Retiré dans sa plantation de Hilo, il y vivait satisfait et à sa guise. 
Son ami et commensal John Mac-Leod suffisait à tous ses besoins 
de société. Écossais comme lui, Mac-Leod était arrivé en 1860 de 
Mazatlan pour rendre visite à son camarade d'enfance. Venu pour 
passer trois mois à la plantation, il y était depuis quatorze ans et 
ne parlait pas de s'en aller. De fait, on ne l'attendait nulle part; il 
n'avait ni femme, ni frère, ni sœur; du moins il n'en parlait jamais; 
il n'écrivait à personne, ne recevait pas de lettres et, se trouvant 
bien où il était, il y restait. Les deux amis se querellaient souvent, 



ELLA WILSON. 285 

ne se raccommodaient jamais et ne s'entendaient sur rien ; aussi 
étaient-ils indispensables l'un à l'autre. 

La lettre partie, Stephen Mac-Garthy n'en parla plus. Il avait, en 
l'écrivant, cédé aux suggestions réitérées de son ami Mac-Leod. Ce 
dernier eut le triomphe modeste, et n'y fît aucune allusion. Les se- 
maines s'écoulèrent, puis les mois. Enfin un matin Mac-Carthy 
reçut à déjeuner un message de son intendant, l'avisant qu'une de 
ses goélettes venant de Honolulu était en vue et qu'elle portait le 
pavillon annonçant la présence de passagers à bord. 

— Ce doit être mon neveu, dit-il en beurrant sa rôtie et en s'a- 
dressant à Mac-Leod. 

— Je le croirais assez. Si c'est lui , il n'a pas perdu de temps. 
Allez-vous à sa rencontre? 

— A quoi bon? Cela le gênerait peut-être; en tout cas, cela me 
dérangerait. La seule chose à faire, c'est de prévenir Walter. 

Walter était le majordome de l'habitation depuis vingt ans. Il 
avait sous ses ordres un nombreux personnel de domestiques et 
sous sa direction tout ce qui se rapportait au service de son maître. 
Bien que simple dans ses goûts, Mac-Garthy tenait à la vie large et 
facile. Il en avait joui étant enfant et jeune homme dans la demeure 
opulente de son père; depuis, aux Indes surtout, il avait admiré le 
confort de ces princes marchands dont les palais de Calcutta et les 
villas de l'Himalaya font l'étonnement des étrangers. Il avait su 
combiner d'une manière intelligente ces luxes et ces civilisations 
différentes, et sa résidence de Hilo n'avait rien à envier aux bun- 
galows de l'Inde anglaise. 

Construite sur le penchant d'une colline qui dominait la vallée, 
la plantation et la mer, la résidence était entourée d'une large 
vérandah qui abritait les pièces intérieures des rayons du soleil, et 
offrait le matin et le soir une vaste terrasse d'où l'on découvrait un 
merveilleux horizon. Au premier plan, l'œil s'arrêtait sur des jar- 
dins en pente douce où la flore riche et puissante des tropiques se 
mêlait aux fleurs et aux plantes d'Europe difficiles à acclimater, 
mais qui atteignent parfois un développement prodigieux. D'é- 
normes massifs de rosiers se mariaient aux hibiscus aux couleurs 
éclatantes, aux volubilis teintés, aux verveines s'étalant en riches 
tapis constellés. Plus bas, des bosquets d'orangers d'un vert foncé, 
des pandanus aux feuilles ligneuses, des haos aux fleurs chan- 
geantes, des caféiers aux baies roses, mêlaient leurs teintes va- 
riées. Dans la vallée enfin, les vastes champs de cannes à sucre 
déployaient leurs panaches argentés ondulant à la brise de mer. 
Au fond serpentait en méandres gracieux une petite rivière aux 
eaux claires et profondes, alimentée par des chutes qui tombaient à 
pic de rochers énormes fermant l'horizon à,, droite, La rivière sû 



^86 REVUE Î>ÈS ÔÉUX MONDES. 

jetait dans la iner, qui s'étendait à perte de vue et dont lés vagues 
lentes et majestueuses se déroulaient avec ampleur sur la J)lage. 
De nombreuses embarcations descendaient et remontaient le cou- 
rant, chargées des produits de la plantation; deux goélettes à 
l'ancre les recevaient. Ici des groupes de travailleurs coupaient les 
canhes et en emplissaient de vastes chariots, là des Kanaques à 
demi nus labouraient le sol et dans le sillon fraîchement creusé 
couchaient les tiges qu'ils recouvraient de teiTe. Sur la gauche, 
faisant contraste avec ce spectacle de l'activité humaine, s'éten- 
daient de grandes forêts, silencieuses et impénétrables, défi de la 
nature à l'homme, dont l'action lente et patiente finit toujours par 
triompher des obstacles qu'elle lui oppose. 

La goélette dont l'arrivée avait été signalée doublait la pointe 
et se dirigeait vers l'estuaire de la rivière, port naturel de la plan- 
tation. Ses grandes voiles déployées à la brise alizée l'amenèrent 
promptenient à destination. Adossé au bastingage, Herbert Mac^Car- 
thy regardait le panorama changeant qui se déroulait à ses yeux. 
La vallée s'étendait devant lui, et bientôt l'habitation se dessina 
sur le fond de verdure qui l'encadrait. 

Assises à l'arrière et à quelques pas de lui, deux fetrimés, la mère 
et la fille, contemplaient, elles aussi, ce paysage ^ui leur était fami- 
lier, à en juger par leur conversation. 

^— Encore un quart d'heure et nous serons à Tanci^e, dit la plus 
jeune. 

— Vous êtes bien impatiente d'arriver, miss Ella, répondit Her- 
bert en se tournant vers sa compagne. 

^^ Oui, certes, reprit-elle. Qui ne le serait après une traversée 
de douze jours de San^Francisco à Honolulu, et de quatre jours de 
Honolulu ici? 

— Moi. Cette traversée m'a paru bien courte. Mais, ajouta-t4l en 
se levant, tout a une fin dans ce monde,... et dans un quart d'heure 
il ne me restera de ces seize jours passés avec votre mère et vous 
qu'un souvenir de respectueuse Reconnaissance. 

— Mais... nous nous reverrons probablement, du moins si votre 
séjour ici se prolonge. Notre habitation est à vingt milles d'ici, et 
à Hilo cela constitue un voisinage. Nous voyons quelquefois M. Mac- 
Carthy, et puisque vous allez chez lui... 

— Comme employé, interrompit vivement le jeune homme, et 
encore... je ne sais si je lui conviendrai. Puis, même alors j'aurai, 
je le crois, peu de loisirs. 

Miss Ella fronça le sourcil et se tut. 

— Enfin, monsieur Herbert, reprit la mère, nous serons heureuses 
de vous revoir si l'occasion s'en présente. Recevez nos remercîmens 
pour les attentions que vous avez eues pour nous. Nous vous en 



ELLA VVILSON. ^7 

sommes toutes deux reconnaissantes, — M"^ Wilsoi) tendit h lûaij^ 
au jeune homme, qui la prit avec émotion. Miss Ella hésita, pijis 
lui tendit aussi la siezme. — \u revoir, dit-elle. 

On jetait l'ancre. Deux embarcations accostèrent la goélette, 
qu'entouraient des pirogues indigènes creusées dans uii tronc de 
cocotier et habilement manœuvres p.ar des KjaijaqijQ.s, Muais de 
pagaies, ils faisaient voler sur l'eau ces frêles esquifs qu'un balan- 
cier empêchait de çh9,virer au pjioindre mouvement. M'"« et miss 
Wilson descendirent dans une des deyx embarcations. Un vieux 
domestique anglais à cheveux blanchies y attendait. Les bagages 
furent chargés dans des pirogues, et l'embarcation s'éloigna. Le 
jeune homme la suivait des yeux. A quelque distance, les dames se 
retournèrent, saluèrent Herbert d'un geste amical, et la yole, vi- 
goureusement enlevée par quatre rameurs, ne tarda pas à dispa-r 
raître sous les ombrages qui bordaient le cours sinueux de la 
rivière. 

— Tout est prêt, vint lui dire le capitaine, yos malles sont des- 
cendues, et l'on n'attend plus que vous. 

■■ — Merci et adieu, capitaiue. — Quelques minutes après, Her- 
bert débarquait au quai de la plantation, et, sous la conduite d'um 
Kanaque, montait la route en lacets qui conduisait à l'habitation de 
Stephen Mac-Carthy. 

iCe dernief attendait son neveu sur la vérandah. 

— Vous êtes bien, Jui dit-il, la personne à qui j'ai écrit? 

— Oui,... monsieur. Je suis Herbert Mac-Carthy, le fils de votre 
frère. 

— Très-bien. Vous êtes exact, j'aime l'exactitude. Déjeunez d'a- 
bord, nous causejrojis ensuite. 

Sans m>ot dire,, Jïer.be;i't s'assit à la table que lui désignait SiOn 
Qûcle, et en quelques instans il expécUa son repas matinal. 

De taille au-dessus de la moyenne, bien découplé, Herbert avait 
le front haut, les tfait^ fins et un graud air de distinction. Les yeux 
bleus et clairs, le regard droit et portant d'aplomb, donnaient à sa 
physionomie un cachet de fermeté et d'énergique décision. On de- 
vinait, en le regardant, que ces mêmes yeux pouvaient être doux 
et caressans, mais ce n'était pas leur expression ordinaire. La 
bouche, d'un modelé ferme et d'un dessin correct, indiquait une 
nature concentrée et maîtresse d'elle-même. 

Son déjeuner fyii, i| se leva et se tint debout devant son oncje, 
qiii l'observait ayec attention. 

■^— Quand avez-vous quitté Southampton? 

— Quinze jours apjrès avoir reçu yotre lettjre^ 

— Mes propositions ypus agf ée^t? 

— Oui ,... sans cela je ne serais pas ici. Mais, de même que vous 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

VOUS réservez toute liberté d'action, il est bien entendu que je ré- 
serve la mienne. 
Soit. C'est juste. Que faisiez-vous à Londres? 

— Je travaillais dans les bureaux d'un ingénieur à relever et cor- 
riger des plans. 

— Vous avez reçu de l'éducation? 

— Oui. Jusqu'à la mort de mon père. Ensuite il me fallut me 
suffire à moi-même et venir en aide à ma mère et à mes sœurs. 

— Combien avez-vous de sœurs? 

— Deux. 

— Votre frère Robert était votre aîné? 

— De quatre ans. Je l'ai peu connu. Il était actif, ambitieux, dé- 
sireux de relever notre fortune déjà compromise. Il partit pour 
l'Australie, de là pour les Indes, revint en Californie et périt misé- 
rablement dans les mines. 

— Vous êtes le seul de notre nom ? 

— Le seul. 

— Vous savez que j'ai une grande fortune? 

— Vous me l'avez^écrit. J'ai votre lettre sur moi, et je sais quelles 
sont vos intentions. Si vous le permettez, je vous exposerai les 
miennes. 

Stephen fit un geste de surprise et d'assentiment. 

— Il me paraît tout d'abord parfaitement inutile que l'on sache 
que je suis votre neveu. Je ne l'ai dit à personne. J'ai vu que vos 
agens à Honolulu l'ignoraient. On me prend pour un employé que 
vous attendez d'Angleterre. Je suis et je désire rester tel. Mon nom 
est Herbert Douglass Mac-Carthy. Je me suis fait inscrire comme 
passager sous le nom d'Herbert Douglass. Assignez-moi une tâche 
que je puisse remplir et qui me libère de la pension que vous faites 
à ma mère. Dans quelques mois, nous nous connaîtrons mieux et 
nous aviserons. 

— Tout cela me paraît fort sage. Mon vieil ami Mac-Leod seul 
sait qui vous êtes, mais Mac-Leod parle peu, et deux mots de moi 
suffiront pour qu'il respecte votre incognito. Votre chambre est 
prête; W^alter, mon majordome, vous y conduira. Vous habiterez ici 
et prendrez vos repas avec moi. Cela ne surprendra personne. Je n'ai 
en fait d'employés que des mécaniciens et des surveillans améri- 
cains, gens de peu d'instruction et qui habitent à l'usine. Consacrez 
votre journée à vous reposer et à vous installer. Il est dix heures, 
nous dînons à quatre heures. Au revoir, Herbert Douglass; vous me 
faites l'effet d'un garçon de tête. Si votre père avait été de même, 
cela aurait mieux valu pour votre mère et pour vous. 

Herbert répondit par un salut hautain, et se retira. 



ELLA WELSON. 289 



II. 



L'aîné des Mac-Carthy, père d'Herbert et frère de Stephen, avait 
hérité d'une assez belle fortune patrimoniale. La rumeur publique 
en grossissait l'importance, et il crut la rumeur publique de préfé- 
rence à son banquier. Il était cependant évident que son père et son 
grand-père avaient dépensé bien au-delà de leurs revenus. Il es- 
tima qu'il serait injuste qu'il en portât la peine, et quand son 
homme d'affaires lui suggéra qu'en vivant avec économie pendant 
quelques années il pourrait rétablir l'équilibre dans son budget, il 
repoussa bien loin ce conseil importun. Restait un riche mariage. 
Son nom et sa position le lui rendaient facile, mais, quand la fatalité 
s'acharne après un homme, elle ne le lâche plus. Il s'éprit d'une 
jeune fille pauvre, et il l'épousa en dépit des remontrances de ses 
parens et de ses amis. En cela il fit bien, car à défaut d'autre dot 
elle lui apporta l'amour et le bonheur. Mais où il fit mal, ce fut en 
voulant maintenir la vieille réputation d'hospitalité et de libéralité 
des Mac-Carthy. C'était là un héritage ruineux. Il s'en aperçut trop 
tard et voulut réparer par des spéculations heureuses la brèche faite 
à ses finances. Il n'entendait rien à la spéculation. S'y fût-il en- 
tendu, probablement le résultat eût été le même; quoi qu'il en 
soit, il fut désastreux. Responsable pour des sommes considéra- 
bles et embarqué dans des opérations dont il ignorait l'étendue, il 
perdit la tête au milieu de ses embarras, tomba malade et mourut, 
ce qui ne laissa pas de simplifier considérablement les choses. 

Herbert eût pu, en laissant en souffrance la signature et le nom 
de son père, sauver au moins les propriétés de la famille. Il n'y 
songea pas. Son frère aîné était mort un an auparavant. Il réalisa 
tout, paya jusqu'au dernier shilling, et, tout compte fait, constata 
qu'il ne restait qu'une rente de cent livres sterling, à peine suffi- 
sante pour assurer du pain à sa mère et à ses sœurs. Les Mac-Carthy 
allèrent s'établir dans un des faubourgs de Londres pour ne pas se 
séparer d'Herbert, devenu leur unique appui. Des amis lui trou- 
vèrent une place dans les bureaux d'un ingénieur. Ses modiques 
appointemens joints à la petite rente sauvée du grand naufrage 
permettaient de vivre, mais bien juste. C'est dans ces circonstances 
qu'il reçut la lettre de son oncle. La pension offerte à sa mère la 
rendait indépendante de ce qu'il pouvait gagner. Il était jeune, ac- 
tif, ambitieux. La perspective qui s'ouvrait devant lui, si vague 
qu'elle fût, n'était pas à dédaigner. Il est vrai que la lettre de son 
oncle laissait beaucoup à désirer, que la forme en était aussi sèche 
que le fond, mais enfin, après consultation, après bien des larmes 

TOMB XXV. — 1878. 19 



290 REVUE PES PEUX MONDES. 

versées par sa mère et ses sœurs à l'idée d'une séparation aussi 
cruelle, après mille recommandations et promesses d'écrire, Her- 
bert partit le cœur serré, horriblement triste de quitter les seuls 
êtres qu'il aimait en ce monde, et deux jours *près H s'emba.r<jii?iit 
à Southampton en route pour l'Océanie et pour l'inconnu. 

L'inconnu, ç' était son avenir. Quant à sop oncle, il le connais»^ 
sait ou croyait le (Connaître. Il avait lu et relu sa lettre , en avai|; 
mûrement pesé chaque mot, et s'était fait un plan de conduite dont 
il entendait bien ne pas se départir. Dès leur première entrevue, il 
l^mït résolument à exécution. Il continua .le§ jours suivans. Il vi- 
sita la plantation , se faisant expliquer par les ouvriers les divers 
procédés de culture et d'exploitation, parlant peu et notant av&ç 
soin tout ce qui lui paraissait important. A l'usine., &es connais- 
sances spéciales lui permirent de se rendre promptement compte 
des modes de fabrication du sucre. Il retrouva là l'application des 
théories qu'il avait étudiées. Son intelligence pratique et nette lui 
vint merveilleusement en aide, et en peu de temps il était parfai- 
tement au courant de tous les détails de la plajitation. 

Stepheu l'observait avec. curiosité, Mac-Leod ,avec intérêt, niais 
un intérêt silencieux qui ne se dépensait pi en paroles ni en mani- 
festations. Infatigable, levé tôt, couché tard,, Hej'bert parcourait à 
cheval les champs de cannes^ les plantations de riz et de taro des^- 
tinés à la nourritwe des ouvriers. Son oncle le laissait entièrement 
libre de ses mouven^ens. Accompagné d'un domestique kanaque, 
Liho, qu'il avait choisi lui-même parmi les nombreux indigènes 
employés aux travaux, il passait ses journées entières à tout voir, 
tout examiner, tout surveiller. 

Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi. Utile d'abord, Herbert s'était 
rendu indispensable. Ferme, mais juste dans ses rapports avec le 
nombreux personnel de la plantation, il était estizué et aimé. Le 
vieux Stephen lui avait délégué une partie de ses pouvoirs ; il te- 
nait compte de ses avis., accueillait ses suggestions et le traitait 
avec plus d'égards qu'il n'en témoignait à personne. Herbert les 
acceptait comme chose due. Invariablement poli, niais froid, il se 
renfermait dans son rôle d'employé et ne faisait jamais la moindre 
allusion aux liens de famille qui les unissaient. JDaps les rares mo- 
mens où ils se trouvaient ensemble, leur convei'sation se bornait 
aux affaires de la plantation, aux améliorations iiumédiates ou fu- 
tures. A plusieurs reprises, Stephen tenta d'amener Herbert à par- 
ler de lui-même, de sa mère, de ses sœurs, mais sans succès; 
Herbert ramenait toujours l'entretien sur le terrain ordipaire ou 
prétextait quelque occupation urgente pour se retirer. 

Un matin, à. déjeuner, Stephen lui demanda quel serait l'emploi 
de sa journée. 



ELLA WlLSÔiV. 20Î 

^^ Il y a peu de chose à faire en ce ftiômetit , répondit-il. Les 
ouvriers que vous avez demandés sont arrivés de Honolulu pour ré- 
parer et nettoyer les chaudières. On ne roulera pas de cannes d'ici 
à quelque temps. Je compte en profiter pour aller au rancho de 
Mànoa, que je n'ai pas encore visité. Liho m'a dit qu'il s'y trouvait 
une cinquantaine de chevaux envoyés il y a six mois, et qui sont 
en bonne condition. Je lui ai donné ordre de faire réunir ceux d'ici 
qu'il conviendrait de mettre au vert. J'emmène quelques Kanaques; 
ils ramèneront les animaux que je choisirai là-bas. 

-— Fort bien. L'idée est bonne, et le moment bien choisi. Puisque 
vous allez à Manoa, voulez-vous me rendre un service? 

— Volontiers, lequel? 

— Remettre à M'"^ Wilson cette lettre. Son habitation est près 
de Manoa, de l'autre côté de la vallée, à quelques milles du rancho. 

— Aussitôt arrivé, j'expédierai un de mes hommes lui porter la 
lettre. 

— Non, je désire que vous alliez vous-même. M'"^ Wilson m'é- 
crit que son régisseur est absent. Un incident qu'elle ne précise 
pas la fait recourir à moi pour lui donner un conseil et lui rendre 
un service. Entre voisins cela se fait. Je la connais depuis long- 
temps, bien que la voyant rarement. Ne pouvant me rendre à son 
appel, j'ai compté sur vous pour me remplacer. La lettre que je 
vous remets vous introduira auprès d'elle. 

— Je ferai ce que vous désirez... Je connais M"* Wilson. 

— Vraiment? vous ne m'en aviez rien dit. 

— Vous ne me l'avez pas demandé. M'"* Wilson et sa fille étaient 
passagères sur le navire qui m'a amené ici. 

— Vous connaissez miss Ella? 

— Comme on connaît une jeune fille que l'oïi entrevoit pendant 
une traversée. 

— Que pensez^vous de ces dames? 

— Moi? Je n'en pense rien. L'affaire pour laquelle vous dési- 
rez que je vous remplace est-elle de nature à me retenir quelques 
heures? 

— Je l'ignore. Peut-être quelques heures, peut-être quelques 
jours. En ce cas, M'"^ Wilson vous olfrira l'hospitalité. Acceptez, et 
avisez-moi par un de vos Kanaques. 

— Bien. Je terminerai d'abord ce qui m'appelle à Manoa, et 
j'irai chez M'"'' Wilson avec Liho. Si je dois y rester, Liho vous ap- 
portera demain un mot de moi. 

— C'est entendu. Au revoir, Herbert Douglass. 
■— Au revoir, monsieur. 

Deux heures après, Herbert partait à cheval accompagné de Liho 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

et suivi des Kanaques qui emmenaient avec eux une vingtaine d'a- 
nimaux. 

La route qui conduit de Hilo à Manoa traverse la vallée dans la- 
quelle se trouvait la plantation, puis, s'élevant en pente assez 
raide, elle gravit la falaise, gagne les hauts plateaux boisés et, sui- 
vant la côte qu'elle surplombe de plusieurs centaines de pieds, elle 
longe sur la gauche de vastes forêts vierges dont l'exubérante végé- 
tation dispute à la route l'étroit espace qu'elle occupe. Çà et là de 
grands bouquets de tamariniers ont réussi par leur ombre épaisse à 
détruire toute végétation parasite et dressent dans l'air leurs troncs 
lisses et droits qui rappellent des piliers de cathédrales gothiques. 
C'est sous leur sombre ramure que les Kanaques venaient, il y a 
un siècle, adorer les dieux nés de leurs terreurs superstitieuses et 
leur offrir des sacrifices humains. Partout ailleurs des lianes souples 
et envahissantes couraient d'un arbre à l'autre, s'enlaçant aux 
troncs des fougères arborescentes, des koas à l'écorce vernissée, 
des pandanus aux racines étranges qui descendent du milieu de 
l'arbre, s'enfoncent comme un dard pointu dans la terre humide 
et rappellent les cahutes improvisées par une main humaine. Sur la 
droite, l'Océan-Pacifique déroulait à perte de vue ses vagues d'un 
bleu pâle qui venaient mourir sur une plage de sable constellée de 
mica. Le soleil des tropiques éclairait ce paysage merveilleux de 
beauté et réveillait dans les fleurs mille parfums pénétrans. Le 
monde des insectes bruissait dans l'herbe, les oiseaux au plumage 
éclatant voletaient d'arbre en arbre, et les grands bœufs sauvages, 
au poil roux et frisé, se dirigeaient lentement vers les cours d'eau, 
s' arrêtant pour jeter à distance un regard oblique aux voyageurs 
qui venaient si rarement troubler leur solitude et côtoyer les forêts 
sous lesquelles ils erraient en paix. 

Herbert ne pouvait se lasser d'admirer cette belle nature, si 
riante, si fraîche, et qui semble inviter au repos et à la vie contem- 
plative. Il était dans une de ces heures où la jeunesse respire l'or- 
gueil de vie, où l'homme pénétré de la nature en saisit les beautés, 
où le cœur bat plus vite, où toutes les facultés se sentent en har- 
monie parfaite au milieu de l'harmonie universelle. Heures rares 
dans la vie, mais dont le souvenir ne s'efface jamais. 

De temps à autre il sortait de sa rêverie pour interroger Liho, 
qui courait silencieusement à ses côtés. Liho comprenait et parlait 
parfaitement l'anglais. H l'avait appris en Californie, où, ainsi que 
beaucoup de Kanaques, il s'était rendu pour chercher fortune. 
Quelques années avant l'arrivée d'Herbert aux îles, Liho s'était épris 
d'une jeune Havaïenne dont le père, propriétaire de terrains assez 
considérables, d'une vingtaine de chevaux et de deux parcs à pois- 



ELLA WILSON. 293 

sons, exigeait que son gendre futur, quel qu'il fût, eût, lui aussi, 
un certain avoir. Liho était pauvre ; il s'expatria. On apprit ensuite 
par des rumeurs vagues que la fortune l'avait favorisé; il était, 
disait-on, un des premiers explorateurs des mines de Virginia-Gity. 
Peu à peu les faits se précisèrent. Des compatriotes l'avaient vu, 
lui avaient parlé, avaient reçu de lui des services. Liho était riche, 
Liho allait revenir épouser la belle Liliha. On l'attendait de jour 
en jour, les mois s'écoulèrent. Il revint enfin, mais aussi pauvre 
qu'il était parti, malade, découragé, taciturne, refusant de s'expli- 
quer sur ses aventures, mais animé contre les Américains d'une 
haine telle qu'on en conclut, à tort ou à raison, que Liho avait été 
victime de quelque Yankee, entraîné dans une maison de jeu et 
dépouillé du fruit de ses travaux. A toutes ces suppositions, Liho 
n'opposa qu'un silence dédaigneux. Il ne revit Liliha qu'une fois 
pour lui dire qu'il l'aimait toujours, mais que, la fortune ayant 
trompé son attente, il n'espérait plus l'épouser. Liliha pleura un 
peu et le blâma beaucoup ; quant au père, il l'approuva fort et 
lui déclara qu'à défaut de sa fille il lui donnait son estime. 

Soit que Liho trouvât la compensation insuffisante , soit défiance 
de lui-même et désir de s'éloigner de Liliha, il quitta le village 
de Kona et émigra à Hilo. Son intelligence naturelle le recom- 
manda à l'attention du vieux Stephen, qui l'employa sur sa plan- 
tation. Herbert le remarqua à son tour. Liho n'était pas seulement 
un excellent cavalier, un intrépide chasseur de bœufs sauvages, 
il avait encore deux autres qualités précieuses : il était naturelle- 
ment silencieux, et, quand il parlait, il s'exprimait également bien 
en anglais et en kanaque. Herbert en fit tout d'abord son inter- 
prète, puis il lui offrit de le prendre à son service, Stephen l'ayant 
laissé libre de se choisir un serviteur à son gré. Liho accepta et 
s'attacha promptement à son jeune maître. Les Kanaques sont par 
nature très fiers et très indépendans ; ils ne comprennent pas la 
domesticité dans le sens européen que nous donnons à ce mot. Bien 
traités, ils n'en font pas moins d'excellens serviteurs. Herbert ne 
l'avait près de lui que depuis peu de temps, et déjà Liho était de- 
venu un compagnon inséparable; son expérience et sa connais- 
sance du pays lui rendaient de grands services. Avec lui et par lui, 
il se famiharisait avec la langue indigène, qu'il commençait à parler 
couramment, ainsi qu'avec les coutumes des Havaïens, que Liho lui 
exphquait dans leurs fréquentes excursions. 

Arrivé à Manoa, Herbert se sépara des Kanaques qui l'accompa- 
gnaient et se dirigea avec Liho vers l'habitation de M""" Wilson, si- 
tuée à quelques milles au-delà. En quittant le rancho, ils s'engagè- 
rent dans une vallée ombreuse traversée par une rivière aux eaux 
limpides et profondes. Elle coulait sans bruit entre des massifs d'o- 



2M REVUE »ÊS ^EVSX MONDES. 

rangers et de citronniers en fleurs qui formaient au-dessus d'elle 
un dôme épais. Tout à coup l'attention d'Herbert fut éTeillée par 
le bruit cadencé des faanes, et il vit surgir à quelques pas de lui 
une légère embarcation habilement maniée par une jeune fille. Il 
reconnut miss Ella» Aussi surprise que lui de cette rencontre inat- 
tendue, elle laissa flotter les rames et, décrivant une courbe, le 
canot vint s'arrêter près de l'endroit où Herbert, immobile, con- 
templait la gracieuse apparition. 

Les femmes ont sur les hommes d'incontestables supériorités, 
entre autres celle de l'à-propos. Peu de chose les déconcerte, mais 
elles reprennent bien vite possession d'elles-mêmes. Un moment 
interdite, miss Ella n'eut qu'à jeter un regard sur Herbert pour 
qu'aussitôt un sourire malicieux vînt errer sur ses lèvres. Elle se 
sentit ti'ès brave en le voyant très timide, 

— Vous ici, monsieur^ Est-ce le hasard qui vous amène, ou 
venez-vous voir ma mère? 

— Notre rencontre est due au hasard, mais je me rends en effet 
auprès de M"^* Wilson, porteur d'une lettre de M. Mac-Carthy, et 
chargé par lui de me mettre à sa disposition et de le remplacer de 
mon mieux. 

— Ma mère sera heureuse de vous voir, et s'il vous plaît de lais- 
ser votre cheval à votre domestique et de remonter la rivière, nous 
arriverons encore avant lui. €e ne sera pas la premièi*e fois que nous 
naviguerons ensemble. 

Herbert ne se le fit pas dire deux fois, et bientôt l'embarcatioii, 
dirigée par deux bras vigoureux, s'enfonçait sous l'ombre épaisse 
que formaient au-dessus de la rivière les arbres et les lianes enla- 
cés en un inextricable fouillis. 

Tout en ramant, Herbert contemplait sa compagne. Assise à l'ar- 
rière du canot, miss Ella se reposait avec une évidente satisfaction. 
De taille moyenne, mince et svelte, elle était vraiment charmante 
dans sa robe blanche. Abritée des rayons du soleil, elle avait retiré 
son chapeau de paille, ses cheveux blonds tressés formaient autour 
de son front un diadème dans lequel brillait une fleur d'hibiscus 
d'un rouge éclatant. Une autre ornait son corsage. Pour mieux ra- 
mer, elle avait relevé jusqu'au-dessus du coude ses manches qui 
laissaient à découvert un bras blanc, ferme et arrondi du contour 
le plus pur. L'ovale du visage était beau, la bouche rieuse et légè- 
rement mutine, mais ce qui en corrigeait l'expression et char- 
mait le plus en elle, c'était son regard, à la fois plein de fran- 
chise, de loyale confiance, et parinstans quelque peu hautain. On y 
lisait une nature droite et sincère, un peu fîère, mais courageuse, 
vraie par-dessus tout et que ne pouvait effleurer aucun sentiment 
bas et mesquin. Dans ce cadre charmant qui l'entourait, au milieu 



EULA WIXSON, 295 

de cette nature des tropiques exubérante de forœ et de végétation, 
elle devait apparaître au regard surpris comme l'emblème de la 
beauté gracieuse et de l'idéal féminin qui animait et résumait en 
une seule les mille beautés de la nature. 

Absorbé dans sa contemplation, Herbert ne se pressait nullement 
de rompre le silence. L'admiration vraie s'arrange mal des bana- 
lités d'une conversation, et quand on ne peut tout dire, on préfère 
parfois ne rien dire. Quoi qu'il en soît, le mouvement des rames se 
ralentissait d'une façon sensible, et l'embarcation obéissait à peine 
au gouvernail. 

— Plus vite, monsieur! ;dit miss Ella, ou nous allons échouer 
parmi les pandanus. 

Rappelé à la réalité, Herbert sortit de sa rêverie, et l'esquif, tra- 
çant sur l'eau claire et profonde un léger sillon, partit comme une 
flèche. 

— Trop vite maintenant. Vous ne tenez pas compte des détours 
de notre rivière, et puis nous avons encore du chemin à parcourir, 
ménagez-vos forces. 

— Elles suffiront et au-delà, soyez-en sûre, miss Ella. Mais per-- 
mettez-moi de vous demander d'abord des nouvelles de votre mère, 
puis, si vous le savez, quelle est la nature du service qu'elle attend 
de moi. 

— Ma mère va bien. Quant à ce qu'elle désire, je ne saurais vous 
préciser les détails. Je sais seulement qu'il s'agit de M. Richard. 

— Et qui est M. Richard? 

Notre régisseur, dont l'absence nous met dans un grand em- 
barras. M. Richard est ici l'homme utile, indispensable; quand il 
n'y est pas, tout s'en ressent. 
■ — M. Richard est un Européen? 

— Oui, un Anglais, comme vous ; homme intelligent, capable, 
bien élevé, à peu près de votre âge. Ma mère a toute confiance en 
lui. Je l'appelle son favori. 

— Vraiment, reprit Herbert avec une légère uuance de malaise. 
Est-il aussi le votre ? 

— Le mien?.. De vrai, je n'ai pas songé à me le demander. H ■est 
aimable, prévenant; au milieu de ses nombreuses occupations, il 
trouve encore le temps de s'occuper de mon canot, qu'il fait réparer 
à^la plus légère avarie, de mes chevaux, qu'il fait soigi! :'r tout par- 
ticulièrement. Il m'indique aussi les livres nouveaux à faire venir 
de Roston ou de Londres, les partitions publiées à Paris. C'est un 
bomme universel, M. Richard. 

= — Je le vois.., et je l'envie. 

— Pourquoi? 

— Mais enfin ce lui doit être un plaisir de s'occuper de votre 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

mère et de vous, de s'intéresser à ce que vous faites, d'avoir part 
à votre vie et de pouvoir mériter de vous un peu d'intérêt... 
Miss Ella fronça le sourcil. 

— J'ai quitté, reprit-il, il y a quelques mois à peine ma mère et 
mes deux sœurs, et vous ne sauriez m'en vouloir d'apprécier le 
bonheur de retrouver dans un exil lointain un milieu qui rappelle 
celui qui m'était si cher. 

— Je vous comprends, dit-elle avec un bon sourire, mais j'ignore 
si M. Richard partage vos impressions. Il ne m'a jamais parlé de sa 
famille, et,... j'y songe maintenant, je ne me souviens pas qu'il ait 
jamais fait la moindre allusion à ses parens ou à ses amis. Il habite 
avec nous depuis deux ans. Lorsqu'il arriva ici, il vint proposer ses 
services à ma mère. Il eut avec elle un long entretien au sortir 
duquel elle m'annonça qu'il resterait comme régisseur. Elle me dit 
que les lettres qu'il lui avait communiquées et les renseignemens 
qu'il lui avait donnés étaient très satisfaisans , qu'il appartenait 
à une famille anglaise des plus honorables dont elle savait le nom, 
qu'elle me priait de ne faire à ce sujet aucune question et de 
traiter en toute circonstance M. Richard comme un égal, qu'un 
jour viendrait où elle satisferait ma curiosité; à quoi je lui ré- 
pondis que je n'en avais pas, que tout ce qu'elle faisait était bien 
fait, et... voilà l'histoire de M. Richard, et nous sommes arrivés. 

III. 

La rivière décrivait une courbe gracieuse dont on avait habile- 
ment tiré parti pour former un petit port. Deux embarcations à 
l'abri sous une tente étaient amarrées à une terrasse coupée par 
un escalier en pierres de corail descendant jusqu'à l'eau. A côté, 
un petit chalet coquettement construit formait salle de bain. Une 
large avenue de rosiers gigantesques, entremêlés d'hibiscus et 
ombragés de palmiers, conduisait à l'habitation de M'"® Wilson, si- 
tuée sur un plateau. 

Précédé de miss Ella, Herbert s'y rendit en quelques minutes. 
Des jardins étages en terrasse et reliés les uns aux autres par des 
marches de granit s'élevaient en pente douce jusqu'à la maison. 
Construite en bois comme presque toutes les habitations aux îles 
Sandwich, celle de M'"* Wilson présentait un aspect des plus co- 
quets. La vérandah, haute et profonde, s'étendait sur la façade et 
les deux ailes. Une colonnade légère supportait l'entablement et 
disparaissait elle-même sous les lianes et les plantes grimpantes. 
Les fleurs éclatantes des tropiques se détachaient sur ces masses 
vertes, pendaient en festons légers et mêlaient leurs couleurs 
sans se confondre. Sur les deux côtés, treillages du haut en bas, 



ELLA WILSON. 297 

un chèvrefeuille gigantesque et un rosier Banks entretenaient à 
l'intérieur une ombre épaisse et projetaient au dehors des fleurs 
sans nombre. La vérandah, vaste salon ouvert, était tapissée de 
nattes. Des meubles de Chine, chaises longues, sofas, tables, lits 
de repos, bien connus des Européens qui ont habité les Indes et 
rOcéanie, suggéraient le repos au milieu du jour, les longues rê- 
veries dans les nuits étoilées, cette vie quelque peu molle et pa- 
resseuse, mais si pleine de charme et que l'on ne connaît que dans 
ces pays aimés du soleil. 

Assise sous cette vérandah. M™" Wilson regardait avec curiosité 
approcher sa fille, accompagnée d'un visiteur. En reconnaissant 
Herbert, elle se leva et tendit amicalement la main au jeune 
homme. Herbert lui remit la lettre dont il était porteur. Elle en prit 
connaissance. 

— Ella, dit-elle après l'avoir lue, ordonnez qu'on prépare le cot- 
tage pour M. Herbert. — Puis se tournant vers lui : — Vous êtes 
mon hôte pour quelques jours, monsieur, ajouta-t-elle gracieuse- 
ment, M. Mac-Carthy m'écrit que vous voulez bien vous mettre à 
ma disposition. L'affaire pour laquelle j'ai recours à vous vous re- 
tiendra ici au moins une semaine. Vous pouvez me donner ce temps, 
n'est-il pas vrai ? — Herbert répondit affirmativement, et demanda 
seulement la permission d'écrire quelques mots que Liho, son do- 
mestique, porterait à Hilo. — Vous trouverez ici tout ce qu'il vous 
faut. Dites à Liho de revenir demain. Il logera près de vous , ses 
services pourront vous être utiles. Pendant que vous écrirez votre 
lettre, j'irai donner les ordres nécessaires. 

Deux heures plus tard, Liho repartait au galop pour Hilo, et Her- 
bert songeait avec plaisir quo pendant plusieurs jours il allait vivre 
près de miss Ella et de sa mère. 

L'aurore et le crépuscule n'existent pas sous les tropiques. Le 
jour et la nuit se succèdent sans intervalle. A peine le soleil a-t-il 
disparu de l'horizon que l'ombre s'étend, mais cette transition si 
brusque n'est pas sans charme. Les nuits sont si belles, les soi- 
rées si délicieuses! C'est l'heure fraîche et parfumée, l'heure où il 
semble que la nature, alanguie par les rayons brûlans du soleil, se 
réveille et poursuive son œuvre mystérieuse de vie et de renou- 
veau. Les fleurs se redressent sur leurs tiges et embaument l'air 
de parfums plus doux. Une brise légère fait bruire les feuilles des 
forêts, détache les pétales des orangers et des citronniers, et em- 
porte sur ses ailes les mille senteurs des bois, des plaines et de 
cette végétation tropicale si riche et si variée. Les daturas balan- 
cent leurs énormes fleurs blanches dont l'odeur e.it si pénétrante 
qu'on les relègue loin des habitations. Les bœufs, les chevaux, ré- 
fugiés tout le jour à l'ombre des grands arbres, regagnent la plaine 



2!98 REVUE DES DEUX MONDES. 

et leurs pâturages, qu'ils quitteront au soleil levant. Des constella- 
tions étranges, inconnues en Europe, éclairent un ciel profond, et, 
sur la plage, l'Océan-Pacifique déroule ses vagues phosphores- 
centes, qui laissent derrière elles une traînée de lumière recou- 
verte et remplacée par d'autres vagues et par d'autres lueurs. 

Assis sur la vérandah, Herbert causait avec ses deux compagnes. 
M"** Wilson lui avait expliqué pendant le dîner ce qu'elle attendait 
de lui. L'absence de son régisseur, M. Richard, absence qui se 
prolongeait au-delà des délais prévus, la contraignait à prendre 
certaines décisions qui la faisaient hésiter. Dès le lendemain, Her- 
bert se mettrait à l'œuvre et la conseillerait de son mieux. Ce 
point réglé et l'esprit en repos, M™^ Wilson et miss Ella se lais- 
sèrent aller au plaisir de converser avec leur compagnon de 
voyage. Elles étaient curieuses de l'impression produite sur lui par 
ce pays sur lequel il les avait souvent questionnées pendant la tra- 
versée; elles désiraient aussi le faire parler de lui, de ses projets, 
de sa famille. Herbert de son côté se sentait heureux et à l'aise. 
Pour la première fois depuis qu'il avait quitté l'Europe, il se trou- 
vait dans un milieu sympathique. Cette influence féminine, insaisis- 
sable et subtile, dont il avait tant de fois goûté les chaimes dans la 
société de sa mère et de ses sœurs, le pénétrait de nouveau, et tout 
ce qui l'entourait en augmentait la séduction. Il se laissait aller dou- 
cement sur la pente de ses souvenirs et secouait enfin la torpeur du 
long silence qu'il s'imposait depuis des mois. Sans trahir son inco- 
gnito, sans dire un mot qui pût mettre ses compagnes sur la voie 
du secret qu'il était décidé à garder, il parla de celles qui lui étaient 
chères, de sa vie passée, des revers de fortune qui l'avaient atteint. 
Il fut simple, naturel, éloquent comme on l'est quand le cœur parle 
d'abondance. 

M™* Wilson l'écouta avec bienveillance,[Ella avec une sympathie 
qu'elle ne cherchait nullement à dissimuler. Sans s'en rendre 
compte et tout en s'adressant à sa mère, c'était à elle et pour elle 
qu'Herbert parlait. Encouragé par l'attention qu'on lui prêtait, il 
questionna à son tour et se sentit autorisé à sortir de la réserve 
qu'il avait observée pendant leur voyage. Il apprit ainsi que M"^* Wil- 
son était veuve depuis quatre ans. Elle avait quitté l'Angleterre vingt 
ans auparavant avec son mari, fils cadet d'une famille riche. Ce 
dernier venait alors d'hériter d'une somme assez forte dont le 
revenu eût été insuffisant pour lui permettre de vivre dans l'aisance 
à laquelle il était habitué, mais dont le capital le mettait à même 
de tenter la fortune dans un pays nouveau. Il avait émigré aux 
Indes avec sa jeune femme, mais ce climat brûlant compromit sa 
santé. Séduits par les récits qu'on leur faisait des îles Sandwich, 
ils étaient venus s'y fixer. M. Wilson obtint du gouvernement 



ELLA WILSOl*. 299 

une concession de terres dans l'île de Havaêt, Ses premiers essais de, 
culture du caféier réussirent., Encouragé par ce succès, il opéra plus 
en grand, expédia ses récoltes en Amérique et en Australie, et au 
moment où la mort le surprit il passait pour un des riches plan- 
teurs de l'Archipel. Il l'était en effet. La plantation donnait des re- 
venus considérables que la négociation d'un traité de libre échange 
avec les États-Unis pouvait décupler d'une année à l'autre. Ella avait 
quatorze ans lors de la mort de son père. ]\P^ Wilson, préoccupée 
de l'avenir de sa fille» avait songé à réaliser sa fortune, mais sur les 
observations de M. Mac-Garthy elle avait ajourné ce projet. Peut- 
êti'e un jour la conclusion du traité, vivement désiré par le gouver- 
nement havaïen,lui permettrait-elle de revenir en Europe avec une 
fortune considérable. Miss Ella de son côté envisageait avec crainte 
le moment de quitter ce pays où. elle était née et qu'elle aimait. 
Tout ce qu'elle lisait, tout ce qu'elle entendait dire de l'Europe la 
séduisait peu. Véritable enfant des tropiques, habituée à la vie large 
et facile d'une résidence somptueuse sous un climat sans égal, elle 
s'effrayait à l'idée d'un changement qui, en échange de ce qu'elle 
perdrait, ne lui offrait que des compensations dont elle ne pouvait 
apprécier la valeur. M""^ Wilson s'était d'autant plus facilement 
rendue à ces considérations que sa nature indolente répugnait aux 
partis énergiques. Elle se disait que son enfant était bien jeune 
encore, qu'elles étaient heureuses, et enfin qu'elle devait à sa fille 
de lui assurer par un peu de patience les magnifiques résultats de 
la prévoyance et des efforts de son père. 

Herbert écouta ces détails avec un intérêt dont il s'étonna naïve* 
ment lorsque , la soirée finie et rentré chez lui , il repassa dans 
son esprit les divers incidens de la journée. Ainsi miss Ella serait 
riche, très riche même, et cela le préoccupait. Qu'avait-elle besoin 
d'une fortune, et fallait-il un cadre d'or à des traits si charmans? 
Dans l'isolement profond où elle vivait, n'était-il pas à craindre que 
quelque aventurier ne s'introduisit auprès de l'Eve de ce nouveau 
paradis? Puis, quel était ce M. Richard dont la jeune fille lui avait 
parlé avec la plus rassurante franchise, mais dont la vigilante sol- 
licitude à son égard lui semblait tout au moins singulière? Il s'en- 
dormit enfin en se disant qu'après tout cela ne le regardait pas, mais 
en blâmant M'"* Wilson d'oubher que sa fille était bien jolie, qu'elle 
avait des yeux comme il n'en avait jamais vu, et qu'en pareil cas il 
était tout au moins imprudent d'admettre chez elle et dans son inti" 
mité un homme jeune, aimable et qui pourrait se faire aimer. 

Dès le lendemain , Herbert se mit à l'œuvre. Il se fit rendre un 
compte exact des travaux entrepris, des expéditions à faire et, ha- 
bilement secondé par Liho, il put aviser au plus pressé et donner 
les ordres les plus urgens. Ce travail lui prit toute la journée, mais 






300 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'heure du dîner le ramena près de ses hôtes. M""* Wilson ap- 
prouva ce qu'il avait décidé, et miss Ella offrit de l'accompagner le 
lendemain dans une excursion qu'il devait faire à quelques milles 
de distance à une des fermes de la plantation. M'"* Wilson consen- 
tit, Liho accompagnerait les jeunes gens, et l'on se sépara en con- 
venant de partir de bonne heure. 

Herbert fut exact. Miss Ella l'avait cependant devancé et maniait 
avec grâce son cheval favori Diane, belle bête à la robe noire, qui 
portait coquettement la tête et semblait fier de son léger fardeau. 
Tout en saluant gaîment Herbert, elle surprit dans ses yeux l'é- 
clair, aussitôt voilé, de cette admiration silencieuse à laquelle une 
f femme n'est jamais indifférente, et dont elle déguise souvent l'im- 
^ pression sous une nuance de douce malice. 
c)^ — Je commençais à craindre qué~voù¥li'eussiez oublié nos pro- 

jets d'hier au soir. 

Herbert indiqua du doigt la grande horloge massive qui surmon- 
tait la porte de la vérandah. 

— C'est vrai, vous êtes exact. Partons. Le soleil ne va pas tarder 
à nous envahir, et il est à souhaiter qu'il n'en fasse rien avant que 
nous ayons atteint le plateau. 

Herbert obéit à l'invitation de sa compagne, et peu d'instans 
après ils montaient au trot allongé de leurs chevaux, frais et dispos, 
la route qui, par de nombreux lacets, s'élevait au-dessus de l'ha- 
bitation. Au moment où ils atteignaient le sommet, miss Ella ra- 
lentit le pas de son cheval. — Arrêtons-nous à ce tamarinier que nous 
voyons là-bas, dit-elle. Nos chevaux souffleront un peu à l'ombre, 
et je veux vous faire admirer la vue. 

Le panorama qui s'offrit à leurs regards était de ceux qu'on n'ou- 
blie pas. Devant eux s'étendaient les vastes plaines de Waïméa, ter- 
minées à l'horizon par la masse énorme de Mauna-Loa, la montagne 
géante dont la cime neigeuse dépasse en hauteur les pics les plus 
élevés des Alpes. Ses blanches arêtes se profilaient sur le ciel bleu 
avec une netteté qui permettait à l'œil d'en suivre tous les contours. 
Une ceinture de forêts encerclait la base de la montagne. Aux forêts 
succédaient une zone d'arbustes, puis l'herbe et enfin la neige. La 
limpidité de l'atmosphère semblait supprimer les distances, et l'œil 
se posait d'un bond sur ces cimes si difficiles à gravir. A droite, 
rOcéan-Pacifîque se perdait dans un lointain immense. Pas une 
voile à l'horizon sur ces flots bleus qui se déroulaient sans obstacle 
jusqu'aux rivages de la Chine et des Indes d'une part, et de l'autre 
jusqu'aux côtes du centre Amérique, séparés par plus de deux mille 
lieues de distance. Sur leur gauche , les grandes forêts vierges, 
calmes et silencieuses, étalaient leur feuillage éternellement vert 
sous ce ciel qui ne connaît ni les hivers, ni les changemens de sai- 



ELLA WILSON. 301 

son. Derrière eux enfin, la vallée qu'ils venaient de quitter repo- 
sait encore dans l'ombre. La petite rivière coulait au fond, tantôt 
cachée sous les ombrages, tantôt laissant entrevoir son filet ar- 
genté et ses méandres sinueux. 

Au bout de quelques minutes, on se remit en route. 

— Ici nous pouvons enfin galoper, dit miss Ella, — et, rendant 
la bride à son cheval, elle se lança à travers la prairie. Après deux 
ou trois temps de repos, ils arrivèrent aux bâtimens de la ferme. 

— Bravo! monsieur Herbert; décidément nous ferons quelque 
chose de vous. M. Richard se trompait quand il prétendait que les 
jeunes gens en Europe manquaient de hardiesse et que le moindre 
exercice un peu violent leur faisait peur. 

— M. Richard a une assez pauvre opinion de ses compatriotes. 

— Je le crois. Suivant lui, les jeunes filles en Europe sont des 
poupées, uniquement occupées de leurs toilettes; les jeunes gens 
n'ont qu'une passion : la fortune; cela ne laisse pas de m'effrayer. 

— Vous vous souciez peu de retourner en Angleterre? 

— Je ne sais... Parfois il me prend une grande curiosité de voir 
ces merveilles de civilisation dont parlent les livres et les journaux 
que nous Usons. Parfois aussi, et, le plus souvent, je me trouve si 
heureuse sous ce beau ciel, dans ce beau pays, que j'ai peur du 
changement. 

— Je vous comprends, miss Ella. Peut-être cependant vous ef- 
frayez-vous à tort. Il me semble que M. Richard fait de son mieux 
pour vous ôter le désir de voir l'Europe. 

— Pourquoi?., que lui importe que nous allions en Europe ou 
non? 

— Gomment, que lui importe ? 

— Oui; M. Richard n'est ni mon frère, "ni mon parent. Actif et 
intelligent comme il l'est, son succès est certain. Ma mère m'a 
dit qu'il avait refusé une position plus avantageuse à Honolulu 
pour rester à Havaï. Il pourra facilement la retrouver, celle-là ou 
toute autre. 

Herbert la regarda avec étonnement. Elle parlait avec une telle 
simplicité qu'il ne put faire autrement que de s'en tenir au sens 
littéral de ses paroles, tout en réservant son opinion sur M. Ri- 
chard, qui lui inspirait, tout inconnu qu'il fût, une très sincère an- 
tipathie. 

Pendant toute l'après-midi , Herbert, accompagné de Liho et 
du manager, visita la ferme, qui était parfaitement tenue. Cer- 
taines modifications ingénieuses attirèrent son attention; il apprit- 
qu'elles étaient dues à l'initiative de M. Richard, que l'ordre et la 
régularité qui régnaient étaient le résultat des visites fréquentes 
de ce dernier, qui ne négligeait aucun détail, et quand Herbert re- 



302 REVUE DES DBU^ MONDES. 

joignit miss Ella à la ferme, il revint tout aussi prévenu contre 
M. Richard, mais convaincu que les intérêts de M™* Wilsqn et de 
sa fille étaient entre des mains intelligentes et capables, et que ie 
régisseur entendait parfaitement son affaire. 

Miss Ella, de son côté, n'avait pas perdu son temps. Elle avait vi- 
sité ses animaux favoris, les jeunes poulains, la basse-cour ; elle 
avait fait un choix des plus beaux fruits, et revenait enthousiasmée 
d'une plantation de pêchers que M. Richard avait fait faire à son 
intention. Toutes les tentatives pour acclimater ce fruit avaient 
échoué. Le régisseur avait pensé que l'on réussirait peut-être sur 
les hauts plateaux, et le résultat avait justifié ses prévisions. Quand 
Herbert rejoignit la jeune fille, elle essaya, mais sans grand suo^ 
ces, de lui faire partager ses appréciations au sujet de M. Richard. 
Il se crut très équitable et très généreux en reconnaissant que la 
gestion du régisseur était irréprochable, que l'ordre le plus parfait; 
régnait dans la ferme, aussi bien que dans la plantation, mais cela 
dit, et quitte avec sa conscience, il écouta avec un dépit qu'il dis- 
simulait mal les éloges plus chaleureux de sa compagne. Elle s'en 
aperçut, mais, ne sachant à quel motif attribuer sa froideur, elle la 
mit sur le compte de son ignorance des qualités et du caractère de 
M. Richard, et se promit de saisir les occasions qui pourraient se 
présenter de dissiper ses préventions. Herbert ne tarda pas à lui en 
offrir pendant le retour, en amenant lui-même la conversation sur 
ce terrain. 

— • M. Richard est jeune, m'avez-vous dit, miss Ella? 

— Oui, il a trente ans, je crois. 

— Comment est-il? 

— • Mais... fort bien. Il cause agréablement, il a beaucoup voyagé, 
ÎJeaucoup vu et beaucoup observé. Excellent cavalier, il étonne 
même les Kanaques par sa vigueur et sa résistance à la fatigue. Rien 
ne le lasse, et n'étaient quelques accès d'humeur sombre qui le 
prennent de temps à autre, il aurait le caractère le plus égal et le 
plus facile du monde. 

— Et quelle peut être la cause de cette mélancolie ? 

— Je l'ignore. Quand il est ainsi, il saisit le premier prétexte 
venu pour s'éloigner. II va à Honolulu examiner les comptes des 
agens. Il vient ici passer deux ou trois jours, chassant les bceufs 
sauvages, explorant le pays, puis il revient à Manoa, mais jamais 
sans rapporter quelque plante rare, quelque fougère curieuse, 
quelques fleurs des montagnes pour enrichir mes plates-bandes ou 
mon herbier. 

— Ainsi ces préoccupations sans cause passent sans raison» 

— Vous n'êtes pas juste , monsieur Herbert. Je ne dis pas 
qu'elles soient sans cause; je dis que cette cause, je l'ignore. 



ELLA \VILS0?H. 30â 

— Serait-ce votre mère ou... vous... qui, sans le savoir... 

— Gomment cela se pourrait-il? 

— Que sais-je ! reprit Herbert embarrassé et regrettant sa sup- 
position aventurée, peut-être quelque froideur de la part de 
M"' Wilson, quelque indifférence de la vôtre, pourraient expliquer... 

•^ Non, monsieur Herbert, Vous vous trompez entièrement. Vous 
ne connaissez pas ma mère et vous ne savez pas à quel point elle 
est bonne pour tous ceux qui l'entourent. Quant à moi, je n'ai ja- 
mais eu avec M. Richard la plus légère discussion. Il m'a toujours 
vue la même, et je ne puis être absolument pour rien dans ses 
préoccupations. 
^^ Et cependant... 

— Cependant quoi? Tenez, monsieur Herbert, je regrette ce que je 
vous ai dit. Si M. Richard est préoccupé parfois, c'est son secret. 
Je ne le lui ai pas demandé, et il ne me l'a pas dit, c'est vrai, mais 
enfin cela ne regarde ni vous, ni moi. S'il s'éloigne dans ces mo- 
mens-là, c'est qu'il désire ne pas se trahir ou ne pas être interrogé. 
J'aurais dû garder ces remarques pour moi et ne vous en rien dire, 
à vous qui ne le connaissez pas et qui me semblez animé vis-à-vis 
de lui de fort peu de bienveillance. 

En parlant ainsi, la jeune fdle le regardait avec un air de fran- 
chise hautaine qui déconcerta Herbert, mais il était trop sincère 
avec lui-même pour ne pas s^avouer qu'elle était dans le vrai, et 
pour ne pas admirer son intrépidité à s'accuser et à l'accuser. 

H se tut un instant, puis il reprit : — Vous avez raison, miss Ella, 
j'accepte le blâme que vous m'infligez et que j'ai mérité. Veuillez 
me pardonner. 

tne nuance d'étonnement et de sincère satisfaction éclaira les 
yetix de la jeune fille. — Et vous, monsieur, excusez ma vivacité. 

— Je n'ai rien à excuser. Vous m'avez dit la vérité. Je sais l'en- 
tendre et surtout la comprendre. 

— Je l'espérais, maintenant je le vois. Ma mère rn'a dit souvent 
que je poussais la franchise trop loin, que ce n'est un droit et un 
devoir qu'avec ceux que... 

— Qu'avec ses amis, interrompit Herbert la voyant quelque peu 
embarrassée; mais si j*osais vous demander de me traiter comme 
tel, miss Ella, que me répondrait votre franchise t 

— Que je veux bien essayer, sans certitude du résultat. Sous 
cette réserve, monsieur Herbert, je veux bien vous traiter en ami. 
Nous le deviendrons peut-être. Et pour commencer, épuisons ce 
sujet. Vous êtes injuste pour M. Richard. 

— Oui. 

— Pourquoi? 

— Parce que je lui envie le bonheuf qu'il â de vous Voir tous 



30/i REVUE DES DEUX MONDES. 

les jours, de vivre auprès de votre mère et de vous, parce que 
je compare son sort au mien, séparé de ceux que j'aime, sans per- 
sonne à qui parler de ma mère et de mes sœurs. 

— Bien. Je comprends cela, et je vous plains. Mais maintenant 
vous pourrez venir quelquefois à Manoa. Vous nous parlerez 
d'elles, et quand vous reviendrez vous rencontrerez ici M. Richard, 
vous trouverez en lui un compagnon, peut-être un ami, en tout 
cas un compatriote avec qui causer de votre patrie et plus à même 
que moi de vous comprendre. 

— Non, miss Ella. 

— Pourquoi donc? 

— Parce que je serai jaloux de l'affection que votre mère et vous 
avez pour M. Richard, parce que je sens très bien qu'il a des droits 
à votre gratitude à toutes deux, et que je n'en ai aucun; parce que 
l'amitié que vous me donnerez ne viendra qu'après celle que vous 
avez pour lui, et que je serai à la fois heureux de venir ici et mal- 
heureux de m'y trouver avec lui. 

— Je ne comprends pas que l'amitié que nous avons pour M. Ri- 
chard puisse vous être pénible ni diminuer en rien celle que nous 
pourrons peut-être vous donner un jour. 

Herbert se tut, Ella le regarda d'un air surpris attendant sa ré- 
ponse. 

— Eh bien, monsieur Herbert, vous me répondiez si simplement 
tout à l'heure, vous vous taisez maintenant. 

— Je crains de vous mécontenter. Si je ne vous ai dit que la vé- 
rité, je ne vous ai pas dit toute la vérité, et pourtant, miss Ella, je 
crois que, si l'on peut surprendre votre amitié, on ne peut la garder 
que par une loyauté entière. Tout à l'heure, quand je vous ques- 
tionnais au sujet des préoccupations de M. Richard, j'ai eu tort. J'ai 
supposé ce qui n'est peut-être pas, et au lieu de me taire, j'ai 
cherché à arriver à la vérité par des moyens détournés. Cela n'était 
pas bien, vous m'en avez puni. Puis mon repentir m'a mérité une 
promesse qui se réalisera, je l'espère. Permettez- moi donc de 
garder le silence, puisque vous m'avez pardonné. 

— Non. Parlez, je le veux. Si votre supposition est fausse, je 
vous le dirai, mais il ne me plaît pas de savoir que vous en avez 
fait une d'après les quelques mots qui me sont échappés, que j'en 
suis cause, qu'elle peut influencer votre opinion et vos actions et 
que j'ai une part de responsabilité dont j'ignore l'importance. 

— Vous avez toujours raison, reprit Herbert, non sans effort. 
J'ai supposé que, vivant près de vous, dans une intimité constante, 
M. Richard avait pu se tromper sur ses ... sentimens, prendre pour 
de l'amitié... 

— Assez,... je vous comprends,... interrompit Ella en le regar- 



ELLA WILSON. 305 

dant fixement. — Herbert s'inclina. — M. Richard ne m'a jamais dit 
un mot à ce sujet. Rien dans sa manière d'être avec moi n'autorise 
cette supposition. Il ne s'est jamais permis de m'en parler, et s'il 
se le permettait,... je saurais bien lui imposer silence. — Et sur 
ces paroles prononcées d'un air de défi hautain, la jeune fille rendit 
la bride à son cheval, qui partit au galop. Herbert la rejoignit, et 
tous deux revinrent à l'habitation où M""' Wilson les attendait.- 

La soirée s'écoula sans qu'un mot prononcé de part ou d'autre 
fit allusion au principal incident de la promenade. Herbert essaya 
vainement de deviner si miss Ella lui pardonnait d'avoir osé abor- 
der avec elle un sujet aussi délicat. Soit hasard, soit parti-pris de 
sa part, elle ne prononça pas le nom de M. Richard. On causa de 
l'Europe, de littérature, de musique, de tout enfin, excepté de ce 
qui préoccupait Herbert, et lorsqu'il prit congé de ses hôtes, rien 
dans l'attitude de la jeune fille ne put l'éclairer sur ce qu'il dési- 
rait savoir. 

IV. 

La journée du lendemain se passa pour lui dans les mêmes in- 
certitudes. H ne vit M""* Wilson et miss Ella qu'à l'heure du dîner, 
mais dans l'intervalle il avait beaucoup réfléchi, bien que fort oc- 
cupé. H s'était interrogé lui-même et s'était répondu qu'il ne devait 
pas et ne pouvait pas songer à miss Ella. H la trouvait charmante, 
il est vrai , mais ce n'était pas une raison, encore moins une ex- 
cuse. Miss Ella était une riche héritière, et il ne possédait rien. 
Un caprice de son oncle pouvait faire sa fortune, mais cette per- 
spective était aussi incertaine qu'éloignée, et en attendant il n'é- 
tait pour les autres comme pour lui-même qu'un employé aux 
gages d'un vieillard excentrique. Puis enfin miss Ella pouvait-elle 
disposer de son cœur, et, le pouvant, en disposerait-elle en sa fa- 
veur? Ne rêvait-on pas pour elle quelque brillant mariage en An- 
gleterre ? Son oncle, riche baronnet du comté de Sussex, pressait 
vivement M""= Wilson de lui ramener sa nièce. Et ce M. Richard 
dont elles parlaient toutes deux, ce personnage inconnu et mysté- 
rieux dont M'"^ Wilson avait reçu les confidences et dont elle accep- 
tait l'intimité avec sa fille, n'était-ce pas là un rival dangereux? 
D'où venait-il? que voulait-il? que signifiaient ses préoccupations 
étranges, ses absences subites? N'était-il pas épris de la jeune fille? 
Quand il avait osé hasarder cette supposition, miss Ella lui avait 
répondu, sur un ton qui n'admettait pas de réplique et qui, à coup 
sûr, n'invitait pas les questions, que M. Richard ne s'était jamais 
permis de lui faire l'aveu de ses sentimens, mais qu'est-ce que cela 
prouvait? Que M. Richard était un fort habile homme qui ne com- 

TOME XXV. — 1878. 20 



306 REVUE DES DETJX MONDES. 

promettrait pas les avantages que lui donnait sa position, qui sau- 
rait et qui pourrait attendre et ne s'avancerait qu'à coup sur. 

De tout cela, il concluait qu'il lui fallait rentrer dans le rôle mo- 
deste et subalterne d'où un moment d'entraînement l'avait fait sor- 
tir. Il s'était oublié et il î.vait oublié l'abîme qui séparait Herbert 
Mac-Carthy, héritier présomptif^ il y avait trois ans encore, d'un 
nom honorable et d'une fortune pati-imoniale, et Herbert Douglass-, 
directem* en sous-ordre d'une plantation aux îles Sandwich. Il con- 
venait d'oublier au plus tôt les paroles imprudentes qu'il avait pro- 
noncées et la présomption qui lui avait fait croire une amitié pos- 
sible entre miss Ella et lui. 

Herbert, on le voit, n'avait pas perdu son temps et ne s'était pas 
ménagé les vérités désagréables. Aussi, pendant le dîner, avait-il 
l'air contraint et gêné d'un homme qui se sent aux prises avec une 
tâche pénible et ne sait comment l'aborder. M™" Wilson ne s'en 
aperçut pas. Miss Ella, plus jeune et waisemblablement douée de 
meilleurs yeux, observa avec un peu de curiosité son attitude em- 
barrassée. 

— Nous vous attendions à déjeuner, lui dit M™^ Wilson ; mais le 
maître d'hôtel m'a fait dire que vous seriez absent tout le jour. Je 
crains vraiment que vous ne vous donniez plus de peine qu'il n'est 
nécessaire, d'autant que j'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. Mac- 
Carthy. Il m'écrit que les travaux à faire à son usine exigeront 
quelques jours de plus qu'il ne pensait, et que vous pouvez, sans 
inconvénient pour lui, nous consacrer une ou deux semaines encore, 
si toutefois vous ne vous déplaisez pas ici. 

La veille, Herbert eût été ravi de cette possibilité de prolonger 
son séjour à Manoa; en ce moment, uniquement préoccupé de ne 
pas s'écarter de la ligne de conduite qu'il s'était tracée, il ne sentit 
que l'embarras où le mettait cette proposition inattendue. Accepter 
ne lui semblait pas possible, refuser n'était pas facile. Quel pré- 
texte inventer, alors que le seul à sa disposition lui était enlevé 
par la lettre dont M"^ Wilson lui parlait? Il lui fallait du temps 
pour y songer. Il répondit donc un peu gauchement et sans s'en- 
gager, et laissa M'"* Wilson sous l'impression que, pour une raison 
ou pour une autre, Herbert avait eu dans la journée quelque ennui 
dont il ne voulait pas lui parler. Elle redoubla pour lui d'égards et 
d'amabilité, le questionna avec tant de bienveillance, l'écouta avec 
tant d'intérêt que sa froideur d'emprunt se fondit peu à peu, im- 
puissant qu'il était à lutter contre cette séduction féminine qui 
triomphe sans efforts des argumens en apparence les plus irréfu- 
tables et des résolutions, surtout de celles prises à contre-cœur. 

Peut-être Herbert eût-il résisté plus longtemps si miss Ella n'é- 
tait venue en aide à sa mère. L'embarras du jeune homme la frappa 



ELLA WILSOK. , 307 

moins que sa réserve et sa tristesse. Elle aussi se souvenait de leur 
conversation de la veille et se reprochait d'avoir été quelque peu 
dure et hautaine. Il avait été indiscret, mais elle ne pouvait à coup 
sûr lui reprocher un manque de franchise. Elle se rappelait avec 
quelle loyauté il avait accepté ses reproches et confessé ses torts. 
— Rien ne vous rappelle à Hilo, monsieur Herbert, et nous avons 
grand besoin de vous. Ma mère est si tranquille, si libre de soucis 
depuis que vous êtes ici. Elle se repose de tout sur vous. Vous lui 
évitez mille ennuis. Puis les visiteurs sont rares, les compatriotes 
plus rares encore, et, puisque nous sommes voisins, apprenons à 
nous connaître et à nous... comprendre. 

Miss Ella souligna ce dernier mot d'une légère inflexion de voix 
qui triompha des hésitations d'Herbert. Rien ne coûte moins à aban- 
donner qu'une résolution prise par sagesse et contre laquelle le 
cœur proteste. Il en fit l'expérience. Sans capituler entièrement, il 
remercia miss Ella d'un regard et M'"* Wilson de quelques mots de 
reconnaissance; puis, redevenu lui-même, il se livra sans contrainte 
au plaisir d'une causerie intelligente et au charme qu'exerçait sur 
lui la présence de la jeune fille. 

Il n'était d'ailleurs pas le seul à le subii'. Dans ses excursions, 
dans ses rapports avec les indigènes depuis son arrivée à Manoa, il 
avait pu remarquer que, si M'"* Wilson était aimée du nombreux 
personnel de la plantation, miss Ella en était adorée. Les Kanaques 
professaient pour elle une admiration et un attachement bien mé- 
rités. Elle ne se bornait pas à comprendre et à parler leur langue, 
à venir en aide à eux et à leurs familles, elle s'intéressait à tout ce 
qui les touchait. Ces grands enfans, à peine nés à la civilisation, 
natures simples et primitives, s'attachent facilement et acceptent 
volontiers la supériorité de la race blanche pourvu qu'elle s'impose 
sans arrogance. Miss Ella adoucissait pour eux ce que pouvait avoir 
de pénible la discipline nécessaire aux travaux d'une vaste exploi- 
tation. Herbert savait que M. Richard était aussi impopulaire que 
miss Ella était aimée parmi eux, et qu'en maintes circonstances 
son intervention avait prévenu des conflits entre le régisseur et les 
travailleurs. Il avait appris par Liho, plus en contact que lui avec 
les Kanaques, des traits de bonté et de générosité de la jeune 
fille, qui ne faisaient qu'augmenter son amour qu'il prenait encore 
pour de l'admiration et une respectueuse amitié. 

Un incident vint l'éclairer sur ses véritables sentimens. On apprit 
le retour prochain de M. Richard. Il pouvait arriver d'un instant 
à l'autre. M'"MVilson témoigna sa satisfaction de cette nouvelle; 
miss Ella n'en parut nullement émue, mais Herbert ne surprit non 
plus aucun signe de contrariété, et celle qu'il éprouvait, tout en la 
-dissimulant, demeura évidemment sans écho. 11 se répéta qu'il de-^ 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

vait saisir la première occasion qui s'offrirait à lui pour s'éloigner. 
Le retour du régisseur rendait inutile un séjour prolonge, et sa 
ialousie naissante, dont il s'avoua la cause, lui fit souhaiter d; éviter 
ou d'aiourner une rencontre qu'il redoutait comme une souffrance. 
Fort de sa résolution, décidé à la mettre à exécution le sur- 
lendemain , il s'estima héroïque et se dit qu'à tout prendre il 
pouvait bien savourer les quelques heures qui lui restaient. Miss 
Ella se proposait de rendre visite à une de ses protégées indigènes, 
vieille femme infirme qui habitait sur la plage à quelques milles de 
distance de la plantation. Miss Ella parla de s'y rendre par a voie 
la plus directe, qui était de descendre la rivière en canot. Herbert 
s'offrit à l'accompagner, elle accepta avec reconnaissance. Apres 
déieuner, les jeunes gens s'embarquèrent, et bientôt le canot s en- 
fonça sous la feuillée. Jamais Herbert n'avait trouvé aux beautés 
de ia nature tropicale un charme aussi puissant. A mesure qu i s 
avançaient sous les grands bois, l'ombre devenait plus épaisse, le 
parfum des fleurs plus pénétrant, le chant des oiseaux plus doux. 

— Nous sommes déjà venus ici, miss Ella. 

— Oui le jour de votre arrivée. Je me souviens même de 1 en- 
droit où je vous ai rencontré. C'est plus bas, près d'un massif de 
pandanus. Savez-vous que vous m'avez fait un peu peur. 

— Vraiment? 

— Il est si rare de rencontrer quelqu'un dans ces sohtudes que 
le bruit des pas y produit l'effet que produirait dans une de vos 
grandes villes d'Europe un silence profond. Mais j ai tort de dire 
que j'ai eu peur : j'ai éprouvé un peu de surprise. Ce n'est pas la 

même chose. , 

— Non certes. Mais sérieusement, miss Ella, n est-il pas impru- 
dent à vous de vous aventurer ainsi seule, loin de la plantation, et 
ne craignez-vous pas de faire quelque fâcheuse rencontre? 

La jeune fille partit d'un éclat de rire si clair et si joyeux que les 
oiseaux redoublèrent leur babil et leurs notes sonores, comme pour 
répondre à ce défi d'un nouveau genre. ^ 

— Voilà la meilleure des réponses, repartit Herbert gaiment. Je 
vois à quel point je me trompe, et de fait vous avez raison J oublie 
toujours que je suis sous les tropiques, à six mille lieues de Hyde- 

Park. 

Il n'est pas de tristesse ni de soucis que ne dissipent la présence 
et l'eniouement d'une femme aimée. Herbert l'éprouva, fout en- 
tier au présent, il oublia l'avenir, c'est-à-dire le lendemam, le de- 
part projeté, l'absence volontaire. Miss Ella était si charmante dans 
sa gaité naïve, si dangereuse dans cette absence de coquetterie qui 
est la séduction suprême parce que l'art ne gâte pas la nature ! lout 
en elle respirait une simplicité, une fraîcheur d'impressions et 



ELLA WrLSON. 309 

d'idées qu'Herbert ne se lassait pas d'admirer, et dont l'influence 
pénétrante et subtile l'envahissait. Un premier amour, sincère et 
profond, éveille dans l'âme des sensations pareilles à celles que res- 
sent le voyageur dans les pays des tropiques lorsque, brûlé par les 
rayons d'un soleil implacable, il pénètre pour la première fois dans 
les forêts vierges, pleines d'ombre, de mystère et de fraîcheur. 

Rieuse et gaie au début, leur conversation prit peu à peu un ton 
plus sérieux. Miss Ella parla d'elle-même, de ses occupations, de 
ses plaisirs si simples, de sa vie si bien remplie. Quand on aime, 
tout est prétexte à aimer plus et mieux. Herbert n'avait pas besoin 
de prétextes, mais il n'avait garde non plus de les éviter. Arrivés à 
destination, il laissa sa compagne pénétrer seule dans la hutte in- 
digène où habitait sa protégée, et s'assit sur la plage à l'ombre 
d'un pandanus, absorbé dans une rêverie faite de souvenirs et 
d'espérances. 

Il en fut tiré brusquement par le bruit d'un galop rapide, et, se 
retournant, il vit un cavalier lancé à toute vitesse qui, en l'aperce- 
vant, arrêta son cheval d'une main si ferme que le vaillant animal 
plia sur ses jarrets en courbant son cou puissant. Immobile comme 
un roc et vissé en apparence sur son cheval, le nouveau venu sup- 
porta le choc sans broncher. 

— Pardon, monsieur, mais l'embarcation que je vois n'est-elle 
pas une de celles de M™^ Wilson? 

— Oui, monsieur. Miss Wilson est ici. — Et du doigt Herbert 
indiqua la hutte où se trouvait la jeune fille. 

— Ah! fort bien, permettez-moi de me présenter moi-même. Je 
suis M. Richard, vous me connaissez peut-être de nom. 

— Oui, répondit Herbert, ainsi mis en demeure de dire qui il était. 

— Je suis heureux, monsieur, de faire votre connaissance et de 
vous remercier d'avoir bien voulu me remplacer auprès de M"^* Wil- 
son pendant mon absence, qui s'est prolongée au-delà de ce que je 
pensais. J'ai su par une lettre de M'"^ Wilson l'utile concours que 
vous lui avez prêté. 

Pendant ce court dialogue, Herbert observait le nouveau venu 
avec cette curiosité qu'inspire toujours dans ces pays lointains la 
vue d'un compatriote, et avec cette anxiété qu'éprouve un amou- 
reux en présence de celui dans qui il croit deviner un rival. Son 
examen pouvait satisfaire son amour -propre national, dont il 
n'avait en ce moment nul souci, mais n'était pas de nature à le 
rassurer sur ce qui lui tenait particulièrement à cœur. De moyenne 
stature, mince, bien découplé, M. Richard était évidemment un 
cavalier accompli. Il portait avec une remarquable aisance un cos- 
tume mexicain, qui dessinait ses formes nerveuses et sa taille 
bien prise. Les traits du visage étaient d'une rare correction, un 



3i0 REVUE DES DEUX MONDES. 

peu durs peut-être, mais la bouche finement découpée adoucissait 
la rigidité du regard. Tout en lui décelait une nature énergique, 
violente, mais habituée à se dominer. 

Il descendit de cheval, remit la bride au Kanaque qui le suivait, 
et lui donna ordre de continuer sa route. 

— Je profiterai de notre rencontre, dit-il en se tournant vers 
Herbert, pour revenir avec vous. 

Herbert s'inclina sans répondre. 

— Vous êtes aux îles depuis peu ? 

— Depuis quelques mois seulement. 

— Vous connaissez M""^ Wilson ? 

— Un peu , nous avons fait ensemble la traversée de San-Fran- 
cisco ici. 

Herbert crut surprendre sur le visage de M. Richard une ex- 
pression étrange et indéfinissable, mais la lueur fugitive qui éclaira 
son regard s'éteignit aussitôt, et la voix de son interlocuteur n'était 
ni moins assurée ni plus indifférente en apparence quand il lui dit; 

— Vous avez habité la Californie? 

— Je n'ai passé que trois jours à San-Francisco, au Metropoli- 
tan-Hotel, le temps qui s'est écoulé entre mon arrivée d'Angleterre 
et le départ du paquebot pour Honolulu. 

— Vous êtes Anglais? 

— Oui, répondit Herbert avec un mouvement d'impatience qui 
n'échappa pas à son interlocuteur. 

— Moi de même, et... mais voici miss Ella. 

Herbert l'avait vue ou devinée avant lui. H redoutait et désirait 
son retour. Cette rencontre inattendue, la surprise qu'elle en éprou- 
verait, l'accueil qu'elle ferait à M. Richard, devaient l'éclairer sur 
les sentimens qu'il lui inspirait ; aussi laissa-t-il son compagnon le 
devancer de quelques pas, et toute son attention se concentra sur 
lajeune fille. 

En reconnaissant M. Richard, elle lui fit de la main un salut ami- 
cal, puis se retournant vers l'intérieur de la cabane elle échangea 
encore quelques mots avec sa protégée. La conversation terminée, 
elle se dirigea vers le jeune homme et lui tendit la main. Une lé- 
gère surprise, une nuance de contentement furent tout ce qu'Her- 
bert put saisir. Il lui sembla bien que M. Richard retenait dans les 
siennes et plus longtemps qu'il n'était nécessaire la main de la 
jeune fille et qu'un sourire de satisfaction éclairait son visage, mais 
un amoureux prête volontiers aux autres les sentimens qui l'ani- 
ment. Lorsqu'ils remontèrent dans l'embarcation, M. Richard con- 
tinua sa conversation avec miss Ella, sans s'occuper le moins du 
monde de leur compagnon. Il s'informait des mille détails de la vie 
commune en homme qui s'y intéresse et a le droit de les connaître. 



ELLA WILSON. 311 

Yainement la jeune fille, frappée de l'air triste d'Herbert, chercha à 
le mêler à leur entretien, M. Richard trouvait moyen, sans affecta- 
tion, de l'en écarter en multipliant les questions, en faisant allusion 
aux incidens de son voyage, aux ennuis de l'absence et à l'impa- 
tience du retour. 

Après le premier moment de dépit causé à Herbert par ce qu'il 
estimait, à tort ou à raison, une tactique de la part de M. Richard, 
il se dit que le mieux à faire était de se résigner à son rôle muet, 
et de profiter de l'occasion qui lui était offerte pour étudier celui 
que les circonstances jetaient ainsi sur sa route et à la traverse de 
son amour probablement sans espoir et sans avenir. Peut-être eût-il 
pu encore, par une prompte retraite, se mettre à l'abri des souf- 
frances qu'il entrevoyait. Pareille sagesse n'était ni de son âge ni 
sa nature. Il n'avait désiré ni cherché la rencontre de cette jeune 
fille. Des revers de fortune, la pauvreté des siens, un caprice de 
son oncle, l'avaient amené sur ces rives lointaines. Le hasard avait 
fait de lui le compagnon de voyage de miss Ella et de sa mère. Une 
circonstance fortuite les rapprochait, le forçait en quelque sorte à 
pénétrer plus avant dans leur intimité. Qu'y pouvait-il? Aimer, se 
taire et souffrir. Il s'y croyait résigné; mais, car il y a toujours un 
mais dans la logiqua des amoureux, mais il avait le droit, pour un 
peu il se fût dit le devoir, de veiller sur elle, de la protéger et 
d'écarter les dangers que sa beauté, sa fortune et l'indolence de sa 
mère pouvaient susciter ou ignorer. 

En attendant, il ne perdait pas de vue M. Richard, qui semblait 
ne pas s'en apercevoir ou ne pas s'en soucier. La jeune fille ne 
partageait pas cette indifférence. Plus d'une fois son regard s'arrêta 
sur Herbert, et il y put lire un peu d'étonnement de le voir si dif- 
férent de ce qu'il était une heure auparavant. Elle fit même plus 
d'une tentative pour l'amener à se joindre à leur conversation, 
mais sans le moindre succès. Froissée à son tour, elle cessa de s'oc- 
cuper de lui et poursuivit gaiment avec M. Richard un entretien 
dont Herbert, assis à l'autre extrémité du canot, n'entendait que 
des fragmens coupés par de joyeux éclats de rire. 

Le retour s'acheva ainsi. Aussitôt arrivés à l'habitation, miss Ella 
remonta dans sa chambre ; M. Richard et M"^*^ Wilson entamèrent 
un entretien qui semblait devoir se prolonger, pendant qu'Herbert 
regagnait à pas lents le chalet et repassait dans sa mémoire les 
détails de la rencontre. Il sentait grandir en lui l'antipathie que lui 
avait inspirée M. Richard absent et que sa présence ne paraissait 
pas devoir dissiper. 

Deux heures après, on se retrouvait à table, et du premier coup 
d'oeil Herbert s'aperçut à l'air plus sérieux de M"^" Wilson qu'un in- 
cident avait dû se produire. Quel qu'il fût, il n'était évidemment pas 



S12 REVUE DES DEUX MONDES. 

de nature à affecter M. Richard. Sous son apparence contenue per- 
çait une satisfaction évidente. Sa gaîté ne se démentit pas un in- 
stant malgré la préoccupation visible de la maîtresse de la maison. 
Miss Ella n'était au courant de rien, elle observait sa mère et ne 
prêtait qu'une oreille distraite aux réflexions et aux questions 
de M. Richard. Dans le courant de la conversation, dont il soutenait 
à peu près seul tout le poids avec une remarquable aisance, ce 
dernier amena Herbert à parler de son départ, qu'il annonça pour 
le lendemain. 

— Quoi, monsieur, vous nous quittez sitôt? lui dit M""^ Wilson. 

— Oui, madame. Il le faut, mes devoirs me rappellent à Hilo. 
Si vous le permettez, je vous ferai mes adieux ce soir, afin de me 
mettre en route demain de bonne heure. 

Miss Ella le regarda avec surprise, mais Herbert eut le courage 
de répondre à ce regard par un sourire amical qui ne trahissait au- 
cune de ses tristesses. Pendant ce court instant, M'"^ Wilson et 
M. Richard échangèrent un coup d'œil, interrogateur de la part de 
la maîtresse de maison, affirmatif de la part du régisseur. Le dîner 
finissait, les domestiques avaient servi le dessert et se retiraient 
discrètement. Après un moment de silence, M'"'= Wilson dit à sa 
fille : — Vous ignorez, Ella, que M. Richard nous apporte des 
nouvelles qui nous concernent. 

Herbert fit un mouvement pour se lever et se retirer. 

— Restez, je vous en prie, monsieur Herbert. Vous n'êtes pas 
de trop ici, et je serai heureuse d'avoir votre opinion. Je suis, je 
l'avoue, très indécise par nature, et j'ai souvent besoin de me sen- 
tir soutenue par les conseils de ceux qui ont ma confiance et qui 
la méritent. — Herbert s'inclina, et M'"^ Wilson reprit : 

— M. Richard arrive de San-Francisco, où il a passé près de 
trois semaines. Pour des raisons que vous allez comprendre, il avait 
désiré qu'on ne sût pas le motif de son absence, et je lui avais pro- 
mis le secret. Vous n'ignorez pas qu'il est question depuis plusieurs 
mois de la négociation d'un traité de libre échange entre les îles 
Sandwich et le gouvernement des États-Unis. M. Richard avait des 
raisons de croire que les pourparlers étaient plus avancés qu'on ne 
le disait. 11 attachait une grande importance à être exactement ren- 
seigné au sujet de cette mesure, dont le résultat immédiat serait de 
faire la fortune des planteurs en leur assurant un marché exclusif 
et en donnant à la production un développement presque illimité. 
Les prévisions de M. Richard se sont réalisées, et il apporte aujour- 
d'hui la nouvelle que le traité a été ratifié par le congrès des États- 
Unis. Avisé à temps par une dépêche télégraphique de Washington, 
M. Richard a jeté les bases d'un projet auquel il ne manque plus 
que mon adhésion et dont je le prie de vous entretenir. 



ELLA WILSON. 313 

— Voici ce dont il s'agit, reprit M. Richard. Le traité conclu 
nous affranchit des droits de douane exorbitans qui pesaient sur 
les marchés des Etats-Unis. Notre production, fùt-elle vingt fois, 
cent fois ce qu'elle est aujourd'hui, ne suffirait pas aux demandes, 
c'est assez vous dire l'avenir qui s'ouvre devant nous. 11 est tel que 
les capitalistes avec lesquels je me suis mis en rapport n'ont pas 
hésité à approuver et à seconder mes projets. Jamais, je crois, 
meilleure occasion ne se présentera pour M™* Wilson de réaliser sa 
fortune, ainsi qu'elle le désire depuis longtemps, et dans des con- 
ditions aussi avantageuses. L'estimation faite à la mort de M. Wil- 
son assignait à la plantation une valeur de cent mille dollars. J'offre 
à madame votre mère de la lui acheter trois cent mille dollars, et 
un quart des bénéfices nets. Les trois cent mille dollars seront 
payés comptant; j'estime son quart des bénéfices futurs à vingt 
mille dollars par an, au minimum, pour sept ans au moins, plus 
peut-être. En tout cas, je n'hésite pas à le garantir à ce taux... 

— Vous, monsieur Richard? 

— Oui, miss Ella, car dans ce cas c'est moi qui suis... ou, si 
vous préférez, ajouta-t-il en remarquant l'étonnement de la jeune 
fille, c'est moi qui représente les acquéreurs. Les -capitalistes avec 
lesquels je me suis entendu à San-Francisco ont mis à ma disposi- 
tion les fonds nécessaires. Si l'affaire est bonne pour eux, elle est 
excellente pour votre mère, qui reste intéressée dans les bénéfices 
de la plantation tout en réalisant une somme considérable désor- 
mais à l'abri de toute éventualité. Du reste, je ne demande pas une 
réponse immédiate. Je prie seulement votre mère de consulter ses 
amis, M. Mac-Garthy entre autres, M. Herbert, ses propres agens, 
tous ceux enfin à même de la bien renseigner, et de ne se décider 
que sur leurs conseils. Je crois que la combinaison que je lui pro- 
pose est des plus sûres et des plus avantageuses pour elle, mais 
dans les circonstances actuelles mon avis pourrait ne pas paraître 
suffisamment désintéressé; celui de ses amis ne saurait être suspect. 

Il était impossible d'être plus clair et plus précis. M. Richard 
allait de lui-même au-devant de toutes les objections, et Herbert, 
qui l'écoutait et l'observait avec attention, en fut frappé. Il n'y 
avait absolument rien à répondre à ces argumens. Pour Herbert, 
qui connaissait suffisamment la situation, M. Richard disait vrai 
en affirmant que, si l'affaire était bonne pour les acquéreurs, elle 
était encore meilleure pour M™* Wilson. Même en admettant les 
perspectives brillantes qu'ouvrait la conclusion du traité, il allait 
falloir renouveler l'outillage, défricher et planter sur une grande 
échelle, décupler le nombre des travailleurs, en un mot faire de 
grandes dépenses et immobiliser des capitaux considérables. 
M'"* Wilson le pouvait difficilement, et dans ces conditions nou- 



dlh REVUE DES DEUX MONDES. 

velles l'entreprise devenait trop considérable et trop compliquée 
pour une femme. Ces considérations s'imposaient au bon sens et 
à l'expérience d'Herbert, et il sentait qu'appelé à donner son avis 
il ne pourrait que conseiller à M""* Wilson d'accepter les offres 
brillantes qui lui étaient faites. 

Ainsi que lui, miss Ella restait silencieuse. Sa mère l'interrogea 
du regard. 

— Je crois, mère, que M. Richard a raison,... et pourtant... 

— Parlez, miss Ella, 

— Je me sens triste à la pensée de quitter bientôt notre chère 
demeure, ce pays où je suis née, tout ce qui m'intéresse et tout ce 
que j'aime. Je ne sais si l'argent que cela produira nous donnera 
ailleurs l'équivalent de ce que nous perdrons. 

— Pardon, miss Ella, mais j'ai prévu vos regrets. Votre mère 
reste propriétaire d'un quart de la valeur et des revenus de la plan- 
tation, et j'ai stipulé qu'elle pourrait continuer à résider ici aussi 
longtemps que bon lui semblerait. Aucun des actionnaires n'a l'in- 
tention de s'établir soit à Manoa, soit aux environs, et rien, absolu- 
ment rien ne sera changé aux conditions de votre existence actuelle 
si tel est voti'e bon plaisir. 

Miss Ella regarda sa mère avec une si vive expression de soula- 
gement que M'"** Wilson tendit la main à M. Richard : — Merci de 
cette bonne pensée, dit-elle. Je comprends et je partage les regrets 
de ma fille ; mais, si la combinaison que vous nous proposez abou- 
tit, le moment sera venu de songer à retourner en Angleterre. 

D'ici à un an au moins, il ne saurait en être question, reprit vi- 
vement M. Richard, et en un an,... il arrive bien des choses. 

Ni M'"" Wilson ni miss Ella , absorbées dans leurs pensées, ne 
parurent avoir entendu cette dernière remarque. Seul , Herbert, 
qui ne perdait pas un mot de l'entretien, en fut douloureusement 
affecté. H y vit une menace pour son amour, une indication des 
projets de son rival auquel en ce moment tout semblait sourire. 
Ses craintes vagues, ses prévisions se réalisaient, prenaient corps 
et substance. 11 lui semblait assister, spectateur impuissant et muet, 
à la ruine de ses rêves, et s'il souffrait cruellement du présent, 
l'avenir l'effrayait bien plus encore. 

Sous l'empire de certaines influences, on interprète tout dans le 
sens de ses espérances ou de ses craintes. L'homme voit rarement 
juste, jamais s'il est amoureux. Herbert ne faisait pas exception à 
la règle commune; mais, tout en la subissant, il se disait qu'il ne 
pouvait juger sainement, que depuis le matin les événemens se 
précipitaient, et qu'il n'était pas en état de les bien apprécier. 
Aussi, quand M'"* Wilson le pressa d'exprimer son opinion, se 
borna-t-il à dire que les offres faites méritaient un sérieux examen; 



ELLA WILSON. 315 

mais qu'il convenait de prendre, avec le temps de la réflexion, l'a- 
vis d'hommes plus compétens qu'il ne pouvait l'être. 

— Et vous, monsieur Richard, dit M'"^ Wilson, quels seraient vos 
projets, si cette affaire se conclut? 

— En ce qui me concerne, madame , je deviendrai avec vous le 
principal actionnaire de l'affaire nouvelle, c'est-à-dire propriétaire 
d'un quart. J'avais des capitaux placés en terrains aux environs de 
San-Francisco. La valeur s'en est considérablement accrue depuis 
deux ans. La somme que je réaliserai, jointe à celle que je puis 
emprunter, me permet l'achat d'une part aussi considérable dans 
une exploitation que je connais mieux que personne. Je resterai 
ici pendant un an au moins comme directeur. Ce terme expiré, je 
pourrai ou continuer dans les mêmes conditions, ou, comme vous, 
retourner en Europe. 

— Mais alors, si je comprends bien, d'ici à un an rien ne serait 
changé dans notre vie actuelle. 

— Ni d'ici à un an, ni d'ici à dix, si tel est votre bon plaisir, ma- 
dame, répondit M. Richard. Vous voyez que vous n'avez aucune 
décision à prendre qui implique le moindre changement dans vos 
habitudes. Si ces offres vous agréent, vous réalisez une fortune que 
vous placez à l'abri de toute éventualité, vous restez à Manoa aussi 
longtemps que bon vous semble. Pour moi, j'étais votre régisseur, 
je deviens votre associé; à nous deux nous représentons la moitié 
de l'actif social, ce qui, joint aux avantages qui me sont faits comme 
directeur, nous donne voix prépondérante dans l'administration. 

M. Richard avait tout prévu, et surtout l'indécision de M'"^ Wil- 
son, sa répugnance à prendre un parti ainsi qu'à changer à son âge 
les conditions de son existence. Elle lui en sut un gré infini, et son 
adhésion ne parut plus douteuse. Quant à miss Ella, rassurée sur 
le point qui lui tenait le plus à cœur, elle ne dissimula ni sa satis- 
faction de l'arrangement projeté, ni sa reconnaissance à M. Richard, 
qui l'en remercia par un regard expressif. 

On se sépara tard. Herbert fit ses adieux à M'"^ Wilson et à miss 
Ella, malgré leur amicale insistance pour le retenir quelques jours 
de plus. M. Richard fut froidement poli, et les deux jeunes gens se 
quittèrent dans des termes qui ne présageaient nullement l'inti- 
mité que miss Ella avait pensé voir s'établir entre eux. 

Le lendemain, à la pointe du jour, Herbert se mit en route pour 
Hilo. H emportait avec lui une petite fleur de thyarée qui s'était 
détachée des cheveux de miss Ella la veille, et qu'il avait pieuse- 
ment recueillie à l'insu de la jeune fille. 

G. DE Varigwy. 

{La dernière partie au prochain n°.) 



DE 



L'ÉLOOUENCE ACADÉMIQUE 



iYo^iCM et portraits, par M. Mignet. 



Est-ce que ces deux mots, éloquence et académique, peuvent 
être vraiment associés l'un à l'autre? Est-ce que, 

Hurlant d'effroi de se voir accouplés, 

ils ne constituent pas une antithèse, ces deux mots dont l'un si- 
gnifie l'audace, la puissance, la fougue, la parole soudaine excitée 
par la chaleur du débat et s'échappant en improvisations hardies, 
dont l'autre éveille l'idée d'un langage étudié, châtié, mesuré, 
combiné pour des effets prévus, emprisonné dans des limites in- 
franchissables, soumis à des traditions régulières, rigoureuses, 
presque formalistes? Ici un joug écrasant, la bienveillance des 
sentimens et la politesse des habitudes s'imposant à l'écrivain con- 
damné à certaines formes solennelles et obligé de louer en jugeant, 
c'est-à-dire réduit souvent à ne pas juger à force de louer; là une 
liberté absolue de tout exprimer de ce que l'on sent, un champ im- 
mense ouvert à l'imagination de l'orateur, nulle obligation de mé- 
nager son auditoire que souvent même il entraîne par sa puissance 
et dont il transforme entièrement les impressions et les opinions. 
Ici enfin l'art de bien dire et de dire à propos, mais sans jamais 
heurter la tradition, et à la condition expresse de subir certaines 
formes prescrites, de se conformer exactement aux pensées pres- 
senties des auditeurs , aux usages consacrés du lieu où l'on parle, 
et d'y accommoder son langage; là au contraire la passion débor- 
dant tout entière et jaillissant du cœur pour aller librement frap- 



DE L ÉLOQUENCE ACADEMIQUE. 317 

per le cœur d'un auditoire souvent surpris, parfois hostile, et qui 
finit toujours par être subjugué. 

Si en effet, comme l'a dit La Bruyère, « l'éloquence est un don 
de l'âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des au- 
tres, )) comment appliquer ce grand mot aux œuvres de ces discou- 
reurs diserts et expérimentés, mais nécessairement froids, qui, 
marchant à travers mille obstacles sur un terrain imposé, dans une 
voie déterminée d'avance et vers un but qu'ils n'ont pas choisi, 
s'adressant à un auditoire de cérémonie qui a ses exigences et sait 
les faire prévaloir, n'ont pas même le mérite de la difficulté vain- 
cue, car les obstacles, ils les tournent au lieu de les surmonter, 
l'auditoire, ils lui obéissent servilement, loin de songer à le con- 
vaincre et à le dominer. Chez la plupart des écrivains condamnés à 
louer sans réserve un personnage désigné , les chaînes que porte 
l'auteur alourdissent sa main et son style. On sent une tension conti- 
nuelle et une marche souvent aussi pénible pour le lecteur qu'elle l'a 
été pour l'écrivain. Où des entraves existent, l'inspiration fait défaut. 
(( Quand l'âme est à l'étroit, a dit le véritable maître de la critique 
moderne, le goût tombe, l'éloquence meurt (1). » L'assaisonnement 
piquant de la critique est interdit dans ces morceaux d'apparat qui 
sont sans caractère personnel, sans effet durable et dont la véhé- 
mence pompeuse se perd dans le vide. Rien de ce qui jaillit de la 
passion toute pure ne saurait y trouver place. Comme on cherche 
un songe dans une tragédie, on cherche et on trouve dans tous ces 
discours, composés d'ordinaire sur le même patron, le même début 
solennel, les mêmes parallèles, les mêmes formes démodées et su- 
rannées. Chez quelques-uns de ces écrivains, chez Thomas par 
exemple, il y a comme une soumission résignée à parcourir avec 
monotonie la voie déterminée. Chez d'autres, on reconnaît quel- 
ques tentatives pour secouer le joug, quelques éclairs d'indépen- 
dance, certains efforts méritoires tendant à franchir les bornes im- 
posées; mais la nécessité l'emporte bientôt, et l'on rachète ces 
passagers et téméraires écarts en rentrant bien vite dans l'impé- 
rieuse et énervante tradition. Nous ne connaissons pas d'orateurs 
vraiment dignes de ce nom qui auraient résisté à ce régime débili- 
tant. Mirabeau lui-même, condamné à l'exercice fastidieux de l'é- 
loge à tout prix, y aurait vu s'amollir ses qualités les plus énergi- 
ques, s'énerver son génie et tarir la source de ses plus magnifiques 
élans; ou plutôt il aurait brusquement rompu les liens pour rester 
lui-même et ne pas sacrifier son éloquence, la grande, à cette 
éloquence de luxe, qui est à l'autre ce que la convention est à la 
réalité. 

(1) Villemain, Cours de littérature française au dix huitième siècle, t. IH, p. 253. 



S18 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'Académie française nous semble avoir été bien mieux inspirée 
dans ses concours lorsqu'à ces mots : « Éloge d'un personnage, » 
elle a substitué ceux-ci : (( Étude sur tel personnage. » Elle accorde 
ainsi une plus grande liberté à l'écrivain et l'autorise au blâme 
sans lequel la louange ne saurait avoir de prix. Elle a été bien 
mieux inspirée encore lorsqu'elle a laissé les concurrens entière- 
ment libres du choix du sujet, ce qu'elle a fait trop rarement pour 
le prix d'éloquence, quelquefois pour le prix de poésie. Elle s'est 
pourtant très bien trouvée de cette innovation. La muse de l'élo- 
quence, comme la muse de la poésie, rend en inspirations élevées 
ce qu'on lui accorde en indépendance. En outre, l'écrivain s'offre 
ainsi au jugement de l'Académie par le goût qui l'a inspiré dans le 
choix du sujet autant que par le goût qui l'a dirigé dans la manière 
de le traiter. Si l'Académie renouvelait plus souvent cette épreuve, 
il est à croire que ses annales compteraient moins d'éloges pom- 
peux et plus de saines études critiques, et que les jeunes écrivains 
exerceraient plus utilement leur esprit en étudiant tour à tour les 
côtés défectueux et les qualités de nos grands hommes. 

Est-ce à dire que nous proscrivions l'éloge? Assurément non. 
L'éloge a toujours été l'aiguillon nécessaire à certains hommes, et 
en général à ceux que la fortune a placés le plus haut. Philippe de 
Macédoine, répondant à un courtisan qui lui conseillait de détruire 
Athènes : « Et par qui serons-nous loués ? » Alexandre s'écriant : 
« Athéniens, qu'il en coûte pour être estimé de vous! » Pierre 
le Grand prêt à poignarder un de ses capitaines et s'arrêtant sur ce 
mot : « Frappe, mais ce sera dans ton histoire ! » obéissaient au 
même sentiment. 

Mais c'est de l'historien bien plus que de l'auteur futur d'un 
éloge dont vraiment tiennent compte ceux qui, participant aux 
grandes affaires de leur pays, se préoccupent de l'opinion de la 
postérité. Nous sommes disposés, comme Thomas, à voir dans la 
postérité « un asile où la justice est rétablie, » où Socrate est vengé, 
Galilée absous, où Bacon réapparaît un grand homme, où Cicéron 
ne craint plus le fer des assassins, ni Démosthène le poison, où 
Virgile s'assied plus haut qu'Auguste, et Corneille à côté de Condé, 
où Molière, Gatinat et Fabert prennent la place glorieuse que leur 
assure leur génie, mais que leur naissance infime les a empêchés 
d'occuper de leur vivant. Dans cet asile d'équité, où l'immortalité 
commence, ni l'or, ni la vanité, ni les stupides préjugés ne comp- 
tent plus pour rien. Chacun prend le rang que lui assignent son 
génie ou ses vertus. Mais cet équitable classement, cette souveraine 
et décisive justice, c'est moins dans les honneurs rendus aux 
grands hommes que nous les trouvons ; c'est moins dans ces sta- 
tues, dans ces inscriptions, dans ces arcs de triomphe, dans ces 



DE L EI-OQliJEÎIJCi: ACADEMIQtJE. 319 

-éloges solennels et éphémères, que dans l'histoire. Que de fois en 
effet ces brillaiîs honneurs ont été usurpés! Que de fois les déci- 
sions précipitées d'un courtisan trop empressé de faire élever une 
statue au père de son maître ont été cassées par le peuple juste- 
ment irrité! Quant aux panégyriques, n'oublions pas que Velleius 
Paterculus a écrit un éloge de Tibère, que Sénèque a exalté Claude, 
que Lucaifâ, en tête de la Pkarsale, a pdacé Néron dans le ciel, 
enfm que Quintilien, Martial et Stace ont rivalisé à qui composerait 
le plus ardeat panégyrique de Domitieu. Il y a là, il faut en con- 
Tenir, de quoi dégoiit>er des éloges et ceux qui seraient tentés de 
les lire et ceux qui aspirera^ient à en être le sujet. 

De quel prix plus considérable est le jugement de l'historien, soit 
que, sous la forme de mémoires, il raconte ce qu'il a vu, il peigne 
sur le vif les impressions ressenties par les contemporains mêmes 
des événemens; soit que, étudiant avec soin les témoignages et 
ayant acquis une connaissance complète des faits, des temps, des 
lieux, des hommes, des institutions, il se soit rendu digne d'être le 
juge des choses du passé. Le panégyriste loue, l'historien politi- 
que prononce un arrêt. Le premier n'a besoin que d'un prétexte ou 
d'un programme; le second jouit d'autant de liberté pour recher- 
cher la vérité que pour la dire, u Le procès fait aux mauvais princes 
est le meilleur éloge des bons, » a dit un critique. Assurément, 
s'il avait été donné aux despotes de surprendre les secrets de l'a- 
venir, ce n'est pas la pensée d'être oubliés un jour par les pané- 
gyristes qui les aurait préoccupés, mais bien l'apparition venge- 
resse d'un Tacite ou d'un Saint-Simon qui les aurait par avance 
terrifiés. Néron, apercevant tout à coup devant lui ceux qui devaient 
raconter son règne, aurait vu avec effroi Tacite, cet écrivain de 
génie dont la profonde sagacité devait exceller à pénétrer les inten- 
tions sous les paroles, les desseins sous les actes, l'homme sous le 
personnage, et qui, avec une incomparable énergie, allait flétrir en 
des pages immortelles le crime et la tyrannie et les livrer au mépris 
de la postérité. Louis XIV aurait oublié ses adulateurs et ses histo- 
riographes gagés pour porter toute son attention sur ce duc effacé 
presque ignoré avant la régence et qui s'est dédommagé de ses frois- 
semens par ses impitoyables récits, a vengé les blessures de son or- 
gueil par ses observations mordantes, et, pénétrant jusqu'au plus 
profond du cœur égoïste et sec du roi, portant la lumière jusque 
dans les recoins les plus retirés et les plus sombres de cette cour si 
brillante au premier plan, en a montré avec tant de relief les pom- 
peux ridicules et les misères cachées. Duclos raconte dans ses Mé- 
moires qu'il a fait donner par l'Académie française pour sujet du 
prix d'éloquence l'éloge de D'Aguesseau; puis il juge à sou tour ce 
personnage avec cette agréable familiarité propre aux mémoires, pla- 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

cant l'ombre à côté de la lumière et publiant quelques anecdotes 
qui, sans diminuer la gloire de l'illustre magistrat, le montrent 
sous un jour des plus vrais. Chacun a lu les Mémoires de Duclos; 
qui songe à rechercher et à lire V éloge de D'Aguesseau, fait sur 
commande et destiné à une séance d'apparat? Ce sont là des mor- 
ceaux de circonstance qui n'ont pas plus de signification que les 
cantates officielles. Ce sont là des compositions de rhétorique, à la 
pompe factice, que conservent pieusement les descendans du héros 
dans leurs papiers de famille, mais qui ne comptent pas pour la 
postérité, car leur mérite littéraire est médiocre, leur valeur histo- 
rique nulle, et leur portée philosophique est encore à découvrir. 



I. 

Si nous avons fait bon marché de cette éloquence de rhéteur, 
empruntée, théâtrale, qui enfle les choses, grandit outre mesure les 
héros, qui, ne jaillissant ni de la nécessité, ni de la passion, ne 
saurait être sincère, et dont l'abus a généralisé la mauvaise accep- 
tion de ces mots : éloquence académique, est-ce à dire qu'un dis- 
cours ne puisse pas être éloquent par cela seul qu'il a été prononcé 
dans une académie? Contre une telle hérésie, vingt noms, et des 
plus justement glorieux dans les lettres françaises, protesteraient. 
11 suffit de rappeler cette éloquence tour à tour brillante et fami- 
lière, tantôt s' élevant aux plus hauts sommets, tantôt «'honorant 
en racontant les vertus obscures des obscurs et admirables lauréats 
des prix Monthyon, ici trouvant au fond du cœur les inspirations 
les plus touchantes, là employant avec une grâce exquise l'arme 
légère de l'ironie, et qui, particulièrement propre à notre siècle, a 
montré sous un aspect si nouveau les talens variés de Villemain (1), 
de Guizot, de Vitet, de Prévost-Paradol, de Saint-Marc Girardin, 
pour nommer seulement ceux qui ne sont plus. Mais, quelque 
liberté que sache se donner, sinon celui qui, pénétrant dans l'Aca- 
démie française, est obligé dans tous les cas de louer son prédéces- 
seur, du moins le directeur qui lui répond et dont parfois les 
louanges ironiques sont plus meurtrières que des critiques, il est 
certain que l'éloquence a de plus libres allures ailleurs qu'à l'Aca- 
démie. La chaire dans tous les temps et dans tous les lieux, la tri- 
bune politique quand elle est une réalité et non un simulacre, 
comme cela s'est vu pendant quinze ans naguère, offrent des 
conditions particulières de liberté. Le danger même qu'y courait 

(1) Avant qu'il fût secrétaire perpétuel de l'Académie française et alors qu'il pouvait 
encore être directeur de cette compagnie. C'est durant cette période qu'en recevant 
Scribe il a prononcé un discours qui est un chef-d'œuvre de malicieuse ironie et de 
yerve mordante. 



DE l'Éloquence académique. 321 

parfois l'orateur politique était comme un excitant de plus à son 
éloquence, et, s'il se souvenait que sa tète répondait de ses paroles, 
il n'en était que plus hardi dans ses discours. Les Gracques assas- 
sinés, Gicéron égorgé, Démosthène réduit au poison et Phocion 
condamné à la ciguë, Vergniaud et Gensonné périssant sur l'écha- 
faud, tous ces martyrs de la tribune n'ont jamais (1) sacrifié un 
seul de leurs traits impitoyables au sentiment de leur sécurité. 
C'est le 2 juin 1793, dans cette fameuse séance où des assassins 
innombrables et acharnés assiégeaient la convention, se pressant 
aux portes et aux fenêtres et demandant à grands cris qu'on leur 
livrât les girondins qu'ils tenaient en joue, c'est alors que ceux-ci 
' ont été le plus hardis dans leurs discours, comme si la mort qu'ils 
avaient en face les conviait à jeter pour la dernière fois leurs plus 
véhémentes apostrophes. Quant à l'orateur de la chaire, son do- 
maine est aussi infini que la divinité au nom de laquelle il parle. 
Interprète de Dieu sur la terre, il rabaisse en son nom la gloire hu- 
maine et la réduit à néant. Plus haut a été placé l'homme devant le 
tombeau duquel parle l'orateur, plus éclatante a été sa renommée, 
plus encore, dans les paroles du prêtre. Dieu est partout présent, 
renversant les trônes, déjouant les calculs les plus habiles, domp- 
lant tout ce qui lui résiste. Le mot de panégyrique ne devrait en 
aucun cas désigner ces discours où la louange décernée à l'homme 
t quelque chose d'ironique et ses grandeurs terrestres sont mon- 
trées si éphémères, où tout ce qui compte ici-bas disparaît devant 
limage d'une autre vie, où enfin Dieu seul est grand. 

Si le sort des nations et les destinées futures de l'homme ont 
été et sont encore pour l'orateur politique et pour l'orateur de la 
chaire deux sources intarissables d'éloquence, il en est une autre 
dans l'hommage librement rendu par l'admiration et la reconnais- 
sance au génie et aux vertus de l'homme. Mais c'est à la condition 
expresse que l'écrivain, libre dans le choix de ses sujets, absolu- 
ment indépendant dans la façon de les traiter, aussi incapable de 
lâches complaisances envers un pouvoir jaloux que de frivoles sa- 
crifices aux goûts et aux modes du temps, ami de la vérité et de la 
vérité seule, aura ainsi acquis assez d'autorité pour que sa voix 
soit celle d'une nation tout entière, son jugement l'arrêt de la 
postérité. Telles sont les Vies de Plutarque, ce grand, cet incom- 
parable résurrecteur de tous ceux qu'il a mis en scène, parce qu'il 
l'a fait simplement, avec un naturel parfait, sans prétendre à 
éblouir, sans céder à un enthousiasme excessif ni s'exhaler en indi- 



(1) Une seule fois Cicôron, défendant Milon, s'est troublô en apercevant les gens 
armés que Pompée avait fait placer autour du tribunal, 

TOME \xv. — 1878. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

gnations théâtrales. Il converse avec le lecteur plus qu'il ne dis- 
court. Son autorité lui vient de son honnêteté d'abord, puis de sa 
haute simplicité, de cette pureté d'un goût mâle et sévère qui le 
caractérise, enfin de cette connaissance approfondie des mœurs, 
des institutions, de l'éducation, des habitudes, grâce à laquelle 
c'est l'antiquité tout entière qui revit et se meut dans ce livre im- 
mortel. Aussi quelle salutaire influence il a exercée ! Quelle source 
il a été de méditations fécondes, d'efforts virils, de sentimens nobles 
et élevés, de bonnes pensées dans l'acception la plus large du mot î 
Il a eu cette rare fortune d'initier bien des âmes aux grandes choses 
et de révéler des vocations jusque-là inaperçues. Il a fait des 
hommes, y compris M""" Roland. De tous les livres dus à une inspi-' 
ration humaine, celui de Plutarque est le meillem% car il n'en est 
point qui ait fait plus de bien. 

Où retrouver à un tel degré ces qualités simples autant que fortes? 
Ou a rapproché de Plutarque Fontenelle en disant que son livre a 
fait des savans comme celui de Plutarque avait fait des héros. C'est 
un peu imiter Plutarque dans son goût des parallèles. Sans doute 
Fontenelle, en racontant le vie des plus illustres membres de l'Aca- 
démie dont il était le secrétaire perpétuel, a prêté une attrayante 
séduction à la science et a pu ainsi lui procurer de nouveaui 
adeptes. « Au lieu de se servir comme dans l'ancienne Egypte, pou: 
employer ses paroles, d'une certaine langue sacrée entendue des 
seuls prêtres et de quelques initiés, » il a exposé les grands résul- 
tats obtenus par ses savans contemporains avec cette lumineuse 
clarté qui fait comprendi-e sans efforts ce qui semble avoir été écr.t 
sans peine. Curieux de tout connaître et très capable de tout faire 
comprendre, prodiguant l'esprit et même le bel esprit, fm et quel- 
quefois subtil, il a excellé dans l'art de juger sainement les savaas 
français et étrangers placés par Louis XIV dans la même Acadé- 
mie. Mais il l'a fait sans passion, sans chaleur, sans flamme. Il 
était tout cerveau, et d'un cœur sec. Aussi est-il mort à cent ans 
de la difficulté de vivre plus longtemps. Une seule fois, dans sa 
longue vie, il s'est départi de son calme sceptique, et, triomphant 
dé sa froide nature, il s'est ému; mais c'est pour recevoir le cardi- 
nal Dubois et lui décerner les plus pompeux éloges. Ce jour-là 
l'orateur ingénieux et d'ordinaire discret n'a pas été l'organe anti- 
cipé de la postérité. 

Quoi qu'il en soit de cette grossière erreur et de cette malencon- 
treuse exception, il serait injuste de méconnaître que Fontenelle a 
ouvert une voie nouvelle non-seulement en montrant les savans 
dans leur caractère, dans la piquante et séduisante simplicité de 
leur vie privée, mais surtout en expliquant les découvertes par les 
méthodes et en ne séparant jamais la marche de la science de l'his- 



DE L ELOQUENCE ACADÉMIQUE. 323 

toire des savans. Dans cette voie se sont engagés après lui, sans 
l'égaler, D'Alembert, emprunté par l'Académie française à l'Acadé- 
mie des sciences pour devenir l'organe des lettres, comme Fonte- 
nelle avait été prêté par l'Académie française à l'Académie des 
sciences pour que celle-ci e:i fît son spirituel interprète; puis Con- 
dorcet, Cuvier, et, de nos jours, Flourens et M. Dumas. Mais ni la 
précision géométrique de D'Alembert, dont on a dit avec raison que 
chez lui (( la justesse n'est pas un bonheur de l'esprit, mais une 
déduction rigoureuse, » ni l'instruction solide et variée contenue 
dans les éloges de Condorcet, ni la pénération profonde et le degré 
de perfection dans l'analyse qui distinguent Cuvier, ni la fermeté 
des jugemens portés par Flourens, ne sauraient faù*e oublier le mo- 
nument élevé par Fontenelle. C'est qu'il n'a pas eu le seul mérite 
de faire valoir le premier une des idées les plus fécondes du 
xvrii^ siècle, à savoir l'alliance étroite du génie littéraire avec les 
sciences, alliance que devaient resserrer davantage encore BufTon, 
Maupertuis, La Condamine, Bailly, Vicq-d'Azir, et, dans ce siècle, 
Laplace, Fourier, Biot et Arago. Fontenelle a su en outre donner 
à ses éloges une originalité particulière en les concevant, en les 
écrivant en philosophe. Chez lui se trouve avant tout un observa- 
teur pénétrant des hommes, un spectateur attentif de la vie hu- 
maine. Ses notices, que nous nommerions volontiers des traités de 
morale, mais en aucun cas des éloges, car il est loin d'abuser de 
l'admiration, ni des discours, car elles n'ont pas le tour oratoire, 
ses notices abondent en maximes courantes pour l'usage ordinaire 
de la vie et en vues quelquefois profondes, toujours fines, sur le 
caractère des hommes. Sceptique sans amertume, ironique sans 
malice, juge clairvoyant, mais sans sévérité, il prouve à la fois 
qu'il sait pénétrer à fond notre nature, et que sa supériorité bien- 
veillante le dispense d'insister sur les défauts. Il ne se borne pas à 
faire paraître la science aussi aimable et aussi facile que l'est le 
style par lequel il en résume les découvertes. Il la montre condui- 
^sant l'homme non-seulement à la vérité, mais au bonheur, en ce 
qu'elle a pour effet de rendre l'esprit égal et tranquille. A cet égard 
Fontenelle aurait pu se donner en exemple. Il a été actif, mais ja- 
mais au point d'être agité. Nul plus que lui ne s'est affranchi « de 
ces vaines inquiétudes, de ces agitations insensées qui sont les 
plus douloureuses et les plus incurables de toutes les maladies (1).» 
Plus le savant qu'il a à peindre a eu une existence solitaire et en- 
veloppée tout entière par la science, plus Fontenelle excelle dans 
ses portraits et fait une ample récolte d'observations. Tout lui offre 
matière à enseignement, mais cet enseignement il le donne sans 

(Ij Fontenelle, Éloge de Cassini. 



32ii REVUE DES DEUX MONDES. 

pédanterie. En lui rien de gourmé, rien qui éveille le souvenir du 
professeur. Toujours maître de sa plume comme il a été toujours 
maître de sa vie, il comprend l'enthousiasme d'autrui, mais sans 
jamais le partager, et la même philosophie sereine qui a dirigé 
tous ses actes a inspiré chacun des jugemens qu'il a portés. C'est 
par là qu'il vivra. Pour l'art d'exposer avec une suprême élégance 
les découvertes des savans, s'il a été le premier dans l'ordre des 
temps (l), il a eu et il a encore de dignes continuateurs; mais il se 
distingue de tous parce qu'aux traditions de l'homme lettré, aux 
impressions de l'homme du monde, il a joint la philosophie calme 
et sereine du sage. Observateur attentif des hommes, il n'est ni 
leur dupe ni leur détracteur; il les connaît trop pour rien ignorer 
de leurs travers, dont cependant il se garde bien de triompher. Sa 
haute raison plane au-dessus des faiblesses humaines, mais il laisse 
voir qu'il les aperçoit et qu'il les excuse. Est-ce à dire que son in- 
dulgence soit banale? Nullement. Qu'elle soit dédaigneuse et hau- 
taine? Moins encore. Entre ces tendances si contraires, Fontenelle 
a su découvrir un tempérament qui vraiment le caractérise et que 
depuis personne n'a retrouvé. 

On le voit, un auteur d'éloges n'a quelques chances de pénétrer 
dans la postérité que si, ne se bornant pas à être un dispensateur 
officiel et solennel de louanges, il a un trait caractéristique qui 
attire sur lui et retienne l'attention. Quelques-uns des éloges pro- 
noncés à Athènes sur la tombe des guerriers morts sont parvenus 
jusqu'à nous parce que c'étaient moins des éloges banals que de 
véritables harangues politiques où, à la louange décernée aux vain- 
queurs, se mêlaient de véhémentes apostrophes adressées à l'en- 
nemi, lesquelles suscitaient de nouveaux héros. Le discours pro- 
noncé par Cicéron sur les guerriers de la légion de Mars morts dans 
un combat livré par Antoine est moins un éloge de ces guerriers 
qu'une philippique nouvelle destinée à entretenir la haine des sur- 
vivans. Là les auteurs d'éloges sont en réalité des orateurs poli- 
tiques, de même que Fontenelle est avant tout un philosophe mo-^ 
raliste. 

Ce trait caractéristique, cette dominante du talent, ne sont pas 
malaisés à découvrir chez le secrétaire perpétuel de l'Académie des 
Sciences morales et politiques, qui vient d'ajouter un quatrième 
volume aux trois volumes (2) de Notices et portraits précédemment 

(1) Du Hamel , son prédécesseur comme secrétaire perpétuel de l'Académie des 
sciences, écrivait encore en latin ses discours. 

(2) Le premier volume de notices comprend Sieijes, Rœdeier, Livingston, Talley- 
rand, Broussais, Merlin, Destutt de Tracy, Dmujïou. Le second : Siméon, Sismondi, 
Charles Comte, Ancillon, Bignon, Rossi, Cabanis, Dros, Franklin. Le troisième : 
Jouffroy, Laromiguière, de Gérando, Lakanal, Schelling, Portalis, Hallam, Macau- 
lay. Le quatrième volume, qui a paru comme les trois autres chez Didier, comprend 



DE L ELOQUENCE ACADEMIQUE. 325 

publiés. L'historien-orateur, comme le nommait ici même, il y a 
trente ans, un critique célèbre (1), a de plus en plus justifié cette 
dénomination dans ces magnifiques études qui, s'élevant aujour- 
d'hui au nombre de trente-deux et embrassant un siècle de notre 
histoire, forment un vaste ensemble tout à fait digne d'un examen 
approfondi et d'une étude complète. Libre dans le choix de ses 
sujets, M. Mignet a attesté cette indépendance en laissant de côté 
des hommes qu'il ne lui convenait pas de peindre et en choisissant 
ses personnages non-seulement parmi les membres français de 
l'Académie dont il est le secrétaire perpétuel, mais aussi parmi les 
associés étrangers pris dans les sommités scientifiques du monde 
entier. Avec quelle entière impartialité il les a jugés; avec quelle 
pénétration il a étudié tour à tour les plus illustres représentans 
de toutes les grandes idées de la fin du dernier siècle et de notre 
temps; comment et avec quelle opportunité le biographe, excel- 
lant à pénétrer dans la vie intime des hommes et à expliquer la 
formation de leur caractère, est toujours resté l'historien dont la 
vue embrasse l'ensemble des événemens et démêle leurs véritables 
causes; comment il a ainsi donné à ses portraits un cachet particu- 
lier, une marque originale, c'est ce que nous allons essayer de 
montrer. Nous le ferons avec l'attention 'scrupuleuse qui convient 
à un tel juge. Il s'est donné pour but moins d'écrire des éloges que 
d'étudier avec indépendance la part prise par certains hommes 
dans les événemens contemporains et de faire l'histoire de leurs 
systèmes et de leurs travaux. C'est en cela que nous nous efforce- 
rons de l'imiter. Louer M. Mignet est superflu ; rendre compte de 
sa méthode et tâcher d'en pénétrer le secret peut ne pas être sans 
quelque utiHté. 

IL 

C'a été, de la part des organisateurs de l'Institut, un acte d'é- 
quité incontestable que de créer une classe particulière pour les 
sciences morales et politiques. Le xviii^ siècle en effet, après avoir 
agrandi les sciences mathématiques et physiques auxquelles, dès le 
xvii' siècle, le génie de quelques hommes avait imprimé une vive 
impulsion, posa les fondemens des sciences morales et poUtiques. 
Proclamant l'indépendance entière de la raison, fondant l'ordre so- 
cial sur l'utilité réciproque, donnant l'égalité civile comme base de 
la loi, érigeant en dogme le progrès successif de l'espèce humaine, 
il n'a pas seulement obtenu les résultats considérables dont nous 
jouissons et cette liberté que nous devons à ses efforts. Il a aussi, 

de Savigny, Alexis de Tocqueville, Victor Cousin, Brougham, Charles Dunoyer, Vic- 
tor de Droglie, Amédée Thierry. 
(1) Sainte-Beuve, Revue du 15 mars 1846. 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce qu'il ne faut pas oublier, lancé l'humanité dans une marche qui 
doit être ininterrompue, vers des destinées toujours plus complètes. 
Il était donc juste que ces sciences morales et politiques, qui avaient 
exercé une telle influence sur le xviii'' siècle et qui venaient de faire 
une révolution, eussent une représentation particulière dans le sein 
de l'Institut. C'est ce que comprirent S3s trois principaux fonda- 
teurs : Talleyrand, qui présenta le premier ce projet à l'assemblée 
constituante, Daunou, qui le fit accepter par la convention la veille 
même du jour où elle cessa d'exister, et Lakanal, qui organisa sous 
le directoire cette véritable assemblée représentative des sciences, 
des lettres et des beaux-arts, à laquelle furent confiés le dépôt des 
précieuses conquêtes obtenues, en même temps que la mission 
de les perfectionner. Il semble qu'au moment de se terminer le 
xviii* siècle ait voulu, par la fondation la plus durable, instituer les 
gardiens des belles sciences qui avaient fait sa gloire et créer pour 
l'esprit humain des états généraux où celui-ci fût représenté dans 
ses plus éclatantes manifestations. 

Mais c'est parce que l'Académie des sciences morales et politiques 
était tout particulièrement chargée de conserver et d'accroître le 
dépôt qui lui avait été confié qu'elle ne tarda pas à porter ombrage 
au premier consul. Celui-ci voulait être secondé et non contredit. 
Il consentait à pardonner leur passé aux hommes qui avaient parti- 
cipé à la révolution, mais à la condition qu'ils abdiqueraient leurs 
principes pour se livrer entièrement à un maître aux yeux duquel 
penser c'était protester et qui érigeait en règles de conscience les 
besoins de son autorité. Il répondait aux prières d'Auguste Staël, qui 
sollicitait le retour de sa mère à Paris et promettait qu'elle ne s'oc- 
cuperait plus de poHtique : a Bah! de la politique! N'en fait-on pas 
en parlant de morale, de littérature, de tout au monde? (1) » Tous 
ceux qui, au tort d'avoir des idées en propre, joignaient celui de 
vouloir s'y tenir, il les nommait des idéologues, et cette désigna- 
tion était une déclaration d'hostilité contre eux. L'Académie des 
sciences morales et politiques, qui en contenait beaucoup, fut sup- 
primée. Rétablie en 1832, elle ne tarda pas à choisir M. Mignet 
comme son secrétaire perpétuel. Il y avait dans le choix de l'histo- 
rien de la révolution Irançaise une convenance parfaite de la part 
d'une académie directement issue de cette révolution. Les survi- 
vans du xviii* siècle, encore nombreux alors dans cette classe de 
l'Institut, avaient partagé leur vie entre les recherches de la pensée 
et les vicissitudes de l'action. A la fois savans émnens et hommes 
d'état considérables, ils obligeaient leur biographe à ne pas séparer 
l'histoire de leurs travaux de celle de leur pays. La plupart d'entre 

(1) Villemain, Cours de lUtérature française au dix-huitième siècle, t. IV, p. 365. 



DE l'Éloquence académique. 327 

eux ont siégé dans nos premières et mémorables assemblées, et 
ont compté parmi les fondateurs du système social inauguré en 
1789. La plupart d'entre eux ont concouru à la destruction de tout 
un ancien ordre de choses à jamais disparu, et ont contribué à l'é- 
tablissement d'un nouveau. Aussi M. Mignet a-t-il pu dire avec rai- 
son que, dans ses Notices et pot^trails, il a passé en revue la ],-évolu- 
tion et ses crises, la restauration et ses luttes, la monarchie de 
juillet et ses libres institutions; qu'il a rattaché les événemens pu- 
blics à des biographies particulières et montré le mouvement géné- 
ral des idées dans les œuvres de ceux qui ont tant contribué à leur 
développement. M. Mignet n'a nullement grossi l'importance de son 
œuvre quand il a dit que la fusion des diverses classes de la vieille 
monarchie en une seule nation, la division des provinces en dépar- 
temens, l'abolition du régime féodal privé, lequel avait survécu au 
régime féodal politique, l'organisation de l'impôt sous la consti- 
tuante, la création des écoles publiques et de l'Institut national 
sous la convention, la forme donnée à l'administration moderne 
sous le consulat, la fondation de la jurisprudence civile sous l'em- 
pire, le noble développement des droits politiques sous la royauté 
constitutionnelle, enfin la marche incessante des sciences sociales 
et philosophiques, rappellent le souvenir des hommes qu'il avait à 
faire connaître en peignant leur caractère et en signaktnt la part 
qu'ils ont prise aux grands actes de l'histoire contemporaine. Ra- 
conter la vie de ces hommes, retracer la glorieuse carrière de 
Sieyes, de Rœderer, de Talleyrand, de Merlin, de Daunou, de Si- 
méon, de Bignon, de Cabanis, de Lakanal, de Portails, c'était donc 
recommencer l'histoire de la révolution française, mais c'était la 
recommencer dans des conditions différentes. Tandis que, dans cette 
éloquente vue d'ensemble qui a été la première dans l'ordre des 
temps des histoires de notre régénération politique, l'historien a 
embrassé, par un récit substantiel autant que rapide, l'ensemble 
des événemens, l'interprète de l'Académie a, dans ses portraits, 
plus spécialement montré le rôle particulier qu'au milieu de ces 
événemens les circonstances ont assigné à certains hommes. Tandis 
que, dans son esquisse vigoureuse d'événemens dont M. Thiers al- 
lait peindre l'éclatant tableau, M. Mignet a établi la loi générale 
des faits et montré leur enchaînement logique, le secrétaire perpé- 
tuel a tracé d'une main aussi sûre les traits caractéristiques des 
personnages tour à tour mêlés au drame et engrenés dans l'action. 
Mais au fond rien n'est changé dans les jugemeus. Sans doute dans 
les notices une part plus grande est faite à l'origine, à l'éducation, 
aux influences premières, aux habitudes des personnages. Comme 
ils sont le sujet principal qui doit attirer l'attention, l'artiste a fait . 
converger sur eux la lumière ; ils sont vus plus de face et mis en 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

plein jour; mais leur rôle n'est pas grossi, leur responsabilité n'est 
ni diminuée, ni exagérée, et, en ce qui touche la marche générale 
des choses, l'impression définitive demeure la même. L'historien 
avait subordonné les hommes aux événemens; le portraitiste s'est 
bien gardé de sacrifier les événemens aux hommes. Plus éclatans 
en couleur, plus profondément étudiés, les hommes sont, dans les 
notices comme dans l'histoire générale, les instrumens de Dieu, 
« qui dépose moins souvent ses desseins dans leur esprit que dans 
leur situation et qui se sert de leurs passions pour accomplir ses 
desseins (1). » La galerie de portraits peut être placée à côté du 
tableau d'ensemble sans que celui-ci coure le risque d'être déna- 
turé par le voisinage et alTaibli dans une seule de ses parties. 

C'est ainsi que, dans son portrait de Droz, M. Mignet a prouvé 
qu'il ne renonçait pas au système fataliste qui avait inspiré son 
Histoire de la révolution française. Mais il a eu le soin de préciser 
ce système, de dissuader de l'étendre outre mesure et jusqu'au 
point où il serait dangereux, de montrer que la fatalité historique, 
telle qu'il la conçoit, n'enchaîne pas la puissance, n'annule pas la 
moralité humaines. L'historien de la révolution française avait dit à 
propos de Robespierre : « Il faut, homme de faction, qu'on périsse 
par les échafauds, comme les conquérans par la guerre. » Le bio- 
graphe de M. Droz dit : « Si, dans ces momens terribles, la pais-- 
sance de l'individu diininue, sa liberté morale ne s'affaiblit pas. 
L'homme demeure responsable de ses actes, parce que, s'il n'est 
pas le maître des événeinens, il reste toujours le maître de sa con- 
duite. Il n'est pas tenu de réussir; mais il est tenu d'agir selon les 
règles même oubliées de la justice, et de se conformer aux lois de 
l'éternelle morale, lors même qu'elles sont le plus outragées. » 
Ailleurs, dans la notice consacrée à Merlin, nous trouvons ce trait 
significatif : « Le général de brigade Bonaparte s'était présenté au 
comité de salut public pour demander des passeports ; il se propo- 
sait d'aller servir en Turquie dans l'armée du Grand Seigneur. Bi- 
zarrerie de deux destinées à tant d'égards semblables! De même 
que Cromwell, dont les opinions étaient persécutées en Angleterre 
avant la révolution de 1640, avait voulu se réfugier en Amérique 
avec Hampden et avait été arrêté dans son dessein au moment où 
il était prêt à monter sur le vaisseau qui devait le porter obscuré- 
ment loin des grandeurs auxquelles il était réservé, de même Bona- 
parte voulut partir pour Constantinople et ne le put pas : la Pro- 
vidence ne se laisse pas ainsi dérober ses instrumens (2). » On le 
voit, c'est toujours la même pensée : la Providence dirigeant les 

(1) Notices et portraits, t. I", p. 35. 

(2) Notices et portraits, t. I«', p. 307. 



DE l'Éloquence académique. 329 

évéïiemens et se servant des passions des hommes pour les y mê- 
ler, mais les hommes restant libres d'y prendre part ou d'y demeu- 
rer étrangers. Dans ces limites, le fatalisme n'est pas immoral, puis- 
qu'il se concilie avec la liberté humaine. L'historien fataliste, tel 
que l'est M. Mignet, annonce, prévoit, explique, ce qui n'est pas ex- 
cuser, et s'il montre que dans certains entraînemens terribles, dans 
certaines convulsions des peuples, les efforts pour ralentir ou pré- 
cipiter les mouvemens sont également vains, que fait-il après tout 
sic3 n'est constater une vérité indéniable? N'oublions pas d'ailleurs 
que ces lois dans l'histoire, Bossuet, Bolingbroke, Montesquieu, 
De Maistre, les ont vues et reconnues. Ces lois inéluctables, M. Mi- 
gnet les a, il est vrai, appliquées dès 182^ et a continué à les ap- 
pliquer dans ses notices à un sujet tout récent, à la représentation 
d'une époque rapprochée, à l'histoire de personnages qui vivaient 
hier encore; mais qu'importe, si l'écrivain, qui semble être le con- 
temporain des événemens de son histoire à la façon animée dont il 
raconte, paraît s'être reculé au fond de la plus lointaine postérité 
à la façon impartiale dont il juge ? 

(( C'est ici le moment d'apprécier cet esprit puissant et singulier, 
dit M. Mignet dans son portrait de Sieyes, et de le faire avec le 
respect dû à un confrère illustre, mais açec V bnpartialité qu'exige 
V histoire, à laquelle il appartient i » et il commence la notice con- 
sacrée à Talleyrand par ces mots : « Tout en accordant ce que je 
dois au corps devant lequel je parle, aux souvenirs personnels qui 
me restent, je me croirai devant l'histoire. » Ces engagemens fré- 
quemment renouvelés, l'impartial interprète de l'Académie les a 
sans cesse tenus. Parfois même, organe de la justice publique, il a 
pris la parole avec l'empressement d'un polémiste pour venger la 
vérité méconnue et rétablir les droits de l'histoire outragée. C'est 
ainsi que Montalembert, successeur de Droz à l'Académie française, 
ayant prononcé à la fin de 1851 un éloge de son prédécesseur, qui 
était en réalité une violente diatribe contre la révolution fran- 
çaise, M. Mignet, renonçant à son habitude ordinaire délaisser 
écouler plusieurs années entre la mort des personnages et son ju- 
gement, s'empresse, moins de trois mois après le discours de Mon- 
talembert, de lire sur Droz une notice qui en est la réfutation. Le 
passionné et violent orateur avait lancé un véhément réquisitoire 
contre la révolution, qu'il définissait « une sanglante inutilité, » et 
contre l'assemblée constituante, qu'il accusait « d'avoir traité la 
France en pays conquis, d'avoir mis à sac toutes les affections, 
tous les souvenirs, et de les avoir immolés à cet orgueil cruel qui 
est le propre des novateurs; » à laquelle il reprochait « d'avoir 
manqué de justice, de courage, d'humanité et surtout de bon 
sens, )) et dont i